{"id":10234,"date":"2026-05-02T09:16:34","date_gmt":"2026-05-02T07:16:34","guid":{"rendered":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/02\/le-ph-du-sol-et-la-chimie-de-la-disponibilite-des-nutriments\/"},"modified":"2026-05-02T11:04:05","modified_gmt":"2026-05-02T09:04:05","slug":"le-ph-du-sol-et-la-chimie-de-la-disponibilite-des-nutriments","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/02\/le-ph-du-sol-et-la-chimie-de-la-disponibilite-des-nutriments\/","title":{"rendered":"Le pH du sol et la chimie de la disponibilit\u00e9 des nutriments"},"content":{"rendered":"<h2>Introduction \u2014 le pH, chef d&rsquo;orchestre invisible de la fertilit\u00e9<\/h2>\n<p>On peut enrichir un sol en compost, en BRF, en fumier, en cendres, en poudre de roche \u2014 et constater que les arbres v\u00e9g\u00e8tent, que les feuilles jaunissent, que les r\u00e9coltes stagnent. La raison est souvent d&rsquo;une simplicit\u00e9 d\u00e9concertante : le pH du sol verrouille les nutriments. Un sol peut contenir du fer en abondance et rendre les plantes chloros\u00e9es ; du phosphore en exc\u00e8s et laisser les racines affam\u00e9es ; du calcium par tonnes et acidifier quand m\u00eame. Ce paradoxe apparent s&rsquo;explique enti\u00e8rement par la chimie du pH, c&rsquo;est-\u00e0-dire par la concentration en ions hydrog\u00e8ne (H\u207a) dans la solution du sol, qui d\u00e9termine la solubilit\u00e9, la mobilit\u00e9 et donc la disponibilit\u00e9 biologique de chaque \u00e9l\u00e9ment nutritif.<\/p>\n<p>Pour le jardinier-forestier, comprendre le pH n&rsquo;est pas un luxe acad\u00e9mique. C&rsquo;est la cl\u00e9 qui explique pourquoi certaines plantes prosp\u00e8rent et d&rsquo;autres d\u00e9p\u00e9rissent sur le m\u00eame terrain, pourquoi les mycorhizes s&rsquo;installent ici et pas l\u00e0, pourquoi un apport d&rsquo;engrais peut am\u00e9liorer ou aggraver la situation selon le contexte. C&rsquo;est aussi la base de toute strat\u00e9gie d&rsquo;amendement raisonn\u00e9e : on ne corrige pas un sol sans savoir d&rsquo;abord ce que son pH verrouille et ce qu&rsquo;il lib\u00e8re.<\/p>\n<p>Cet article explore la chimie du pH dans le sol du jardin-for\u00eat. Nous verrons d&rsquo;abord ce que mesure r\u00e9ellement le pH et quels m\u00e9canismes le contr\u00f4lent. Nous d\u00e9taillerons ensuite, \u00e9l\u00e9ment par \u00e9l\u00e9ment, comment le pH verrouille ou lib\u00e8re les nutriments essentiels \u2014 un ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9sum\u00e9 par le c\u00e9l\u00e8bre diagramme de Truog (1946). Nous pr\u00e9senterons les plantes bio-indicatrices qui permettent de lire le pH d&rsquo;un terrain sans instrument, puis les m\u00e9thodes naturelles pour le modifier progressivement. Enfin, nous examinerons la strat\u00e9gie de pH optimale pour un jardin-for\u00eat diversifi\u00e9.<\/p>\n<h2>Qu&rsquo;est-ce que le pH du sol ?<\/h2>\n<p>Le pH (\u00ab potentiel hydrog\u00e8ne \u00bb) mesure la concentration en ions H\u207a dans la solution du sol sur une \u00e9chelle logarithmique de 0 \u00e0 14. Un pH de 7 est neutre ; en dessous, le sol est acide ; au-dessus, il est alcalin (ou basique). Chaque unit\u00e9 de pH repr\u00e9sente un facteur 10 en concentration d&rsquo;ions H\u207a : un sol \u00e0 pH 5 contient dix fois plus d&rsquo;ions H\u207a qu&rsquo;un sol \u00e0 pH 6 et cent fois plus qu&rsquo;un sol \u00e0 pH 7. Cette \u00e9chelle logarithmique explique pourquoi un changement apparemment modeste \u2014 de pH 6,5 \u00e0 pH 5,5 \u2014 repr\u00e9sente en r\u00e9alit\u00e9 un bouleversement chimique consid\u00e9rable.<\/p>\n<h3>Les deux pH du sol<\/h3>\n<p>Les p\u00e9dologues distinguent deux mesures de pH. Le <strong>pH eau<\/strong> (pH<sub>H\u2082O<\/sub>) est mesur\u00e9 en diluant la terre dans de l&rsquo;eau distill\u00e9e (rapport 1:2,5) ; c&rsquo;est la mesure la plus courante, celle que fournissent les kits de jardinerie et les laboratoires d&rsquo;analyse standard. Le <strong>pH KCl<\/strong> est mesur\u00e9 en diluant la terre dans une solution de chlorure de potassium, qui d\u00e9place les ions H\u207a adsorb\u00e9s sur les particules d&rsquo;argile et de mati\u00e8re organique ; il donne une valeur plus basse (de 0,5 \u00e0 1,5 unit\u00e9) mais plus repr\u00e9sentative de l&rsquo;acidit\u00e9 potentielle du sol. Dans cet article, sauf mention contraire, nous parlons du pH eau.<\/p>\n<h3>Qu&rsquo;est-ce qui d\u00e9termine le pH d&rsquo;un sol ?<\/h3>\n<p>Le pH d&rsquo;un sol naturel r\u00e9sulte de l&rsquo;interaction entre la roche-m\u00e8re, le climat, la v\u00e9g\u00e9tation et le temps. La roche-m\u00e8re calcaire (calcaire, craie, marne, dolomie) produit des sols alcalins (pH 7 \u00e0 8,5) car la dissolution du carbonate de calcium (CaCO\u2083) lib\u00e8re des ions Ca\u00b2\u207a et des ions OH\u207b qui neutralisent l&rsquo;acidit\u00e9. Les roches siliceuses (granite, gneiss, gr\u00e8s, schiste) produisent des sols acides (pH 4,5 \u00e0 6,5) car leur alt\u00e9ration ne lib\u00e8re que des cations faiblement basiques (K\u207a, Na\u207a) qui sont facilement lessiv\u00e9s par la pluie.<\/p>\n<p>Le climat intervient puissamment : sous climat humide, les eaux de pluie (naturellement acides, pH 5,6 en raison du CO\u2082 dissous) percolent \u00e0 travers le sol et lessivent les cations basiques (Ca\u00b2\u207a, Mg\u00b2\u207a, K\u207a) vers les nappes, acidifiant progressivement le sol. C&rsquo;est pourquoi les sols des r\u00e9gions \u00e0 forte pluviom\u00e9trie (Bretagne, Vosges, Massif central) sont g\u00e9n\u00e9ralement plus acides que ceux des r\u00e9gions s\u00e8ches (Provence, Languedoc), m\u00eame sur roche-m\u00e8re identique.<\/p>\n<p>La v\u00e9g\u00e9tation modifie aussi le pH. Les conif\u00e8res (\u00e9pic\u00e9as, pins) acidifient le sol par leur liti\u00e8re riche en acides organiques et pauvre en calcium (pH sous peuplement d&rsquo;\u00e9pic\u00e9as : 3,5 \u00e0 4,5). Les feuillus \u00e0 liti\u00e8re riche en calcium (fr\u00eane, \u00e9rable, tilleul, orme) maintiennent un pH plus \u00e9lev\u00e9 (5,5 \u00e0 7). La mati\u00e8re organique en d\u00e9composition produit du CO\u2082 et des acides organiques (acides fulviques, acides humiques) qui acidifient la solution du sol. C&rsquo;est un facteur important en jardin-for\u00eat, o\u00f9 l&rsquo;apport massif de mulch et de BRF peut, \u00e0 long terme, abaisser le pH d&rsquo;un demi-point \u00e0 un point.<\/p>\n<h3>Le pouvoir tampon du sol<\/h3>\n<p>Un sol ne change pas de pH facilement. Il poss\u00e8de un pouvoir tampon \u2014 une r\u00e9sistance au changement de pH \u2014 qui d\u00e9pend de sa teneur en argile et en mati\u00e8re organique. Les argiles et l&rsquo;humus portent des charges n\u00e9gatives \u00e0 leur surface qui adsorbent les cations (H\u207a, Ca\u00b2\u207a, Mg\u00b2\u207a, K\u207a, Na\u207a) de mani\u00e8re r\u00e9versible. L&rsquo;ensemble de ces sites d&rsquo;adsorption constitue le complexe argilo-humique (CAH), et la quantit\u00e9 totale de cations qu&rsquo;il peut retenir est la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9change cationique (CEC), exprim\u00e9e en milli\u00e9quivalents pour 100 g de sol (meq\/100 g) ou en centimoles de charge par kilogramme (cmol\u207a\/kg).<\/p>\n<p>Un sol sableux, pauvre en argile et en mati\u00e8re organique, a une CEC faible (3 \u00e0 8 cmol\u207a\/kg) et un pouvoir tampon quasi nul : son pH varie rapidement au moindre apport. Un sol argileux riche en humus a une CEC \u00e9lev\u00e9e (20 \u00e0 50 cmol\u207a\/kg) et r\u00e9siste aux changements de pH \u2014 il faut beaucoup plus d&rsquo;amendement pour le modifier. Pour le jardinier-forestier, cela signifie deux choses : d&rsquo;une part, un sol \u00e0 forte CEC est plus stable et plus facile \u00e0 g\u00e9rer ; d&rsquo;autre part, le corriger prend plus de temps et de mati\u00e8re.<\/p>\n<h2>Le diagramme de Truog \u2014 la disponibilit\u00e9 des nutriments selon le pH<\/h2>\n<p>En 1946, le chimiste du sol am\u00e9ricain Emil Truog publia un diagramme devenu iconique en agronomie : une repr\u00e9sentation graphique de la disponibilit\u00e9 relative de chaque \u00e9l\u00e9ment nutritif en fonction du pH du sol. Ce diagramme, affin\u00e9 depuis par de nombreux auteurs (Lucas et Davis, 1961 ; Brady et Weil, 2008), montre que chaque nutriment poss\u00e8de une fen\u00eatre de pH optimale, en dehors de laquelle il devient progressivement indisponible pour les racines \u2014 m\u00eame s&rsquo;il est chimiquement pr\u00e9sent dans le sol.<\/p>\n<h3>L&rsquo;azote (N)<\/h3>\n<p>L&rsquo;azote min\u00e9ral du sol existe principalement sous deux formes : l&rsquo;ammonium (NH\u2084\u207a) et le nitrate (NO\u2083\u207b). La conversion de l&rsquo;ammonium en nitrate \u2014 la nitrification \u2014 est r\u00e9alis\u00e9e par les bact\u00e9ries <em>Nitrosomonas<\/em> et <em>Nitrospira<\/em>, dont l&rsquo;activit\u00e9 optimale se situe entre pH 6 et 8. En dessous de pH 5,5, la nitrification ralentit fortement et l&rsquo;azote s&rsquo;accumule sous forme d&rsquo;ammonium, moins mobile et moins accessible \u00e0 de nombreuses plantes. Au-dessus de pH 8, l&rsquo;ammonium peut se volatiliser en ammoniac gazeux (NH\u2083), une perte nette pour le syst\u00e8me.<\/p>\n<p>La fixation biologique de l&rsquo;azote (par les Rhizobium des l\u00e9gumineuses et les Frankia des aulnes et des argousiers) est aussi pH-d\u00e9pendante. Les Rhizobium fonctionnent optimalement entre pH 6 et 7 ; en dessous de 5,5, la nodulation est r\u00e9duite de 50 \u00e0 80 % (Bordeleau et Pr\u00e9vost, 1994). Les Frankia sont plus tol\u00e9rants \u00e0 l&rsquo;acidit\u00e9, fonctionnant jusqu&rsquo;\u00e0 pH 4,5-5, ce qui explique pourquoi l&rsquo;aulne glutineux prosp\u00e8re dans les sols acides des tourbi\u00e8res.<\/p>\n<h3>Le phosphore (P)<\/h3>\n<p>Le phosphore est l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment dont la disponibilit\u00e9 est la plus sensible au pH \u2014 et la plus probl\u00e9matique. En sol acide (pH  7,5), il est verrouill\u00e9 par le calcium sous forme de phosphate tricalcique (apatite), tout aussi insoluble. La fen\u00eatre de disponibilit\u00e9 maximale du phosphore est \u00e9troite : pH 6 \u00e0 7 (Hinsinger, 2001). En dehors de cette fen\u00eatre, m\u00eame des apports massifs de phosphore (scories, phosphate naturel) restent largement inefficaces.<\/p>\n<p>Les champignons mycorhiziens contournent partiellement ce verrouillage. Leurs hyphes s\u00e9cr\u00e8tent des acides organiques (acide oxalique, acide citrique) et des phosphatases qui lib\u00e8rent le phosphore des compos\u00e9s insolubles dans un micro-environnement acide autour des hyphes, le rendant accessible \u00e0 la plante h\u00f4te. C&rsquo;est l&rsquo;une des raisons pour lesquelles les arbres mycorhiz\u00e9s r\u00e9sistent mieux aux carences en phosphore que les cultures annuelles \u2014 et pourquoi le jardin-for\u00eat, riche en mycorhizes, est moins d\u00e9pendant du pH \u00ab id\u00e9al \u00bb qu&rsquo;un potager.<\/p>\n<figure style=\"margin:2.5em auto;text-align:center;max-width:960px\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/ph-verrouillage-phosphore.jpg\" alt=\"Le verrouillage du phosphore : pi\u00e9g\u00e9 par le fer en sol acide, libre \u00e0 pH 6,5, pr\u00e9cipit\u00e9 par le calcium en sol calcaire\" style=\"width:100%;height:auto;border-radius:6px;cursor:pointer\" loading=\"lazy\" \/><figcaption style=\"margin-top:0.6em;font-size:0.95em;color:#5a4a3a;font-style:italic;line-height:1.5\">Le verrouillage du phosphore : pi\u00e9g\u00e9 par le fer en sol acide, libre \u00e0 pH 6,5, pr\u00e9cipit\u00e9 par le calcium en sol calcaire.<\/figcaption><\/figure>\n<h3>Le potassium (K) et le magn\u00e9sium (Mg)<\/h3>\n<p>Le potassium et le magn\u00e9sium sont des cations basiques retenus sur le complexe argilo-humique. Leur disponibilit\u00e9 d\u00e9pend moins du pH en soi que du taux de saturation du CAH. Cependant, en sol tr\u00e8s acide (pH  8), le magn\u00e9sium peut pr\u00e9cipiter sous forme de carbonate de magn\u00e9sium (magn\u00e9site), r\u00e9duisant sa disponibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Le calcium (Ca) suit une logique inverse : sa disponibilit\u00e9 augmente avec le pH, puisque les sols calcaires en regorgent. L&rsquo;exc\u00e8s de calcium (pH &gt; 7,5) peut cependant induire des carences en magn\u00e9sium, en potassium et en bore par antagonisme ionique \u2014 les ions Ca\u00b2\u207a en exc\u00e8s bloquent l&rsquo;absorption des autres cations par les racines.<\/p>\n<h3>Le fer (Fe) et le mangan\u00e8se (Mn)<\/h3>\n<p>Le fer et le mangan\u00e8se sont les exemples les plus spectaculaires du verrouillage par le pH. En sol alcalin (pH &gt; 7,5), le fer pr\u00e9cipite sous forme d&rsquo;hydroxyde ferrique Fe(OH)\u2083, totalement insoluble. La concentration en fer soluble dans un sol \u00e0 pH 8 est 1 000 fois plus faible que dans un sol \u00e0 pH 6 (Lindsay, 1979). Le r\u00e9sultat visible est la chlorose ferrique : les feuilles jaunissent entre les nervures (qui restent vertes), en commen\u00e7ant par les plus jeunes. C&rsquo;est la carence nutritionnelle la plus fr\u00e9quente en sol calcaire, et elle affecte massivement les arbres fruitiers \u2014 pommiers, poiriers, p\u00eachers, cognassiers \u2014 plant\u00e9s sur des porte-greffes inadapt\u00e9s.<\/p>\n<p>Le mangan\u00e8se suit exactement le m\u00eame sch\u00e9ma, avec un seuil l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rent : sa disponibilit\u00e9 chute fortement au-dessus de pH 7. Le mangan\u00e8se est un cofacteur essentiel de la photosynth\u00e8se (il participe \u00e0 la photolyse de l&rsquo;eau dans le photosyst\u00e8me II), et sa carence se traduit par un feuillage terne, des taches n\u00e9crotiques internervaires et une photosynth\u00e8se ralentie.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, en sol tr\u00e8s acide (pH &lt; 4,5), le fer et surtout le mangan\u00e8se deviennent si solubles qu&#039;ils atteignent des concentrations toxiques pour les racines. La toxicit\u00e9 manganique, fr\u00e9quente dans les sols acides gorg\u00e9s d&#039;eau, provoque des n\u00e9croses racinaires et des taches brunes sur les feuilles.<\/p>\n<h3>Le bore (B), le cuivre (Cu), le zinc (Zn)<\/h3>\n<p>Ces trois oligo-\u00e9l\u00e9ments suivent une tendance commune : leur disponibilit\u00e9 diminue quand le pH augmente. Le bore, essentiel \u00e0 la floraison et \u00e0 la nouaison des arbres fruitiers, est disponible entre pH 5 et 7 et fortement adsorb\u00e9 au-del\u00e0 de pH 7,5. La carence en bore se manifeste par des fruits creux, une nouaison m\u00e9diocre et des extr\u00e9mit\u00e9s de rameaux n\u00e9cros\u00e9es \u2014 sympt\u00f4mes fr\u00e9quents chez les pommiers et les poiriers en sol calcaire. Le zinc, cofacteur de plus de 300 enzymes v\u00e9g\u00e9tales, est verrouill\u00e9 au-dessus de pH 7 sous forme de carbonate de zinc (smithsonite). Le cuivre, n\u00e9cessaire \u00e0 la synth\u00e8se de la lignine et \u00e0 la r\u00e9sistance aux maladies fongiques, est adsorb\u00e9 par la mati\u00e8re organique et l&rsquo;argile \u00e0 pH \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n<h3>Le molybd\u00e8ne (Mo) \u2014 l&rsquo;exception<\/h3>\n<p>Le molybd\u00e8ne est le seul oligo-\u00e9l\u00e9ment dont la disponibilit\u00e9 augmente avec le pH. Sous forme de molybdate (MoO\u2084\u00b2\u207b), anion charg\u00e9 n\u00e9gativement, il est adsorb\u00e9 par les oxydes de fer et d&rsquo;aluminium en sol acide et lib\u00e9r\u00e9 en sol alcalin. Le molybd\u00e8ne est un cofacteur essentiel de la nitrog\u00e9nase (l&rsquo;enzyme qui fixe l&rsquo;azote atmosph\u00e9rique dans les nodosit\u00e9s des l\u00e9gumineuses) et de la nitrate r\u00e9ductase (qui r\u00e9duit le nitrate en ammonium dans les feuilles). Sa carence en sol acide (pH &lt; 5,5) compromet la fixation d&#039;azote et le m\u00e9tabolisme azot\u00e9, ce qui explique en partie pourquoi les l\u00e9gumineuses peinent dans les sols tr\u00e8s acides.<\/p>\n<h3>La fen\u00eatre optimale : pH 6 \u00e0 7<\/h3>\n<p>Le diagramme de Truog montre clairement qu&rsquo;il existe une fen\u00eatre de pH \u2014 entre 6 et 7 \u2014 o\u00f9 la disponibilit\u00e9 simultan\u00e9e de tous les nutriments essentiels est maximis\u00e9e. C&rsquo;est le \u00ab sweet spot \u00bb chimique du sol. En pratique, la plupart des sols forestiers temp\u00e9r\u00e9s bien g\u00e9r\u00e9s se situent dans cette gamme ou l\u00e9g\u00e8rement en dessous (pH 5,5 \u00e0 6,5), ce qui convient \u00e0 la grande majorit\u00e9 des arbres fruitiers, des arbustes \u00e0 baies et des plantes vivaces du jardin-for\u00eat.<\/p>\n<figure style=\"margin:2.5em auto;text-align:center;max-width:960px\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/ph-diagramme-truog.jpg\" alt=\"Diagramme de Truog montrant la disponibilit\u00e9 des nutriments en fonction du pH du sol\" style=\"width:100%;height:auto;border-radius:6px;cursor:pointer\" loading=\"lazy\" \/><figcaption style=\"margin-top:0.6em;font-size:0.95em;color:#5a4a3a;font-style:italic;line-height:1.5\">Le diagramme de Truog : disponibilit\u00e9 des nutriments selon le pH \u2014 la fen\u00eatre optimale se situe entre 6 et 7.<\/figcaption><\/figure>\n<h2>L&rsquo;aluminium \u2014 le danger cach\u00e9 des sols acides<\/h2>\n<p>En dessous de pH 5 \u00e0 5,5, un ph\u00e9nom\u00e8ne chimique particuli\u00e8rement nocif se produit : l&rsquo;aluminium, troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment le plus abondant de la cro\u00fbte terrestre mais normalement pi\u00e9g\u00e9 dans les structures cristallines des min\u00e9raux argileux, se solubilise sous forme d&rsquo;ion Al\u00b3\ufffd\ufffd\ufffd. L&rsquo;aluminium soluble est toxique pour les racines de la plupart des plantes cultiv\u00e9es : il inhibe l&rsquo;\u00e9longation racinaire en se fixant sur les parois cellulaires et les membranes, il pr\u00e9cipite le phosphore dans la rhizosph\u00e8re, et il d\u00e9place le calcium et le magn\u00e9sium du complexe d&rsquo;\u00e9change (Kochian <em>et al.<\/em>, 2004).<\/p>\n<p>La toxicit\u00e9 aluminique est la principale cause de l&rsquo;infertilit\u00e9 des sols tr\u00e8s acides dans le monde. En jardin-for\u00eat, elle concerne les sols d\u00e9velopp\u00e9s sur granite, gneiss ou gr\u00e8s dans les r\u00e9gions \u00e0 forte pluviom\u00e9trie (Bretagne, Limousin, Vosges, Ardennes) lorsque le pH descend durablement sous 5. Les sympt\u00f4mes sont un enracinement superficiel et rachitique (les racines ne descendent pas dans les horizons toxiques), une chlorose diffuse et une croissance ralentie malgr\u00e9 des apports de compost et de mulch.<\/p>\n<p>Certaines esp\u00e8ces tol\u00e8rent l&rsquo;aluminium soluble gr\u00e2ce \u00e0 des m\u00e9canismes biochimiques sp\u00e9cifiques : exsudation d&rsquo;acides organiques (acide citrique, acide malique) par les racines, qui ch\u00e9latent l&rsquo;Al\u00b3\u207a et le neutralisent dans la rhizosph\u00e8re. Les hortensias, les rhododendrons, les myrtilles, les bruy\u00e8res, les ch\u00e2taigniers et les bouleaux poss\u00e8dent ces m\u00e9canismes et prosp\u00e8rent en sol acide. Le choix d&rsquo;esp\u00e8ces alumino-tol\u00e9rantes est une premi\u00e8re r\u00e9ponse ; le chaulage mod\u00e9r\u00e9 pour remonter le pH au-dessus de 5,5 en est une seconde.<\/p>\n<h2>Les plantes bio-indicatrices du pH<\/h2>\n<p>Avant toute analyse de laboratoire, la flore spontan\u00e9e d&rsquo;un terrain renseigne sur son pH avec une fiabilit\u00e9 remarquable. Les plantes bio-indicatrices ne \u00ab mesurent \u00bb pas le pH au sens strict \u2014 elles indiquent la gamme dans laquelle il se situe, parce qu&rsquo;elles ne poussent spontan\u00e9ment que dans les conditions chimiques qui leur conviennent. L&rsquo;observation crois\u00e9e de plusieurs esp\u00e8ces bio-indicatrices sur un m\u00eame terrain donne une estimation du pH fiable \u00e0 \u00b1 0,5 unit\u00e9.<\/p>\n<h3>Indicatrices de sol acide (pH 4 \u00e0 5,5)<\/h3>\n<p>La <strong>bruy\u00e8re callune<\/strong> (<em>Calluna vulgaris<\/em>) est l&rsquo;indicatrice d&rsquo;acidit\u00e9 par excellence : sa pr\u00e9sence spontan\u00e9e signale un pH inf\u00e9rieur \u00e0 5,5 avec une quasi-certitude. La <strong>foug\u00e8re aigle<\/strong> (<em>Pteridium aquilinum<\/em>), quand elle forme des peuplements denses, indique un sol acide (pH 4 \u00e0 5,5), l\u00e9ger, souvent appauvri par le lessivage. La <strong>digitale pourpre<\/strong> (<em>Digitalis purpurea<\/em>), la <strong>myrtille<\/strong> (<em>Vaccinium myrtillus<\/em>), l&rsquo;<strong>oseille sauvage<\/strong> (<em>Rumex acetosella<\/em>) et la <strong>sphaigne<\/strong> (<em>Sphagnum<\/em> spp.) sont \u00e9galement des indicatrices fiables d&rsquo;acidit\u00e9.<\/p>\n<p>La <strong>ch\u00e2taigne d&rsquo;eau<\/strong> (<em>Castanea sativa<\/em>, le ch\u00e2taignier) est \u00e0 la fois un indicateur et un acteur : il pousse spontan\u00e9ment sur sol siliceux acide (pH 4,5 \u00e0 6) et sa liti\u00e8re riche en tanins entretient l&rsquo;acidit\u00e9. Un terrain couvert de ch\u00e2taigniers, de foug\u00e8res et de bruy\u00e8res est sans ambigu\u00eft\u00e9 un sol acide.<\/p>\n<h3>Indicatrices de sol neutre \u00e0 l\u00e9g\u00e8rement acide (pH 5,5 \u00e0 7)<\/h3>\n<p>La <strong>grande ortie<\/strong> (<em>Urtica dioica<\/em>) est l&rsquo;indicatrice du sol id\u00e9al pour le jardin-for\u00eat : riche en azote, frais, bien structur\u00e9, avec un pH de 5,5 \u00e0 7,5. Sa pr\u00e9sence abondante signale un sol fertile et biologiquement actif. Le <strong>pissenlit<\/strong> (<em>Taraxacum officinale<\/em>), le <strong>tr\u00e8fle blanc<\/strong> (<em>Trifolium repens<\/em>), le <strong>plantain lanc\u00e9ol\u00e9<\/strong> (<em>Plantago lanceolata<\/em>) et la <strong>p\u00e2querette<\/strong> (<em>Bellis perennis<\/em>) indiquent un pH compris entre 6 et 7, souvent sur sol argileux \u00e0 limono-argileux.<\/p>\n<p>Le <strong>sureau noir<\/strong> (<em>Sambucus nigra<\/em>) est un indicateur de sol riche et neutre \u00e0 l\u00e9g\u00e8rement alcalin (pH 6 \u00e0 7,5), souvent enrichi en azote par les activit\u00e9s humaines (anciennes habitations, proximit\u00e9 d&rsquo;\u00e9levage). En jardin-for\u00eat, la pr\u00e9sence spontan\u00e9e de sureaux est un signe encourageant.<\/p>\n<h3>Indicatrices de sol alcalin (pH 7 \u00e0 8,5)<\/h3>\n<p>La <strong>cl\u00e9matite des haies<\/strong> (<em>Clematis vitalba<\/em>), avec ses guirlandes caract\u00e9ristiques sur les haies et les lisi\u00e8res, est une indicatrice fiable de sol calcaire (pH &gt; 7). Le <strong>buis<\/strong> (<em>Buxus sempervirens<\/em>), le <strong>tro\u00e8ne<\/strong> (<em>Ligustrum vulgare<\/em>), la <strong>viorne lantane<\/strong> (<em>Viburnum lantana<\/em>), le <strong>cornouiller sanguin<\/strong> (<em>Cornus sanguinea<\/em>) et l&rsquo;<strong>orchis pourpre<\/strong> (<em>Orchis purpurea<\/em>) forment le cort\u00e8ge classique de la lisi\u00e8re calcicole. Le <strong>sainfoin<\/strong> (<em>Onobrychis viciifolia<\/em>), l\u00e9gumineuse des pelouses calcaires, indique un pH sup\u00e9rieur \u00e0 7 sur sol sec et bien drain\u00e9.<\/p>\n<p>La <strong>mercuriale vivace<\/strong> (<em>Mercurialis perennis<\/em>), plante d&rsquo;ombre des sous-bois calcaires, est un indicateur de sol alcalin, humif\u00e8re et frais \u2014 exactement les conditions du sous-bois d&rsquo;un jardin-for\u00eat sur calcaire.<\/p>\n<h3>Cartographier le pH par la flore<\/h3>\n<p>En pratique, le jardinier-forestier arpente son terrain au printemps et en \u00e9t\u00e9, note les esp\u00e8ces spontan\u00e9es dominantes zone par zone, et croise les observations. Si la bruy\u00e8re et la foug\u00e8re aigle dominent au nord et que la cl\u00e9matite et le tro\u00e8ne apparaissent au sud, le terrain pr\u00e9sente un gradient de pH \u2014 probablement li\u00e9 \u00e0 un changement de roche-m\u00e8re ou \u00e0 un gradient de lessivage. Cette cartographie empirique guide ensuite le placement des esp\u00e8ces cultiv\u00e9es : myrtilles et ch\u00e2taigniers sur la zone acide, cognassiers et cornouillers m\u00e2les sur la zone calcaire, am\u00e9lanchiers et pommiers sur la zone interm\u00e9diaire.<\/p>\n<figure style=\"margin:2.5em auto;text-align:center;max-width:960px\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/ph-bio-indicatrices.jpg\" alt=\"Plantes bio-indicatrices : bruy\u00e8re et foug\u00e8re en sol acide, ortie et tr\u00e8fle en sol neutre, cl\u00e9matite et buis en sol calcaire\" style=\"width:100%;height:auto;border-radius:6px;cursor:pointer\" loading=\"lazy\" \/><figcaption style=\"margin-top:0.6em;font-size:0.95em;color:#5a4a3a;font-style:italic;line-height:1.5\">Plantes bio-indicatrices : bruy\u00e8re et foug\u00e8re en sol acide, ortie et tr\u00e8fle en sol neutre, cl\u00e9matite et buis en sol calcaire.<\/figcaption><\/figure>\n<h2>Modifier le pH naturellement<\/h2>\n<p>Le jardin-for\u00eat n&rsquo;est pas un laboratoire. On ne cherche pas \u00e0 imposer un pH arbitraire \u00e0 l&rsquo;ensemble du terrain \u2014 ce serait aussi vain que co\u00fbteux. On cherche \u00e0 optimiser le pH dans les zones de production les plus intensives (strates basses, annuelles), \u00e0 corriger les exc\u00e8s dangereux (toxicit\u00e9 aluminique sous pH 5, chlorose ferrique au-dessus de pH 7,5) et \u00e0 choisir les esp\u00e8ces adapt\u00e9es au pH existant pour le reste du jardin. Le principe fondamental est d&rsquo;accompagner la chimie du sol, pas de la combattre.<\/p>\n<h3>Remonter le pH d&rsquo;un sol acide : le chaulage<\/h3>\n<p>Le chaulage est la technique la plus ancienne et la plus efficace pour corriger l&rsquo;acidit\u00e9 du sol. Le principe est simple : apporter du calcium (et \u00e9ventuellement du magn\u00e9sium) sous forme de carbonate, qui r\u00e9agit avec les ions H\u207a du sol pour les neutraliser.<\/p>\n<p>Les amendements calcaires courants :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Calcaire broy\u00e9<\/strong> (CaCO\u2083) : le plus courant et le moins cher. Action lente (6 \u00e0 12 mois pour un effet complet). Dosage indicatif pour remonter le pH d&rsquo;un point sur sol l\u00e9ger : 100 \u00e0 150 g\/m\u00b2 ; sur sol argileux : 200 \u00e0 400 g\/m\u00b2.<\/li>\n<li><strong>Dolomie<\/strong> (CaMg(CO\u2083)\u2082) : calcaire magn\u00e9sien, qui corrige simultan\u00e9ment les carences en magn\u00e9sium fr\u00e9quentes en sol acide. \u00c0 privil\u00e9gier quand le rapport Ca\/Mg du sol est sup\u00e9rieur \u00e0 6 (exc\u00e8s de calcium relatif).<\/li>\n<li><strong>Cendres de bois<\/strong> : contiennent 20 \u00e0 40 % de CaCO\u2083 plus du potassium (5-10 % K\u2082O) et des oligo-\u00e9l\u00e9ments. Action rapide (car finement divis\u00e9es et solubles). Dosage : 100 \u00e0 200 g\/m\u00b2\/an maximum \u2014 un exc\u00e8s provoque un choc de pH n\u00e9faste aux micro-organismes du sol. Les cendres de bois dur (ch\u00eane, h\u00eatre, fr\u00eane) sont plus riches que celles de bois tendre (pin, \u00e9pic\u00e9a).<\/li>\n<li><strong>Lithothamne<\/strong> (algue calcaire fossile) : riche en calcium (30-35 %), magn\u00e9sium (3-5 %) et oligo-\u00e9l\u00e9ments. Action progressive et douce. C&rsquo;est l&rsquo;amendement favori de l&rsquo;agriculture biologique pour les sols acides. Dosage : 100 \u00e0 300 g\/m\u00b2 tous les 3-5 ans.<\/li>\n<li><strong>Marne<\/strong> : m\u00e9lange naturel d&rsquo;argile et de calcaire. Action tr\u00e8s lente mais durable (plusieurs ann\u00e9es). Traditionnellement utilis\u00e9e en Normandie et en Bretagne (\u00ab marnage \u00bb). Dosage : 1 \u00e0 3 kg\/m\u00b2 en amendement de fond, tous les 10-15 ans.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La r\u00e8gle d&rsquo;or du chaulage est la progressivit\u00e9. Remonter le pH d&rsquo;un point en un seul apport est un choc pour la biologie du sol \u2014 les champignons mycorhiziens, adapt\u00e9s \u00e0 l&rsquo;acidit\u00e9, peuvent \u00eatre d\u00e9vast\u00e9s par une alcalinisation brutale. Mieux vaut fractionner : un apport l\u00e9ger (50 \u00e0 100 g\/m\u00b2) chaque automne pendant trois \u00e0 quatre ans, en surveillant l&rsquo;\u00e9volution du pH. L&rsquo;objectif n&rsquo;est g\u00e9n\u00e9ralement pas d&rsquo;atteindre pH 7, mais de remonter un sol \u00e0 pH 4,5-5 vers pH 5,5-6, ce qui suffit \u00e0 \u00e9liminer la toxicit\u00e9 aluminique et \u00e0 d\u00e9bloquer l&rsquo;essentiel des nutriments.<\/p>\n<h3>Abaisser le pH d&rsquo;un sol alcalin : plus difficile<\/h3>\n<p>Acidifier un sol calcaire est nettement plus difficile que chauler un sol acide, car le pouvoir tampon du carbonate de calcium est consid\u00e9rable. Un sol contenant 10 % de calcaire total (ce qui est courant dans le Bassin parisien, le Jura, la Provence) poss\u00e8de une r\u00e9serve alcaline telle qu&rsquo;il faudrait des tonnes de soufre par hectare pour faire baisser durablement le pH d&rsquo;un point \u2014 une op\u00e9ration ni \u00e9conomique ni \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Les approches r\u00e9alistes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Soufre \u00e9l\u00e9mentaire<\/strong> (S\u2070) : les bact\u00e9ries du genre <em>Thiobacillus<\/em> oxydent le soufre en acide sulfurique (H\u2082SO\u2084), qui neutralise le calcaire. Effet lent (3 \u00e0 6 mois) et limit\u00e9 : 30 \u00e0 50 g\/m\u00b2 abaissent le pH de 0,5 unit\u00e9 au maximum en sol peu calcaire. Inefficace sur sol massivement calcaire.<\/li>\n<li><strong>Apport massif de mati\u00e8re organique acide<\/strong> : les tourbes, les aiguilles de pin, le BRF de r\u00e9sineux et le compost de feuilles de ch\u00eane sont acides (pH 3,5 \u00e0 5,5). Incorpor\u00e9s en grande quantit\u00e9 (10-20 cm), ils cr\u00e9ent un horizon superficiel acide de 15 \u00e0 30 cm o\u00f9 les plantes acidophiles peuvent s&rsquo;enraciner, m\u00eame si le sous-sol reste calcaire. C&rsquo;est la technique des \u00ab fosses de plantation acidifi\u00e9es \u00bb utilis\u00e9e pour les rhododendrons et les myrtilles en sol calcaire.<\/li>\n<li><strong>Choix d&rsquo;esp\u00e8ces calcicoles<\/strong> : la strat\u00e9gie la plus sage et la plus \u00e9conomique est souvent de ne pas combattre le pH alcalin mais de planter les esp\u00e8ces qui s&rsquo;en accommodent. Le cornouiller m\ufffd\ufffdle, l&rsquo;aub\u00e9pine, le cognassier sur franc, le noisetier, le sureau, le figuier, l&rsquo;amandier, le n\u00e9flier, la lavande, le thym et l&rsquo;origan prosp\u00e8rent en sol calcaire sans aucun amendement acidifiant.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>Le r\u00f4le tampon de la mati\u00e8re organique<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport continu de mati\u00e8re organique \u2014 mulch, BRF, compost, liti\u00e8re \u2014 est le meilleur r\u00e9gulateur naturel du pH \u00e0 long terme. La mati\u00e8re organique augmente la CEC du sol (donc son pouvoir tampon), tamponne les exc\u00e8s d&rsquo;acidit\u00e9 et d&rsquo;alcalinit\u00e9 par ses groupements fonctionnels amphot\u00e8res, et nourrit la biologie du sol qui, \u00e0 son tour, r\u00e9gule le pH de la rhizosph\u00e8re. Un sol \u00e0 5 % de mati\u00e8re organique est chimiquement plus stable qu&rsquo;un sol \u00e0 2 %, quelle que soit la direction du d\u00e9s\u00e9quilibre. C&rsquo;est la raison pour laquelle le jardin-for\u00eat, avec son apport permanent de liti\u00e8re et de mulch, stabilise naturellement le pH de son sol dans une gamme favorable \u2014 sans intervention du jardinier.<\/p>\n<h2>Strat\u00e9gie de pH pour le jardin-for\u00eat<\/h2>\n<p>Le jardin-for\u00eat poss\u00e8de un avantage structurel sur le potager en mati\u00e8re de gestion du pH : sa diversit\u00e9 sp\u00e9cifique lui permet de couvrir une large gamme de pH sans que chaque esp\u00e8ce ait besoin du m\u00eame optimum. Un jardin-for\u00eat plant\u00e9 de ch\u00e2taigniers (pH 5-6), de pommiers (pH 6-7), de cornouillers m\u00e2les (pH 7-8) et de myrtilles (pH 4,5-5,5) \u00ab occupe \u00bb une gamme de pH de 4 unit\u00e9s \u2014 ce qu&rsquo;aucun potager monosp\u00e9cifique ne peut faire.<\/p>\n<h3>Principe 1 : adapter les esp\u00e8ces au pH, pas l&rsquo;inverse<\/h3>\n<p>Modifier le pH d&rsquo;un sol est lent, co\u00fbteux et fragile \u2014 le sol revient naturellement vers son pH d&rsquo;\u00e9quilibre d\u00e8s que les apports cessent. Choisir les esp\u00e8ces en fonction du pH existant est plus efficace et plus durable. La diversit\u00e9 des fruitiers rustiques pr\u00e9sent\u00e9s dans l&rsquo;article pr\u00e9c\u00e9dent de cette s\u00e9rie couvre justement l&rsquo;\u00e9ventail des pH : argousier et cornouiller m\u00e2le pour le calcaire, am\u00e9lanchier et aronia pour l&rsquo;acide, n\u00e9flier et cognassier pour le neutre.<\/p>\n<h3>Principe 2 : cr\u00e9er des micro-zones de pH<\/h3>\n<p>Sur un m\u00eame terrain, le pH peut varier de 0,5 \u00e0 1 unit\u00e9 selon la microtopographie, l&rsquo;\u00e9paisseur de mulch, la liti\u00e8re des arbres et la proximit\u00e9 de roches. Le jardinier-forestier peut accentuer ces variations pour cr\u00e9er des niches sp\u00e9cialis\u00e9es : une fosse de plantation remplie de BRF de r\u00e9sineux et de tourbe pour des myrtilles, un massif sur\u00e9lev\u00e9 avec du calcaire broy\u00e9 pour un cornouiller m\u00e2le, un mulch de feuilles de ch\u00eane sous les ch\u00e2taigniers pour maintenir l&rsquo;acidit\u00e9. Ces micro-zones, de quelques m\u00e8tres carr\u00e9s chacune, permettent de cultiver des esp\u00e8ces \u00e0 exigences oppos\u00e9es sur le m\u00eame terrain.<\/p>\n<h3>Principe 3 : surveiller le pH des apports<\/h3>\n<p>Les amendements organiques que l&rsquo;on apporte au jardin-for\u00eat ont leur propre pH, qui influence celui du sol. Le BRF de feuillus (pH 5,5-6,5) est mod\u00e9r\u00e9ment acidifiant. Le BRF de r\u00e9sineux (pH 4-5) est nettement acidifiant. Le compost m\u00fbr (pH 7-8) est l\u00e9g\u00e8rement alcalinisant. Les cendres de bois (pH 10-12) sont fortement alcalinisantes. Le fumier de volaille (pH 7-8) est neutre \u00e0 alcalinisant. Conna\u00eetre le pH de ses apports permet de les diriger vers les zones qui en ont besoin : cendres sur la zone acide, BRF de r\u00e9sineux sur la zone calcaire, compost partout.<\/p>\n<h3>Principe 4 : mesurer, pas deviner<\/h3>\n<p>Les plantes bio-indicatrices donnent une premi\u00e8re estimation, mais une mesure pr\u00e9cise du pH est indispensable avant tout amendement correctif. Les bandelettes pH de jardinerie (pr\u00e9cision \u00b1 0,5 unit\u00e9) suffisent pour un diagnostic grossier. Un pH-m\u00e8tre \u00e9lectronique de poche (20 \u00e0 50 euros) donne une pr\u00e9cision de \u00b1 0,1 unit\u00e9. L&rsquo;analyse de sol en laboratoire (30 \u00e0 60 euros pour une analyse compl\u00e8te incluant pH, CEC, mati\u00e8re organique, nutriments) est l&rsquo;investissement le plus rentable qu&rsquo;un jardinier-forestier puisse faire \u2014 une seule analyse au d\u00e9marrage, compl\u00e9t\u00e9e par une mesure tous les 3 \u00e0 5 ans, suffit \u00e0 guider l&rsquo;ensemble de la strat\u00e9gie d&rsquo;amendement.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9l\u00e8vement doit \u00eatre fait correctement : 10 \u00e0 15 sous-\u00e9chantillons r\u00e9partis sur la zone \u00e0 analyser, pr\u00e9lev\u00e9s \u00e0 15-20 cm de profondeur (horizon A), m\u00e9lang\u00e9s en un seul \u00e9chantillon composite de 500 g. Pr\u00e9lever en automne ou en fin d&rsquo;hiver (quand le sol est humide et biologiquement stable), jamais juste apr\u00e8s un apport d&rsquo;amendement.<\/p>\n<h2>Synth\u00e8se \u2014 le pH, alli\u00e9 ou ennemi<\/h2>\n<p>Le pH du sol n&rsquo;est ni bon ni mauvais en soi. Un sol \u00e0 pH 5 est parfait pour les ch\u00e2taigniers et les myrtilles ; un sol \u00e0 pH 7,5 est parfait pour les cornouillers m\u00e2les et les lavandes. Le probl\u00e8me ne na\u00eet pas du pH lui-m\u00eame, mais de l&rsquo;inad\u00e9quation entre le pH et les esp\u00e8ces qu&rsquo;on essaie d&rsquo;y cultiver, ou des extr\u00eames qui d\u00e9clenchent des toxicit\u00e9s (aluminium sous pH 5, chlorose ferrique au-dessus de 7,5).<\/p>\n<p>Le jardin-for\u00eat, par sa diversit\u00e9 intrins\u00e8que, est naturellement adapt\u00e9 \u00e0 g\u00e9rer la variabilit\u00e9 du pH. L\u00e0 o\u00f9 le potager exige un pH uniforme et optimal pour ses quelques esp\u00e8ces, le jardin-for\u00eat distribue ses esp\u00e8ces selon les gradients de pH existants, chaque plante trouvant sa niche chimique. Le mulch permanent stabilise le pH en augmentant le pouvoir tampon. Les champignons mycorhiziens d\u00e9verrouillent les nutriments que le pH rendrait inaccessibles. Les arbres profond\u00e9ment enracin\u00e9s exploitent des horizons de pH diff\u00e9rent de la surface. L&rsquo;ensemble forme un syst\u00e8me chimiquement r\u00e9silient, capable de fonctionner sur une gamme de pH bien plus large qu&rsquo;un syst\u00e8me agricole conventionnel.<\/p>\n<p>Comprendre la chimie du pH, ce n&rsquo;est pas se soumettre \u00e0 elle \u2014 c&rsquo;est apprendre \u00e0 la lire pour placer chaque plante l\u00e0 o\u00f9 la chimie travaille pour elle plut\u00f4t que contre elle. Le diagramme de Truog, les plantes bio-indicatrices et un simple pH-m\u00e8tre sont les trois outils du jardinier-forestier pour transformer le pH, d&rsquo;obstacle incompris, en alli\u00e9 conscient de la fertilit\u00e9.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<ul>\n<li>Bordeleau L.M., Pr\u00e9vost D. (1994). Nodulation and nitrogen fixation in extreme environments. <em>Plant and Soil<\/em>, 161(1), 115-125.<\/li>\n<li>Brady N.C., Weil R.R. (2008). <em>The Nature and Properties of Soils<\/em>. 14e \u00e9d., Pearson Prentice Hall.<\/li>\n<li>Hinsinger P. (2001). Bioavailability of soil inorganic P in the rhizosphere as affected by root-induced chemical changes: a review. <em>Plant and Soil<\/em>, 237(2), 173-195.<\/li>\n<li>Kochian L.V., Hoekenga O.A., Pi\u00f1eros M.A. (2004). How do crop plants tolerate acid soils? Mechanisms of aluminum tolerance and phosphorous efficiency. <em>Annual Review of Plant Biology<\/em>, 55, 459-493.<\/li>\n<li>Lindsay W.L. (1979). <em>Chemical Equilibria in Soils<\/em>. John Wiley &amp; Sons.<\/li>\n<li>Lucas R.E., Davis J.F. (1961). Relationships between pH values of organic soils and availabilities of 12 plant nutrients. <em>Soil Science<\/em>, 92(3), 177-182.<\/li>\n<li>Truog E. (1946). Soil reaction influence on availability of plant nutrients. <em>Soil Science Society of America Proceedings<\/em>, 11, 305-308.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction \u2014 le pH, chef d&rsquo;orchestre invisible de la fertilit\u00e9 On peut enrichir un sol en compost, en BRF, en fumier, en cendres, en poudre [&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"0","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[142],"tags":[],"class_list":["post-10234","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chimie-du-sol"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10234","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10234"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10234\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10238,"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10234\/revisions\/10238"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10234"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10234"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10234"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}