{"id":10189,"date":"2026-05-01T12:38:42","date_gmt":"2026-05-01T10:38:42","guid":{"rendered":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/01\/les-mycorhizes-du-jardin-foret-le-reseau-souterrain-qui-nourrit-vos-arbres\/"},"modified":"2026-05-01T12:38:42","modified_gmt":"2026-05-01T10:38:42","slug":"les-mycorhizes-du-jardin-foret-le-reseau-souterrain-qui-nourrit-vos-arbres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/01\/les-mycorhizes-du-jardin-foret-le-reseau-souterrain-qui-nourrit-vos-arbres\/","title":{"rendered":"Les mycorhizes du jardin-for\u00eat \u2014 le r\u00e9seau souterrain qui nourrit vos arbres"},"content":{"rendered":"<p>Quand on contemple un jardin-for\u00eat, on admire la canop\u00e9e des fruitiers, les strates d&rsquo;arbustes, les nappes de couvre-sol. On voit la moiti\u00e9 du jardin \u2014 la moiti\u00e9 a\u00e9rienne. L&rsquo;autre moiti\u00e9, la plus ancienne, la plus d\u00e9terminante, est invisible : elle se d\u00e9ploie sous nos pieds, dans les dix premiers centim\u00e8tres de sol, sous la forme d&rsquo;un r\u00e9seau fongique d&rsquo;une complexit\u00e9 stup\u00e9fiante. Ce r\u00e9seau, ce sont les <strong>mycorhizes<\/strong> \u2014 litt\u00e9ralement \u00ab champignons-racines \u00bb \u2014 et sans elles, votre jardin-for\u00eat ne serait qu&rsquo;une collection d&rsquo;arbres plant\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Avec elles, il devient un <em>organisme<\/em>.<\/p>\n<h3>\u2767 Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;une mycorhize ?<\/h3>\n<p>Le terme a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 en 1885 par le botaniste allemand <strong>Albert Bernhard Frank<\/strong>, \u00e0 partir du grec <em>myco<\/em> (champignon) et <em>rhiza<\/em> (racine). Frank avait observ\u00e9 que les racines des arbres forestiers n&rsquo;\u00e9taient jamais seules : elles \u00e9taient syst\u00e9matiquement colonis\u00e9es par des filaments fongiques qui semblaient faire partie int\u00e9grante de l&rsquo;organe racinaire. Ce qu&rsquo;il prenait d&rsquo;abord pour un parasitisme s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre tout autre chose : une <strong>symbiose mutualiste<\/strong> vieille de plus de 450 millions d&rsquo;ann\u00e9es, ant\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;apparition des racines elles-m\u00eames.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, on estime que <strong>plus de 90 % des plantes terrestres<\/strong> forment des associations mycorhiziennes. Ce n&rsquo;est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne marginal ou facultatif : c&rsquo;est la norme. Les plantes qui ne forment pas de mycorhizes \u2014 les Brassicac\u00e9es (choux, moutardes), les Ch\u00e9nopodiac\u00e9es (\u00e9pinards, betteraves), certaines Prot\u00e9ac\u00e9es \u2014 sont l&rsquo;exception, et leur succ\u00e8s repose sur d&rsquo;autres strat\u00e9gies d&rsquo;acquisition des nutriments (exsudats racinaires acides, racines prot\u00e9o\u00efdes).<\/p>\n<h3>\u2767 Les deux grands types de mycorhizes<\/h3>\n<h4>Les mycorhizes arbusculaires (MA) \u2014 les anciennes<\/h4>\n<p>Ce sont les plus r\u00e9pandues et les plus anciennes. Elles concernent environ <strong>80 % des plantes vasculaires<\/strong> : la plupart des herbac\u00e9es, des l\u00e9gumineuses, des arbres fruitiers (pommier, poirier, prunier, cerisier, figuier, agrumes), des l\u00e9gumes, des plantes aromatiques et m\u00e9dicinales. Les champignons responsables appartiennent au phylum des <strong>Glom\u00e9romyc\u00e8tes<\/strong> (<em>Glomeromycota<\/em>) \u2014 un groupe ancien, apparu il y a 450 \u00e0 460 millions d&rsquo;ann\u00e9es, au moment m\u00eame o\u00f9 les plantes colonisaient la terre ferme. On pense que cette symbiose a \u00e9t\u00e9 <em>la condition<\/em> de la conqu\u00eate terrestre : sans les hyphes fongiques pour prospecter le sol et extraire le phosphore, les premi\u00e8res plantes terrestres, d\u00e9pourvues de racines v\u00e9ritables, n&rsquo;auraient probablement pas surv\u00e9cu.<\/p>\n<p>Le champignon MA p\u00e9n\u00e8tre <strong>\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur<\/strong> des cellules racinaires (d&rsquo;o\u00f9 le nom \u00ab endomycorhize \u00bb) et y forme des structures ramifi\u00e9es en forme de petit arbre : les <strong>arbuscules<\/strong>. Ces arbuscules sont le lieu d&rsquo;\u00e9change : le champignon y d\u00e9livre du phosphore, du zinc, du cuivre et de l&rsquo;eau ; la plante y transf\u00e8re des sucres (glucose, fructose) et des lipides (acides gras). Chaque arbuscule ne vit que 4 \u00e0 10 jours avant d&rsquo;\u00eatre dig\u00e9r\u00e9 par la cellule v\u00e9g\u00e9tale et remplac\u00e9 par un nouveau \u2014 un renouvellement permanent qui t\u00e9moigne de l&rsquo;intensit\u00e9 du dialogue m\u00e9tabolique.<\/p>\n<p>Le r\u00e9seau d&rsquo;hyphes qui s&rsquo;\u00e9tend dans le sol autour des racines \u2014 le <strong>myc\u00e9lium extraracinaire<\/strong> \u2014 peut atteindre 100 m\u00e8tres de filaments par centim\u00e8tre cube de sol. Ces hyphes, d&rsquo;un diam\u00e8tre de 2 \u00e0 5 microm\u00e8tres (dix fois plus fins qu&rsquo;un poil racinaire), explorent des pores du sol inaccessibles aux racines et augmentent la surface d&rsquo;absorption de la plante d&rsquo;un facteur <strong>100 \u00e0 1 000<\/strong>.<\/p>\n<p><strong>Particularit\u00e9 remarquable :<\/strong> les champignons MA ne produisent <em>aucun<\/em> champignon visible. Pas de chapeau, pas de pied, pas de spore a\u00e9rienne. Ils vivent enti\u00e8rement sous terre, et leurs spores (les glomospores, grosses de 100 \u00e0 500 \u00b5m) se forment dans le sol ou dans les racines. C&rsquo;est pourquoi ils sont rest\u00e9s si longtemps m\u00e9connus.<\/p>\n<h4>Les ectomycorhizes (ECM) \u2014 les foresti\u00e8res<\/h4>\n<p>Plus r\u00e9centes (environ 130 millions d&rsquo;ann\u00e9es), les ectomycorhizes concernent un nombre de plantes plus restreint mais \u00e9cologiquement majeur : les <strong>grands arbres forestiers<\/strong> \u2014 ch\u00eanes, h\u00eatres, ch\u00e2taigniers, bouleaux, pins, sapins, \u00e9pic\u00e9as, tilleuls, saules, peupliers, noisetiers, charmes, aulnes. Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment les arbres qui structurent les for\u00eats temp\u00e9r\u00e9es \u2014 et, par extension, les \u00e9tages sup\u00e9rieurs d&rsquo;un jardin-for\u00eat en climat europ\u00e9en.<\/p>\n<p>Contrairement aux MA, le champignon ectomycorhizien ne p\u00e9n\u00e8tre <strong>pas<\/strong> dans les cellules racinaires. Il forme un <strong>manteau fongique<\/strong> dense autour des racines les plus fines (les radicelles), leur donnant un aspect renfl\u00e9, souvent ramifi\u00e9 en fourche ou en corail. Entre les cellules corticales, le champignon d\u00e9veloppe un r\u00e9seau intercellulaire appel\u00e9 <strong>r\u00e9seau de Hartig<\/strong> \u2014 du nom du botaniste allemand Theodor Hartig qui l&rsquo;a d\u00e9crit en 1840. C&rsquo;est dans ce r\u00e9seau que s&rsquo;effectuent les \u00e9changes nutritifs.<\/p>\n<p>La grande diff\u00e9rence avec les MA : les champignons ECM <strong>produisent des fructifications visibles<\/strong> \u2014 ce sont les champignons que nous cueillons en for\u00eat. Les c\u00e8pes, les girolles, les trompettes de la mort, les lactaires, les amanites, les russules, les bolets, les cortinaires et les truffes sont <em>tous<\/em> des champignons ectomycorhiziens. Quand vous trouvez un c\u00e8pe de Bordeaux sous un ch\u00eane, vous tenez dans la main la fructification d&rsquo;un organisme dont le corps principal \u2014 le myc\u00e9lium \u2014 s&rsquo;\u00e9tend sur des dizaines de m\u00e8tres carr\u00e9s sous vos pieds, intimement connect\u00e9 aux racines de l&rsquo;arbre.<\/p>\n<p>Un seul arbre peut \u00eatre associ\u00e9 simultan\u00e9ment \u00e0 <strong>des dizaines d&rsquo;esp\u00e8ces<\/strong> de champignons ectomycorhiziens. Un ch\u00eane mature h\u00e9berge couramment 50 \u00e0 100 esp\u00e8ces fongiques diff\u00e9rentes, chacune sp\u00e9cialis\u00e9e dans l&rsquo;extraction d&rsquo;un nutriment particulier ou adapt\u00e9e \u00e0 une condition de sol sp\u00e9cifique (pH, humidit\u00e9, saison). Cette diversit\u00e9 n&rsquo;est pas redondante : elle constitue une <strong>assurance biologique<\/strong> \u2014 si une esp\u00e8ce fongique d\u00e9cline \u00e0 cause d&rsquo;une s\u00e9cheresse, d&rsquo;autres prennent le relais.<\/p>\n<h3>\u2767 L&rsquo;\u00e9conomie de la symbiose \u2014 un march\u00e9 souterrain<\/h3>\n<p>La mycorhize n&rsquo;est pas un acte de charit\u00e9. C&rsquo;est un <strong>\u00e9change marchand<\/strong>, r\u00e9gul\u00e9 par les lois de l&rsquo;offre et de la demande. La plante fournit du carbone (issu de la photosynth\u00e8se) au champignon, qui en est totalement d\u00e9pendant \u2014 les champignons mycorhiziens sont incapables de d\u00e9composer la mati\u00e8re organique morte comme le font les champignons saprophytes. En retour, le champignon fournit \u00e0 la plante des nutriments min\u00e9raux \u2014 principalement du <strong>phosphore<\/strong>, mais aussi de l&rsquo;azote, du zinc, du cuivre, du fer et de l&rsquo;eau.<\/p>\n<p>Le co\u00fbt pour la plante est loin d&rsquo;\u00eatre n\u00e9gligeable : elle consacre <strong>10 \u00e0 30 % de ses photosynth\u00e9tats<\/strong> \u00e0 nourrir ses partenaires fongiques. C&rsquo;est un investissement consid\u00e9rable. Mais le retour sur investissement est spectaculaire : une plante mycorhiz\u00e9e absorbe en moyenne <strong>5 \u00e0 10 fois plus de phosphore<\/strong> qu&rsquo;une plante non mycorhiz\u00e9e dans le m\u00eame sol. Dans les sols pauvres en phosphore assimilable \u2014 ce qui est le cas de la plupart des sols forestiers \u2014 la mycorhize n&rsquo;est pas un luxe, c&rsquo;est une question de survie.<\/p>\n<p>Des travaux r\u00e9cents (Kiers et al., 2011, <em>Science<\/em>) ont montr\u00e9 que cet \u00e9change est <strong>dynamiquement r\u00e9gul\u00e9<\/strong>. La plante \u00ab r\u00e9compense \u00bb les partenaires fongiques les plus g\u00e9n\u00e9reux en phosphore par un flux de carbone accru, et \u00ab punit \u00bb les partenaires moins performants en r\u00e9duisant leur approvisionnement. Le champignon, de son c\u00f4t\u00e9, alloue pr\u00e9f\u00e9rentiellement le phosphore aux racines qui lui fournissent le plus de carbone. C&rsquo;est un v\u00e9ritable march\u00e9 biologique, avec des incitations, des sanctions et une allocation optimale des ressources \u2014 une d\u00e9couverte qui a profond\u00e9ment chang\u00e9 notre vision de la symbiose, longtemps per\u00e7ue comme un \u00e9change fixe et automatique.<\/p>\n<h3>\u2767 Le Wood Wide Web \u2014 quand les arbres se parlent par les racines<\/h3>\n<p>C&rsquo;est la d\u00e9couverte la plus fascinante des trente derni\u00e8res ann\u00e9es en \u00e9cologie foresti\u00e8re, et elle est largement due aux travaux de <strong>Suzanne Simard<\/strong>, \u00e9cologue foresti\u00e8re canadienne (Universit\u00e9 de Colombie-Britannique). En 1997, Simard publie dans <em>Nature<\/em> une exp\u00e9rience devenue c\u00e9l\u00e8bre : en utilisant du carbone radioactif (\u00b9\u00b3C et \u00b9\u2074C), elle d\u00e9montre que des sapins de Douglas et des bouleaux \u00e0 papier, poussant c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, <strong>\u00e9changent du carbone par voie souterraine<\/strong> \u00e0 travers le r\u00e9seau mycorhizien qui les connecte. Le bouleau, esp\u00e8ce pionni\u00e8re au feuillage caduc, envoie du carbone au sapin ombrag\u00e9 au printemps ; le sapin, sempervirent, renvoie du carbone au bouleau \u00e0 l&rsquo;automne, quand celui-ci a perdu ses feuilles. Un \u00e9change saisonnier, bidirectionnel, mutuellement b\u00e9n\u00e9fique.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9seau de connexions souterraines entre arbres \u2014 le <strong>Common Mycorrhizal Network<\/strong> (CMN), surnomm\u00e9 \u00ab Wood Wide Web \u00bb par la revue <em>Nature<\/em> \u2014 a depuis \u00e9t\u00e9 document\u00e9 dans des dizaines de for\u00eats \u00e0 travers le monde. Les d\u00e9couvertes s&rsquo;accumulent :<\/p>\n<p><strong>Les arbres-m\u00e8res.<\/strong> Simard a montr\u00e9 que les grands arbres dominants \u2014 qu&rsquo;elle appelle les \u00ab hub trees \u00bb ou \u00ab mother trees \u00bb \u2014 sont connect\u00e9s \u00e0 des centaines de voisins par le r\u00e9seau mycorhizien. Ils envoient du carbone, de l&rsquo;azote et du phosphore aux jeunes semis qui poussent dans leur ombre, leur permettant de survivre dans des conditions de lumi\u00e8re o\u00f9 ils mourraient sans ce soutien. Ce <strong>transfert nourricier<\/strong> est particuli\u00e8rement intense vers les semis qui sont g\u00e9n\u00e9tiquement apparent\u00e9s \u00e0 l&rsquo;arbre-m\u00e8re \u2014 un cas de \u00ab reconnaissance de parent\u00e9 \u00bb chez les plantes, m\u00e9di\u00e9 par les champignons.<\/p>\n<p><strong>La signalisation d&rsquo;alerte.<\/strong> Quand un arbre est attaqu\u00e9 par un insecte herbivore ou un pathog\u00e8ne, il envoie des <strong>signaux chimiques<\/strong> (terp\u00e8nes, acide jasmonique, acide salicylique) \u00e0 travers le r\u00e9seau mycorhizien vers les arbres voisins. Ceux-ci activent <em>pr\u00e9ventivement<\/em> leurs d\u00e9fenses \u2014 production d&rsquo;enzymes anti-herbivores, \u00e9paississement des parois cellulaires, synth\u00e8se de m\u00e9tabolites secondaires \u2014 avant m\u00eame d&rsquo;\u00eatre attaqu\u00e9s. Le r\u00e9seau fonctionne comme un <strong>syst\u00e8me d&rsquo;alerte pr\u00e9coce<\/strong> (Babikova et al., 2013, <em>Ecology Letters<\/em>).<\/p>\n<p><strong>Le legs de fin de vie.<\/strong> Un arbre mourant (bless\u00e9, malade, s\u00e9nescent) augmente massivement son transfert de carbone et de nutriments vers ses voisins via le r\u00e9seau mycorhizien, comme s&rsquo;il \u00ab l\u00e9guait \u00bb ses r\u00e9serves \u00e0 la communaut\u00e9 avant de dispara\u00eetre (Simard, 2018). Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, document\u00e9 par marquage isotopique, sugg\u00e8re que la for\u00eat fonctionne moins comme une ar\u00e8ne de comp\u00e9tition que comme un <strong>syst\u00e8me coop\u00e9ratif<\/strong> o\u00f9 la mort d&rsquo;un individu nourrit la survie des autres.<\/p>\n<p><strong>Nuance importante.<\/strong> Le Wood Wide Web fait l&rsquo;objet d&rsquo;un d\u00e9bat scientifique vigoureux. Certains chercheurs (Karst et al., 2023, <em>Nature Ecology &amp; Evolution<\/em>) contestent l&rsquo;ampleur des transferts et la m\u00e9taphore de la \u00ab for\u00eat altruiste \u00bb, arguant que les quantit\u00e9s de carbone transf\u00e9r\u00e9es sont parfois trop faibles pour avoir un impact biologique significatif, et que le champignon pourrait \u00eatre le principal b\u00e9n\u00e9ficiaire de ces \u00e9changes. Le consensus actuel : les r\u00e9seaux mycorhiziens communs <em>existent<\/em> et des transferts de nutriments <em>ont lieu<\/em>, mais leur importance relative dans l&rsquo;\u00e9cologie foresti\u00e8re reste activement d\u00e9battue. Ce qui est certain, c&rsquo;est que ces r\u00e9seaux cr\u00e9ent une <strong>interd\u00e9pendance fonctionnelle<\/strong> entre les arbres d&rsquo;une m\u00eame parcelle \u2014 et c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui fait la force d&rsquo;un jardin-for\u00eat par rapport \u00e0 une monoculture.<\/p>\n<h3>\u2767 Ce que les mycorhizes apportent \u00e0 vos plantes<\/h3>\n<h4>Nutrition min\u00e9rale<\/h4>\n<p>Le phosphore est l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment le plus limitant dans la plupart des sols, non parce qu&rsquo;il est absent, mais parce qu&rsquo;il est <strong>immobilis\u00e9<\/strong> \u2014 li\u00e9 au fer et \u00e0 l&rsquo;aluminium en sol acide, au calcium en sol calcaire. Les hyphes mycorhiziens s\u00e9cr\u00e8tent des <strong>phosphatases<\/strong> (enzymes qui lib\u00e8rent le phosphore organique) et des <strong>acides organiques<\/strong> (citrique, oxalique) qui solubilisent le phosphore min\u00e9ral. R\u00e9sultat : une plante mycorhiz\u00e9e acc\u00e8de \u00e0 un r\u00e9servoir de phosphore que ses racines seules ne pourraient pas exploiter. L&rsquo;absorption de l&rsquo;azote (sous forme ammoniacale, et m\u00eame sous forme organique chez les ECM), du zinc et du cuivre est \u00e9galement fortement augment\u00e9e.<\/p>\n<h4>R\u00e9sistance \u00e0 la s\u00e9cheresse<\/h4>\n<p>Les hyphes mycorhiziens, gr\u00e2ce \u00e0 leur diam\u00e8tre minuscule, explorent les micropores du sol o\u00f9 l&rsquo;eau est retenue par capillarit\u00e9 \u2014 des espaces trop \u00e9troits pour les poils racinaires. En p\u00e9riode de s\u00e9cheresse, les plantes mycorhiz\u00e9es maintiennent un statut hydrique significativement meilleur que les plantes non mycorhiz\u00e9es. Plusieurs \u00e9tudes (Aug\u00e9, 2001 ; Aug\u00e9 et al., 2015) ont montr\u00e9 que la mycorhization augmente la conductance stomatique, retarde le fl\u00e9trissement et am\u00e9liore la reprise apr\u00e8s un \u00e9pisode de stress hydrique. Dans un contexte de changements climatiques et de s\u00e9cheresses estivales de plus en plus fr\u00e9quentes \u2014 y compris en montagne \u2014 cet avantage est consid\u00e9rable.<\/p>\n<h4>Protection contre les pathog\u00e8nes<\/h4>\n<p>Les plantes mycorhiz\u00e9es sont globalement plus r\u00e9sistantes aux maladies racinaires. Le manteau fongique des ECM constitue une <strong>barri\u00e8re physique<\/strong> autour des radicelles, emp\u00eachant la p\u00e9n\u00e9tration des champignons pathog\u00e8nes (<em>Phytophthora<\/em>, <em>Fusarium<\/em>, <em>Armillaria<\/em>). Les champignons MA, quant \u00e0 eux, induisent une <strong>r\u00e9sistance syst\u00e9mique<\/strong> dans la plante enti\u00e8re : la colonisation racinaire par les MA d\u00e9clenche la production de compos\u00e9s de d\u00e9fense (phytoalexines, lignine, callose) dans les tissus a\u00e9riens, rendant la plante plus r\u00e9sistante aux attaques foliaires. C&rsquo;est le m\u00eame m\u00e9canisme que la \u00ab vaccination \u00bb : une exposition contr\u00f4l\u00e9e \u00e0 un organisme b\u00e9nin pr\u00e9pare le syst\u00e8me immunitaire de la plante \u00e0 r\u00e9sister aux agresseurs v\u00e9ritables.<\/p>\n<h4>Am\u00e9lioration de la structure du sol<\/h4>\n<p>Les hyphes de champignons MA s\u00e9cr\u00e8tent une glycoprot\u00e9ine collante appel\u00e9e <strong>glomaline<\/strong>, d\u00e9couverte en 1996 par Sara Wright (USDA). La glomaline agit comme un ciment biologique qui agr\u00e8ge les particules du sol en <strong>macro-agr\u00e9gats stables<\/strong>, am\u00e9liorant la porosit\u00e9, l&rsquo;a\u00e9ration, l&rsquo;infiltration de l&rsquo;eau et la r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;\u00e9rosion. Un sol riche en mycorhizes est un sol qui \u00ab tient \u00bb \u2014 il ne se compacte pas sous la pluie, ne cro\u00fbte pas en surface, ne s&rsquo;\u00e9rode pas sur les pentes. La glomaline est aussi un r\u00e9servoir de carbone remarquablement stable : elle persiste dans le sol pendant des d\u00e9cennies, contribuant significativement au stockage du carbone organique.<\/p>\n<h3>\u2767 Comment favoriser les mycorhizes dans votre jardin-for\u00eat<\/h3>\n<h4>1. Ne pas retourner le sol<\/h4>\n<p>C&rsquo;est la r\u00e8gle cardinale. Le labour, le b\u00eachage, le passage du motoculteur <strong>d\u00e9truisent physiquement<\/strong> le r\u00e9seau d&rsquo;hyphes mycorhiziens. Un r\u00e9seau qui a mis des mois ou des ann\u00e9es \u00e0 se construire est an\u00e9anti en quelques minutes par un outil qui retourne la terre. Dans un jardin-for\u00eat mature, il n&rsquo;y a de toute fa\u00e7on aucune raison de retourner le sol : la liti\u00e8re, le mulch et l&rsquo;activit\u00e9 biologique assurent naturellement l&rsquo;a\u00e9ration et la fertilit\u00e9. Si vous cr\u00e9ez un nouveau jardin-for\u00eat sur un sol d\u00e9grad\u00e9 (ancien champ labour\u00e9, terrain remblay\u00e9), le r\u00e9seau mycorhizien mettra 2 \u00e0 5 ans \u00e0 se reconstituer \u2014 \u00e0 condition de ne plus jamais perturber le sol.<\/p>\n<h4>2. Maintenir un couvert v\u00e9g\u00e9tal permanent<\/h4>\n<p>Les champignons mycorhiziens sont des symbiotes obligatoires : <strong>sans plante-h\u00f4te vivante, ils meurent<\/strong>. Un sol nu, m\u00eame pendant quelques mois (entre l&rsquo;arrachage d&rsquo;une culture et la plantation suivante), provoque un d\u00e9clin rapide de l&rsquo;inoculum mycorhizien. Dans un jardin-for\u00eat, cette condition est naturellement remplie : les strates multiples assurent la pr\u00e9sence permanente de racines vivantes \u00e0 toutes les profondeurs. Si vous avez des zones temporairement nues (chemins entre les planches, emplacements de futures plantations), semez un couvre-sol \u2014 tr\u00e8fle blanc, luzerne, phac\u00e9lie \u2014 pour maintenir le r\u00e9seau vivant.<\/p>\n<h4>3. Pailler, pailler, pailler<\/h4>\n<p>Un paillis organique permanent (feuilles mortes, BRF, paille, foin, tonte de gazon) cr\u00e9e les conditions id\u00e9ales pour les mycorhizes : humidit\u00e9 stable, temp\u00e9rature tamponn\u00e9e, apport r\u00e9gulier de mati\u00e8re organique, protection contre le tassement. Les champignons ectomycorhiziens, en particulier, prosp\u00e8rent dans la liti\u00e8re foresti\u00e8re d\u00e9compos\u00e9e \u2014 c&rsquo;est leur habitat naturel. Un paillis de feuilles mortes de ch\u00eane ou de h\u00eatre, laiss\u00e9 en place, reproduit exactement les conditions d&rsquo;un sol forestier et favorise l&rsquo;installation des ECM.<\/p>\n<h4>4. Diversifier les esp\u00e8ces v\u00e9g\u00e9tales<\/h4>\n<p>Plus il y a d&rsquo;esp\u00e8ces de plantes, plus il y a d&rsquo;esp\u00e8ces de champignons mycorhiziens. Chaque plante attire un cort\u00e8ge fongique particulier, et la diversit\u00e9 des partenaires fongiques augmente la r\u00e9silience du r\u00e9seau. Un jardin-for\u00eat avec 50 esp\u00e8ces v\u00e9g\u00e9tales h\u00e9bergera un r\u00e9seau mycorhizien bien plus riche et robuste qu&rsquo;une plantation de 3 esp\u00e8ces. M\u00e9langez arbres \u00e0 MA (fruitiers) et arbres \u00e0 ECM (ch\u00eanes, noisetiers, ch\u00e2taigniers) : leurs r\u00e9seaux mycorhiziens ne se concurrencent pas, ils cohabitent dans des compartiments du sol diff\u00e9rents.<\/p>\n<h4>5. Planter des esp\u00e8ces \u00ab nourrices \u00bb mycorhiziennes<\/h4>\n<p>Certaines plantes sont de formidables multiplicatrices de champignons MA : le <strong>tr\u00e8fle blanc<\/strong>, la <strong>luzerne<\/strong>, le <strong>poireau<\/strong>, l&rsquo;<strong>oignon<\/strong>, l&rsquo;<strong>ail des ours<\/strong>, le <strong>plantain<\/strong>, la <strong>consoude<\/strong>, l&rsquo;<strong>achill\u00e9e<\/strong>. En les plantant comme couvre-sol dans votre jardin-for\u00eat, vous cr\u00e9ez un \u00ab tapis mycorhizien \u00bb permanent qui b\u00e9n\u00e9ficie \u00e0 tous les arbres et arbustes \u00e0 proximit\u00e9. Les l\u00e9gumineuses (tr\u00e8fle, luzerne, lotier) ont un double avantage : elles fixent l&rsquo;azote ET h\u00e9bergent des MA abondantes.<\/p>\n<h4>6. \u00c9viter les engrais phosphat\u00e9s de synth\u00e8se<\/h4>\n<p>C&rsquo;est paradoxal mais crucial : un sol trop riche en phosphore assimilable <strong>inhibe la mycorhization<\/strong>. Quand la plante trouve facilement le phosphore dont elle a besoin, elle cesse d&rsquo;investir dans la symbiose \u2014 elle r\u00e9duit la colonisation racinaire et le transfert de carbone au champignon. Les engrais chimiques phosphat\u00e9s (superphosphate, phosphate d&rsquo;ammonium) court-circuitent la symbiose. En jardin-for\u00eat, la fertilisation phosphat\u00e9e est de toute fa\u00e7on inutile si le r\u00e9seau mycorhizien est fonctionnel : les champignons extraient le phosphore du sol mieux que n&rsquo;importe quel engrais ne peut le fournir.<\/p>\n<h4>7. \u00c9viter les fongicides<\/h4>\n<p>Les fongicides, m\u00eame \u00ab biologiques \u00bb (bouillie bordelaise, soufre), ne distinguent pas les champignons pathog\u00e8nes des champignons b\u00e9n\u00e9fiques. Le cuivre de la bouillie bordelaise, en particulier, est tr\u00e8s toxique pour les champignons MA et s&rsquo;accumule dans le sol au fil des ann\u00e9es. Dans un jardin-for\u00eat, la diversit\u00e9 v\u00e9g\u00e9tale et la sant\u00e9 du sol assurent une r\u00e9gulation naturelle des maladies fongiques \u2014 les fongicides deviennent superflus.<\/p>\n<h3>\u2767 Les champignons comestibles du jardin-for\u00eat<\/h3>\n<p>Voici l&rsquo;un des b\u00e9n\u00e9fices les plus tangibles \u2014 et les plus savoureux \u2014 d&rsquo;un jardin-for\u00eat bien mycorhiz\u00e9. Les champignons ectomycorhiziens qui produisent des fructifications comestibles sont parmi les plus recherch\u00e9s de la gastronomie.<\/p>\n<h4>Sous les ch\u00eanes<\/h4>\n<p>Le ch\u00eane est le roi de la symbiose ectomycorhizienne : il h\u00e9berge le plus grand nombre d&rsquo;esp\u00e8ces fongiques de tous les arbres europ\u00e9ens. Sous les ch\u00eanes, vous pouvez esp\u00e9rer trouver : le <strong>c\u00e8pe de Bordeaux<\/strong> (<em>Boletus edulis<\/em>), le <strong>c\u00e8pe d&rsquo;\u00e9t\u00e9<\/strong> (<em>Boletus aestivalis<\/em>), la <strong>girolle<\/strong> (<em>Cantharellus cibarius<\/em>), la <strong>trompette de la mort<\/strong> (<em>Craterellus cornucopioides<\/em>), la <strong>truffe noire<\/strong> (<em>Tuber melanosporum<\/em>, en sol calcaire et climat chaud) ou la <strong>truffe de Bourgogne<\/strong> (<em>Tuber aestivum<\/em>, plus tol\u00e9rante au froid), le <strong>pied de mouton<\/strong> (<em>Hydnum repandum<\/em>), le <strong>bolet orang\u00e9<\/strong> (<em>Leccinum aurantiacum<\/em>).<\/p>\n<h4>Sous les ch\u00e2taigniers<\/h4>\n<p>Le ch\u00e2taignier, s&rsquo;il est adapt\u00e9 \u00e0 votre sol (il exige un sol acide \u00e0 neutre, siliceux de pr\u00e9f\u00e9rence), est un arbre extraordinairement g\u00e9n\u00e9reux : il produit des ch\u00e2taignes ET des champignons. Les esp\u00e8ces associ\u00e9es : <strong>c\u00e8pe de Bordeaux<\/strong>, <strong>c\u00e8pe bronz\u00e9<\/strong> (<em>Boletus aereus<\/em>, le plus fin des c\u00e8pes), <strong>girolle<\/strong>, <strong>russule charbonni\u00e8re<\/strong> (<em>Russula cyanoxantha<\/em>), <strong>amanite des C\u00e9sars<\/strong> (<em>Amanita caesarea<\/em>, en climat doux \u2014 la reine des champignons, d\u00e9j\u00e0 pris\u00e9e des Romains).<\/p>\n<h4>Sous les h\u00eatres<\/h4>\n<p>Le h\u00eatre est l&rsquo;arbre dominant des for\u00eats de montagne et un excellent candidat pour les \u00e9tages sup\u00e9rieurs d&rsquo;un jardin-for\u00eat en altitude. Ses partenaires fongiques : <strong>girolle<\/strong>, <strong>trompette de la mort<\/strong>, <strong>pied de mouton<\/strong>, <strong>c\u00e8pe de Bordeaux<\/strong>, <strong>bolet bai<\/strong> (<em>Imleria badia<\/em>), <strong>russule verdoyante<\/strong> (<em>Russula virescens<\/em>), <strong>morille conique<\/strong> (<em>Morchella elata<\/em>, au printemps, souvent apr\u00e8s perturbation du sol).<\/p>\n<h4>Sous les noisetiers<\/h4>\n<p>Le noisetier est un arbuste incontournable du jardin-for\u00eat (strate interm\u00e9diaire, production de noisettes, bois pour le BRF). Il forme des ectomycorhizes avec la <strong>truffe de Bourgogne<\/strong> (<em>Tuber aestivum<\/em>) \u2014 c&rsquo;est d&rsquo;ailleurs l&rsquo;arbre le plus utilis\u00e9 en trufficulture avec le ch\u00eane \u2014, la <strong>girolle<\/strong>, la <strong>trompette de la mort<\/strong> et diverses esp\u00e8ces de <strong>lactaires<\/strong> et de <strong>russules<\/strong>.<\/p>\n<h4>Sous les bouleaux<\/h4>\n<p>Le bouleau, arbre pionnier \u00e0 croissance rapide, est utile dans les premi\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;un jardin-for\u00eat pour cr\u00e9er rapidement un couvert et am\u00e9liorer le sol. Ses partenaires : le <strong>bolet rude<\/strong> (<em>Leccinum scabrum<\/em>), le <strong>bolet orang\u00e9<\/strong> (<em>Leccinum versipelle<\/em>), la <strong>girolle<\/strong>, l&rsquo;<strong>amanite tue-mouches<\/strong> (<em>Amanita muscaria<\/em> \u2014 toxique, mais sa pr\u00e9sence est un excellent indicateur de r\u00e9seau mycorhizien actif).<\/p>\n<h4>Sous les pins<\/h4>\n<p>Si votre jardin-for\u00eat comprend des pins (pin sylvestre, pin maritime), vous trouverez : le <strong>lactaire d\u00e9licieux<\/strong> (<em>Lactarius deliciosus<\/em>, reconnaissable \u00e0 son lait orange), le <strong>c\u00e8pe des pins<\/strong> (<em>Boletus pinophilus<\/em>), la <strong>girolle<\/strong>, les <strong>tricholomes<\/strong> (dont le tricholome de la Saint-Georges, <em>Calocybe gambosa<\/em>, au printemps).<\/p>\n<h4>Un conseil pratique<\/h4>\n<p>Ne cherchez pas \u00e0 \u00ab semer \u00bb des champignons ectomycorhiziens en dispersant des spores dans votre jardin. La fructification des ECM d\u00e9pend de conditions complexes (\u00e2ge de l&rsquo;arbre, maturit\u00e9 du r\u00e9seau, conditions climatiques) qui ne se mettent en place qu&rsquo;apr\u00e8s <strong>5 \u00e0 15 ans<\/strong> de symbiose stable. Plantez les bons arbres, prot\u00e9gez le sol, soyez patient. Les champignons viendront d&rsquo;eux-m\u00eames \u2014 leurs spores sont transport\u00e9es par le vent, les animaux, l&rsquo;eau de pluie. Le premier c\u00e8pe sous votre ch\u00eane sera le signe que votre jardin-for\u00eat a atteint un stade de maturit\u00e9 \u00e9cologique remarquable.<\/p>\n<h3>\u2767 Les inoculants mycorhiziens \u2014 utiles ou marketing ?<\/h3>\n<p>Le march\u00e9 des inoculants mycorhiziens explose : sachets de spores de Glomus \u00e0 m\u00e9langer au terreau, granul\u00e9s \u00e0 mettre au fond du trou de plantation, substrats \u00ab mycorhiz\u00e9s \u00bb. Que valent ces produits ?<\/p>\n<p><strong>Pour les mycorhizes arbusculaires (MA) :<\/strong> l&rsquo;inoculation peut \u00eatre utile <em>dans un cas pr\u00e9cis<\/em> \u2014 la plantation dans un sol tr\u00e8s d\u00e9grad\u00e9, anciennement labour\u00e9, contamin\u00e9 ou remblay\u00e9, o\u00f9 la banque de spores naturelle est appauvrie. Dans ce cas, un inoculant de qualit\u00e9 (contenant des spores vivantes de <em>Rhizophagus irregularis<\/em>, anciennement <em>Glomus intraradices<\/em>, la souche la plus polyvalente) peut acc\u00e9l\u00e9rer la colonisation racinaire de quelques mois. En revanche, dans un sol qui n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 labour\u00e9 ou qui est couvert de v\u00e9g\u00e9tation depuis plusieurs ann\u00e9es, l&rsquo;inoculum naturel est abondant et l&rsquo;ajout d&rsquo;un inoculant commercial n&rsquo;apporte rien de mesurable.<\/p>\n<p><strong>Pour les ectomycorhizes (ECM) :<\/strong> la situation est diff\u00e9rente. Les plants mycorhiz\u00e9s en p\u00e9pini\u00e8re (ch\u00eanes truffiers, par exemple) sont un investissement justifi\u00e9 si vous visez la production de truffes \u2014 la mycorhization contr\u00f4l\u00e9e avec <em>Tuber melanosporum<\/em> ou <em>T. aestivum<\/em> est bien ma\u00eetris\u00e9e par les p\u00e9pini\u00e9ristes sp\u00e9cialis\u00e9s et augmente significativement les chances de production. Pour les autres ECM (c\u00e8pes, girolles), il n&rsquo;existe pas d&rsquo;inoculant fiable sur le march\u00e9 \u2014 la production commerciale de ces champignons n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9ussie.<\/p>\n<p><strong>En r\u00e9sum\u00e9 :<\/strong> pour un jardin-for\u00eat install\u00e9 sur un sol vivant, les inoculants sont superflus. Pour une plantation sur sol d\u00e9grad\u00e9, un inoculant MA de qualit\u00e9 peut aider au d\u00e9marrage. Pour les truffes, des plants mycorhiz\u00e9s de p\u00e9pini\u00e8re sp\u00e9cialis\u00e9e sont recommand\u00e9s.<\/p>\n<h3>\u2767 Les ennemis des mycorhizes \u2014 ce qui d\u00e9truit le r\u00e9seau<\/h3>\n<p>Si favoriser les mycorhizes demande surtout de la patience et de la retenue, les d\u00e9truire est malheureusement tr\u00e8s facile :<\/p>\n<p><strong>Le travail du sol<\/strong> (labour, b\u00eachage, motoculteur) : destruction m\u00e9canique directe du r\u00e9seau d&rsquo;hyphes. Un seul passage de motoculteur peut r\u00e9duire l&rsquo;inoculum mycorhizien de 50 \u00e0 90 %.<\/p>\n<p><strong>Les engrais chimiques solubles<\/strong> : l&rsquo;azote ammoniacal et surtout le phosphore soluble inhibent la colonisation mycorhizienne. La plante, gav\u00e9e de nutriments faciles, cesse d&rsquo;investir dans la symbiose.<\/p>\n<p><strong>Les fongicides<\/strong> : le cuivre (bouillie bordelaise), les dithiocarbamates (mancoz\u00e8be), les triazoles \u2014 tous toxiques pour les champignons mycorhiziens.<\/p>\n<p><strong>Le sol nu<\/strong> : sans racines vivantes, les champignons MA meurent en quelques mois. Les spores survivent mais la recolonisation est lente.<\/p>\n<p><strong>Le tassement du sol<\/strong> : le passage r\u00e9p\u00e9t\u00e9 d&rsquo;engins lourds, le pi\u00e9tinement intensif d\u00e9truisent la macroporosit\u00e9 indispensable \u00e0 la croissance des hyphes.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;exc\u00e8s d&rsquo;eau stagnante<\/strong> : les mycorhizes sont des organismes a\u00e9robies. Un sol engorg\u00e9 en permanence (mauvais drainage) asphyxie le myc\u00e9lium.<\/p>\n<p><strong>Les plantes anti-mycorhiziennes<\/strong> : les Brassicac\u00e9es (choux, navets, radis, moutarde, colza) produisent des glucosinolates dont les produits de d\u00e9gradation (isothiocyanates) sont toxiques pour les champignons MA. Un pr\u00e9c\u00e9dent cultural de Brassicac\u00e9es r\u00e9duit significativement l&rsquo;inoculum du sol. Dans un jardin-for\u00eat, cela ne signifie pas qu&rsquo;il faut bannir les choux \u2014 mais \u00e9vitez de les planter au pied de jeunes arbres fruitiers en cours de mycorhization.<\/p>\n<h3>\u2767 Mycorhizes et jardin-for\u00eat \u2014 une alliance naturelle<\/h3>\n<p>Le jardin-for\u00eat est, par conception, le syst\u00e8me cultural le plus favorable aux mycorhizes. Sol non travaill\u00e9, couvert permanent, diversit\u00e9 v\u00e9g\u00e9tale, paillis organique, absence de produits chimiques \u2014 toutes les conditions sont r\u00e9unies. C&rsquo;est l&rsquo;exact oppos\u00e9 de l&rsquo;agriculture conventionnelle (labour annuel, monoculture, engrais solubles, fongicides) qui a m\u00e9thodiquement d\u00e9truit les r\u00e9seaux mycorhiziens des sols cultiv\u00e9s pendant des d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>Quand vous cr\u00e9ez un jardin-for\u00eat sur un ancien champ cultiv\u00e9, vous lancez un processus de <strong>restauration \u00e9cologique<\/strong> dont la reconstitution du r\u00e9seau mycorhizien est la clef de vo\u00fbte. Les premi\u00e8res ann\u00e9es sont les plus critiques : le sol est pauvre en inoculum, les jeunes arbres sont fragiles, la croissance est lente. R\u00e9sistez \u00e0 la tentation de \u00ab booster \u00bb avec des engrais chimiques \u2014 vous ne feriez que retarder l&rsquo;installation des mycorhizes. Paillez abondamment, plantez des couvre-sol mycorhizog\u00e8nes (tr\u00e8fle, luzerne, consoude), et laissez le temps faire son \u0153uvre.<\/p>\n<p>Au bout de 5 \u00e0 10 ans, le basculement est spectaculaire. Les arbres, d\u00e9sormais connect\u00e9s par un r\u00e9seau mycorhizien mature, acc\u00e9l\u00e8rent leur croissance \u2014 c&rsquo;est ce que les forestiers appellent l&rsquo;\u00ab effet de lib\u00e9ration \u00bb. Le sol s&rsquo;assombrit, se structure en agr\u00e9gats, sent la terre de for\u00eat. Les vers de terre reviennent. Les premiers champignons ectomycorhiziens apparaissent sous les ch\u00eanes et les noisetiers. Le jardin-for\u00eat cesse d&rsquo;\u00eatre une plantation pour devenir un <strong>\u00e9cosyst\u00e8me<\/strong>.<\/p>\n<p>Et c&rsquo;est bien l\u00e0 le message essentiel : dans un jardin-for\u00eat, vous ne cultivez pas seulement des plantes. Vous cultivez un <strong>r\u00e9seau vivant<\/strong> \u2014 un r\u00e9seau de champignons qui relie vos arbres entre eux, qui nourrit vos fruitiers en phosphore, qui prot\u00e8ge vos semis des maladies, qui stocke le carbone dans le sol, qui structure la terre sous vos pas. Les mycorhizes sont l&rsquo;infrastructure invisible de votre jardin. Prenez-en soin, et tout le reste suivra.<\/p>\n<h3>\u2767 Bibliographie<\/h3>\n<p><strong>Aug\u00e9, R.M.<\/strong> (2001). Water relations, drought and vesicular-arbuscular mycorrhizal symbiosis. <em>Mycorrhiza<\/em>, 11 : 3-42.<br \/>\n<strong>Babikova, Z. et al.<\/strong> (2013). Underground signals carried through common mycelial networks warn neighbouring plants of aphid attack. <em>Ecology Letters<\/em>, 16(7) : 835-843.<br \/>\n<strong>Frank, A.B.<\/strong> (1885). Ueber die auf Wurzelsymbiose beruhende Ern\u00e4hrung gewisser B\u00e4ume durch unterirdische Pilze. <em>Berichte der Deutschen Botanischen Gesellschaft<\/em>, 3 : 128-145.<br \/>\n<strong>Karst, J. et al.<\/strong> (2023). Assessing the dual-mycorrhizal status of a widespread tree species as a model for studies on mycorrhizal functioning. <em>Nature Ecology &amp; Evolution<\/em>, 7 : 570-580.<br \/>\n<strong>Kiers, E.T. et al.<\/strong> (2011). Reciprocal rewards stabilize cooperation in the mycorrhizal symbiosis. <em>Science<\/em>, 333 : 880-882.<br \/>\n<strong>Selosse, M.-A.<\/strong> (2017). <em>Jamais seul : ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations<\/em>. Actes Sud, 368 p. \u2014 Ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence francophone sur les symbioses.<br \/>\n<strong>Simard, S.W. et al.<\/strong> (1997). Net transfer of carbon between ectomycorrhizal tree species in the field. <em>Nature<\/em>, 388 : 579-582.<br \/>\n<strong>Simard, S.W.<\/strong> (2018). <em>Finding the Mother Tree: Discovering the Wisdom of the Forest<\/em>. Penguin, 368 p.<br \/>\n<strong>Smith, S.E. &amp; Read, D.J.<\/strong> (2008). <em>Mycorrhizal Symbiosis<\/em>, 3rd edition. Academic Press, 800 p. \u2014 Le trait\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rence mondial.<br \/>\n<strong>van der Heijden, M.G.A. et al.<\/strong> (2015). Mycorrhizal ecology and evolution: the past, the present, and the future. <em>New Phytologist<\/em>, 205 : 1406-1423.<br \/>\n<strong>Wright, S.F. &amp; Upadhyaya, A.<\/strong> (1996). Extraction of an abundant and unusual protein from soil and comparison with hyphal protein of arbuscular mycorrhizal fungi. <em>Soil Science<\/em>, 161 : 575-586.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand on contemple un jardin-for\u00eat, on admire la canop\u00e9e des fruitiers, les strates d&rsquo;arbustes, les nappes de couvre-sol. 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