{"id":10207,"date":"2026-05-01T21:24:51","date_gmt":"2026-05-01T19:24:51","guid":{"rendered":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/01\/le-cycle-du-carbone-dans-un-jardin-foret-pourquoi-votre-sol-stocke-plus-de-co%e2%82%82-quune-prairie\/"},"modified":"2026-05-01T21:54:51","modified_gmt":"2026-05-01T19:54:51","slug":"le-cycle-du-carbone-dans-un-jardin-foret-pourquoi-votre-sol-stocke-plus-de-co2-quune-prairie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/01\/le-cycle-du-carbone-dans-un-jardin-foret-pourquoi-votre-sol-stocke-plus-de-co2-quune-prairie\/","title":{"rendered":"Le cycle du carbone dans un jardin-for\u00eat \u2014 pourquoi votre sol stocke plus de CO\u2082 qu&rsquo;une prairie"},"content":{"rendered":"<p>Chaque ann\u00e9e, l&rsquo;humanit\u00e9 rejette dans l&rsquo;atmosph\u00e8re environ <strong>40 milliards de tonnes de CO\u2082<\/strong> d&rsquo;origine fossile. Chaque ann\u00e9e, les sols de la plan\u00e8te en absorbent une partie \u2014 mais de moins en moins, parce que nous avons pass\u00e9 dix mille ans \u00e0 d\u00e9truire leur capacit\u00e9 de stockage par le labour, le drainage des zones humides et la d\u00e9forestation. Les sols agricoles du monde ont perdu, en moyenne, <strong>50 \u00e0 70 % de leur carbone organique<\/strong> depuis leur mise en culture (Lal, 2004, <em>Science<\/em>). Ce carbone perdu n&rsquo;a pas disparu \u2014 il est dans l&rsquo;atmosph\u00e8re, sous forme de CO\u2082, o\u00f9 il contribue au r\u00e9chauffement climatique.<\/p>\n<p>Le jardin-for\u00eat est l&rsquo;exact inverse de ce processus. C&rsquo;est un syst\u00e8me qui <strong>reconstruit le stock de carbone du sol<\/strong> \u2014 activement, durablement, et \u00e0 un rythme que peu d&rsquo;autres pratiques agricoles peuvent \u00e9galer. Comprendre comment et pourquoi, c&rsquo;est comprendre le cycle du carbone dans sa dimension la plus concr\u00e8te : celle du sol sous nos pieds.<\/p>\n<p>Cet article compare les capacit\u00e9s de stockage de carbone de quatre syst\u00e8mes : la for\u00eat naturelle, le jardin-for\u00eat, la prairie permanente et la culture annuelle. Il examine les trois m\u00e9canismes fondamentaux du stockage de carbone dans le sol \u2014 la <strong>glomaline<\/strong>, l&rsquo;<strong>humus stable<\/strong> et le <strong>biochar<\/strong> \u2014 et s&rsquo;appuie sur les donn\u00e9es chiffr\u00e9es de la recherche agronomique, notamment celles de l&rsquo;<strong>INRAE<\/strong> (Institut National de Recherche pour l&rsquo;Agriculture, l&rsquo;Alimentation et l&rsquo;Environnement).<\/p>\n<h3>\u2767 Le carbone dans le sol \u2014 un stock colossal et m\u00e9connu<\/h3>\n<p>Le sol est le plus grand r\u00e9servoir de carbone de la biosph\u00e8re terrestre. Les 30 premiers centim\u00e8tres de sol de la plan\u00e8te contiennent environ <strong>680 \u00e0 700 gigatonnes de carbone organique<\/strong> (GtC). Si l&rsquo;on descend \u00e0 un m\u00e8tre de profondeur, le chiffre monte \u00e0 <strong>1 500 GtC<\/strong> \u2014 et \u00e0 deux m\u00e8tres, \u00e0 plus de <strong>2 400 GtC<\/strong> (Batjes, 2014 ; Jackson et al., 2017). Pour mettre ces chiffres en perspective : l&rsquo;atmosph\u00e8re contient environ 870 GtC (sous forme de CO\u2082), et la totalit\u00e9 de la v\u00e9g\u00e9tation terrestre environ 450 GtC. Le sol contient donc <strong>deux \u00e0 trois fois plus de carbone que l&rsquo;atmosph\u00e8re et la v\u00e9g\u00e9tation r\u00e9unies<\/strong>.<\/p>\n<p>Ce carbone du sol n&rsquo;est pas un bloc inerte. C&rsquo;est un <strong>r\u00e9servoir dynamique<\/strong>, aliment\u00e9 en permanence par les apports de mati\u00e8re organique (liti\u00e8re, racines mortes, exsudats racinaires) et vid\u00e9 en permanence par la min\u00e9ralisation microbienne (les bact\u00e9ries et les champignons du sol \u00ab respirent \u00bb le carbone organique et rejettent du CO\u2082). Le stock de carbone du sol est le r\u00e9sultat de l&rsquo;\u00e9quilibre entre ces deux flux : <strong>entr\u00e9es<\/strong> (photosynth\u00e8se \u2192 biomasse \u2192 sol) et <strong>sorties<\/strong> (min\u00e9ralisation \u2192 CO\u2082 atmosph\u00e9rique).<\/p>\n<p>Quand les entr\u00e9es d\u00e9passent les sorties, le sol stocke du carbone \u2014 il est un <strong>puits<\/strong>. Quand les sorties d\u00e9passent les entr\u00e9es (labour, \u00e9rosion, drainage), le sol lib\u00e8re du carbone \u2014 il est une <strong>source<\/strong>. L&rsquo;enjeu du stockage de carbone dans les sols agricoles est de faire basculer les sols-sources en sols-puits. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que fait un jardin-for\u00eat.<\/p>\n<h3>\u2767 Comparaison des syst\u00e8mes \u2014 qui stocke quoi<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es qui suivent proviennent principalement des travaux de l&rsquo;INRAE (notamment les programmes GISSOL et l&rsquo;initiative \u00ab 4 pour 1000 \u00bb), du Global Soil Organic Carbon Map de la FAO, et de synth\u00e8ses publi\u00e9es dans <em>Global Change Biology<\/em> et <em>Agriculture, Ecosystems &amp; Environment<\/em>. Les chiffres sont donn\u00e9s en <strong>tonnes de carbone organique par hectare<\/strong> (tC\/ha) dans les 30 premiers centim\u00e8tres de sol, sauf mention contraire.<\/p>\n<figure class=\"carbone-figure\" style=\"text-align:center;margin:2.5em auto 2em\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/carbone-comparaison-systemes.jpg\" alt=\"Sch\u00e9ma comparatif : stocks de carbone dans le sol selon quatre syst\u00e8mes \u2014 for\u00eat naturelle, jardin-for\u00eat, prairie permanente, culture annuelle\" style=\"width:100%;max-width:700px;border-radius:6px;cursor:pointer\" \/><figcaption style=\"margin-top:0.8em;font-size:0.95em;color:#5c564e;line-height:1.6\"><strong>Quatre syst\u00e8mes, quatre destins pour le carbone<\/strong> \u2014 La for\u00eat naturelle et le jardin-for\u00eat stockent 2 \u00e0 3 fois plus de carbone dans leur sol qu&rsquo;une culture annuelle. Le jardin-for\u00eat pr\u00e9sente la dynamique de stockage la plus rapide (+1 \u00e0 3 tC\/ha\/an).<\/figcaption><\/figure>\n<h4>La for\u00eat naturelle temp\u00e9r\u00e9e \u2014 la r\u00e9f\u00e9rence<\/h4>\n<p>Une for\u00eat temp\u00e9r\u00e9e feuillue mature (ch\u00eanaie, h\u00eatraie, for\u00eat mixte) stocke dans son sol entre <strong>80 et 130 tC\/ha<\/strong> dans les 30 premiers centim\u00e8tres (Arrouays et al., 2001, INRA ; Jandl et al., 2007). Si l&rsquo;on ajoute le carbone de la biomasse a\u00e9rienne (troncs, branches) et souterraine (racines), le stockage total atteint <strong>150 \u00e0 250 tC\/ha<\/strong>.<\/p>\n<p>Ce stock est le r\u00e9sultat de si\u00e8cles d&rsquo;accumulation continue. Les apports annuels de liti\u00e8re (3 \u00e0 6 tC\/ha\/an sous forme de feuilles, brindilles, racines mortes) sont partiellement min\u00e9ralis\u00e9s par la biologie du sol, mais une fraction (10 \u00e0 30 %) est transform\u00e9e en <strong>humus stable<\/strong> qui s&rsquo;accumule lentement. Le taux de stockage net dans le sol d&rsquo;une for\u00eat mature est faible \u2014 <strong>0,1 \u00e0 0,4 tC\/ha\/an<\/strong> \u2014 parce que le syst\u00e8me est proche de l&rsquo;\u00e9quilibre. Mais cet \u00e9quilibre est atteint \u00e0 un niveau de stock <em>tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9<\/em>.<\/p>\n<p>Le sol forestier doit sa richesse en carbone \u00e0 trois facteurs convergents : (1) l&rsquo;absence de perturbation m\u00e9canique (pas de labour \u2192 le r\u00e9seau fongique et les agr\u00e9gats sont intacts), (2) l&rsquo;apport continu de lignine (le compos\u00e9 organique le plus r\u00e9sistant \u00e0 la min\u00e9ralisation), et (3) l&rsquo;activit\u00e9 des champignons ectomycorhiziens, qui transf\u00e8rent une partie du carbone photosynth\u00e9tique directement dans le sol via leurs hyphes et leurs exsudats.<\/p>\n<h4>Le jardin-for\u00eat \u2014 la dynamique la plus favorable<\/h4>\n<p>Un jardin-for\u00eat en climat temp\u00e9r\u00e9, install\u00e9 sur un ancien sol agricole, pr\u00e9sente la <strong>dynamique de stockage la plus rapide<\/strong> de tous les syst\u00e8mes terrestres, parce qu&rsquo;il combine les apports de carbone d&rsquo;une for\u00eat avec le point de d\u00e9part bas d&rsquo;un sol cultiv\u00e9.<\/p>\n<p>Le taux de stockage net de carbone dans le sol d&rsquo;un jardin-for\u00eat en phase de maturation (ann\u00e9es 3 \u00e0 20) est estim\u00e9 \u00e0 <strong>1 \u00e0 3 tC\/ha\/an<\/strong> \u2014 soit 5 \u00e0 10 fois plus qu&rsquo;une for\u00eat mature, et 2 \u00e0 5 fois plus qu&rsquo;une prairie permanente. Ce chiffre, qui peut para\u00eetre spectaculaire, s&rsquo;explique par la convergence de plusieurs m\u00e9canismes :<\/p>\n<p><strong>Biomasse a\u00e9rienne \u00e9lev\u00e9e et diversifi\u00e9e.<\/strong> Un jardin-for\u00eat de 10 ans, avec ses arbres fruitiers, ses arbustes, ses vivaces herbac\u00e9es et ses couvre-sol, produit une biomasse a\u00e9rienne totale de <strong>8 \u00e0 15 tonnes de mati\u00e8re s\u00e8che par hectare et par an<\/strong> (Crawford, 2010 ; Toensmeier, 2016). Cette biomasse, par la chute des feuilles, les tailles, le \u00ab chop and drop \u00bb de la consoude et le renouvellement des racines fines, alimente le sol en carbone de mani\u00e8re continue et diversifi\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Sol non perturb\u00e9.<\/strong> L&rsquo;absence de labour pr\u00e9serve le r\u00e9seau fongique, les agr\u00e9gats et l&rsquo;humus existant. Le carbone qui entre dans le sol y <em>reste<\/em> \u2014 il n&rsquo;est pas expos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;oxyg\u00e8ne par le retournement de la terre, qui est le principal facteur de d\u00e9stockage dans les syst\u00e8mes agricoles.<\/p>\n<p><strong>Lignine abondante.<\/strong> Le BRF, les tailles de bois, les feuilles coriaces des arbres forestiers apportent de la lignine en quantit\u00e9 \u2014 le pr\u00e9curseur de l&rsquo;humus stable. Contrairement aux r\u00e9sidus de cultures annuelles (cellulose facilement min\u00e9ralis\u00e9e), la lignine produit des compos\u00e9s humiques \u00e0 longue dur\u00e9e de vie dans le sol.<\/p>\n<p><strong>Mycorhizes actives.<\/strong> Les champignons mycorhiziens transf\u00e8rent 10 \u00e0 30 % du carbone photosynth\u00e9tique de l&rsquo;arbre directement dans le sol, via leurs hyphes, leurs exsudats et surtout la <strong>glomaline<\/strong> \u2014 une glycoprot\u00e9ine extraordinairement stable que nous d\u00e9crirons en d\u00e9tail.<\/p>\n<p>En valeur absolue, un jardin-for\u00eat install\u00e9 depuis 15 \u00e0 20 ans sur un ancien sol cultiv\u00e9 peut atteindre un stock de <strong>60 \u00e0 100 tC\/ha<\/strong> dans les 30 premiers centim\u00e8tres \u2014 soit un niveau comparable \u00e0 celui d&rsquo;une jeune for\u00eat naturelle. Toensmeier (2016) a compil\u00e9 des donn\u00e9es de syst\u00e8mes agroforestiers multi-strates dans le monde entier et estime que les jardins-for\u00eats temp\u00e9r\u00e9s matures peuvent stocker <strong>100 \u00e0 200 tC\/ha<\/strong> en biomasse + sol \u2014 avec un potentiel de s\u00e9questration cumul\u00e9e de <strong>15 \u00e0 40 tC\/ha<\/strong> sur les 20 premi\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<h4>La prairie permanente \u2014 un bon stockeur, mais limit\u00e9<\/h4>\n<p>Une prairie permanente (non labour\u00e9e, non retourn\u00e9e, fauch\u00e9e ou p\u00e2tur\u00e9e) est un syst\u00e8me reconnu pour sa capacit\u00e9 de stockage de carbone. Le r\u00e9seau racinaire dense des gramin\u00e9es, qui se renouvelle chaque ann\u00e9e, injecte du carbone dans les 30 premiers centim\u00e8tres de sol de mani\u00e8re r\u00e9guli\u00e8re. Le stock typique est de <strong>50 \u00e0 80 tC\/ha<\/strong> dans les 30 premiers centim\u00e8tres (Soussana et al., 2004, INRA ; Arrouays et al., 2001).<\/p>\n<p>Le taux de stockage net est de <strong>0,3 \u00e0 0,8 tC\/ha\/an<\/strong> en prairie temp\u00e9r\u00e9e \u2014 significatif, mais inf\u00e9rieur \u00e0 celui d&rsquo;un jardin-for\u00eat en phase de croissance. La raison : la prairie ne produit pas de lignine (les gramin\u00e9es contiennent principalement de la cellulose), elle n&rsquo;h\u00e9berge pas de champignons ectomycorhiziens, et son apport de biomasse est essentiellement racinaire et superficiel. L&rsquo;humus produit par une prairie est un humus de type mull bact\u00e9rien \u2014 fertile et actif, mais moins stable \u00e0 long terme que l&rsquo;humus forestier d&rsquo;origine fongique.<\/p>\n<p>La prairie a cependant un avantage majeur : elle est <strong>extr\u00eamement r\u00e9sistante au d\u00e9stockage<\/strong>. Le carbone stock\u00e9 dans les agr\u00e9gats racinaires des gramin\u00e9es est prot\u00e9g\u00e9 physiquement par la densit\u00e9 du r\u00e9seau racinaire. Retourner une prairie (la convertir en culture annuelle par labour) lib\u00e8re <strong>20 \u00e0 40 % de son carbone<\/strong> en 5 \u00e0 10 ans \u2014 c&rsquo;est la raison pour laquelle la conversion des prairies permanentes en cultures est consid\u00e9r\u00e9e comme l&rsquo;une des sources majeures d&rsquo;\u00e9missions de CO\u2082 agricoles (Soussana et al., 2004).<\/p>\n<h4>La culture annuelle \u2014 le gouffre \u00e0 carbone<\/h4>\n<p>Un sol de grande culture (bl\u00e9, ma\u00efs, colza, betterave) en rotation conventionnelle contient typiquement <strong>30 \u00e0 50 tC\/ha<\/strong> dans les 30 premiers centim\u00e8tres \u2014 soit 30 \u00e0 60 % de moins qu&rsquo;un sol forestier ou prairial. Et ce stock continue souvent de <em>diminuer<\/em> : le taux de perte annuelle de carbone dans les sols de grande culture fran\u00e7ais est estim\u00e9 \u00e0 <strong>0,1 \u00e0 0,5 tC\/ha\/an<\/strong> par l&rsquo;INRAE (programme GISSOL, donn\u00e9es du R\u00e9seau de Mesures de la Qualit\u00e9 des Sols).<\/p>\n<p>Les raisons de cette h\u00e9morragie sont bien identifi\u00e9es :<\/p>\n<p><strong>Le labour.<\/strong> En retournant le sol sur 20 \u00e0 30 cm, le labour expose les agr\u00e9gats organiques \u00e0 l&rsquo;oxyg\u00e8ne et aux bact\u00e9ries a\u00e9robies. La mati\u00e8re organique prot\u00e9g\u00e9e au sein des agr\u00e9gats est brutalement min\u00e9ralis\u00e9e \u2014 transform\u00e9e en CO\u2082 en quelques semaines. Un seul passage de charrue lib\u00e8re l&rsquo;\u00e9quivalent de <strong>0,5 \u00e0 2 tonnes de CO\u2082 par hectare<\/strong> (Balesdent et al., 2000, INRA).<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;exportation de biomasse.<\/strong> En culture annuelle, la quasi-totalit\u00e9 de la biomasse a\u00e9rienne (grain, paille) est export\u00e9e du champ. Seules les racines et les chaumes restent au sol \u2014 un apport de carbone insuffisant pour compenser les pertes par min\u00e9ralisation.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;absence de lignine.<\/strong> Les r\u00e9sidus de cultures annuelles (paille, racines de bl\u00e9, fanes de pomme de terre) sont compos\u00e9s principalement de cellulose et d&rsquo;h\u00e9micellulose \u2014 des compos\u00e9s rapidement min\u00e9ralis\u00e9s par les bact\u00e9ries. Ils ne produisent quasiment pas d&rsquo;humus stable. Le sol re\u00e7oit du carbone \u00ab jetable \u00bb au lieu du carbone \u00ab durable \u00bb que fournit la lignine.<\/p>\n<p><strong>La destruction du r\u00e9seau fongique.<\/strong> Le labour, les fongicides et les engrais azot\u00e9s de synth\u00e8se (qui favorisent les bact\u00e9ries au d\u00e9triment des champignons) \u00e9liminent les champignons du sol \u2014 les seuls organismes capables de transformer la lignine en humus stable et de produire de la glomaline. Sans champignons, le sol perd sa capacit\u00e9 \u00e0 stabiliser le carbone.<\/p>\n<h4>Tableau comparatif<\/h4>\n<p><strong>For\u00eat naturelle temp\u00e9r\u00e9e :<\/strong> stock sol 80-130 tC\/ha ; stock total 150-250 tC\/ha ; flux net +0,1 \u00e0 +0,4 tC\/ha\/an (\u00e9quilibre).<br \/>\n<strong>Jardin-for\u00eat (phase active) :<\/strong> stock sol 60-100 tC\/ha apr\u00e8s 15-20 ans ; stock total 100-200 tC\/ha ; flux net +1 \u00e0 +3 tC\/ha\/an.<br \/>\n<strong>Prairie permanente :<\/strong> stock sol 50-80 tC\/ha ; stock total 55-90 tC\/ha ; flux net +0,3 \u00e0 +0,8 tC\/ha\/an.<br \/>\n<strong>Culture annuelle :<\/strong> stock sol 30-50 tC\/ha ; stock total 32-55 tC\/ha ; flux net \u22120,1 \u00e0 \u22120,5 tC\/ha\/an (perte).<\/p>\n<h3>\u2767 La glomaline \u2014 la colle invisible du carbone<\/h3>\n<p>La glomaline est l&rsquo;une des d\u00e9couvertes les plus importantes de la science du sol des trente derni\u00e8res ann\u00e9es, et pourtant elle reste largement inconnue du grand public et m\u00eame de nombreux agronomes.<\/p>\n<figure class=\"carbone-figure\" style=\"text-align:center;margin:2.5em auto 2em\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/carbone-glomaline.jpg\" alt=\"Sch\u00e9ma multi-\u00e9chelle : production de glomaline par les champignons mycorhiziens arbusculaires, agr\u00e9gation du sol et stockage de carbone\" style=\"width:100%;max-width:700px;border-radius:6px;cursor:pointer\" \/><figcaption style=\"margin-top:0.8em;font-size:0.95em;color:#5c564e;line-height:1.6\"><strong>La glomaline<\/strong> \u2014 Cette glycoprot\u00e9ine produite par les champignons mycorhiziens colle les particules de sol en agr\u00e9gats stables et repr\u00e9sente 5 \u00e0 27 % du carbone organique total du sol.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Cette glycoprot\u00e9ine a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte en 1996 par <strong>Sara Wright<\/strong>, chercheuse \u00e0 l&rsquo;USDA (United States Department of Agriculture), qui travaillait sur les champignons mycorhiziens arbusculaires (MA). Wright cherchait \u00e0 comprendre pourquoi les sols riches en mycorhizes avaient une structure en agr\u00e9gats plus stable que les sols pauvres en mycorhizes. Elle a isol\u00e9 une prot\u00e9ine insoluble, collante et extraordinairement r\u00e9sistante \u00e0 la d\u00e9gradation, produite par les hyphes des champignons MA \u2014 et l&rsquo;a nomm\u00e9e <strong>glomaline<\/strong>, d&rsquo;apr\u00e8s le genre <em>Glomus<\/em> (aujourd&rsquo;hui reclass\u00e9 en <em>Rhizophagus<\/em>) qui regroupe les champignons MA les plus courants.<\/p>\n<h4>Qu&rsquo;est-ce que la glomaline ?<\/h4>\n<p>La glomaline est une <strong>glycoprot\u00e9ine<\/strong> (prot\u00e9ine li\u00e9e \u00e0 des cha\u00eenes de sucres) produite par les hyphes des champignons mycorhiziens arbusculaires et d\u00e9pos\u00e9e sur leurs parois cellulaires. Quand les hyphes meurent et se d\u00e9composent, la glomaline est lib\u00e9r\u00e9e dans le sol sous forme de r\u00e9sidu prot\u00e9ique extr\u00eamement <strong>hydrophobe<\/strong> (elle repousse l&rsquo;eau) et <strong>r\u00e9calcitrant<\/strong> (elle r\u00e9siste \u00e0 la d\u00e9gradation microbienne).<\/p>\n<p>La glomaline agit comme une <strong>colle biologique<\/strong> : elle lie les particules de sol (argiles, limons, sables fins) en agr\u00e9gats stables qui r\u00e9sistent \u00e0 la dispersion par l&rsquo;eau. Ces agr\u00e9gats sont la base de la structure du sol \u2014 porosit\u00e9, a\u00e9ration, infiltration, r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;\u00e9rosion. Un sol riche en glomaline est un sol qui \u00ab tient \u00bb \u2014 qui ne se compacte pas sous la pluie, ne cro\u00fbte pas en surface, ne s&rsquo;effondre pas quand on le trempe.<\/p>\n<h4>Glomaline et stockage de carbone<\/h4>\n<p>La glomaline contient environ <strong>30 \u00e0 40 % de carbone<\/strong> en masse. Sa dur\u00e9e de vie dans le sol est estim\u00e9e entre <strong>7 et 42 ans<\/strong> (Rillig et al., 2001 ; Wright &amp; Upadhyaya, 1996) \u2014 consid\u00e9rablement plus longue que la plupart des compos\u00e9s organiques du sol (les sucres simples sont min\u00e9ralis\u00e9s en jours, la cellulose en semaines \u00e0 mois). La glomaline constitue <strong>5 \u00e0 27 % du carbone organique total<\/strong> dans les sols \u00e9tudi\u00e9s par Wright \u2014 une proportion stup\u00e9fiante, qui signifie qu&rsquo;un quart du carbone de certains sols est sous forme de glomaline.<\/p>\n<p>Dans un sol forestier ou de jardin-for\u00eat, riche en mycorhizes arbusculaires (les fruitiers, les l\u00e9gumineuses, les herbac\u00e9es et la plupart des couvre-sol forment des MA), la production de glomaline est continue et abondante. Chaque m\u00e8tre de r\u00e9seau mycorhizien produit de la glomaline sur ses parois ; chaque cycle de vie des hyphes (quelques semaines \u00e0 quelques mois) lib\u00e8re cette glomaline dans le sol. Sur une ann\u00e9e, un sol riche en MA peut accumuler <strong>0,1 \u00e0 0,5 tC\/ha<\/strong> sous forme de glomaline \u2014 une contribution significative au stockage total de carbone.<\/p>\n<p>Ce qui rend la glomaline particuli\u00e8rement pr\u00e9cieuse, c&rsquo;est qu&rsquo;elle stocke le carbone sous une forme <strong>doublement prot\u00e9g\u00e9e<\/strong> : chimiquement (la prot\u00e9ine est intrins\u00e8quement r\u00e9sistante \u00e0 la d\u00e9gradation) et physiquement (en liant les agr\u00e9gats, elle emprisonne d&rsquo;autres compos\u00e9s organiques \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;agr\u00e9gats que les bact\u00e9ries ne peuvent pas p\u00e9n\u00e9trer). La glomaline est \u00e0 la fois un stock de carbone et un protecteur d&rsquo;autres stocks de carbone \u2014 un double b\u00e9n\u00e9fice.<\/p>\n<h4>Ce qui d\u00e9truit la glomaline<\/h4>\n<p>Les m\u00eames pratiques qui d\u00e9truisent les mycorhizes d\u00e9truisent la glomaline : le <strong>labour<\/strong> (destruction m\u00e9canique des agr\u00e9gats et des hyphes), les <strong>fongicides<\/strong> (mort des champignons MA), les <strong>engrais phosphat\u00e9s solubles<\/strong> (inhibition de la colonisation mycorhizienne). Un sol labour\u00e9 et trait\u00e9 aux fongicides peut perdre <strong>50 \u00e0 80 % de sa glomaline<\/strong> en quelques ann\u00e9es \u2014 et avec elle, sa structure, sa stabilit\u00e9 et sa capacit\u00e9 de stockage du carbone.<\/p>\n<p>Dans un jardin-for\u00eat \u2014 sol non travaill\u00e9, pas de fongicides, pas d&rsquo;engrais chimiques \u2014 la glomaline s&rsquo;accumule naturellement et contin\u00fbment. C&rsquo;est l&rsquo;un des m\u00e9canismes les plus puissants par lesquels le jardin-for\u00eat stocke le carbone de mani\u00e8re durable.<\/p>\n<h3>\u2767 L&rsquo;humus stable \u2014 le carbone des si\u00e8cles<\/h3>\n<p>L&rsquo;humus est un terme g\u00e9n\u00e9ral qui d\u00e9signe la mati\u00e8re organique du sol transform\u00e9e par l&rsquo;activit\u00e9 biologique au point de ne plus \u00eatre reconnaissable comme mati\u00e8re v\u00e9g\u00e9tale ou animale. C&rsquo;est un m\u00e9lange complexe de compos\u00e9s organiques \u2014 acides humiques, acides fulviques, humine \u2014 dont la composition exacte varie selon le sol, le climat et la v\u00e9g\u00e9tation.<\/p>\n<h4>Les trois fractions de l&rsquo;humus<\/h4>\n<p><strong>Les acides fulviques<\/strong> sont les plus petites mol\u00e9cules humiques (masse mol\u00e9culaire de 1 000 \u00e0 10 000 Da). Ils sont solubles \u00e0 tous les pH, jaune clair, et relativement mobiles dans le sol. Leur dur\u00e9e de vie est de <strong>quelques ann\u00e9es \u00e0 quelques d\u00e9cennies<\/strong>. Ils constituent la fraction \u00ab labile \u00bb de l&rsquo;humus \u2014 disponible pour les micro-organismes et les plantes.<\/p>\n<p><strong>Les acides humiques<\/strong> sont des mol\u00e9cules plus grosses (10 000 \u00e0 100 000 Da), brun fonc\u00e9 \u00e0 noir, insolubles en milieu acide. Ils se lient fortement aux argiles et aux oxydes m\u00e9talliques du sol pour former les <strong>complexes argilo-humiques<\/strong> \u2014 le fondement de la CEC (capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9change cationique) du sol. Leur dur\u00e9e de vie est de <strong>plusieurs d\u00e9cennies \u00e0 plusieurs si\u00e8cles<\/strong>. Ils constituent la fraction \u00ab stable \u00bb de l&rsquo;humus.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;humine<\/strong> est la fraction la plus r\u00e9sistante, intimement li\u00e9e \u00e0 la fraction min\u00e9rale du sol. Elle est insoluble dans tous les solvants et sa dur\u00e9e de vie peut atteindre <strong>plusieurs milliers d&rsquo;ann\u00e9es<\/strong>. Les datations au carbone-14 de l&rsquo;humine de sols forestiers anciens donnent des \u00e2ges de 1 000 \u00e0 5 000 ans \u2014 ce carbone a \u00e9t\u00e9 fix\u00e9 par photosynth\u00e8se du temps des Gaulois ou des Romains.<\/p>\n<h4>Comment le jardin-for\u00eat produit de l&rsquo;humus stable<\/h4>\n<p>La production d&rsquo;humus stable est fondamentalement li\u00e9e \u00e0 la <strong>d\u00e9gradation fongique de la lignine<\/strong> \u2014 le m\u00e9canisme d\u00e9crit dans notre article sur le BRF. Les produits de d\u00e9gradation de la lignine (compos\u00e9s ph\u00e9noliques oxyd\u00e9s) se polym\u00e9risent spontan\u00e9ment et se lient aux argiles pour former les acides humiques et l&rsquo;humine. Plus il y a de lignine dans les apports organiques, plus la proportion d&rsquo;humus stable est \u00e9lev\u00e9e.<\/p>\n<p>Le jardin-for\u00eat, avec ses apports abondants de BRF, de feuilles coriaces, de branchettes et d&rsquo;\u00e9corces, fournit au sol un flux de lignine continu que les champignons basidiomyc\u00e8tes transforment en humus stable. C&rsquo;est le m\u00e9canisme principal de stockage de carbone \u00e0 long terme \u2014 le carbone emprisonn\u00e9 dans les acides humiques et l&rsquo;humine y restera pour des si\u00e8cles, voire des mill\u00e9naires, tant que le sol n&rsquo;est pas retourn\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;INRAE a montr\u00e9 (programme GISSOL ; Barr\u00e9 et al., 2017) que la stabilit\u00e9 du carbone organique dans les sols fran\u00e7ais est fortement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 la <strong>teneur en argiles<\/strong> (les argiles prot\u00e8gent physiquement les compos\u00e9s humiques) et \u00e0 l&rsquo;<strong>absence de travail du sol<\/strong>. Les sols de for\u00eats et de prairies permanentes stockent du carbone sous forme stable ; les sols labour\u00e9s le lib\u00e8rent. La conclusion est sans appel : le premier acte de stockage du carbone est de <strong>cesser de retourner le sol<\/strong>.<\/p>\n<h3>\u2767 Le biochar \u2014 le carbone des mill\u00e9naires<\/h3>\n<p>Le biochar est du <strong>charbon de bois<\/strong> produit intentionnellement par <strong>pyrolyse<\/strong> (chauffage du bois en absence ou d\u00e9ficit d&rsquo;oxyg\u00e8ne, \u00e0 300-700 \u00b0C). Ce n&rsquo;est pas un concept nouveau \u2014 c&rsquo;est une red\u00e9couverte. Les <strong>Terra Preta<\/strong> d&rsquo;Amazonie, des sols noirs extraordinairement fertiles cr\u00e9\u00e9s par les civilisations pr\u00e9colombiennes il y a 500 \u00e0 2 500 ans, contiennent des quantit\u00e9s massives de charbon de bois m\u00e9lang\u00e9 \u00e0 de la mati\u00e8re organique et des tessons de poterie. Ces sols, malgr\u00e9 le climat tropical qui min\u00e9ralise rapidement toute mati\u00e8re organique, ont conserv\u00e9 leur fertilit\u00e9 pendant des mill\u00e9naires \u2014 gr\u00e2ce au charbon.<\/p>\n<h4>Pourquoi le biochar stocke le carbone<\/h4>\n<p>La pyrolyse transforme la structure chimique du carbone organique du bois. Les liaisons C-H et C-O du bois (cellulose, lignine) sont remplac\u00e9es par des <strong>liaisons C=C aromatiques<\/strong> \u2014 des cycles de benz\u00e8ne condens\u00e9s en feuillets de graph\u00e8ne, semblables \u00e0 ceux du graphite. Ces structures aromatiques sont extr\u00eamement r\u00e9sistantes \u00e0 l&rsquo;attaque microbienne \u2014 les bact\u00e9ries et les champignons du sol ne poss\u00e8dent pas les enzymes n\u00e9cessaires pour casser les doubles liaisons C=C des cycles aromatiques condens\u00e9s.<\/p>\n<p>R\u00e9sultat : le biochar a une dur\u00e9e de vie dans le sol de <strong>100 \u00e0 10 000 ans<\/strong>, selon les conditions (Lehmann et al., 2015). C&rsquo;est la forme de carbone organique la plus stable que l&rsquo;on puisse introduire dans un sol. Un kilogramme de biochar enfoui dans le sol aujourd&rsquo;hui y sera encore dans mille ans \u2014 et le carbone qu&rsquo;il contient ne retournera pas dans l&rsquo;atmosph\u00e8re.<\/p>\n<h4>Les b\u00e9n\u00e9fices agronomiques du biochar<\/h4>\n<p>Le biochar n&rsquo;est pas seulement un puits de carbone \u2014 c&rsquo;est aussi un <strong>amendement agronomique<\/strong> remarquable. Sa structure poreuse (surface sp\u00e9cifique de 200 \u00e0 500 m\u00b2\/g \u2014 comparable au charbon actif) lui conf\u00e8re plusieurs propri\u00e9t\u00e9s :<\/p>\n<p><strong>R\u00e9tention d&rsquo;eau.<\/strong> Les micropores du biochar absorbent et retiennent l&rsquo;eau comme une \u00e9ponge. Un sol amend\u00e9 au biochar peut retenir <strong>20 \u00e0 30 % d&rsquo;eau suppl\u00e9mentaire<\/strong> par rapport \u00e0 un sol non amend\u00e9 (Laird et al., 2010).<\/p>\n<p><strong>R\u00e9tention de nutriments.<\/strong> La surface du biochar, charg\u00e9e n\u00e9gativement (apr\u00e8s quelques mois de vieillissement dans le sol), retient les cations nutritifs (Ca\u00b2\u207a, Mg\u00b2\u207a, K\u207a, NH\u2084\u207a) par \u00e9change ionique, augmentant la CEC du sol. Les nutriments sont moins lessiv\u00e9s et plus disponibles pour les plantes.<\/p>\n<p><strong>Habitat microbien.<\/strong> Les pores du biochar constituent un habitat prot\u00e9g\u00e9 pour les bact\u00e9ries et les champignons b\u00e9n\u00e9fiques du sol. Les hyphes mycorhiziens colonisent activement les pores du biochar, qui leur offrent un refuge contre les pr\u00e9dateurs (n\u00e9matodes, protozoaires) et contre la dessiccation.<\/p>\n<p><strong>Correction du pH.<\/strong> Le biochar est g\u00e9n\u00e9ralement alcalin (pH 8-10). Dans les sols acides (pH &lt; 6), son apport remonte le pH de mani\u00e8re durable \u2014 contrairement au chaulage, qui doit \u00eatre renouvel\u00e9 tous les 3 \u00e0 5 ans.<\/p>\n<h4>Le biochar dans le jardin-for\u00eat<\/h4>\n<p>Le biochar s&rsquo;int\u00e8gre naturellement dans la logique du jardin-for\u00eat. Les branches trop grosses pour le BRF (diam\u00e8tre &gt; 7 cm), les troncs d&rsquo;arbres morts, le bois de taille s\u00e8che \u2014 tout ce bois qui ne peut pas \u00eatre broy\u00e9 en BRF peut \u00eatre transform\u00e9 en biochar par pyrolyse artisanale.<\/p>\n<p>La m\u00e9thode la plus simple est le <strong>Kon-Tiki<\/strong> (du nom du radeau de Thor Heyerdahl) \u2014 un foyer conique en m\u00e9tal dans lequel on br\u00fble le bois par couches successives, chaque nouvelle couche \u00e9touffant les braises de la pr\u00e9c\u00e9dente et limitant l&rsquo;apport d&rsquo;oxyg\u00e8ne. Le r\u00e9sultat est un charbon l\u00e9ger, poreux, qu&rsquo;on \u00e9teint \u00e0 l&rsquo;eau et qu&rsquo;on m\u00e9lange au compost ou au sol. Des mod\u00e8les artisanaux peuvent \u00eatre construits \u00e0 partir d&rsquo;un simple f\u00fbt m\u00e9tallique de 200 litres.<\/p>\n<p><strong>Quantit\u00e9 recommand\u00e9e :<\/strong> 1 \u00e0 5 kg de biochar par m\u00e8tre carr\u00e9, m\u00e9lang\u00e9 aux 10 premiers centim\u00e8tres de sol ou incorpor\u00e9 au compost. L&rsquo;apport est unique et d\u00e9finitif \u2014 le biochar ne se d\u00e9grade pas et n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;\u00eatre renouvel\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Pr\u00e9caution importante :<\/strong> le biochar frais est \u00ab vide \u00bb \u2014 il n&rsquo;a pas encore \u00e9t\u00e9 colonis\u00e9 par les micro-organismes et ses sites d&rsquo;\u00e9change ne sont pas encore charg\u00e9s en nutriments. \u00c9pandu pur sur un sol, il peut temporairement <strong>adsorber<\/strong> les nutriments disponibles et provoquer une baisse de fertilit\u00e9 \u2014 comme une \u00e9ponge s\u00e8che qui absorbe tout ce qui passe. Il est donc recommand\u00e9 de <strong>charger<\/strong> le biochar avant l&rsquo;\u00e9pandage, en le m\u00e9langeant \u00e0 du compost m\u00fbr, du purin d&rsquo;ortie ou du purin de consoude pendant 2 \u00e0 4 semaines. Le biochar \u00ab charg\u00e9 \u00bb est imm\u00e9diatement b\u00e9n\u00e9fique pour le sol.<\/p>\n<h3>\u2767 L&rsquo;initiative \u00ab 4 pour 1000 \u00bb \u2014 le sol comme solution climatique<\/h3>\n<p>L&rsquo;initiative <strong>\u00ab 4 pour 1000 \u00bb<\/strong> a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e lors de la COP21 \u00e0 Paris en 2015 par <strong>St\u00e9phane Le Foll<\/strong>, alors ministre fran\u00e7ais de l&rsquo;Agriculture. Son principe est simple et percutant : si les sols agricoles de la plan\u00e8te augmentaient leur stock de carbone organique de <strong>0,4 % par an<\/strong> (4 pour mille), cette augmentation suffirait \u00e0 compenser l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des \u00e9missions annuelles de CO\u2082 d&rsquo;origine fossile de l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Le calcul est le suivant : les sols contiennent environ 1 500 GtC sur un m\u00e8tre de profondeur. Un taux d&rsquo;accroissement annuel de 0,4 % repr\u00e9sente <strong>6 GtC\/an<\/strong> \u2014 soit environ 22 Gt de CO\u2082, ce qui correspondait approximativement aux \u00e9missions fossiles mondiales de 2015. Le chiffre est symbolique et volontairement simplifi\u00e9 (tous les sols ne peuvent pas stocker au m\u00eame rythme, et les \u00e9missions ont augment\u00e9 depuis 2015), mais il illustre un point fondamental : <strong>le sol a la capacit\u00e9 physique d&rsquo;absorber des quantit\u00e9s consid\u00e9rables de carbone<\/strong>, \u00e0 condition qu&rsquo;on le g\u00e8re correctement.<\/p>\n<p>Les pratiques promues par \u00ab 4 pour 1000 \u00bb incluent : l&rsquo;agroforesterie, le semis direct (sans labour), les couverts v\u00e9g\u00e9taux permanents, le compostage, le retour des r\u00e9sidus au sol, la restauration des prairies d\u00e9grad\u00e9es \u2014 et, explicitement, les <strong>syst\u00e8mes agroforestiers multi-strates<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire les jardins-for\u00eats.<\/p>\n<p>Le programme INRAE \u00ab CarboSMS \u00bb (Carbone des Sols et att\u00e9nuation du changement climatique dans les syst\u00e8mes M\u00e9diterran\u00e9ens et Semi-arides) a montr\u00e9 que les syst\u00e8mes agroforestiers m\u00e9diterran\u00e9ens stockent <strong>2 \u00e0 4 fois plus de carbone<\/strong> dans le sol que les cultures annuelles adjacentes sur le m\u00eame type de sol (Cardinael et al., 2015 ; Pellerin et al., 2019). Ces r\u00e9sultats sont directement transposables aux jardins-for\u00eats temp\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<h3>\u2767 Les m\u00e9canismes du stockage \u2014 synth\u00e8se<\/h3>\n<p>Le stockage de carbone dans le sol d&rsquo;un jardin-for\u00eat repose sur <strong>cinq m\u00e9canismes compl\u00e9mentaires<\/strong>, qui op\u00e8rent \u00e0 des \u00e9chelles de temps diff\u00e9rentes :<\/p>\n<figure class=\"carbone-figure\" style=\"text-align:center;margin:2.5em auto 2em\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/carbone-cinq-mecanismes.jpg\" alt=\"Sch\u00e9ma : les cinq m\u00e9canismes de s\u00e9questration du carbone \u2014 exsudats racinaires, glomaline, humus stable, agr\u00e9gats, biochar\" style=\"width:100%;max-width:700px;border-radius:6px;cursor:pointer\" \/><figcaption style=\"margin-top:0.8em;font-size:0.95em;color:#5c564e;line-height:1.6\"><strong>Cinq m\u00e9canismes, cinq \u00e9chelles de temps<\/strong> \u2014 Des exsudats racinaires (flux continu) au biochar (mill\u00e9naires), le jardin-for\u00eat mobilise tous les leviers de stockage du carbone dans le sol.<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>1. La glomaline mycorhizienne<\/strong> (dur\u00e9e de vie : 7-42 ans). Produite en continu par les champignons MA associ\u00e9s aux fruitiers, aux l\u00e9gumineuses et aux herbac\u00e9es. Stocke 5-27 % du carbone total du sol. Stabilise les agr\u00e9gats et prot\u00e8ge d&rsquo;autres formes de carbone. D\u00e9truite par le labour et les fongicides.<\/p>\n<p><strong>2. L&rsquo;humification de la lignine<\/strong> (dur\u00e9e de vie : d\u00e9cennies \u00e0 si\u00e8cles). La d\u00e9gradation fongique du BRF, des feuilles et du bois mort produit des acides humiques et de l&rsquo;humine qui se lient aux argiles. C&rsquo;est le m\u00e9canisme dominant dans les sols forestiers. N\u00e9cessite un apport continu de lignine et un r\u00e9seau fongique intact.<\/p>\n<p><strong>3. La protection physique dans les agr\u00e9gats<\/strong> (dur\u00e9e de vie : d\u00e9cennies). Le carbone organique emprisonn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;agr\u00e9gats stables est inaccessible aux micro-organismes \u2014 il est \u00ab s\u00e9questr\u00e9 \u00bb m\u00e9caniquement. Les agr\u00e9gats sont stabilis\u00e9s par la glomaline, par les hyphes fongiques et par les exsudats racinaires. Le labour d\u00e9truit les agr\u00e9gats et lib\u00e8re le carbone prot\u00e9g\u00e9.<\/p>\n<p><strong>4. Le transfert racinaire et les exsudats<\/strong> (renouvellement continu). Les plantes transf\u00e8rent 20 \u00e0 40 % de leur carbone photosynth\u00e9tique dans le sol via les racines mortes, les exsudats racinaires (sucres, acides organiques, acides amin\u00e9s) et les partenaires mycorhiziens. Ce flux est continu tant que des plantes vivantes sont pr\u00e9sentes \u2014 et dans un jardin-for\u00eat avec son couvert permanent, il ne s&rsquo;arr\u00eate jamais.<\/p>\n<p><strong>5. Le biochar<\/strong> (dur\u00e9e de vie : si\u00e8cles \u00e0 mill\u00e9naires). La forme la plus stable de carbone organique dans le sol. Apport unique et d\u00e9finitif. Stocke le carbone et am\u00e9liore les propri\u00e9t\u00e9s agronomiques du sol.<\/p>\n<h3>\u2767 Ce que vous pouvez faire \u2014 les gestes concrets<\/h3>\n<p>Le stockage de carbone n&rsquo;est pas un concept abstrait r\u00e9serv\u00e9 aux chercheurs de l&rsquo;INRAE. C&rsquo;est quelque chose qui se passe dans <em>votre<\/em> sol, chaque jour, d\u00e8s lors que vous mettez en \u0153uvre quelques pratiques simples :<\/p>\n<p><strong>Ne jamais retourner le sol.<\/strong> C&rsquo;est la r\u00e8gle n\u00b01, absolue et non n\u00e9gociable. Le moindre coup de b\u00eache d\u00e9truit des agr\u00e9gats qui ont mis des mois \u00e0 se former et lib\u00e8re du carbone qui avait \u00e9t\u00e9 stock\u00e9. Dans un jardin-for\u00eat, il n&rsquo;y a aucune raison de retourner le sol \u2014 la liti\u00e8re, le BRF et l&rsquo;activit\u00e9 biologique assurent naturellement l&rsquo;a\u00e9ration et la fertilit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Maintenir un couvert v\u00e9g\u00e9tal permanent.<\/strong> Un sol nu est un sol qui perd du carbone \u2014 par \u00e9rosion, par min\u00e9ralisation microbienne acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e (le sol nu se r\u00e9chauffe davantage), et par absence d&rsquo;apports racinaires. Le tr\u00e8fle blanc, le fraisier, la bugle rampante \u2014 n&rsquo;importe quel couvre-sol vaut mieux qu&rsquo;un sol nu.<\/p>\n<p><strong>Apporter du BRF.<\/strong> C&rsquo;est le geste le plus efficace pour augmenter le stock de carbone stable du sol. 3 \u00e0 5 cm de BRF de feuillus, \u00e9pandus en automne, d\u00e9clenchent la cha\u00eene lignine \u2192 champignons \u2192 humus stable qui est le c\u0153ur du stockage forestier du carbone.<\/p>\n<p><strong>Favoriser les mycorhizes.<\/strong> Pas de fongicides, pas d&rsquo;engrais phosphat\u00e9s solubles, pas de sol nu. Planter des esp\u00e8ces mycorhizog\u00e8nes (tr\u00e8fle, luzerne, consoude, arbres fruitiers). Chaque m\u00e8tre de r\u00e9seau mycorhizien produit de la glomaline et stocke du carbone.<\/p>\n<p><strong>Produire du biochar.<\/strong> Les grosses branches, les troncs morts, le bois inutilisable en BRF \u2014 tout peut devenir du biochar. C&rsquo;est le stockage ultime : carbone immobilis\u00e9 pour des si\u00e8cles.<\/p>\n<p><strong>Planter des arbres.<\/strong> Chaque arbre est une pompe \u00e0 carbone qui extrait le CO\u2082 de l&rsquo;atmosph\u00e8re et l&rsquo;injecte dans le sol via ses racines, ses feuilles mortes, son bois mort et ses partenaires mycorhiziens. Un seul pommier haute-tige s\u00e9questre <strong>10 \u00e0 20 kg de carbone par an<\/strong> dans sa biomasse et dans le sol. Dix arbres sur 1 000 m\u00b2 de jardin-for\u00eat, c&rsquo;est 100 \u00e0 200 kg de carbone s\u00e9questr\u00e9 par an \u2014 chaque ann\u00e9e, pendant des d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>Le jardin-for\u00eat n&rsquo;est pas seulement un syst\u00e8me de production alimentaire. C&rsquo;est un <strong>acte de restauration \u00e9cologique<\/strong> \u2014 un geste concret, mesurable, v\u00e9rifiable par la science, qui contribue \u00e0 r\u00e9soudre la plus grande crise environnementale de notre \u00e9poque. Et il commence par un geste tr\u00e8s simple : <strong>ne plus retourner la terre<\/strong>, et laisser les champignons faire le reste.<\/p>\n<h3>\u2767 Bibliographie<\/h3>\n<p><strong>Arrouays, D. et al.<\/strong> (2001). Carbon stocks in soils of France and their main determinants. <em>Global Biogeochemical Cycles<\/em>, 15(3) : 587-602. \u2014 Cartographie des stocks de carbone des sols fran\u00e7ais, donn\u00e9es INRA.<br \/>\n<strong>Balesdent, J. et al.<\/strong> (2000). Relationship of soil organic matter dynamics to physical protection and tillage. <em>Soil and Tillage Research<\/em>, 53 : 215-230. \u2014 Effet du labour sur la min\u00e9ralisation du carbone organique.<br \/>\n<strong>Barr\u00e9, P. et al.<\/strong> (2017). Ideas and perspectives: Can we use the soil carbon saturation deficit to quantitatively assess the potential for further carbon storage? <em>Biogeosciences<\/em>, 14 : 3557-3602.<br \/>\n<strong>Batjes, N.H.<\/strong> (2014). Total carbon and nitrogen in the soils of the world. <em>European Journal of Soil Science<\/em>, 65 : 10-21.<br \/>\n<strong>Cardinael, R. et al.<\/strong> (2015). Impact of alley cropping agroforestry on stocks, forms and spatial distribution of soil organic carbon. <em>Geoderma<\/em>, 259-260 : 288-299. \u2014 Donn\u00e9es INRAE sur le stockage de carbone en agroforesterie.<br \/>\n<strong>Jackson, R.B. et al.<\/strong> (2017). The ecology of soil carbon: pools, vulnerabilities, and biotic and abiotic controls. <em>Annual Review of Ecology, Evolution, and Systematics<\/em>, 48 : 419-445.<br \/>\n<strong>Lal, R.<\/strong> (2004). Soil carbon sequestration impacts on global climate change and food security. <em>Science<\/em>, 304 : 1623-1627. \u2014 L&rsquo;article fondateur sur le potentiel de s\u00e9questration de carbone par les sols.<br \/>\n<strong>Lehmann, J. &amp; Joseph, S.<\/strong> (2015). <em>Biochar for Environmental Management<\/em>, 2<sup>e<\/sup> \u00e9d. Routledge, 928 p. \u2014 Le trait\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rence mondial sur le biochar.<br \/>\n<strong>Pellerin, S. et al.<\/strong> (2019). <em>Stocker du carbone dans les sols fran\u00e7ais \u2014 quel potentiel au regard de l&rsquo;objectif 4 pour 1000 et \u00e0 quel co\u00fbt ?<\/em> Rapport INRA, 114 p. \u2014 Synth\u00e8se fran\u00e7aise de r\u00e9f\u00e9rence, command\u00e9e par l&rsquo;ADEME et le minist\u00e8re de l&rsquo;Agriculture.<br \/>\n<strong>Rillig, M.C. et al.<\/strong> (2001). Large contribution of arbuscular mycorrhizal fungi to soil carbon pools in tropical forest soils. <em>Plant and Soil<\/em>, 233 : 167-177.<br \/>\n<strong>Soussana, J.-F. et al.<\/strong> (2004). Carbon cycling and sequestration opportunities in temperate grasslands. <em>Soil Use and Management<\/em>, 20 : 219-230. \u2014 Donn\u00e9es INRA sur le stockage de carbone en prairies.<br \/>\n<strong>Toensmeier, E.<\/strong> (2016). <em>The Carbon Farming Solution<\/em>. Chelsea Green Publishing, 480 p. \u2014 Synth\u00e8se mondiale sur la s\u00e9questration de carbone par les pratiques agricoles, avec des donn\u00e9es chiffr\u00e9es par syst\u00e8me.<br \/>\n<strong>Wright, S.F. &amp; Upadhyaya, A.<\/strong> (1996). Extraction of an abundant and unusual protein from soil and comparison with hyphal protein of arbuscular mycorrhizal fungi. <em>Soil Science<\/em>, 161 : 575-586. \u2014 L&rsquo;article de d\u00e9couverte de la glomaline.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chaque ann\u00e9e, l&rsquo;humanit\u00e9 rejette dans l&rsquo;atmosph\u00e8re environ 40 milliards de tonnes de CO\u2082 d&rsquo;origine fossile. 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