{"id":10229,"date":"2026-05-02T08:58:17","date_gmt":"2026-05-02T06:58:17","guid":{"rendered":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/02\/vie-et-mort-dun-arbre-dans-le-jardin-foret-lecologie-du-bois-mort\/"},"modified":"2026-05-02T09:11:45","modified_gmt":"2026-05-02T07:11:45","slug":"vie-et-mort-dun-arbre-dans-le-jardin-foret-lecologie-du-bois-mort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/02\/vie-et-mort-dun-arbre-dans-le-jardin-foret-lecologie-du-bois-mort\/","title":{"rendered":"Vie et mort d\u2019un arbre dans le jardin-for\u00eat \u2014 l\u2019\u00e9cologie du bois mort"},"content":{"rendered":"<h2>Introduction \u2014 \u00e9loge de la pourriture<\/h2>\n<p>Dans un verger conventionnel, un arbre mort est un \u00e9chec. On l&rsquo;arrache, on le br\u00fble, on le remplace. Dans un jardin-for\u00eat, un arbre mort est un commencement. Le tronc qui se dresse encore, \u00e9corce d\u00e9coll\u00e9e et branches d\u00e9nud\u00e9es, le f\u00fbt couch\u00e9 au sol que les mousses recouvrent, la souche qui s&rsquo;effrite lentement sous les doigts \u2014 ce ne sont pas des d\u00e9chets, ce sont des infrastructures. Le bois mort abrite, nourrit et fait vivre un quart de la biodiversit\u00e9 foresti\u00e8re totale. Sans lui, le jardin-for\u00eat est un d\u00e9cor ; avec lui, c&rsquo;est un \u00e9cosyst\u00e8me.<\/p>\n<p>Les for\u00eats naturelles temp\u00e9r\u00e9es contiennent entre 20 et 200 m\u00b3 de bois mort par hectare, selon leur \u00e2ge et leur histoire. Une for\u00eat ancienne non exploit\u00e9e \u2014 la for\u00eat de Bia\u0142owie\u017ca en Pologne, les r\u00e9serves int\u00e9grales de Fontainebleau, les gorges de la Vis dans les C\u00e9vennes \u2014 peut en contenir 100 \u00e0 150 m\u00b3\/ha, soit 10 \u00e0 15 % de la biomasse ligneuse totale (Christensen <em>et al.<\/em>, 2005). \u00c0 l&rsquo;inverse, les for\u00eats g\u00e9r\u00e9es de production n&rsquo;en conservent que 5 \u00e0 15 m\u00b3\/ha, et les vergers conventionnels, z\u00e9ro. Cet \u00e9cart a des cons\u00e9quences \u00e9cologiques massives : des milliers d&rsquo;esp\u00e8ces d\u00e9pendent du bois mort \u00e0 un stade ou un autre de leur cycle de vie, et leur disparition entra\u00eene un effondrement en cascade des services \u00e9cosyst\u00e9miques qu&rsquo;elles rendent \u2014 pollinisation, d\u00e9composition, lutte antiparasitaire, fertilit\u00e9 du sol.<\/p>\n<p>Cet article explore la vie qui na\u00eet de la mort d&rsquo;un arbre dans le jardin-for\u00eat. Nous suivrons le processus de d\u00e9composition du bois depuis l&rsquo;arbre s\u00e9nescent jusqu&rsquo;au retour complet \u00e0 l&rsquo;humus, en identifiant \u00e0 chaque \u00e9tape les organismes qui interviennent et les fonctions qu&rsquo;ils remplissent. Nous accorderons une attention particuli\u00e8re aux col\u00e9opt\u00e8res saproxyliques \u2014 ces insectes dont les larves se nourrissent de bois mort et qui constituent l&rsquo;un des groupes les plus menac\u00e9s de la faune europ\u00e9enne \u2014 et aux champignons polypores, dont certains (amadouvier, reishi, chaga) poss\u00e8dent des propri\u00e9t\u00e9s m\u00e9dicinales document\u00e9es. Nous verrons enfin comment int\u00e9grer consciemment le bois mort dans le design du jardin-for\u00eat, non comme un r\u00e9sidu n\u00e9glig\u00e9 mais comme un \u00e9l\u00e9ment fonctionnel au m\u00eame titre qu&rsquo;un swale ou une mare.<\/p>\n<h2>La s\u00e9nescence de l&rsquo;arbre \u2014 mourir n&rsquo;est pas simple<\/h2>\n<p>Un arbre ne meurt pas d&rsquo;un coup. La s\u00e9nescence est un processus lent, progressif, qui peut s&rsquo;\u00e9taler sur des d\u00e9cennies. Un vieux ch\u00eane p\u00e9doncul\u00e9 de trois cents ans commence \u00e0 mourir par le sommet de sa couronne \u2014 c&rsquo;est le ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab descente de cime \u00bb (<em>crown dieback<\/em>) \u2014 tandis que les branches basses, plus proches des r\u00e9serves racinaires, restent vigoureuses. Cette mort partielle cr\u00e9e un arbre-habitat d&rsquo;une valeur \u00e9cologique incomparable : il porte simultan\u00e9ment du bois vivant, du bois mort a\u00e9rien, des cavit\u00e9s, des fentes d&rsquo;\u00e9corce, des \u00e9coulements de s\u00e8ve ferment\u00e9e, des champignons, des lichens \u2014 autant de micro-habitats distincts pour des communaut\u00e9s d&rsquo;organismes diff\u00e9rentes.<\/p>\n<h3>Les micro-habitats de l&rsquo;arbre s\u00e9nescent<\/h3>\n<p>Les \u00e9cologues forestiers ont d\u00e9nombr\u00e9 et classifi\u00e9 les micro-habitats port\u00e9s par les arbres vivants et s\u00e9nescents. La classification de Larrieu <em>et al.<\/em> (2018), adopt\u00e9e comme r\u00e9f\u00e9rence en \u00e9cologie foresti\u00e8re europ\u00e9enne, distingue 15 types de micro-habitats dendro-microhabitats (DMH), regroup\u00e9s en sept cat\u00e9gories : cavit\u00e9s (trous de pics, cavit\u00e9s de base, cavit\u00e9s de branche), blessures et bois expos\u00e9 (plages d&rsquo;aubier nu, fentes), excroissances (loupes, broussins, polypores), \u00e9piphytes (mousses, lichens, foug\u00e8res, gui), structures d&rsquo;\u00e9corce (\u00e9corce d\u00e9coll\u00e9e, \u00e9corce crevass\u00e9e), nids (rapaces, cigognes) et coul\u00e9es de s\u00e8ve.<\/p>\n<p>Chaque type de DMH h\u00e9berge une communaut\u00e9 sp\u00e9cifique. Les cavit\u00e9s de pics abritent des chauves-souris, des chouettes, des loirs, des gu\u00eapes solitaires et des col\u00e9opt\u00e8res cavernicoles. L&rsquo;\u00e9corce d\u00e9coll\u00e9e sert de refuge hivernal aux papillons (paon du jour, petite tortue), aux chrysopes et aux coccinelles \u2014 des auxiliaires pr\u00e9cieux pour le jardin-for\u00eat. Les fentes du bois humide h\u00e9bergent des larves de syrphes du genre <em>Myathropa<\/em>, dont les adultes sont d&rsquo;excellents pollinisateurs. Les coul\u00e9es de s\u00e8ve ferment\u00e9e attirent les c\u00e9toines (<em>Cetonia aurata<\/em>), dont les larves d\u00e9composent le bois dans les cavit\u00e9s et produisent un terreau de haute qualit\u00e9.<\/p>\n<h3>L&rsquo;arbre-chandelle : le squelette debout<\/h3>\n<p>Lorsque l&rsquo;arbre meurt enti\u00e8rement mais reste debout, il devient un \u00ab arbre-chandelle \u00bb (<em>snag<\/em> en anglais). Cette structure verticale, expos\u00e9e au soleil et au vent, s\u00e8che plus lentement qu&rsquo;on ne le croit : le c\u0153ur du tronc reste humide des mois, parfois des ann\u00e9es, cr\u00e9ant un gradient d&rsquo;humidit\u00e9 de la surface vers le centre qui supporte une succession d&rsquo;organismes. Les insectes xylophages colonisent d&rsquo;abord l&rsquo;aubier tendre sous l&rsquo;\u00e9corce (scolytes, c\u00e9rambycides), puis les champignons lignicoles s&rsquo;installent par les galeries d&rsquo;insectes et commencent \u00e0 d\u00e9composer la lignine et la cellulose. Les pics (pic \u00e9peiche, pic noir, pic vert) creusent leurs loges de nidification dans le bois ramolli par les champignons \u2014 ils ne peuvent pas creuser le bois sain \u2014 et ces cavit\u00e9s, abandonn\u00e9es apr\u00e8s une saison, sont r\u00e9utilis\u00e9es pendant des d\u00e9cennies par d&rsquo;autres esp\u00e8ces cavernicoles.<\/p>\n<p>Un arbre-chandelle de bonne taille (diam\u00e8tre sup\u00e9rieur \u00e0 30 cm) peut rester debout 10 \u00e0 30 ans selon l&rsquo;essence et le climat. Un ch\u00eane-chandelle dure plus longtemps qu&rsquo;un peuplier-chandelle. Pendant toute cette dur\u00e9e, il fournit des services irrempla\u00e7ables : poste d&rsquo;aff\u00fbt pour les rapaces, site de nidification pour les pics et les chouettes, garde-manger pour les grimperaux et les sittelles, support pour les champignons et les lichens. En jardin-for\u00eat, un arbre-chandelle plac\u00e9 \u00e0 un endroit strat\u00e9gique \u2014 en lisi\u00e8re, pr\u00e8s de la mare, en vue du potager \u2014 attire la faune auxiliaire exactement l\u00e0 o\u00f9 on en a besoin.<\/p>\n<figure style=\"text-align:center;margin:2.5em auto\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/bois-mort-chandelle.jpg\" alt=\"Illustration fusain : ch\u00eane mort debout (arbre-chandelle) avec pic \u00e9peiche, chouette dans une cavit\u00e9, amadouviers en \u00e9tages, papillon hivernant sous l&#039;\u00e9corce et lichens\" style=\"max-width:100%;height:auto;border-radius:6px;cursor:pointer\" \/><figcaption style=\"margin-top:0.8em;font-size:0.92em;color:#5c564e;font-style:italic\">L&rsquo;arbre-chandelle : un ch&ecirc;ne mort debout accueille pics, chouettes, polypores et papillons hivernants.<\/figcaption><\/figure>\n<h2>La d\u00e9composition du bois au sol \u2014 cinq actes d&rsquo;une pi\u00e8ce qui dure un si\u00e8cle<\/h2>\n<p>Lorsqu&rsquo;un arbre tombe \u2014 ou lorsqu&rsquo;on d\u00e9pose volontairement un tronc au sol dans le jardin-for\u00eat \u2014 commence un processus de d\u00e9composition que les \u00e9cologues divisent en cinq stades, chacun caract\u00e9ris\u00e9 par une communaut\u00e9 d&rsquo;organismes et un \u00e9tat physique du bois distincts (Stokland <em>et al.<\/em>, 2012).<\/p>\n<h3>Stade 1 \u2014 bois fra\u00eechement tomb\u00e9 (0-2 ans)<\/h3>\n<p>Le bois est intact, dur, l&rsquo;\u00e9corce adh\u00e8re encore au tronc. Les premiers colonisateurs sont les insectes sous-corticaux : scolytes (<em>Scolytus<\/em>, <em>Ips<\/em>), longicornes (<em>Cerambyx cerdo<\/em>, <em>Rhagium<\/em>), buprestes (<em>Buprestis<\/em>, <em>Anthaxia<\/em>). Ces insectes creusent des galeries dans le cambium et l&rsquo;aubier, o\u00f9 ils pondent leurs \u0153ufs. Les larves se nourrissent du phlo\u00e8me riche en sucres et de l&rsquo;aubier tendre. En forant, elles inoculent des spores de champignons fix\u00e9es sur leur cuticule ou dans des structures sp\u00e9cialis\u00e9es (mycangia) \u2014 c&rsquo;est le d\u00e9but de la colonisation fongique. Les pr\u00e9dateurs suivent imm\u00e9diatement : pics, sitelles, qui mart\u00e8lent l&rsquo;\u00e9corce pour extraire les larves.<\/p>\n<h3>Stade 2 \u2014 bois partiellement d\u00e9compos\u00e9 (2-10 ans)<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9corce se d\u00e9colle et tombe par plaques. Le bois d&rsquo;aubier ramollit sous l&rsquo;action des champignons de pourriture blanche (<em>Trametes versicolor<\/em>, <em>Stereum hirsutum<\/em>) qui d\u00e9gradent la lignine, et de pourriture brune (<em>Fomitopsis pinicola<\/em>, <em>Laetiporus sulphureus<\/em>) qui d\u00e9gradent la cellulose. La distinction entre ces deux types de pourriture est fondamentale : la pourriture blanche laisse un r\u00e9sidu fibreux, spongieux, p\u00e2le (cellulose r\u00e9siduelle) ; la pourriture brune laisse un r\u00e9sidu cubique, friable, brun (lignine r\u00e9siduelle). Les deux processus sont compl\u00e9mentaires et rarement simultan\u00e9s sur le m\u00eame morceau de bois.<\/p>\n<p>De nouvelles communaut\u00e9s d&rsquo;insectes apparaissent : les larves de c\u00e9toine dor\u00e9e (<em>Cetonia aurata<\/em>) et de c\u00e9toine funeste (<em>Oxythyrea funesta<\/em>) se nourrissent du bois ramolli m\u00e9lang\u00e9 aux d\u00e9jections fongiques. Les larves de lucane cerf-volant (<em>Lucanus cervus<\/em>), le plus grand col\u00e9opt\u00e8re d&rsquo;Europe, commencent leur d\u00e9veloppement qui durera quatre \u00e0 six ans dans le bois en d\u00e9composition. Des myriapodes (iules, glom\u00e9ris) et des isopodes (cloportes) colonisent les zones humides sous l&rsquo;\u00e9corce d\u00e9tach\u00e9e.<\/p>\n<h3>Stade 3 \u2014 bois spongieux (10-30 ans)<\/h3>\n<p>Le tronc est encore reconnaissable dans sa forme, mais le bois se d\u00e9fait sous la pression des doigts. Les champignons sont en pleine activit\u00e9, produisant souvent des fructifications spectaculaires \u2014 polypores, pleurotes, armillaires. L&rsquo;int\u00e9rieur du tronc, partiellement \u00e9vid\u00e9 par les insectes et les champignons, forme des cavit\u00e9s humides qui abritent des amphibiens (salamandre tachet\u00e9e, tritons), des mollusques (limaces foresti\u00e8res) et des micro-arthropodes par milliers. Les mousses et les h\u00e9patiques colonisent la surface du tronc, retenant l&rsquo;humidit\u00e9 et cr\u00e9ant un substrat pour la germination de graines \u2014 c&rsquo;est sur les troncs en d\u00e9composition de ce stade que germent pr\u00e9f\u00e9rentiellement certaines esp\u00e8ces foresti\u00e8res (bouleaux, \u00e9pic\u00e9as, sorbiers) dans les for\u00eats bor\u00e9ales, un ph\u00e9nom\u00e8ne appel\u00e9 \u00ab nurse log \u00bb.<\/p>\n<figure style=\"text-align:center;margin:2.5em auto\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/bois-mort-decomposition.jpg\" alt=\"Illustration naturaliste : coupe d&#039;un tronc en d\u00e9composition montrant les galeries d&#039;insectes, une larve de lucane, les pourritures blanche et brune, le myc\u00e9lium fongique et les mousses de surface\" style=\"max-width:100%;height:auto;border-radius:6px;cursor:pointer\" \/><figcaption style=\"margin-top:0.8em;font-size:0.92em;color:#5c564e;font-style:italic\">Anatomie d&rsquo;un tronc en d&eacute;composition : galeries d&rsquo;insectes, pourritures blanche et brune, myc&eacute;lium et faune saproxylique.<\/figcaption><\/figure>\n<h3>Stade 4 \u2014 bois fragment\u00e9 (30-60 ans)<\/h3>\n<p>Le tronc perd sa forme cylindrique. Il s&rsquo;affaisse, se fragmente en blocs qui se m\u00ealent au sol. La fronti\u00e8re entre le bois et le sol devient floue. Les vers de terre \u2014 absents des stades pr\u00e9c\u00e9dents car le bois frais est trop acide et pauvre en azote \u2014 commencent \u00e0 incorporer les fragments les plus d\u00e9grad\u00e9s dans l&rsquo;horizon humif\u00e8re. Les racines des plantes voisines colonisent le bois en d\u00e9composition, y trouvant un substrat meuble, humide et riche en champignons mycorhiziens. Les champignons cordicoles (<em>Armillaria<\/em>, <em>Heterobasidion<\/em>) \u00e9tendent leur r\u00e9seau myc\u00e9lien depuis le bois mort vers les racines des arbres vivants voisins \u2014 un transfert de mati\u00e8re organique qui fertilise les arbres du jardin-for\u00eat.<\/p>\n<h3>Stade 5 \u2014 humus (60-100+ ans)<\/h3>\n<p>Le bois a enti\u00e8rement disparu en tant que structure. Il s&rsquo;est transform\u00e9 en humus \u2014 un humus de type \u00ab moder \u00bb ou \u00ab mor \u00bb, riche en acides humiques, en champignons et en microarthropodes. Ce processus complet, du bois frais \u00e0 l&rsquo;humus, prend 50 \u00e0 100 ans pour un tronc de ch\u00eane de 40 cm de diam\u00e8tre, 30 \u00e0 60 ans pour un bouleau ou un peuplier, et peut d\u00e9passer 200 ans pour un m\u00e9l\u00e8ze ou un if. La vitesse de d\u00e9composition d\u00e9pend de l&rsquo;essence (les bois riches en tanins et en r\u00e9sines se d\u00e9composent plus lentement), du diam\u00e8tre (les gros troncs se d\u00e9composent plus lentement, proportionnellement, que les petits), du climat (chaud et humide acc\u00e9l\u00e8re, froid et sec ralentit) et du contact avec le sol (un tronc au sol se d\u00e9compose plus vite qu&rsquo;un tronc suspendu).<\/p>\n<p>Au total, la d\u00e9composition d&rsquo;un m\u00e8tre cube de bois de ch\u00eane lib\u00e8re environ 200 kg de carbone (restitu\u00e9 au sol sous forme d&rsquo;humus et \u00e0 l&rsquo;atmosph\u00e8re sous forme de CO\u2082), 1 \u00e0 2 kg d&rsquo;azote (incorpor\u00e9 dans la biomasse fongique puis lib\u00e9r\u00e9 lentement), 0,1 \u00e0 0,3 kg de phosphore et des quantit\u00e9s significatives de calcium, magn\u00e9sium et potassium. Le bois mort est, \u00e0 ce titre, un engrais \u00e0 lib\u00e9ration ultra-lente \u2014 le plus lent qui soit \u2014 et l&rsquo;un des plus complets.<\/p>\n<h2>Les col\u00e9opt\u00e8res saproxyliques \u2014 une arm\u00e9e invisible<\/h2>\n<p>Les col\u00e9opt\u00e8res saproxyliques \u2014 litt\u00e9ralement, \u00ab qui vivent du bois mort \u00bb \u2014 constituent l&rsquo;un des groupes d&rsquo;insectes les plus diversifi\u00e9s et les plus menac\u00e9s des for\u00eats temp\u00e9r\u00e9es. On estime que 1 500 \u00e0 2 000 esp\u00e8ces de col\u00e9opt\u00e8res saproxyliques vivent en France, r\u00e9parties dans une vingtaine de familles (Brustel, 2001). Ce chiffre repr\u00e9sente environ 20 % de l&rsquo;ensemble des col\u00e9opt\u00e8res fran\u00e7ais. Parmi eux, 30 \u00e0 40 % sont aujourd&rsquo;hui consid\u00e9r\u00e9s comme menac\u00e9s ou en d\u00e9clin, principalement en raison de la rar\u00e9faction du bois mort dans les for\u00eats exploit\u00e9es.<\/p>\n<h3>Les grandes familles<\/h3>\n<p>Les <strong>Cerambycidae<\/strong> (longicornes) comptent environ 250 esp\u00e8ces en France. Leurs larves, reconnaissables \u00e0 leur corps mou, blanc, cylindrique et \u00e0 leur t\u00eate scl\u00e9rifi\u00e9e, creusent des galeries dans le bois pendant un \u00e0 cinq ans avant de se nymphoser. Le grand capricorne du ch\u00eane (<em>Cerambyx cerdo<\/em>), esp\u00e8ce prot\u00e9g\u00e9e au niveau europ\u00e9en (Directive Habitats, annexe II), n\u00e9cessite de vieux ch\u00eanes s\u00e9nescents ou morts pour boucler son cycle de d\u00e9veloppement de trois \u00e0 cinq ans. Sa pr\u00e9sence dans un jardin-for\u00eat est un indicateur de maturit\u00e9 \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Les <strong>Lucanidae<\/strong> (lucanes) sont repr\u00e9sent\u00e9s en France par le lucane cerf-volant (<em>Lucanus cervus<\/em>), dont le m\u00e2le aux mandibules spectaculaires est le plus grand col\u00e9opt\u00e8re d&rsquo;Europe (jusqu&rsquo;\u00e0 9 cm). Ses larves se d\u00e9veloppent pendant quatre \u00e0 six ans dans le bois mort en d\u00e9composition, pr\u00e9f\u00e9rentiellement le ch\u00eane, le ch\u00e2taignier et le cerisier. La r\u00e9gression du lucane cerf-volant, autrefois commun dans toute la France, est directement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 la disparition des souches et des vieux troncs morts dans les paysages agricoles.<\/p>\n<p>Les <strong>Cetoniidae<\/strong> (c\u00e9toines) comptent parmi les insectes les plus utiles du jardin-for\u00eat. La c\u00e9toine dor\u00e9e (<em>Cetonia aurata<\/em>), dont l&rsquo;adulte vert m\u00e9tallique pollinise activement les fleurs de rosac\u00e9es (pommiers, cerisiers, aub\u00e9pines), se d\u00e9veloppe \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat larvaire dans le bois mort en d\u00e9composition, le terreau de feuilles et les composts. Le pique-prune (<em>Osmoderma eremita<\/em>), esp\u00e8ce strictement prot\u00e9g\u00e9e, vit exclusivement dans les cavit\u00e9s remplies de terreau des vieux arbres \u2014 c&rsquo;est l&rsquo;un des meilleurs indicateurs de la continuit\u00e9 \u00e9cologique d&rsquo;un boisement.<\/p>\n<p>Les <strong>Buprestidae<\/strong> (buprestes) sont des bijoux entomologiques \u2014 leurs \u00e9lytres m\u00e9talliques, iris\u00e9s de vert, de cuivre et de pourpre, en font les insectes les plus spectaculaires des jardins-for\u00eats ensoleill\u00e9s. Leurs larves minent le bois fra\u00eechement mort sous l&rsquo;\u00e9corce. Le bupreste du ch\u00eane (<em>Agrilus biguttatus<\/em>), le bupreste du tilleul (<em>Lamprodila rutilans<\/em>) et le richard du peuplier (<em>Dicerca alni<\/em>) sont des esp\u00e8ces indicatrices de la pr\u00e9sence de bois mort diversifi\u00e9.<\/p>\n<h3>Services \u00e9cosyst\u00e9miques rendus<\/h3>\n<p>Les col\u00e9opt\u00e8res saproxyliques ne sont pas de simples \u00ab consommateurs \u00bb de bois mort. Ils remplissent des fonctions \u00e9cosyst\u00e9miques irrempla\u00e7ables. Le forage de galeries acc\u00e9l\u00e8re la d\u00e9composition en augmentant la surface d&rsquo;attaque pour les champignons et en cr\u00e9ant des voies de p\u00e9n\u00e9tration pour l&rsquo;eau et les micro-organismes. L&rsquo;ingestion et la digestion du bois par les larves, assist\u00e9es par des bact\u00e9ries et des levures symbiotiques, transforment la cellulose et la lignine en mol\u00e9cules assimilables par le reste de la cha\u00eene trophique. Les d\u00e9jections larvaires (<em>frass<\/em>), m\u00e9lange de bois dig\u00e9r\u00e9 et de micro-organismes, constituent un terreau de haute qualit\u00e9 dont la composition chimique est plus favorable \u00e0 la croissance des plantes que le bois non dig\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les col\u00e9opt\u00e8res saproxyliques adultes sont des pollinisateurs m\u00e9connus. Beaucoup de longicornes et de c\u00e9toines fr\u00e9quentent les fleurs pour se nourrir de pollen et de nectar, et transportent le pollen d&rsquo;arbre en arbre. En for\u00eat temp\u00e9r\u00e9e, les col\u00e9opt\u00e8res contribuent \u00e0 5 \u00e0 15 % de la pollinisation des arbres et arbustes \u00e0 floraison estivale (Wardhaugh, 2015). Enfin, les larves constituent une ressource alimentaire majeure pour les pics, les grimpereaux, les sittelles et les m\u00e9sanges \u2014 des oiseaux qui r\u00e9gulent \u00e0 leur tour les populations de chenilles et de pucerons ravageurs du jardin-for\u00eat.<\/p>\n<h2>Les polypores m\u00e9dicinaux \u2014 la pharmacie du bois mort<\/h2>\n<p>Les champignons lignicoles \u2014 ceux qui d\u00e9composent le bois \u2014 comptent parmi eux plusieurs esp\u00e8ces aux propri\u00e9t\u00e9s m\u00e9dicinales document\u00e9es par la pharmacologie moderne. Trois polypores m\u00e9dicinaux majeurs croissent spontan\u00e9ment sur le bois mort en Europe et peuvent \u00eatre favoris\u00e9s dans un jardin-for\u00eat.<\/p>\n<h3>L&rsquo;amadouvier \u2014 <em>Fomes fomentarius<\/em><\/h3>\n<p>L&rsquo;amadouvier est un champignon sabot, dur et ligneux, qui se d\u00e9veloppe sur les troncs de h\u00eatres et de bouleaux morts ou s\u00e9nescents. Son nom vient de son usage ancestral comme amadou \u2014 la trama (chair fibreuse interne), battue et s\u00e9ch\u00e9e, servait depuis le N\u00e9olithique \u00e0 allumer le feu. L&rsquo;homme de glace \u00d6tzi, momie du Chalcolithique retrouv\u00e9e dans les Alpes en 1991, portait sur lui des fragments d&rsquo;amadouvier (Peintner <em>et al.<\/em>, 1998).<\/p>\n<p>La composition chimique de <em>Fomes fomentarius<\/em> r\u00e9v\u00e8le des \u03b2-glucanes de type (1\u21923)(1\u21926)-\u03b2-D-glucane aux propri\u00e9t\u00e9s immunomodulatrices document\u00e9es. Les extraits aqueux et \u00e9thanoliques montrent une activit\u00e9 anti-inflammatoire (inhibition de la voie NF-\u03baB), antioxydante (pi\u00e9geage des radicaux DPPH, IC\u2085\u2080 de 25 \u00e0 60 \u03bcg\/mL selon les extraits) et antimicrobienne contre plusieurs souches de <em>Staphylococcus aureus<\/em> et <em>Escherichia coli<\/em> (Grienke <em>et al.<\/em>, 2014). Des triterp\u00e8nes sp\u00e9cifiques \u2014 acide fomitique, fomefficinic acids A-E \u2014 ont montr\u00e9 une activit\u00e9 inhibitrice de la prot\u00e9ase du VIH in vitro.<\/p>\n<p>En jardin-for\u00eat, l&rsquo;amadouvier appara\u00eet spontan\u00e9ment sur les h\u00eatres et les bouleaux morts apr\u00e8s 3 \u00e0 5 ans. Conserver debout un tronc de h\u00eatre mort est la meilleure fa\u00e7on de l&rsquo;encourager. Ses fructifications, qui grossissent chaque ann\u00e9e (un seul individu peut vivre 30 ans et atteindre 40 cm de diam\u00e8tre), produisent des milliards de spores qui inoculent les autres bois morts alentour.<\/p>\n<h3>Le reishi \u2014 <em>Ganoderma lucidum<\/em> sensu lato<\/h3>\n<p>Le reishi (en japonais) ou lingzhi (en chinois) est l&rsquo;un des champignons m\u00e9dicinaux les plus \u00e9tudi\u00e9s au monde, avec plus de 5 000 publications scientifiques r\u00e9f\u00e9renc\u00e9es. Le complexe <em>Ganoderma lucidum<\/em> sensu lato regroupe en r\u00e9alit\u00e9 plusieurs esp\u00e8ces cryptiques, dont <em>G. lucidum<\/em> sensu stricto (europ\u00e9en, sur feuillus), <em>G. lingzhi<\/em> (asiatique, le vrai lingzhi de la pharmacop\u00e9e chinoise), <em>G. resinaceum<\/em> (europ\u00e9en m\u00e9ridional) et <em>G. carnosum<\/em> (sur conif\u00e8res). En Europe, c&rsquo;est principalement <em>G. lucidum<\/em> s.s. et <em>G. resinaceum<\/em> que l&rsquo;on rencontre, sur les souches et les troncs de ch\u00eanes, de h\u00eatres et de ch\u00e2taigniers morts.<\/p>\n<p>La pharmacologie du reishi est domin\u00e9e par deux classes de compos\u00e9s. Les triterp\u00e8nes (acides ganod\u00e9riques A, B, C, D, etc., plus de 150 identifi\u00e9s) exercent des activit\u00e9s h\u00e9patoprotectrices (inhibition de l&rsquo;h\u00e9patotoxicit\u00e9 induite par le CCl\u2084 chez le rat), anti-inflammatoires (inhibition de la 5-lipoxyg\u00e9nase et de la cyclooxyg\u00e9nase), antihistaminiques et hypotensives (inhibition de l&rsquo;enzyme de conversion de l&rsquo;angiotensine) (Wachtel-Galor <em>et al.<\/em>, 2011). Les polysaccharides, principalement des \u03b2-glucanes de haut poids mol\u00e9culaire, stimulent le syst\u00e8me immunitaire inn\u00e9 par activation des macrophages, des cellules NK et des lymphocytes T, via la voie des r\u00e9cepteurs Dectin-1 et TLR-2. Plusieurs essais cliniques randomis\u00e9s ont montr\u00e9 une am\u00e9lioration des marqueurs immunitaires (ratio CD4\/CD8, activit\u00e9 NK) chez des patients atteints de cancers avanc\u00e9s recevant des extraits de reishi en compl\u00e9ment de la chimioth\u00e9rapie (Jin <em>et al.<\/em>, 2016).<\/p>\n<p>En jardin-for\u00eat, <em>Ganoderma lucidum<\/em> s&rsquo;installe spontan\u00e9ment sur les souches de ch\u00eanes et de ch\u00e2taigniers abattus, en situation ombrag\u00e9e et humide. Conserver les souches et les gros troncs de feuillus au sol, en contact avec le sol humide et \u00e0 l&rsquo;ombre des arbres vivants, cr\u00e9e les conditions optimales. Les fructifications, laqu\u00e9es de rouge brun, apparaissent g\u00e9n\u00e9ralement 2 \u00e0 4 ans apr\u00e8s la mort du bois. Elles peuvent \u00eatre r\u00e9colt\u00e9es, s\u00e9ch\u00e9es et pr\u00e9par\u00e9es en d\u00e9coction \u2014 le reishi \u00e9tant trop coriace pour \u00eatre consomm\u00e9 frais.<\/p>\n<h3>Le chaga \u2014 <em>Inonotus obliquus<\/em><\/h3>\n<p>Le chaga n&rsquo;est pas un polypore au sens strict \u2014 c&rsquo;est un conk, une masse de myc\u00e9lium durci (scl\u00e9rote) qui se forme sous l&rsquo;\u00e9corce des bouleaux vivants, g\u00e9n\u00e9ralement vieux ou affaiblis, et \u00e9merge comme une excroissance noire, craquel\u00e9e, ressemblant \u00e0 du charbon de bois. Il pousse naturellement dans les for\u00eats bor\u00e9ales et montagnardes de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re nord, l\u00e0 o\u00f9 le bouleau blanc (<em>Betula pendula<\/em>) ou le bouleau pubescent (<em>B. pubescens<\/em>) est pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Le chaga concentre une quantit\u00e9 remarquable de compos\u00e9s bioactifs : b\u00e9tuline et acide b\u00e9tulinique (triterp\u00e8nes extraits de l&rsquo;\u00e9corce de bouleau et concentr\u00e9s par le champignon), m\u00e9lanines (responsables de la couleur noire, \u00e0 forte activit\u00e9 antioxydante et photoprotectrice), polysaccharides immunomodulateurs, et superoxyde dismutase (SOD) \u00e0 des concentrations exceptionnellement \u00e9lev\u00e9es \u2014 jusqu&rsquo;\u00e0 35 000 unit\u00e9s\/g de poids sec, soit 25 \u00e0 50 fois plus que la plupart des autres champignons m\u00e9dicinaux (Glamo\u010dlija <em>et al.<\/em>, 2015). L&rsquo;acide b\u00e9tulinique, en particulier, fait l&rsquo;objet de recherches oncologiques actives pour son activit\u00e9 cytotoxique s\u00e9lective sur les cellules de m\u00e9lanome (Cichewicz et Kouzi, 2004).<\/p>\n<p>En jardin-for\u00eat d&rsquo;altitude, les vieux bouleaux (plus de 15-20 ans) peuvent porter spontan\u00e9ment du chaga. Le champignon ne tue pas l&rsquo;arbre imm\u00e9diatement \u2014 la cohabitation peut durer 10 \u00e0 20 ans \u2014 mais il affaiblit progressivement le bois de c\u0153ur, pr\u00e9parant la formation future de cavit\u00e9s. R\u00e9colter le chaga sans tuer le bouleau est possible en ne pr\u00e9levant que les deux tiers de la masse et en laissant le reste r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer, ce qui prend 3 \u00e0 5 ans.<\/p>\n<h3>Autres champignons notables du bois mort<\/h3>\n<p>Le <strong>polypore soufr\u00e9<\/strong> (<em>Laetiporus sulphureus<\/em>), surnomm\u00e9 \u00ab poulet des bois \u00bb, pousse en \u00e9tag\u00e8res orange et jaune vif sur les ch\u00eanes, les ch\u00e2taigniers, les cerisiers et les saules morts ou mourants. Jeune et tendre, il est comestible et savoureux, avec une texture qui rappelle effectivement la volaille. C&rsquo;est un champignon de pourriture brune qui d\u00e9grade la cellulose en laissant la lignine intacte.<\/p>\n<p>Les <strong>pleurotes<\/strong> (<em>Pleurotus ostreatus<\/em>, le pleurote en hu\u00eetre) colonisent une grande vari\u00e9t\u00e9 de feuillus morts \u2014 h\u00eatre, peuplier, saule, orme, noyer. Comestibles et excellents, ils sont aussi l&rsquo;un des rares champignons capables de capturer et de dig\u00e9rer des n\u00e9matodes \u2014 une activit\u00e9 pr\u00e9datrice qui en fait un agent de biocontr\u00f4le des parasites racinaires du jardin-for\u00eat (Barron et Thorn, 1987).<\/p>\n<p>L&rsquo;<strong>armillaire couleur de miel<\/strong> (<em>Armillaria mellea<\/em>) est un cas ambivalent. C&rsquo;est un parasite redout\u00e9 des arboriculteurs, capable de tuer des arbres vivants en colonisant leurs racines. Mais c&rsquo;est aussi un d\u00e9composeur puissant qui acc\u00e9l\u00e8re le recyclage du bois mort et redistribue les nutriments dans le sol via son vaste r\u00e9seau de rhizomorphes (cordons myc\u00e9liens noirs, semblables \u00e0 des lacets de chaussure, qui s&rsquo;\u00e9tendent sur des dizaines de m\u00e8tres). En jardin-for\u00eat, l&rsquo;armillaire est rarement un probl\u00e8me sur les arbres vigoureux et bien nourris \u2014 il attaque les sujets d\u00e9j\u00e0 affaiblis, jouant un r\u00f4le de s\u00e9lection naturelle qui \u00e9limine les arbres les moins adapt\u00e9s.<\/p>\n<figure style=\"text-align:center;margin:2.5em auto\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/bois-mort-polypores.jpg\" alt=\"Planche botanique fusain : trois polypores m\u00e9dicinaux \u2014 amadouvier (Fomes fomentarius) sur h\u00eatre, reishi (Ganoderma lucidum) sur ch\u00eane, chaga (Inonotus obliquus) sur bouleau\" style=\"max-width:100%;height:auto;border-radius:6px;cursor:pointer\" \/><figcaption style=\"margin-top:0.8em;font-size:0.92em;color:#5c564e;font-style:italic\">Trois polypores m&eacute;dicinaux du bois mort : amadouvier, reishi et chaga.<\/figcaption><\/figure>\n<h2>Le bois mort, habitat pour la faune<\/h2>\n<p>Au-del\u00e0 des insectes et des champignons, le bois mort abrite une communaut\u00e9 faunistique remarquablement diverse qui rend des services directs au jardin-for\u00eat.<\/p>\n<h3>Amphibiens et reptiles<\/h3>\n<p>Les tas de bois mort et les troncs au sol sont des habitats critiques pour les amphibiens et les reptiles. La salamandre tachet\u00e9e (<em>Salamandra salamandra<\/em>) passe la journ\u00e9e sous les \u00e9corces d\u00e9coll\u00e9es ou dans les cavit\u00e9s humides des troncs en d\u00e9composition, ne sortant que la nuit pour chasser limaces, vers et insectes. Le crapaud commun (<em>Bufo bufo<\/em>) hiverne dans les interstices des tas de bois, \u00e0 l&rsquo;abri du gel. L&rsquo;orvet fragile (<em>Anguis fragilis<\/em>), un l\u00e9zard apode souvent confondu avec un serpent, niche dans les couches inf\u00e9rieures des tas de bois et consomme d&rsquo;\u00e9normes quantit\u00e9s de limaces \u2014 jusqu&rsquo;\u00e0 20 par jour.<\/p>\n<p>Les couleuvres (couleuvre \u00e0 collier, couleuvre verte et jaune) utilisent les tas de bois en d\u00e9composition comme sites de ponte : la chaleur d\u00e9gag\u00e9e par la fermentation microbienne assure l&rsquo;incubation des \u0153ufs \u00e0 temp\u00e9rature constante. Un tas de bois de 2 m\u00b3, humide \u00e0 la base et bien expos\u00e9 au soleil, peut atteindre 25-30 \u00b0C en son c\u0153ur m\u00eame quand l&rsquo;air ext\u00e9rieur est \u00e0 15 \u00b0C.<\/p>\n<h3>Petits mammif\u00e8res<\/h3>\n<p>Le h\u00e9risson d&rsquo;Europe (<em>Erinaceus europaeus<\/em>), consommateur insatiable de limaces, d&rsquo;escargots et de larves d&rsquo;insectes ravageurs, hiverne dans des tas de bois mort et de feuilles. Un tas de branchages de 1,5 m de diam\u00e8tre, recouvert de feuilles mortes, constitue un g\u00eete d&rsquo;hibernation id\u00e9al. Les musaraignes (<em>Sorex<\/em> spp.), parmi les pr\u00e9dateurs d&rsquo;invert\u00e9br\u00e9s les plus voraces de la faune europ\u00e9enne (elles consomment quotidiennement leur propre poids en insectes), nichent dans les galeries creus\u00e9es sous les troncs en d\u00e9composition.<\/p>\n<h3>Oiseaux<\/h3>\n<p>Le troglodyte mignon (<em>Troglodytes troglodytes<\/em>), l&rsquo;un des insectivores les plus efficaces du jardin-for\u00eat, niche exclusivement dans les cavit\u00e9s et les enchev\u00eatrements de racines et de bois mort. Le rouge-gorge familier (<em>Erithacus rubecula<\/em>) \u00e9tablit son nid dans les interstices des souches et des tas de bois. La m\u00e9sange bleue et la m\u00e9sange charbonni\u00e8re nichent dans les cavit\u00e9s de pics abandonn\u00e9es des arbres-chandelles. Tous ces oiseaux sont des auxiliaires pr\u00e9cieux : une famille de m\u00e9sanges bleues consomme 6 000 \u00e0 9 000 chenilles pendant la p\u00e9riode de nourrissage des oisillons (Naef-Daenzer et Keller, 1999).<\/p>\n<h2>Int\u00e9grer le bois mort dans le design du jardin-for\u00eat<\/h2>\n<p>Laisser du bois mort dans un jardin-for\u00eat ne signifie pas abandonner le jardin au d\u00e9sordre. C&rsquo;est au contraire un acte de design conscient, qui place le bois mort l\u00e0 o\u00f9 il rendra le plus de services et o\u00f9 il ne cr\u00e9era pas de nuisances.<\/p>\n<h3>Combien de bois mort ?<\/h3>\n<p>Les \u00e9cologues forestiers recommandent un minimum de 20 \u00e0 30 m\u00b3 de bois mort par hectare pour maintenir une communaut\u00e9 saproxylique fonctionnelle (M\u00fcller et B\u00fctler, 2010). En jardin-for\u00eat, m\u00eame sur une petite surface de 500 \u00e0 1 000 m\u00b2, il est possible d&rsquo;atteindre cet objectif proportionnellement : 1 \u00e0 3 m\u00b3 de bois mort diversifi\u00e9 (un tronc au sol, un arbre-chandelle, quelques tas de branches) sur 500 m\u00b2 correspondent \u00e0 20-60 m\u00b3\/ha. Ce n&rsquo;est pas beaucoup : un tronc de 30 cm de diam\u00e8tre et 3 m de long repr\u00e9sente environ 0,2 m\u00b3. Cinq ou six troncs de ce calibre, distribu\u00e9s dans le jardin, suffisent.<\/p>\n<h3>Diversifier les types de bois mort<\/h3>\n<p>La diversit\u00e9 des organismes d\u00e9pend de la diversit\u00e9 des micro-habitats. Il faut donc varier les situations : du bois debout (arbres-chandelles) et du bois couch\u00e9, des gros diam\u00e8tres (&gt; 30 cm) et des petits (&lt; 15 cm), des essences diff\u00e9rentes (feuillus et r\u00e9sineux, bois dur et bois tendre), des expositions vari\u00e9es (soleil et ombre), et du bois \u00e0 diff\u00e9rents stades de d\u00e9composition. Un \u00ab h\u00f4tel \u00e0 insectes \u00bb pr\u00e9fabriqu\u00e9 ne remplace pas cette diversit\u00e9 \u2014 il n&#039;h\u00e9berge qu&#039;une fraction des esp\u00e8ces saproxyliques et souvent pas celles qui sont les plus utiles.<\/p>\n<h3>O\u00f9 placer le bois mort ?<\/h3>\n<p>Le bois mort remplit des fonctions diff\u00e9rentes selon son emplacement. En <strong>lisi\u00e8re<\/strong>, un arbre-chandelle sert de poste d&rsquo;aff\u00fbt pour les rapaces (cr\u00e9cerelle, \u00e9pervier) et de site de nidification pour les pics. Pr\u00e8s de la <strong>mare<\/strong>, un tas de bois humide attire les amphibiens et les couleuvres. En <strong>sous-bois<\/strong>, un gros tronc au sol cr\u00e9e un corridor d&rsquo;humidit\u00e9 pour la salamandre et un substrat de germination pour les semis forestiers. En <strong>bordure du potager<\/strong>, un tas de branchages offre un g\u00eete au h\u00e9risson et \u00e0 l&rsquo;orvet, qui r\u00e9guleront les limaces des cultures voisines.<\/p>\n<p>On \u00e9vitera de placer du bois mort directement contre les fondations d&rsquo;une maison (risque de termites dans les r\u00e9gions concern\u00e9es) ou contre le tronc d&rsquo;un arbre fruitier en production (risque de contamination par des champignons pathog\u00e8nes). En revanche, un tronc en d\u00e9composition d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 3-4 m\u00e8tres d&rsquo;un arbre fruitier ne pr\u00e9sente aucun risque et enrichit le sol \u00e0 proximit\u00e9.<\/p>\n<h3>Cr\u00e9er des tas de bois structur\u00e9s<\/h3>\n<p>Un simple tas de branches jet\u00e9es en vrac se tasse rapidement et perd ses interstices. Un tas de bois structur\u00e9, con\u00e7u pour maximiser les micro-habitats, se construit en alternant des couches de gros rondins (qui forment l&rsquo;ossature et maintiennent les espaces), de branchages moyens (qui cr\u00e9ent un r\u00e9seau de galeries) et de feuilles mortes (qui retiennent l&rsquo;humidit\u00e9). La base, pos\u00e9e sur le sol nu (pas sur une b\u00e2che), permet aux organismes du sol de coloniser le tas par en dessous. Une orientation nord-sud, avec la face sud expos\u00e9e au soleil et la face nord \u00e0 l&rsquo;ombre, cr\u00e9e un gradient thermique qui multiplie les niches. Dimensions id\u00e9ales : 1,5 \u00e0 2 m de long, 1 m de large, 1 m de haut \u2014 suffisant pour h\u00e9berger un h\u00e9risson hivernant, plusieurs esp\u00e8ces d&rsquo;amphibiens et des dizaines d&rsquo;esp\u00e8ces d&rsquo;insectes.<\/p>\n<h2>Le cycle complet \u2014 de l&rsquo;humus \u00e0 l&rsquo;arbre, de l&rsquo;arbre \u00e0 l&rsquo;humus<\/h2>\n<p>Le bois mort ferme le cycle du jardin-for\u00eat. L&rsquo;arbre a pouss\u00e9 en puisant l&rsquo;eau, les min\u00e9raux et le carbone dans le sol et l&rsquo;atmosph\u00e8re. En mourant, il restitue ces \u00e9l\u00e9ments \u2014 non pas d&rsquo;un coup, comme un feu de bois, mais progressivement, sur des d\u00e9cennies, en passant par une cascade de transformations biologiques qui nourrissent des milliers d&rsquo;esp\u00e8ces. Chaque organisme qui participe \u00e0 la d\u00e9composition pr\u00e9l\u00e8ve sa part et rend le reste sous une forme plus simple, plus assimilable par le suivant, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que les \u00e9l\u00e9ments retournent au sol sous forme d&rsquo;humus \u2014 pr\u00eats \u00e0 nourrir un nouvel arbre.<\/p>\n<p>Ce cycle n&rsquo;est pas un cercle ferm\u00e9. \u00c0 chaque tour, de l&rsquo;\u00e9nergie solaire est capt\u00e9e et de la complexit\u00e9 biologique est cr\u00e9\u00e9e. Un jardin-for\u00eat qui int\u00e8gre consciemment le bois mort dans son design ne fait pas que tol\u00e9rer la mort des arbres \u2014 il l&rsquo;utilise comme moteur de fertilit\u00e9, de biodiversit\u00e9 et de r\u00e9silience. Le tronc pourri qui g\u00eet au pied du pommier nourrit les champignons qui colonisent les racines du pommier, qui produisent des fruits, qui tombent au sol, qui nourrissent les vers de terre, qui creusent les galeries qui infiltrent l&rsquo;eau qui alimente le noyer, qui un jour mourra \u00e0 son tour et nourrira le sol de sa mort lente. C&rsquo;est le m\u00e9tabolisme m\u00eame de la for\u00eat \u2014 et le jardin-for\u00eat, en l&rsquo;accueillant, accueille la vie dans toute son \u00e9paisseur.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<ul>\n<li>Barron G.L., Thorn R.G. (1987). Destruction of nematodes by species of <em>Pleurotus<\/em>. <em>Canadian Journal of Botany<\/em>, 65(4), 774-778.<\/li>\n<li>Brustel H. (2001). 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