{"id":10984,"date":"2026-05-06T16:10:15","date_gmt":"2026-05-06T14:10:15","guid":{"rendered":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/06\/lif-et-le-taxol-dun-poison-mortel-a-la-chimiotherapie-comment-taxus-baccata-fabrique-lun-des-anticancereux-les-plus-puissants\/"},"modified":"2026-05-06T16:10:15","modified_gmt":"2026-05-06T14:10:15","slug":"lif-et-le-taxol-dun-poison-mortel-a-la-chimiotherapie-comment-taxus-baccata-fabrique-lun-des-anticancereux-les-plus-puissants","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/06\/lif-et-le-taxol-dun-poison-mortel-a-la-chimiotherapie-comment-taxus-baccata-fabrique-lun-des-anticancereux-les-plus-puissants\/","title":{"rendered":"L&rsquo;if et le taxol \u2014 d&rsquo;un poison mortel \u00e0 la chimioth\u00e9rapie ; comment Taxus baccata fabrique l&rsquo;un des anticanc\u00e9reux les plus puissants"},"content":{"rendered":"<p><em>C&rsquo;est l&rsquo;arbre des cimeti\u00e8res et des \u00e9glises, celui dont les archers anglais tiraient leurs arcs \u00e0 Azincourt, celui que les Celtes appelaient l&rsquo;arbre de la mort. Chaque partie de l&rsquo;if \u2014 aiguilles, \u00e9corce, bois, graines \u2014 contient un alcalo\u00efde cardiotoxique foudroyant, la taxine, pour lequel il n&rsquo;existe aucun antidote. Les chevaux qui broutent une branche d&rsquo;if tombent morts en quelques heures. Les enfants qui croquent les graines meurent avant d&rsquo;atteindre l&rsquo;h\u00f4pital. Pourtant, c&rsquo;est de cet arbre empoisonneur qu&rsquo;est sorti l&rsquo;un des m\u00e9dicaments anticanc\u00e9reux les plus importants de l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine : le paclitaxel, commercialis\u00e9 sous le nom de Taxol. D\u00e9couvert en 1966 dans l&rsquo;\u00e9corce d&rsquo;un if du Pacifique, synth\u00e9tis\u00e9 par semi-synth\u00e8se \u00e0 partir des aiguilles de l&rsquo;if europ\u00e9en gr\u00e2ce au g\u00e9nie d&rsquo;un chimiste fran\u00e7ais, Pierre Potier, le paclitaxel sauve chaque ann\u00e9e des centaines de milliers de vies en bloquant la division des cellules canc\u00e9reuses par un m\u00e9canisme sans \u00e9quivalent dans la pharmacop\u00e9e. Cette monographie retrace l&rsquo;histoire d&rsquo;un paradoxe botanique \u2014 comment l&rsquo;arbre le plus toxique d&rsquo;Europe est devenu l&rsquo;une des armes les plus puissantes de la canc\u00e9rologie moderne.<\/em><\/p>\n<div style=\"background-color:#FAF6E9;border:1px solid #C8A951;border-radius:8px;padding:18px 24px;margin:28px 0;font-size:1.05em\">\n<strong style=\"text-align:center;margin-bottom:10px;font-size:1.15em\">Sommaire<\/strong><\/p>\n<div style=\"columns:2;column-gap:2.5em\">\n<a href=\"#I\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">I. L&rsquo;arbre de la mort et de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9<\/a><br \/>\n<a href=\"#II\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">II. Taxus baccata \u2014 portrait botanique<\/a><br \/>\n<a href=\"#III\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">III. Les Taxaceae \u2014 une famille \u00e0 part dans les conif\u00e8res<\/a><br \/>\n<a href=\"#IV\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">IV. Feuillage, arille et toxicit\u00e9 \u2014 anatomie d&rsquo;un paradoxe<\/a><br \/>\n<a href=\"#V\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">V. Distribution et \u00e9cologie \u2014 l&rsquo;if dans les for\u00eats europ\u00e9ennes<\/a><br \/>\n<a href=\"#VI\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">VI. L&rsquo;if dans l&rsquo;histoire \u2014 arcs, cimeti\u00e8res et mythologie<\/a><br \/>\n<a href=\"#VII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">VII. Toxicologie \u2014 la taxine, un poison sans antidote<\/a><br \/>\n<a href=\"#VIII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">VIII. La d\u00e9couverte du taxol \u2014 Wall, Wani et l&rsquo;if du Pacifique<\/a><br \/>\n<a href=\"#IX\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">IX. La crise de l&rsquo;approvisionnement \u2014 tuer l&rsquo;arbre pour sauver le malade<\/a><br \/>\n<a href=\"#X\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">X. Structure chimique du paclitaxel \u2014 un diterp\u00e8ne d&rsquo;une complexit\u00e9 extr\u00eame<\/a><br \/>\n<a href=\"#XI\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XI. M\u00e9canisme d&rsquo;action \u2014 bloquer les microtubules pour arr\u00eater le cancer<\/a><br \/>\n<a href=\"#XII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XII. Pierre Potier et la semi-synth\u00e8se \u2014 le g\u00e9nie fran\u00e7ais<\/a><br \/>\n<a href=\"#XIII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XIII. Applications cliniques \u2014 sein, ovaire, poumon et au-del\u00e0<\/a><br \/>\n<a href=\"#XIV\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XIV. Biotechnologie \u2014 cultures cellulaires et champignons endophytes<\/a><br \/>\n<a href=\"#XV\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XV. L&rsquo;if en phytoth\u00e9rapie \u2014 une plante interdite<\/a><br \/>\n<a href=\"#XVI\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XVI. Pr\u00e9cautions, empoisonnement et premiers secours<\/a><br \/>\n<a href=\"#XVII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XVII. Synth\u00e8se \u2014 de l&rsquo;arbre des morts \u00e0 l&rsquo;arbre qui sauve<\/a><br \/>\n<a href=\"#XVIII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XVIII. Bibliographie<\/a>\n<\/div>\n<\/div>\n<h2 id=\"I\">I. L&rsquo;arbre de la mort et de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9<\/h2>\n<figure style=\"float:right;margin:0 0 20px 20px;max-width:380px\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/if-taxol-1.jpg\" alt=\"Taxus baccata \u2014 if mill\u00e9naire au tronc creux dans un cimeti\u00e8re anglais\" style=\"width:100%;border-radius:6px\"><figcaption style=\"font-size:0.85em;color:#555;margin-top:6px;text-align:center\">Taxus baccata \u2014 if mill\u00e9naire. Certains sp\u00e9cimens europ\u00e9ens sont estim\u00e9s \u00e0 plus de 2 000 ans d&rsquo;\u00e2ge.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Il existe peu d&rsquo;arbres aussi charg\u00e9s de symboles que l&rsquo;if. Dans presque toutes les cultures europ\u00e9ennes, il est associ\u00e9 \u00e0 la mort. Les Celtes le plantaient dans les clairi\u00e8res sacr\u00e9es o\u00f9 ils incin\u00e9raient leurs morts. Les Romains le consid\u00e9raient comme un arbre funeste \u2014 Pline l&rsquo;Ancien rapporte que m\u00eame dormir \u00e0 son ombre pouvait \u00eatre fatal. Les chr\u00e9tiens ont perp\u00e9tu\u00e9 la tradition en plantant des ifs dans les cimeti\u00e8res, o\u00f9 l&rsquo;on trouve encore aujourd&rsquo;hui, en Angleterre, au Pays de Galles et en Normandie, des sp\u00e9cimens mill\u00e9naires dont les troncs creux pourraient abriter un homme debout.<\/p>\n<p>Mais l&rsquo;if est aussi un symbole d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. C&rsquo;est l&rsquo;un des arbres les plus long\u00e9vifs d&rsquo;Europe. L&rsquo;if de Fortingall, en \u00c9cosse, est estim\u00e9 entre 2 000 et 5 000 ans d&rsquo;\u00e2ge selon les auteurs \u2014 il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 vieux quand les Romains sont arriv\u00e9s en Bretagne. L&rsquo;if d&rsquo;Ankerwycke, dans le Berkshire, sous lequel la Magna Carta aurait \u00e9t\u00e9 sign\u00e9e en 1215, d\u00e9passe les 2 000 ans. L&rsquo;if de La Haye-de-Routot, en Normandie, abrite une chapelle dans son tronc creux et d\u00e9passe les 1 500 ans.<\/p>\n<p>Cette long\u00e9vit\u00e9 exceptionnelle tient \u00e0 une particularit\u00e9 biologique remarquable : l&rsquo;if est capable de se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer de l&rsquo;int\u00e9rieur. Quand le tronc vieillit, se creuse et s&rsquo;effondre, de nouvelles racines adventives descendent \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du cylindre creux, s&rsquo;enracinent dans le terreau form\u00e9 par la d\u00e9composition du bois ancien, et finissent par former un nouveau tronc \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;ancien. Ce processus peut se r\u00e9p\u00e9ter ind\u00e9finiment, rendant l&rsquo;arbre th\u00e9oriquement immortel \u2014 et rendant aussi tr\u00e8s difficile l&rsquo;estimation de son \u00e2ge r\u00e9el, puisque le bois ancien dispara\u00eet au fur et \u00e0 mesure.<\/p>\n<p>L&rsquo;association de l&rsquo;if avec la mort n&rsquo;est pas seulement symbolique \u2014 elle est chimique. Toutes les parties de l&rsquo;arbre, sauf la chair rouge de l&rsquo;arille, contiennent des alcalo\u00efdes du groupe des taxines, dont la toxicit\u00e9 est foudroyante. L&#8217;empoisonnement par l&rsquo;if est connu depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9. Jules C\u00e9sar rapporte dans la <em>Guerre des Gaules<\/em> que Catuvolcus, roi des \u00c9burons, se donna la mort en buvant une d\u00e9coction d&rsquo;if plut\u00f4t que de se soumettre \u00e0 Rome. Cet \u00e9pisode, dat\u00e9 de 53 av. J.-C., est l&rsquo;un des plus anciens t\u00e9moignages \u00e9crits de la toxicit\u00e9 de l&rsquo;arbre.<\/p>\n<p>Mais l&rsquo;histoire la plus extraordinaire de l&rsquo;if n&rsquo;est pas celle de la mort \u2014 c&rsquo;est celle de la vie retrouv\u00e9e. En 1962, un botaniste du programme de criblage du National Cancer Institute am\u00e9ricain, Arthur Barclay, collecte des \u00e9chantillons d&rsquo;\u00e9corce d&rsquo;un if du Pacifique (<em>Taxus brevifolia<\/em>) dans les for\u00eats de l&rsquo;\u00c9tat de Washington. Quatre ans plus tard, les chimistes Monroe Wall et Mansukh Wani isolent de cette \u00e9corce une substance cristalline dot\u00e9e d&rsquo;une activit\u00e9 cytotoxique exceptionnelle. Ils la nomment taxol. Il faudra encore vingt ans de recherche, une crise environnementale majeure, et l&rsquo;intervention d\u00e9cisive d&rsquo;un chimiste fran\u00e7ais pour que cette mol\u00e9cule devienne l&rsquo;un des m\u00e9dicaments anticanc\u00e9reux les plus prescrits au monde \u2014 sous le nom de paclitaxel.<\/p>\n<h2 id=\"II\">II. Taxus baccata \u2014 portrait botanique<\/h2>\n<p><em>Taxus baccata<\/em> L. est un arbre ou grand arbuste de la famille des Taxaceae, originaire d&rsquo;Europe, d&rsquo;Afrique du Nord et d&rsquo;Asie occidentale. C&rsquo;est la seule esp\u00e8ce du genre <em>Taxus<\/em> indig\u00e8ne en Europe.<\/p>\n<p>Le <strong>port<\/strong> est extr\u00eamement variable. En sous-bois, l&rsquo;if pousse souvent comme un arbuste bas, \u00e9tal\u00e9, \u00e0 troncs multiples, ne d\u00e9passant pas 5 \u00e0 10 m\u00e8tres de hauteur. En situation ouverte et favorable, il peut atteindre 20 \u00e0 25 m\u00e8tres de hauteur, avec un tronc unique massif et une cime large, dense, arrondie ou conique. Les tr\u00e8s vieux sujets prennent un port irr\u00e9gulier, souvent tortueux, avec un tronc court et \u00e9pais se divisant en plusieurs ma\u00eetresses branches d\u00e8s la base.<\/p>\n<p>Le <strong>tronc<\/strong> est souvent cannel\u00e9, irr\u00e9gulier, se creusant avec l&rsquo;\u00e2ge. Le diam\u00e8tre peut d\u00e9passer 4 m\u00e8tres chez les sujets mill\u00e9naires. L&rsquo;\u00e9corce est mince, brun-rouge\u00e2tre, lisse chez les jeunes arbres, puis se desquamant en plaques ou en fines lani\u00e8res avec l&rsquo;\u00e2ge. Sous l&rsquo;\u00e9corce externe, le liber est rouge\u00e2tre.<\/p>\n<p>Le <strong>bois<\/strong> est dense, dur, \u00e9lastique, \u00e0 grain tr\u00e8s fin, de couleur brun-orang\u00e9 \u00e0 brun-rouge. C&rsquo;est l&rsquo;un des bois europ\u00e9ens les plus durs et les plus durables \u2014 il ne pourrit pratiquement pas. Sa densit\u00e9 (0,67 \u00e0 0,75 g\/cm\u00b3) et son \u00e9lasticit\u00e9 exceptionnelle en ont fait le mat\u00e9riau de pr\u00e9dilection pour la fabrication des arcs longs (longbows) m\u00e9di\u00e9vaux. Le bois de c\u0153ur (duramen) est nettement plus fonc\u00e9 que l&rsquo;aubier, d&rsquo;un brun-rouge chaud tr\u00e8s recherch\u00e9 en \u00e9b\u00e9nisterie et en marqueterie.<\/p>\n<p>La <strong>croissance<\/strong> est extr\u00eamement lente \u2014 souvent 2 \u00e0 3 centim\u00e8tres de diam\u00e8tre par d\u00e9cennie seulement. Cette lenteur contribue \u00e0 la densit\u00e9 du bois et \u00e0 la long\u00e9vit\u00e9 de l&rsquo;arbre, mais elle rend aussi l&rsquo;if tr\u00e8s sensible \u00e0 l&rsquo;exploitation foresti\u00e8re. Un if de 30 centim\u00e8tres de diam\u00e8tre peut avoir plus de 200 ans.<\/p>\n<p>L&rsquo;<strong>enracinement<\/strong> est puissant, profond et \u00e9tendu. Les racines de l&rsquo;if explorent efficacement les fissures de la roche et sont capables de coloniser des substrats tr\u00e8s vari\u00e9s \u2014 calcaires, gr\u00e8s, schistes, sols profonds ou superficiels. L&rsquo;if est l&rsquo;un des rares conif\u00e8res \u00e0 supporter une ombre dense et prolong\u00e9e, ce qui en fait une esp\u00e8ce de sous-bois par excellence.<\/p>\n<p>La <strong>long\u00e9vit\u00e9<\/strong> est consid\u00e9rable. Les estimations d&rsquo;\u00e2ge des plus vieux ifs europ\u00e9ens varient entre 1 500 et 5 000 ans selon les m\u00e9thodes utilis\u00e9es et les auteurs consult\u00e9s. La datation est rendue tr\u00e8s difficile par le creusement du tronc : les cernes les plus anciens disparaissent quand le bois de c\u0153ur se d\u00e9compose, et les m\u00e9thodes dendrochronologiques classiques deviennent inapplicables. Des estimations fond\u00e9es sur la vitesse de croissance radiale et le diam\u00e8tre du tronc sugg\u00e8rent que les plus gros ifs d&rsquo;Europe (Fortingall, Llangernyw, La Haye-de-Routot) ont entre 2 000 et 4 000 ans.<\/p>\n<p>L&rsquo;if est <strong>dio\u00efque<\/strong> \u2014 les individus sont m\u00e2les ou femelles. Les <strong>strobiles m\u00e2les<\/strong> sont petits (3 \u00e0 6 mm), globuleux, jaun\u00e2tres, port\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aisselle des feuilles sur les rameaux de l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente. Ils lib\u00e8rent en f\u00e9vrier-mars des nuages de pollen abondant, transport\u00e9 par le vent (an\u00e9mophilie). Les <strong>ovules femelles<\/strong> sont solitaires, terminaux, port\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aisselle d&rsquo;une \u00e9caille sur un rameau court. Apr\u00e8s pollinisation et f\u00e9condation, l&rsquo;ovule se d\u00e9veloppe en une graine entour\u00e9e d&rsquo;un arille charnu. La maturation prend environ 6 \u00e0 8 mois \u2014 les arilles m\u00fbrissent en septembre-octobre.<\/p>\n<h2 id=\"III\">III. Les Taxaceae \u2014 une famille \u00e0 part dans les conif\u00e8res<\/h2>\n<p>La famille des Taxaceae occupe une position singuli\u00e8re parmi les conif\u00e8res. Elle se distingue de toutes les autres familles de l&rsquo;ordre des Pinales par l&rsquo;absence totale de c\u00f4nes (strobiles) femelles ligneux. L\u00e0 o\u00f9 les pins, sapins, \u00e9pic\u00e9as et cypr\u00e8s produisent des c\u00f4nes \u2014 des structures compos\u00e9es d&rsquo;\u00e9cailles ligneuses portant les ovules \u2014 les Taxaceae portent leurs ovules nus, solitaires, \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de rameaux courts, chaque ovule \u00e9tant entour\u00e9 \u00e0 maturit\u00e9 d&rsquo;un arille charnu, color\u00e9, qui n&rsquo;a aucun \u00e9quivalent chez les autres conif\u00e8res.<\/p>\n<p>Cette singularit\u00e9 a longtemps fait d\u00e9battre les taxonomistes. Certains auteurs ont propos\u00e9 d&rsquo;exclure les Taxaceae de l&rsquo;ordre des Pinales et de les placer dans un ordre distinct, les Taxales. Les analyses phylog\u00e9n\u00e9tiques mol\u00e9culaires r\u00e9centes ont toutefois montr\u00e9 que les Taxaceae sont bien nich\u00e9es au sein des conif\u00e8res, proches des Cephalotaxaceae (les ifs \u00e0 prune), et que l&rsquo;arille est une acquisition \u00e9volutive propre \u00e0 la lign\u00e9e, et non un caract\u00e8re ancestral.<\/p>\n<p>La famille des Taxaceae comprend 6 genres et environ 30 esp\u00e8ces, r\u00e9parties dans les zones temp\u00e9r\u00e9es de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re nord et sur quelques montagnes tropicales. Le genre <em>Taxus<\/em> est le plus important, avec environ 10 esp\u00e8ces reconnues (le nombre exact d\u00e9pend des traitements taxonomiques) :<\/p>\n<p>\u2014 <em>Taxus baccata<\/em> L. \u2014 l&rsquo;if commun ou if d&rsquo;Europe, pr\u00e9sent de l&rsquo;Irlande \u00e0 l&rsquo;Iran et du Maroc \u00e0 la Scandinavie m\u00e9ridionale.<br \/>\n\u2014 <em>Taxus brevifolia<\/em> Nutt. \u2014 l&rsquo;if du Pacifique, natif de la c\u00f4te ouest de l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord, du sud-est de l&rsquo;Alaska \u00e0 la Californie centrale. C&rsquo;est de cette esp\u00e8ce que le taxol a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert.<br \/>\n\u2014 <em>Taxus canadensis<\/em> Marshall \u2014 l&rsquo;if du Canada, arbuste bas des for\u00eats du nord-est de l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord.<br \/>\n\u2014 <em>Taxus cuspidata<\/em> Siebold &amp; Zucc. \u2014 l&rsquo;if du Japon, arbre ou arbuste d&rsquo;Extr\u00eame-Orient.<br \/>\n\u2014 <em>Taxus chinensis<\/em> (Pilg.) Rehder \u2014 l&rsquo;if de Chine, pr\u00e9sent dans le centre et le sud de la Chine.<br \/>\n\u2014 <em>Taxus wallichiana<\/em> Zucc. \u2014 l&rsquo;if de l&rsquo;Himalaya, pr\u00e9sent du Pakistan au Vietnam.<br \/>\n\u2014 <em>Taxus floridana<\/em> Nutt. ex Chapm. \u2014 l&rsquo;if de Floride, esp\u00e8ce rare end\u00e9mique de la vall\u00e9e de la rivi\u00e8re Apalachicola en Floride.<br \/>\n\u2014 <em>Taxus globosa<\/em> Schltdl. \u2014 l&rsquo;if du Mexique, pr\u00e9sent du Mexique au Honduras.<\/p>\n<p>Les autres genres de Taxaceae sont <em>Amentotaxus<\/em> (5 esp\u00e8ces, Asie orientale), <em>Austrotaxus<\/em> (1 esp\u00e8ce, Nouvelle-Cal\u00e9donie \u2014 le seul conif\u00e8re end\u00e9mique de l&rsquo;archipel), <em>Cephalotaxus<\/em> (parfois plac\u00e9 dans sa propre famille, les Cephalotaxaceae), <em>Pseudotaxus<\/em> (1 esp\u00e8ce, Chine) et <em>Torreya<\/em> (6 esp\u00e8ces, Am\u00e9rique du Nord et Asie orientale).<\/p>\n<p>Toutes les esp\u00e8ces de <em>Taxus<\/em> contiennent des taxines et des taxo\u00efdes (pr\u00e9curseurs du paclitaxel) dans leurs tissus, mais les concentrations varient consid\u00e9rablement selon l&rsquo;esp\u00e8ce, l&rsquo;organe, la saison et les conditions de croissance. <em>Taxus baccata<\/em> est l&rsquo;esp\u00e8ce la plus riche en 10-d\u00e9sac\u00e9tylbaccatine III, le pr\u00e9curseur cl\u00e9 utilis\u00e9 pour la semi-synth\u00e8se du paclitaxel \u2014 ce qui en fait, paradoxalement, l&rsquo;esp\u00e8ce la plus pr\u00e9cieuse pour la production pharmaceutique.<\/p>\n<h2 id=\"IV\">IV. Feuillage, arille et toxicit\u00e9 \u2014 anatomie d&rsquo;un paradoxe<\/h2>\n<figure style=\"float:right;margin:0 0 20px 20px;max-width:380px\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/if-taxol-2.jpg\" alt=\"Taxus baccata \u2014 arilles rouges parmi les aiguilles vert sombre\" style=\"width:100%;border-radius:6px\"><figcaption style=\"font-size:0.85em;color:#555;margin-top:6px;text-align:center\">Les arilles \u00e9carlates de l&rsquo;if \u2014 la seule partie non toxique de l&rsquo;arbre. La graine qu&rsquo;elles entourent est mortelle.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Les <strong>feuilles<\/strong> de l&rsquo;if sont des aiguilles lin\u00e9aires, aplaties, souples, de 1 \u00e0 4 centim\u00e8tres de long et 2 \u00e0 3 millim\u00e8tres de large. La face sup\u00e9rieure est vert fonc\u00e9, luisante. La face inf\u00e9rieure est vert-jaune plus clair, mate, avec deux bandes stomatiques longitudinales p\u00e2les. Les aiguilles sont dispos\u00e9es en deux rangs oppos\u00e9s sur les rameaux lat\u00e9raux (disposition distique), ce qui donne au rameau un aspect aplati, peign\u00e9, caract\u00e9ristique. Sur les rameaux dress\u00e9s (rameaux terminaux, gourmands), les aiguilles sont dispos\u00e9es en spirale tout autour du rameau. Les aiguilles persistent 4 \u00e0 8 ans avant de tomber \u2014 l&rsquo;if est sempervirent.<\/p>\n<p>L&rsquo;<strong>arille<\/strong> est la structure la plus remarquable de l&rsquo;if, et l&rsquo;une des plus singuli\u00e8res du r\u00e8gne v\u00e9g\u00e9tal. C&rsquo;est une excroissance charnue, en forme de coupe, de couleur rouge \u00e9carlate \u00e0 maturit\u00e9, qui entoure la graine sans la recouvrir compl\u00e8tement \u2014 le sommet de la graine reste visible, d\u00e9passant de l&rsquo;arille comme un \u0153il sombre au fond d&rsquo;une coupe rouge. L&rsquo;arille mesure environ 1 centim\u00e8tre de diam\u00e8tre. Sa texture est g\u00e9latineuse, translucide, douce au toucher. Son go\u00fbt est doucereux, l\u00e9g\u00e8rement sucr\u00e9, fade.<\/p>\n<p>Le paradoxe botanique de l&rsquo;if tient dans cette structure : l&rsquo;arille est la <strong>seule partie non toxique<\/strong> de l&rsquo;arbre. La chair rouge, sucr\u00e9e, g\u00e9latineuse, est parfaitement comestible. Les oiseaux \u2014 merles, grives, fauvettes \u00e0 t\u00eate noire, jaseurs \u2014 la consomment avidement et dispersent les graines. Ce m\u00e9canisme de diss\u00e9mination (endozoochorie) est vital pour l&rsquo;if, qui d\u00e9pend enti\u00e8rement des oiseaux frugivores pour la dispersion de ses graines.<\/p>\n<p>Mais la <strong>graine<\/strong> que l&rsquo;arille contient est mortellement toxique. Elle renferme une concentration \u00e9lev\u00e9e de taxines \u2014 des alcalo\u00efdes diterp\u00e9niques cardiotoxiques dont l&rsquo;ingestion provoque un arr\u00eat cardiaque. La graine est prot\u00e9g\u00e9e par un t\u00e9gument dur, imperm\u00e9able, qui r\u00e9siste \u00e0 l&rsquo;acidit\u00e9 gastrique des oiseaux : elle traverse le tube digestif sans \u00eatre dig\u00e9r\u00e9e et est d\u00e9pos\u00e9e intacte, avec les fientes, loin de l&rsquo;arbre m\u00e8re. L&rsquo;oiseau mange l&rsquo;arille sans \u00eatre empoisonn\u00e9 ; la graine toxique traverse sans \u00eatre entam\u00e9e ; l&rsquo;arbre est diss\u00e9min\u00e9. C&rsquo;est un chef-d&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;ing\u00e9nierie \u00e9volutive.<\/p>\n<p>Les <strong>aiguilles<\/strong> sont la partie la plus fr\u00e9quemment impliqu\u00e9e dans les empoisonnements, en particulier chez les animaux domestiques. Elles contiennent entre 0,5 et 2 % de taxines (poids sec), avec des variations saisonni\u00e8res marqu\u00e9es : la concentration est maximale en hiver et minimale au printemps, juste apr\u00e8s le d\u00e9bourrement. Les aiguilles fra\u00eeches et les aiguilles s\u00e9ch\u00e9es sont \u00e9galement toxiques \u2014 le s\u00e9chage ne d\u00e9truit pas les taxines.<\/p>\n<p>L&rsquo;<strong>\u00e9corce<\/strong> contient \u00e9galement des taxines, mais \u00e0 des concentrations plus faibles que les aiguilles. Elle contient en revanche des taxo\u00efdes \u2014 une famille de diterp\u00e8nes apparent\u00e9s aux taxines mais structurellement distincts \u2014 dont le plus important est la 10-d\u00e9sac\u00e9tylbaccatine III (10-DAB), le pr\u00e9curseur direct utilis\u00e9 pour la semi-synth\u00e8se du paclitaxel. Les aiguilles de <em>Taxus baccata<\/em> contiennent entre 0,01 et 0,1 % de 10-DAB (poids sec), ce qui en fait une source renouvelable et \u00e9cologiquement durable de cette mol\u00e9cule pr\u00e9cieuse \u2014 contrairement \u00e0 l&rsquo;\u00e9corce, dont le pr\u00e9l\u00e8vement tue l&rsquo;arbre.<\/p>\n<p>Le <strong>bois<\/strong> et les <strong>racines<\/strong> contiennent des taxines et sont toxiques. Le <strong>pollen<\/strong> est allerg\u00e8ne et peut provoquer des r\u00e9actions d&rsquo;hypersensibilit\u00e9 chez les personnes expos\u00e9es (jardiniers, paysagistes travaillant \u00e0 la taille des ifs).<\/p>\n<p>Le seul tissu v\u00e9ritablement non toxique est la chair de l&rsquo;arille. M\u00eame le jus d&rsquo;if (s\u00e8ve) est toxique. Cette toxicit\u00e9 omnipr\u00e9sente fait de l&rsquo;if l&rsquo;un des arbres les plus dangereux de la flore europ\u00e9enne \u2014 et celui dont l&rsquo;histoire pharmacologique est la plus extraordinaire.<\/p>\n<h2 id=\"V\">V. Distribution et \u00e9cologie \u2014 l&rsquo;if dans les for\u00eats europ\u00e9ennes<\/h2>\n<p><em>Taxus baccata<\/em> poss\u00e8de une aire de distribution vaste mais fragment\u00e9e, qui s&rsquo;\u00e9tend de l&rsquo;Irlande et du Portugal \u00e0 l&rsquo;ouest jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;Iran et le Caucase \u00e0 l&rsquo;est, et du Maroc et de l&rsquo;Alg\u00e9rie au sud jusqu&rsquo;au sud de la Scandinavie au nord. En latitude, l&rsquo;if atteint environ 63\u00b0 N en Norv\u00e8ge (fjord de Sognefjorden) et descend jusqu&rsquo;\u00e0 31\u00b0 N au Maroc (Moyen Atlas). En altitude, il monte jusqu&rsquo;\u00e0 2 000 m\u00e8tres dans les Pyr\u00e9n\u00e9es, les Alpes et le Caucase, et jusqu&rsquo;\u00e0 2 500 m\u00e8tres dans le Haut Atlas marocain.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 cette vaste aire potentielle, l&rsquo;if est aujourd&rsquo;hui un arbre rare dans la plupart des for\u00eats europ\u00e9ennes. Ses populations ont dramatiquement r\u00e9gress\u00e9 depuis le Moyen \u00c2ge, victimes de deux facteurs principaux : l&rsquo;exploitation intensive du bois pour la fabrication des arcs de guerre (du XIIe au XVIe si\u00e8cle) et le d\u00e9frichement des for\u00eats anciennes o\u00f9 il trouvait son habitat de pr\u00e9dilection.<\/p>\n<p>L&rsquo;if est une esp\u00e8ce de sous-bois. Il supporte une ombre dense mieux que tout autre arbre europ\u00e9en \u2014 c&rsquo;est l&rsquo;essence la plus sciaphile du continent. Il peut survivre et cro\u00eetre sous un couvert forestier ferm\u00e9 o\u00f9 la lumi\u00e8re ne repr\u00e9sente que 1 \u00e0 5 % de l&rsquo;\u00e9clairement en plein soleil \u2014 un niveau que la plupart des arbres ne tol\u00e8rent pas. Cette tol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;ombre lui permet d&rsquo;occuper les strates inf\u00e9rieures des for\u00eats de h\u00eatres, de ch\u00eanes et de sapins, o\u00f9 il forme parfois des peuplements denses (les \u00ab tisi\u00e8res \u00bb ou \u00ab if\u00e8res \u00bb des forestiers).<\/p>\n<p>Ses exigences \u00e9cologiques sont les suivantes :<\/p>\n<p>\u2014 <strong>Climat<\/strong> : l&rsquo;if est une esp\u00e8ce atlantique et subatlantique, qui pr\u00e9f\u00e8re les climats \u00e0 hivers doux et \u00e9t\u00e9s frais, avec une humidit\u00e9 atmosph\u00e9rique \u00e9lev\u00e9e. Il supporte mal les froids extr\u00eames (limite de r\u00e9sistance : environ \u201325 \u00b0C) et les s\u00e9cheresses estivales prolong\u00e9es. En climat continental, il se r\u00e9fugie dans les gorges, les ravins et les ubacs, o\u00f9 l&rsquo;humidit\u00e9 est plus \u00e9lev\u00e9e et les temp\u00e9ratures plus tamponn\u00e9es.<\/p>\n<p>\u2014 <strong>Sol<\/strong> : l&rsquo;if est calcicole de pr\u00e9f\u00e9rence, poussant de pr\u00e9f\u00e9rence sur des sols calcaires, marneux ou basiques, riches en calcium et bien drain\u00e9s. Il tol\u00e8re toutefois des substrats vari\u00e9s, y compris les gr\u00e8s et les schistes, \u00e0 condition que le drainage soit bon. Il ne supporte pas les sols engorg\u00e9s.<\/p>\n<p>\u2014 <strong>Lumi\u00e8re<\/strong> : comme mentionn\u00e9, l&rsquo;if est l&rsquo;arbre le plus tol\u00e9rant \u00e0 l&rsquo;ombre de la flore europ\u00e9enne. Il peut germer, cro\u00eetre et se reproduire sous un couvert forestier dense. Cependant, sa croissance est beaucoup plus rapide en lumi\u00e8re \u2014 les ifs plant\u00e9s en situation ouverte atteignent des dimensions nettement sup\u00e9rieures \u00e0 ceux qui poussent en sous-bois.<\/p>\n<p>\u2014 <strong>R\u00e9g\u00e9n\u00e9ration<\/strong> : la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration naturelle de l&rsquo;if d\u00e9pend \u00e9troitement des oiseaux frugivores qui dispersent les graines. Les graines ont un t\u00e9gument dur et n\u00e9cessitent un passage au froid (stratification) de 18 \u00e0 24 mois avant de germer \u2014 la germination n&rsquo;intervient que la deuxi\u00e8me ann\u00e9e apr\u00e8s la diss\u00e9mination. La lev\u00e9e est tr\u00e8s lente et les jeunes plants sont extr\u00eamement vuln\u00e9rables au broutage par les cervid\u00e9s (chevreuils, cerfs), qui sont paradoxalement peu sensibles \u00e0 la toxicit\u00e9 de l&rsquo;if \u2014 une particularit\u00e9 qui reste mal expliqu\u00e9e.<\/p>\n<p>En France, les plus belles populations naturelles d&rsquo;if se trouvent dans les gorges calcaires du Jura, des Alpes du Nord, des Pyr\u00e9n\u00e9es et du Massif central (Causses, gorges du Tarn et de la Jonte). L&rsquo;if de la for\u00eat de la Sainte-Baume (Var), l&rsquo;un des sites les plus anciens de France, est particuli\u00e8rement remarquable.<\/p>\n<h2 id=\"VI\">VI. L&rsquo;if dans l&rsquo;histoire \u2014 arcs, cimeti\u00e8res et mythologie<\/h2>\n<p>L&rsquo;histoire humaine de l&rsquo;if est ins\u00e9parable de deux usages : les arcs de guerre et les rites fun\u00e9raires.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;arc long anglais (longbow)<\/strong> est l&rsquo;arme qui a chang\u00e9 l&rsquo;histoire de l&rsquo;Europe m\u00e9di\u00e9vale. Aux batailles de Cr\u00e9cy (1346), Poitiers (1356) et Azincourt (1415), les archers anglais arm\u00e9s de longbows en if ont d\u00e9cim\u00e9 la chevalerie fran\u00e7aise \u2014 des milliers de chevaliers en armure abattus par des paysans arm\u00e9s de simples arcs en bois. Le longbow en if mesurait environ 1,80 m\u00e8tre de long et pouvait d\u00e9cocher une fl\u00e8che \u00e0 250 m\u00e8tres avec une force de p\u00e9n\u00e9tration suffisante pour transpercer une cotte de mailles.<\/p>\n<p>Le secret du longbow r\u00e9sidait dans le bois d&rsquo;if. La tige de l&rsquo;arc \u00e9tait taill\u00e9e dans une section du tronc comprenant \u00e0 la fois le bois de c\u0153ur (duramen) et l&rsquo;aubier. Le duramen, naturellement comprim\u00e9, r\u00e9siste \u00e0 la compression ; l&rsquo;aubier, naturellement sous tension, r\u00e9siste \u00e0 la traction. L&rsquo;arc exploitait ces deux propri\u00e9t\u00e9s simultan\u00e9ment \u2014 le duramen sur la face interne (ventre), l&rsquo;aubier sur la face externe (dos) \u2014 pour stocker et restituer une \u00e9nergie \u00e9lastique consid\u00e9rable. Aucun autre bois europ\u00e9en ne combinait ces propri\u00e9t\u00e9s avec la m\u00eame efficacit\u00e9.<\/p>\n<p>La demande militaire en bois d&rsquo;if a \u00e9t\u00e9 colossale. Au XVe si\u00e8cle, l&rsquo;Angleterre importait du bois d&rsquo;if de toute l&rsquo;Europe \u2014 d&rsquo;Espagne, d&rsquo;Italie, d&rsquo;Allemagne, de Pologne et des pays baltes. Le commerce de l&rsquo;if \u00e9tait si strat\u00e9gique qu&rsquo;il faisait l&rsquo;objet de trait\u00e9s internationaux. En 1472, un acte du Parlement anglais imposait \u00e0 chaque navire marchand importateur de vin d&rsquo;apporter \u00e9galement un contingent de staves d&rsquo;if. Le r\u00e9sultat fut la d\u00e9forestation presque totale des populations d&rsquo;if sur le continent europ\u00e9en. Au XVIe si\u00e8cle, l&rsquo;if avait pratiquement disparu des for\u00eats d&rsquo;Europe centrale et occidentale.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;if des cimeti\u00e8res<\/strong> est une tradition pan-europ\u00e9enne dont l&rsquo;origine est ant\u00e9rieure au christianisme. Les Celtes consid\u00e9raient l&rsquo;if comme un arbre sacr\u00e9, li\u00e9 au monde des morts et au cycle de la renaissance. Le druide Amergin, dans le <em>Lebor Gab\u00e1la \u00c9renn<\/em> (Livre des Conqu\u00eates d&rsquo;Irlande), se proclame \u00ab je suis un if de connaissance \u00bb. L&rsquo;if \u00e9tait l&rsquo;un des cinq arbres sacr\u00e9s d&rsquo;Irlande (<em>bile<\/em>) et le dernier des vingt arbres de l&rsquo;alphabet oghamique (la lettre Idad).<\/p>\n<p>Les chr\u00e9tiens ont repris cette tradition. Des ifs furent plant\u00e9s dans les cimeti\u00e8res paroissiaux dans toute l&rsquo;Europe atlantique \u2014 Angleterre, Pays de Galles, Bretagne, Normandie, Asturies. Plusieurs hypoth\u00e8ses expliquent cette pratique : le symbolisme d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 (l&rsquo;if est sempervirent et quasi immortel), la protection contre le mauvais sort (l&rsquo;if toxique \u00e9loigne les mauvais esprits), la protection pratique du b\u00e9tail (l&rsquo;if toxique plant\u00e9 dans l&rsquo;enclos du cimeti\u00e8re prot\u00e9geait les tombes du pi\u00e9tinement par les animaux en p\u00e2ture \u2014 les animaux apprenaient \u00e0 \u00e9viter l&rsquo;arbre), ou simplement la continuit\u00e9 d&rsquo;un usage pa\u00efen que l&rsquo;\u00c9glise n&rsquo;a pas r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9radiquer.<\/p>\n<p>Beaucoup de ces ifs de cimeti\u00e8re sont ant\u00e9rieurs aux \u00e9glises qu&rsquo;ils entourent. L&rsquo;if de Llangernyw, au Pays de Galles, estim\u00e9 entre 4 000 et 5 000 ans, est probablement le plus vieil arbre vivant d&rsquo;Europe \u2014 il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 ancien quand l&rsquo;\u00c9gypte construisait les pyramides.<\/p>\n<p><strong>Dans la mythologie nordique<\/strong>, l&rsquo;if est l&rsquo;arbre Yggdrasil \u2014 l&rsquo;arbre-monde qui soutient les neuf mondes et relie le monde des vivants (Midgard) au monde des morts (Hel). Bien que la tradition populaire identifie souvent Yggdrasil comme un fr\u00eane (<em>askr<\/em>), de nombreux sp\u00e9cialistes de la mythologie nordique (dont Fred Hageneder) ont argument\u00e9 que l&rsquo;arbre originel \u00e9tait un if \u2014 <em>barraskr<\/em> (\u00ab arbre \u00e0 aiguilles \u00bb) ayant \u00e9t\u00e9 confondu avec <em>askr<\/em> (fr\u00eane) dans les transcriptions m\u00e9di\u00e9vales. L&rsquo;if est sempervirent, comme Yggdrasil ; il produit des arilles rouges, comme les gouttes de ros\u00e9e que les Nornes versent sur les racines de l&rsquo;arbre-monde ; et son tronc creux abritant une nouvelle vie \u00e9voque le cycle de mort et de renaissance qu&rsquo;incarne Yggdrasil.<\/p>\n<p><strong>Dans la pharmacop\u00e9e antique<\/strong>, l&rsquo;if est syst\u00e9matiquement d\u00e9crit comme un poison. Dioscoride (<em>De Materia Medica<\/em>, Ier si\u00e8cle) le mentionne comme mortel pour les animaux qui en broutent les feuilles. Galien le classe parmi les poisons froids. Pline l&rsquo;Ancien rapporte que des voyageurs sont morts apr\u00e8s avoir bu du vin dans des gobelets en bois d&rsquo;if, et que le simple fait de dormir sous un if pouvait provoquer des malaises \u2014 une affirmation probablement exag\u00e9r\u00e9e mais qui t\u00e9moigne de la r\u00e9putation funeste de l&rsquo;arbre.<\/p>\n<h2 id=\"VII\">VII. Toxicologie \u2014 la taxine, un poison sans antidote<\/h2>\n<p>La toxicit\u00e9 de l&rsquo;if est due \u00e0 un groupe d&rsquo;alcalo\u00efdes diterp\u00e9niques collectivement appel\u00e9s <strong>taxines<\/strong>. Le m\u00e9lange naturel, pr\u00e9sent dans tous les tissus de l&rsquo;arbre sauf la chair de l&rsquo;arille, comprend principalement :<\/p>\n<p>\u2014 <strong>Taxine B<\/strong> : le composant majoritaire et le plus toxique, repr\u00e9sentant 70 \u00e0 80 % des taxines totales dans les aiguilles. C&rsquo;est un ester de la taxine I avec un acide amin\u00e9 (la N,N-dim\u00e9thyl-3-amino-3-ph\u00e9nylpropano\u00efque). La dose l\u00e9tale chez l&rsquo;homme est estim\u00e9e \u00e0 3 \u00e0 6 mg\/kg de poids corporel \u2014 soit environ 200 \u00e0 400 mg de taxine B pure pour un adulte de 70 kg. Cette quantit\u00e9 correspond \u00e0 l&rsquo;ingestion d&rsquo;environ 50 \u00e0 100 grammes d&rsquo;aiguilles fra\u00eeches.<\/p>\n<p>\u2014 <strong>Taxine A<\/strong> : moins toxique que la taxine B, mais pr\u00e9sente en quantit\u00e9 significative (10 \u00e0 20 % des taxines totales).<\/p>\n<p>\u2014 <strong>Isotaxine B<\/strong>, <strong>taxine C<\/strong> et d&rsquo;autres taxines mineures compl\u00e8tent le m\u00e9lange.<\/p>\n<p>Le m\u00e9canisme d&rsquo;action des taxines est principalement <strong>cardiotoxique<\/strong>. La taxine B bloque les canaux sodiques et calciques voltage-d\u00e9pendants du myocarde, provoquant :<\/p>\n<p>1. Un ralentissement de la conduction auriculo-ventriculaire (bloc AV).<br \/>\n2. Un \u00e9largissement du complexe QRS.<br \/>\n3. Des arythmies ventriculaires (tachycardie ventriculaire, fibrillation ventriculaire).<br \/>\n4. Un arr\u00eat cardiaque, souvent en asystolie ou en fibrillation ventriculaire irr\u00e9ductible.<\/p>\n<p>La rapidit\u00e9 de l&rsquo;action est terrifiante. Chez les animaux de grande taille (chevaux, bovins), la mort peut survenir en 5 minutes apr\u00e8s l&rsquo;ingestion d&rsquo;une quantit\u00e9 suffisante d&rsquo;aiguilles \u2014 trop vite pour que l&rsquo;animal soit secouru. Chez l&rsquo;homme, les sympt\u00f4mes apparaissent en 30 minutes \u00e0 3 heures apr\u00e8s l&rsquo;ingestion : naus\u00e9es, vomissements, douleurs abdominales, puis \u00e9tourdissements, tremblements, dilatation des pupilles, et enfin troubles du rythme cardiaque \u00e9voluant rapidement vers l&rsquo;arr\u00eat cardiaque. La mort survient g\u00e9n\u00e9ralement dans les 3 \u00e0 6 heures suivant l&rsquo;ingestion.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;existe <strong>aucun antidote sp\u00e9cifique<\/strong>. Le traitement est exclusivement symptomatique : lavage gastrique pr\u00e9coce (si le patient est vu dans l&rsquo;heure suivant l&rsquo;ingestion), charbon activ\u00e9, correction des troubles du rythme par pacemaker externe temporaire ou d\u00e9fibrillation, et r\u00e9animation cardiaque prolong\u00e9e. Malgr\u00e9 ces mesures, la mortalit\u00e9 des intoxications graves par l&rsquo;if reste \u00e9lev\u00e9e.<\/p>\n<p>Les empoisonnements accidentels sont relativement fr\u00e9quents. Ils concernent principalement :<\/p>\n<p>\u2014 Les <strong>enfants<\/strong> attir\u00e9s par les arilles rouges, qui peuvent croquer les graines en m\u00eame temps que la chair. Le risque est toutefois limit\u00e9 si la graine est aval\u00e9e enti\u00e8re sans \u00eatre m\u00e2ch\u00e9e, car le t\u00e9gument dur prot\u00e8ge le contenu toxique. Le danger r\u00e9el survient quand la graine est croqu\u00e9e et broy\u00e9e, lib\u00e9rant les taxines.<\/p>\n<p>\u2014 Les <strong>animaux domestiques<\/strong>, surtout les chevaux, les bovins et les \u00e2nes, qui broutent les rameaux d&rsquo;if, en particulier apr\u00e8s la taille des haies quand les rameaux coup\u00e9s sont laiss\u00e9s accessibles. Les chevaux sont particuli\u00e8rement sensibles \u2014 la dose l\u00e9tale est estim\u00e9e \u00e0 200 \u00e0 400 grammes d&rsquo;aiguilles fra\u00eeches pour un cheval de 500 kg, soit l&rsquo;\u00e9quivalent de quelques rameaux.<\/p>\n<p>\u2014 Les <strong>suicides<\/strong> par ingestion de d\u00e9coction d&rsquo;aiguilles d&rsquo;if. L&#8217;empoisonnement volontaire par l&rsquo;if est une cause reconnue de d\u00e9c\u00e8s en m\u00e9decine l\u00e9gale, document\u00e9e dans la litt\u00e9rature toxicologique europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Un paradoxe toxicologique m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre soulign\u00e9 : les <strong>cervid\u00e9s<\/strong> (chevreuils, cerfs, daims) semblent remarquablement tol\u00e9rants \u00e0 la toxicit\u00e9 de l&rsquo;if. Ils broutent r\u00e9guli\u00e8rement les aiguilles sans effets apparents, au point que le broutage par les cervid\u00e9s est l&rsquo;un des principaux facteurs limitant la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration naturelle de l&rsquo;if en for\u00eat. Le m\u00e9canisme de cette tol\u00e9rance n&rsquo;est pas enti\u00e8rement \u00e9lucid\u00e9 \u2014 une flore ruminale capable de d\u00e9grader les taxines, une absorption intestinale plus lente, ou une sensibilit\u00e9 cardiaque moindre ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9es, mais aucune explication n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement \u00e9tablie.<\/p>\n<h2 id=\"VIII\">VIII. La d\u00e9couverte du taxol \u2014 Wall, Wani et l&rsquo;if du Pacifique<\/h2>\n<p>L&rsquo;histoire du taxol commence en 1955, quand le National Cancer Institute (NCI) am\u00e9ricain lance un vaste programme de criblage syst\u00e9matique de substances naturelles \u00e0 activit\u00e9 anticanc\u00e9reuse. L&rsquo;id\u00e9e est simple : tester des extraits de plantes, de champignons et d&rsquo;organismes marins sur des cultures de cellules canc\u00e9reuses, et identifier les mol\u00e9cules actives. Ce programme va durer des d\u00e9cennies et cribler plus de 35 000 esp\u00e8ces v\u00e9g\u00e9tales.<\/p>\n<p>En ao\u00fbt 1962, Arthur Barclay, botaniste du D\u00e9partement de l&rsquo;Agriculture des \u00c9tats-Unis (USDA) travaillant pour le programme du NCI, collecte des \u00e9chantillons d&rsquo;\u00e9corce, de rameaux et de fruits de <em>Taxus brevifolia<\/em> (l&rsquo;if du Pacifique) dans la for\u00eat nationale de Gifford Pinchot, dans l&rsquo;\u00c9tat de Washington. L&rsquo;if du Pacifique est un petit arbre discret du sous-bois des for\u00eats pluviales temp\u00e9r\u00e9es de la c\u00f4te nord-ouest du Pacifique \u2014 un arbre que les b\u00fbcherons consid\u00e8rent comme une \u00ab mauvaise herbe \u00bb sans valeur commerciale et abattent syst\u00e9matiquement pour d\u00e9gager les Douglas et les s\u00e9quoias.<\/p>\n<p>Les \u00e9chantillons sont envoy\u00e9s au laboratoire du Research Triangle Institute (RTI) en Caroline du Nord, o\u00f9 les chimistes Monroe Wall et Mansukh Wani travaillent \u00e0 l&rsquo;isolement de substances anticanc\u00e9reuses d&rsquo;origine v\u00e9g\u00e9tale. En 1964, l&rsquo;extrait brut d&rsquo;\u00e9corce de <em>Taxus brevifolia<\/em> montre une activit\u00e9 cytotoxique prometteuse sur des cellules de leuc\u00e9mie KB et des tumeurs solides implant\u00e9es chez la souris.<\/p>\n<p>En 1966, apr\u00e8s un travail d&rsquo;isolement et de purification long et minutieux, Wall et Wani obtiennent un cristal blanc, pur, dot\u00e9 d&rsquo;une activit\u00e9 cytotoxique exceptionnelle. Ils le nomment <strong>taxol<\/strong>, d&rsquo;apr\u00e8s le genre <em>Taxus<\/em> et la terminaison -ol indiquant la pr\u00e9sence d&rsquo;un groupement hydroxyle. La publication de la structure chimique compl\u00e8te du taxol intervient en 1971 (Wall et Wani, <em>Journal of the American Chemical Society<\/em>, 93, 2325-2327). La mol\u00e9cule est un diterp\u00e8ne d&rsquo;une complexit\u00e9 structurale stup\u00e9fiante, avec un noyau taxane \u00e0 20 atomes de carbone, 11 centres st\u00e9r\u00e9og\u00e8nes et un syst\u00e8me de cycles complexes sans \u00e9quivalent dans la chimie des produits naturels.<\/p>\n<p>Mais en 1971, le taxol n&rsquo;est encore qu&rsquo;une curiosit\u00e9 de laboratoire. Son d\u00e9veloppement clinique va prendre encore vingt ans, frein\u00e9 par trois obstacles majeurs : la mol\u00e9cule est quasi insoluble dans l&rsquo;eau (ce qui rend l&rsquo;injection intraveineuse tr\u00e8s difficile), les quantit\u00e9s disponibles sont infimes (l&rsquo;\u00e9corce ne contient que 0,01 \u00e0 0,02 % de taxol en poids sec), et le NCI, confront\u00e9 \u00e0 des centaines d&rsquo;autres candidats, ne consid\u00e8re pas le taxol comme prioritaire.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en 1979 que le m\u00e9canisme d&rsquo;action unique du taxol est d\u00e9couvert par Susan Band Horwitz, pharmacologue \u00e0 l&rsquo;Albert Einstein College of Medicine de New York. Horwitz d\u00e9montre que le taxol agit d&rsquo;une mani\u00e8re sans pr\u00e9c\u00e9dent dans la pharmacologie anticanc\u00e9reuse : il stabilise les microtubules (voir section XI). Cette d\u00e9couverte relance l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour la mol\u00e9cule et d\u00e9clenche le d\u00e9but des essais cliniques.<\/p>\n<h2 id=\"IX\">IX. La crise de l&rsquo;approvisionnement \u2014 tuer l&rsquo;arbre pour sauver le malade<\/h2>\n<p>Les premiers essais cliniques du taxol, men\u00e9s au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 sous l&rsquo;\u00e9gide du NCI, r\u00e9v\u00e8lent rapidement une activit\u00e9 remarquable contre les cancers de l&rsquo;ovaire \u2014 y compris des formes r\u00e9sistantes aux chimioth\u00e9rapies conventionnelles \u00e0 base de platine. Le taxol fonctionne l\u00e0 o\u00f9 tout le reste a \u00e9chou\u00e9. L&rsquo;enthousiasme clinique est immense.<\/p>\n<p>Mais un probl\u00e8me colossal se dresse : l&rsquo;approvisionnement. Le taxol n&rsquo;existe dans l&rsquo;\u00e9corce de <em>Taxus brevifolia<\/em> qu&rsquo;\u00e0 une concentration de 0,01 \u00e0 0,02 % du poids sec. Pour traiter un seul patient atteint d&rsquo;un cancer de l&rsquo;ovaire avec un cycle complet de chimioth\u00e9rapie au taxol, il faut environ 2 grammes de taxol pur \u2014 ce qui n\u00e9cessite l&rsquo;\u00e9corce de 6 \u00e0 10 arbres adultes. Or, le pr\u00e9l\u00e8vement d&rsquo;\u00e9corce tue l&rsquo;arbre : on ne peut pas \u00e9corcer un if du Pacifique et le laisser vivre. Et <em>Taxus brevifolia<\/em> est un arbre de croissance extr\u00eamement lente \u2014 un sujet de 30 centim\u00e8tres de diam\u00e8tre a typiquement plus de 200 ans.<\/p>\n<p>Le calcul est brutal. Si le taxol se r\u00e9v\u00e8le efficace dans les essais cliniques de phase III et re\u00e7oit une autorisation de mise sur le march\u00e9, la demande annuelle est estim\u00e9e \u00e0 20 \u00e0 25 kilogrammes de taxol pur \u2014 ce qui n\u00e9cessiterait l&rsquo;abattage de 60 000 \u00e0 100 000 ifs du Pacifique par an. Or, la population totale de <em>Taxus brevifolia<\/em> dans les for\u00eats du Pacifique Nord-Ouest est estim\u00e9e \u00e0 quelques millions d&rsquo;arbres. Au rythme pr\u00e9vu de r\u00e9colte, l&rsquo;esp\u00e8ce serait \u00e9teinte en quelques d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>La situation cr\u00e9e un dilemme \u00e9thique et \u00e9cologique sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l&rsquo;histoire de la pharmacologie. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, des milliers de femmes atteintes d&rsquo;un cancer de l&rsquo;ovaire r\u00e9fractaire attendent un m\u00e9dicament qui pourrait leur sauver la vie. De l&rsquo;autre, la seule source connue de ce m\u00e9dicament est un arbre menac\u00e9 dont la r\u00e9colte d\u00e9truit l&rsquo;individu et met en p\u00e9ril l&rsquo;esp\u00e8ce. Les \u00e9cologistes et les compagnies foresti\u00e8res, habituellement adversaires, se retrouvent temporairement du m\u00eame c\u00f4t\u00e9 : les premiers pour prot\u00e9ger l&rsquo;esp\u00e8ce, les seconds parce que <em>Taxus brevifolia<\/em> pousse dans les m\u00eames for\u00eats anciennes que la Chouette tachet\u00e9e (<em>Strix occidentalis<\/em>), dont la protection imposait d\u00e9j\u00e0 des restrictions de coupe.<\/p>\n<p>La crise a un retentissement m\u00e9diatique consid\u00e9rable. Le <em>New York Times<\/em>, le <em>Washington Post<\/em>, la t\u00e9l\u00e9vision nationale s&#8217;emparent du sujet : \u00ab Faut-il tuer les arbres pour sauver les femmes ? \u00bb Le d\u00e9bat fait rage au Congr\u00e8s. En 1992, le Congr\u00e8s adopte le Pacific Yew Act, qui interdit la coupe des ifs du Pacifique sur les terres f\u00e9d\u00e9rales sauf pour la production de taxol, et charge le Forest Service de g\u00e9rer les r\u00e9coltes de mani\u00e8re durable.<\/p>\n<p>Mais la solution viendra d&rsquo;ailleurs \u2014 de France, et d&rsquo;un chimiste de l&rsquo;IRCF (Institut de Chimie des Substances Naturelles du CNRS) \u00e0 Gif-sur-Yvette.<\/p>\n<h2 id=\"X\">X. Structure chimique du paclitaxel \u2014 un diterp\u00e8ne d&rsquo;une complexit\u00e9 extr\u00eame<\/h2>\n<figure style=\"float:right;margin:0 0 20px 20px;max-width:380px\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/if-taxol-3.jpg\" alt=\"Structure du paclitaxel et aiguilles de Taxus baccata \u2014 de la plante \u00e0 la mol\u00e9cule anticanc\u00e9reuse\" style=\"width:100%;border-radius:6px\"><figcaption style=\"font-size:0.85em;color:#555;margin-top:6px;text-align:center\">Du rameau d&rsquo;if \u00e0 la mol\u00e9cule anticanc\u00e9reuse \u2014 le paclitaxel, l&rsquo;un des m\u00e9dicaments les plus complexes jamais extraits d&rsquo;un v\u00e9g\u00e9tal.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le paclitaxel (nom DCI international ; nom commercial Taxol, d\u00e9pos\u00e9 par Bristol-Myers Squibb) est un diterp\u00e8ne de la famille des taxo\u00efdes, de formule brute C\u2084\u2087H\u2085\u2081NO\u2081\u2084 et de masse mol\u00e9culaire 853,9 g\/mol. C&rsquo;est l&rsquo;une des mol\u00e9cules naturelles les plus complexes jamais isol\u00e9es d&rsquo;un v\u00e9g\u00e9tal.<\/p>\n<p>Le squelette de base est un <strong>noyau taxane<\/strong> \u2014 un syst\u00e8me tricyclique 6-8-6 (trois cycles fusionn\u00e9s : un cyclohexane, un cyclooctane et un ox\u00e9tane) portant un total de 20 atomes de carbone. Ce noyau taxane est unique dans la chimie des produits naturels \u2014 il n&rsquo;existe dans aucune autre famille de mol\u00e9cules connue.<\/p>\n<p>La complexit\u00e9 st\u00e9r\u00e9ochimique est consid\u00e9rable. Le paclitaxel poss\u00e8de <strong>11 centres st\u00e9r\u00e9og\u00e8nes<\/strong> (atomes de carbone asym\u00e9triques), ce qui signifie que 2\u00b9\u00b9 = 2 048 st\u00e9r\u00e9oisom\u00e8res sont th\u00e9oriquement possibles, mais un seul \u2014 celui produit par la nature \u2014 poss\u00e8de l&rsquo;activit\u00e9 biologique. Le cycle ox\u00e9tane (cycle \u00e0 4 atomes comprenant un oxyg\u00e8ne) est sous haute tension et constitue un \u00e9l\u00e9ment structural critique pour l&rsquo;activit\u00e9 : son ouverture ou sa modification abolit l&rsquo;activit\u00e9 anticanc\u00e9reuse.<\/p>\n<p>La cha\u00eene lat\u00e9rale en C-13, un ester de l&rsquo;acide (2R,3S)-N-benzoyl-3-ph\u00e9nylisos\u00e9rinoyle, est l&rsquo;autre \u00e9l\u00e9ment essentiel pour l&rsquo;activit\u00e9. Cette cha\u00eene lat\u00e9rale est absente dans la 10-d\u00e9sac\u00e9tylbaccatine III (10-DAB), le pr\u00e9curseur naturel pr\u00e9sent dans les aiguilles d&rsquo;if \u2014 c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment le greffage de cette cha\u00eene sur le noyau taxane qui constitue l&rsquo;\u00e9tape cl\u00e9 de la semi-synth\u00e8se.<\/p>\n<p>Le paclitaxel porte \u00e9galement de nombreux groupements fonctionnels : un ac\u00e9tyle en C-4 et en C-10, un benzoyle en C-2, un hydroxyle en C-1, C-2&prime; et C-7, et le cycle ox\u00e9tane entre C-4 et C-5. Cette richesse fonctionnelle contribue \u00e0 la difficult\u00e9 de la synth\u00e8se chimique.<\/p>\n<p>La <strong>synth\u00e8se totale<\/strong> du paclitaxel a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1994 par deux \u00e9quipes ind\u00e9pendantes : celle de Robert Holton (Florida State University) et celle de K. C. Nicolaou (Scripps Research Institute). La synth\u00e8se de Holton compte environ 40 \u00e9tapes ; celle de Nicolaou, environ 50. Ces synth\u00e8ses totales sont des tours de force de chimie organique, mais leur rendement global est si faible (de l&rsquo;ordre de 2 % pour Holton, moins de 1 % pour Nicolaou) qu&rsquo;elles n&rsquo;ont aucune viabilit\u00e9 industrielle. Elles restent des exploits acad\u00e9miques, pas des proc\u00e9d\u00e9s de production.<\/p>\n<p>La solution industrielle est venue de la semi-synth\u00e8se, mise au point par Pierre Potier et son \u00e9quipe \u2014 un proc\u00e9d\u00e9 infiniment plus simple, plus efficace et plus \u00e9conomique (voir section XII).<\/p>\n<h2 id=\"XI\">XI. M\u00e9canisme d&rsquo;action \u2014 bloquer les microtubules pour arr\u00eater le cancer<\/h2>\n<p>Le m\u00e9canisme d&rsquo;action du paclitaxel, d\u00e9couvert en 1979 par Susan Band Horwitz, est unique dans la pharmacologie anticanc\u00e9reuse et repr\u00e9sente un paradigme enti\u00e8rement nouveau.<\/p>\n<p>Pour comprendre ce m\u00e9canisme, il faut comprendre les <strong>microtubules<\/strong>. Les microtubules sont des structures tubulaires creuses, d&rsquo;environ 25 nanom\u00e8tres de diam\u00e8tre, form\u00e9es par l&rsquo;assemblage de dim\u00e8res de prot\u00e9ines appel\u00e9es <strong>\u03b1-tubuline et \u03b2-tubuline<\/strong>. Elles constituent le \u00ab squelette \u00bb de la cellule (cytosquelette) et jouent un r\u00f4le fondamental dans la division cellulaire.<\/p>\n<p>Lors de la mitose (division cellulaire), les microtubules s&rsquo;assemblent pour former le <strong>fuseau mitotique<\/strong> \u2014 un appareil bipolaire qui saisit les chromosomes par leurs centrom\u00e8res et les tire vers les deux p\u00f4les oppos\u00e9s de la cellule, assurant ainsi la r\u00e9partition \u00e9gale du mat\u00e9riel g\u00e9n\u00e9tique entre les deux cellules filles. Ce processus exige que les microtubules soient dans un \u00e9tat d&rsquo;<strong>instabilit\u00e9 dynamique<\/strong> : elles s&rsquo;allongent et se raccourcissent en permanence, oscillant entre polym\u00e9risation et d\u00e9polym\u00e9risation. Cette instabilit\u00e9 dynamique est essentielle au bon fonctionnement du fuseau mitotique.<\/p>\n<p>Avant le paclitaxel, tous les poisons des microtubules connus (vincristine, vinblastine, colchicine) agissaient en <strong>emp\u00eachant l&rsquo;assemblage<\/strong> des microtubules \u2014 en bloquant la polym\u00e9risation de la tubuline. Le paclitaxel fait exactement l&rsquo;inverse : il se fixe sur la \u03b2-tubuline d\u00e9j\u00e0 polym\u00e9ris\u00e9e et <strong>stabilise les microtubules<\/strong>, les rendant excessivement rigides et r\u00e9sistantes \u00e0 la d\u00e9polym\u00e9risation.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat est paradoxal mais d\u00e9vastateur : les microtubules hyperstabilis\u00e9es ne peuvent plus se raccourcir, le fuseau mitotique ne peut plus fonctionner, les chromosomes ne peuvent plus migrer, et la cellule est bloqu\u00e9e en m\u00e9taphase \u2014 incapable d&rsquo;achever sa division. La cellule finit par d\u00e9clencher son programme de mort cellulaire (apoptose).<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme est particuli\u00e8rement efficace contre les cellules canc\u00e9reuses, qui se divisent plus fr\u00e9quemment que les cellules normales. Plus une cellule se divise souvent, plus elle est vuln\u00e9rable au blocage du fuseau mitotique. C&rsquo;est le principe de la s\u00e9lectivit\u00e9 (partielle) de la chimioth\u00e9rapie.<\/p>\n<p>La fixation du paclitaxel sur la tubuline a \u00e9t\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9e en d\u00e9tail par cristallographie aux rayons X. La mol\u00e9cule se loge dans une poche hydrophobe de la \u03b2-tubuline, \u00e0 la face interne de la paroi du microtubule, et forme des liaisons hydrog\u00e8ne et des interactions de van der Waals multiples qui verrouillent la conformation polym\u00e9ris\u00e9e. Le site de fixation est distinct de celui des vinca-alcalo\u00efdes (vincristine, vinblastine), ce qui explique pourquoi le paclitaxel reste actif sur des tumeurs r\u00e9sistantes aux vinca-alcalo\u00efdes.<\/p>\n<p>La d\u00e9couverte de Horwitz a ouvert un nouveau chapitre de la pharmacologie anticanc\u00e9reuse. La \u00ab stabilisation des microtubules \u00bb est devenue un m\u00e9canisme cible, et plusieurs autres agents stabilisants ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverts depuis \u2014 les \u00e9pothilones, les laulimalides, les discodermolides \u2014 confirmant la validit\u00e9 de cette approche th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h2 id=\"XII\">XII. Pierre Potier et la semi-synth\u00e8se \u2014 le g\u00e9nie fran\u00e7ais<\/h2>\n<p>Pierre Potier (1934\u20132006) est l&rsquo;un des plus grands chimistes fran\u00e7ais du XXe si\u00e8cle, et son nom est indissociable de l&rsquo;histoire du taxol. C&rsquo;est lui qui a r\u00e9solu la crise de l&rsquo;approvisionnement et rendu possible la production industrielle du paclitaxel \u2014 et c&rsquo;est lui qui a invent\u00e9 le doc\u00e9taxel (Taxot\u00e8re), un analogue semi-synth\u00e9tique du paclitaxel qui s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 encore plus actif dans certaines indications.<\/p>\n<p>En 1979, Potier, directeur de l&rsquo;Institut de Chimie des Substances Naturelles (ICSN) du CNRS \u00e0 Gif-sur-Yvette, s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la chimie des taxo\u00efdes. Son id\u00e9e est radicalement diff\u00e9rente de l&rsquo;approche am\u00e9ricaine. Au lieu de chercher le taxol (paclitaxel) dans l&rsquo;\u00e9corce de l&rsquo;if du Pacifique \u2014 ce qui tue l&rsquo;arbre \u2014, Potier se tourne vers les <strong>aiguilles de l&rsquo;if europ\u00e9en<\/strong>, <em>Taxus baccata<\/em>, qui sont une ressource renouvelable : on peut r\u00e9colter les aiguilles par la taille sans tuer l&rsquo;arbre, et l&rsquo;arbre repousse.<\/p>\n<p>Dans les aiguilles de <em>Taxus baccata<\/em>, Potier et son collaborateur Andrew Greene isolent en quantit\u00e9 abondante la <strong>10-d\u00e9sac\u00e9tylbaccatine III<\/strong> (10-DAB) \u2014 un taxo\u00efde qui constitue le noyau central du paclitaxel, mais sans la cha\u00eene lat\u00e9rale en C-13 responsable de l&rsquo;activit\u00e9 anticanc\u00e9reuse. La concentration de 10-DAB dans les aiguilles est environ dix fois sup\u00e9rieure \u00e0 celle du paclitaxel dans l&rsquo;\u00e9corce, et les aiguilles se r\u00e9coltent sans d\u00e9truire l&rsquo;arbre.<\/p>\n<p>L&rsquo;id\u00e9e de Potier est de greffer chimiquement la cha\u00eene lat\u00e9rale sur la 10-DAB pour obtenir le paclitaxel par <strong>semi-synth\u00e8se<\/strong>. Apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es de mise au point, l&rsquo;\u00e9quipe de Potier r\u00e9ussit cette greffe. Le proc\u00e9d\u00e9 est infiniment plus simple et plus \u00e9conomique que la synth\u00e8se totale : il part d&rsquo;un pr\u00e9curseur naturel abondant et renouvelable, et ne n\u00e9cessite que quelques \u00e9tapes chimiques pour obtenir le produit final.<\/p>\n<p>Mais Potier va plus loin. En explorant les possibilit\u00e9s de modification de la cha\u00eene lat\u00e9rale, son \u00e9quipe d\u00e9couvre en 1986 un analogue du paclitaxel dans lequel le groupement benzoyle de la cha\u00eene lat\u00e9rale est remplac\u00e9 par un groupement tert-butoxycarbonyle. Ce compos\u00e9, baptis\u00e9 <strong>doc\u00e9taxel<\/strong> (nom commercial Taxot\u00e8re), se r\u00e9v\u00e8le environ deux fois plus puissant que le paclitaxel <em>in vitro<\/em> et poss\u00e8de un spectre d&rsquo;activit\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rent. Le brevet est d\u00e9pos\u00e9 par le CNRS et l&rsquo;universit\u00e9 Paris-Sud, et la licence est accord\u00e9e \u00e0 Rh\u00f4ne-Poulenc Rorer (devenu depuis Sanofi-Aventis).<\/p>\n<p>Le doc\u00e9taxel re\u00e7oit son autorisation de mise sur le march\u00e9 en 1995 \u2014 un an apr\u00e8s le paclitaxel (1994). \u00c0 eux deux, ces m\u00e9dicaments constituent le socle de la chimioth\u00e9rapie des cancers du sein, de l&rsquo;ovaire, du poumon non \u00e0 petites cellules, de la prostate et de plusieurs autres cancers solides. En 2003, les ventes combin\u00e9es du paclitaxel et du doc\u00e9taxel d\u00e9passent 3 milliards de dollars par an.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact de la semi-synth\u00e8se de Potier est triple :<\/p>\n<p>1. Elle a r\u00e9solu la crise de l&rsquo;approvisionnement en permettant la production de paclitaxel \u00e0 partir d&rsquo;aiguilles d&rsquo;if europ\u00e9en (ressource renouvelable) plut\u00f4t que d&rsquo;\u00e9corce d&rsquo;if du Pacifique (ressource destructrice).<\/p>\n<p>2. Elle a donn\u00e9 naissance au doc\u00e9taxel, un m\u00e9dicament plus puissant dans certaines indications que le paclitaxel lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>3. Elle a ouvert la voie \u00e0 la chimie combinatoire des taxo\u00efdes \u2014 la modification syst\u00e9matique de la structure du paclitaxel pour en optimiser l&rsquo;activit\u00e9 et r\u00e9duire les effets secondaires \u2014 qui a produit une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de taxanes (cabazitaxel, larotaxel, etc.).<\/p>\n<p>Potier a re\u00e7u pour ces travaux de nombreuses distinctions, dont le Prix Galien (1994), la M\u00e9daille d&rsquo;or du CNRS (1998) et le Prix de l&rsquo;Inventeur europ\u00e9en (2006, \u00e0 titre posthume). Il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 3 f\u00e9vrier 2006, quelques mois avant cette derni\u00e8re distinction.<\/p>\n<h2 id=\"XIII\">XIII. Applications cliniques \u2014 sein, ovaire, poumon et au-del\u00e0<\/h2>\n<p>Le paclitaxel et le doc\u00e9taxel sont aujourd&rsquo;hui utilis\u00e9s dans le traitement de nombreux cancers solides, en monoth\u00e9rapie ou en association avec d&rsquo;autres agents cytotoxiques. Leur introduction a transform\u00e9 le pronostic de plusieurs cancers qui \u00e9taient auparavant de tr\u00e8s mauvais pronostic.<\/p>\n<p><strong>Cancer de l&rsquo;ovaire.<\/strong> C&rsquo;est l&rsquo;indication historique du paclitaxel, celle pour laquelle il a \u00e9t\u00e9 initialement d\u00e9velopp\u00e9. L&rsquo;association paclitaxel + carboplatine est le traitement de premi\u00e8re ligne du cancer de l&rsquo;ovaire avanc\u00e9 (stades III et IV) depuis le milieu des ann\u00e9es 1990. L&rsquo;essai clinique GOG-111 (McGuire et al., <em>New England Journal of Medicine<\/em>, 1996) a montr\u00e9 que cette association am\u00e9liorait significativement la survie m\u00e9diane par rapport au traitement standard ant\u00e9rieur (cisplatine + cyclophosphamide) : 38 mois contre 24 mois. C&rsquo;est l&rsquo;un des progr\u00e8s les plus marquants de l&rsquo;histoire de la canc\u00e9rologie gyn\u00e9cologique.<\/p>\n<p><strong>Cancer du sein.<\/strong> Le paclitaxel et le doc\u00e9taxel sont des piliers du traitement du cancer du sein, \u00e0 la fois en situation adjuvante (apr\u00e8s la chirurgie, pour r\u00e9duire le risque de r\u00e9cidive) et en situation m\u00e9tastatique. L&rsquo;essai NSABP B-28 a montr\u00e9 que l&rsquo;ajout de paclitaxel \u00e0 la chimioth\u00e9rapie adjuvante standard r\u00e9duisait le risque de r\u00e9cidive de 17 %. Le doc\u00e9taxel, en association avec la doxorubicine et le cyclophosphamide (protocole TAC), a montr\u00e9 une sup\u00e9riorit\u00e9 significative par rapport au protocole FAC dans l&rsquo;essai BCIRG 001.<\/p>\n<p><strong>Cancer du poumon non \u00e0 petites cellules (CPNPC).<\/strong> L&rsquo;association paclitaxel + carboplatine est un traitement de premi\u00e8re ligne du CPNPC avanc\u00e9. L&rsquo;essai ECOG 1594 a compar\u00e9 quatre protocoles de chimioth\u00e9rapie et montr\u00e9 des r\u00e9sultats similaires, \u00e9tablissant le paclitaxel + carboplatine comme l&rsquo;un des standards de soins.<\/p>\n<p><strong>Sarcome de Kaposi.<\/strong> Le paclitaxel est le seul agent cytotoxique approuv\u00e9 en monoth\u00e9rapie pour le sarcome de Kaposi li\u00e9 au SIDA, avec un taux de r\u00e9ponse d&rsquo;environ 60 % chez les patients r\u00e9fractaires aux anthracyclines liposomales.<\/p>\n<p><strong>Cancer de la prostate.<\/strong> Le doc\u00e9taxel est le premier agent cytotoxique \u00e0 avoir d\u00e9montr\u00e9 un b\u00e9n\u00e9fice en survie dans le cancer de la prostate r\u00e9sistant \u00e0 la castration. L&rsquo;essai TAX 327 (Tannock et al., <em>New England Journal of Medicine<\/em>, 2004) a montr\u00e9 une am\u00e9lioration de la survie m\u00e9diane de 2,4 mois par rapport au traitement standard ant\u00e9rieur (mitoxantrone). Le cabazitaxel (un taxane de troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, semi-synth\u00e9tis\u00e9 \u00e0 partir de la 10-DAB) est utilis\u00e9 en deuxi\u00e8me ligne apr\u00e8s \u00e9chec du doc\u00e9taxel.<\/p>\n<p><strong>Autres indications<\/strong> incluent les cancers de la t\u00eate et du cou, les cancers gastriques et gastro-\u0153sophagiens, les cancers de la vessie et les cancers de l&rsquo;\u0153sophage.<\/p>\n<p>Les effets secondaires principaux des taxanes sont :<br \/>\n\u2014 La <strong>neutrop\u00e9nie<\/strong> (diminution des globules blancs neutrophiles), qui est l&rsquo;effet secondaire dose-limitant. Le nadir survient typiquement 8 \u00e0 11 jours apr\u00e8s la perfusion.<br \/>\n\u2014 La <strong>neuropathie p\u00e9riph\u00e9rique<\/strong> (engourdissement, picotements, douleurs des mains et des pieds), cumulative, parfois irr\u00e9versible, li\u00e9e au m\u00e9canisme m\u00eame d&rsquo;action (la tubuline est abondante dans les neurones).<br \/>\n\u2014 L&rsquo;<strong>alop\u00e9cie<\/strong> (perte des cheveux), quasi constante.<br \/>\n\u2014 Les <strong>myalgies et arthralgies<\/strong> (douleurs musculaires et articulaires), fr\u00e9quentes dans les jours suivant la perfusion.<br \/>\n\u2014 Les <strong>r\u00e9actions d&rsquo;hypersensibilit\u00e9<\/strong>, li\u00e9es au v\u00e9hicule de solubilisation (Cremophor EL pour le paclitaxel, polysorbate 80 pour le doc\u00e9taxel). Ces r\u00e9actions ont \u00e9t\u00e9 consid\u00e9rablement r\u00e9duites par le d\u00e9veloppement de formulations modernes sans Cremophor (nab-paclitaxel, Abraxane).<\/p>\n<h2 id=\"XIV\">XIV. Biotechnologie \u2014 cultures cellulaires et champignons endophytes<\/h2>\n<p>La semi-synth\u00e8se \u00e0 partir des aiguilles d&rsquo;if a r\u00e9solu la crise imm\u00e9diate de l&rsquo;approvisionnement dans les ann\u00e9es 1990, mais la demande mondiale de paclitaxel ne cesse de cro\u00eetre, et la d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis d&rsquo;une mati\u00e8re premi\u00e8re v\u00e9g\u00e9tale reste une vuln\u00e9rabilit\u00e9. Plusieurs approches biotechnologiques ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9es pour diversifier la production.<\/p>\n<p><strong>La culture de cellules v\u00e9g\u00e9tales<\/strong> est aujourd&rsquo;hui la principale m\u00e9thode de production industrielle du paclitaxel. La soci\u00e9t\u00e9 Phyton Biotech (anciennement Phyton Catalytic), bas\u00e9e en Allemagne et au Canada, produit du paclitaxel par fermentation \u00e0 grande \u00e9chelle de cellules de <em>Taxus<\/em> cultiv\u00e9es en suspension dans des bior\u00e9acteurs de 75 000 litres. Les cellules sont d\u00e9riv\u00e9es du cambium de <em>Taxus<\/em> et cultiv\u00e9es dans un milieu nutritif liquide. Elles produisent du paclitaxel et de la 10-DAB qui sont extraits du milieu de culture. Ce proc\u00e9d\u00e9, mis au point dans les ann\u00e9es 2000, fournit aujourd&rsquo;hui la majeure partie du paclitaxel mondial. Il est enti\u00e8rement ind\u00e9pendant de la r\u00e9colte d&rsquo;arbres et fonctionne en continu tout au long de l&rsquo;ann\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Les champignons endophytes<\/strong> constituent une voie de recherche fascinante. En 1993, Andrea Stierle et ses coll\u00e8gues de l&rsquo;Universit\u00e9 de Montana ont d\u00e9couvert que <em>Taxomyces andreanae<\/em>, un champignon endophyte (vivant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des tissus de l&rsquo;arbre sans le rendre malade) isol\u00e9 de l&rsquo;\u00e9corce de <em>Taxus brevifolia<\/em>, \u00e9tait capable de produire du paclitaxel en culture pure, en l&rsquo;absence de tout tissu v\u00e9g\u00e9tal. Cette d\u00e9couverte a stup\u00e9fi\u00e9 la communaut\u00e9 scientifique : un champignon capable de synth\u00e9tiser une mol\u00e9cule aussi complexe que le paclitaxel, avec la m\u00eame st\u00e9r\u00e9ochimie exacte que la plante.<\/p>\n<p>Depuis, plusieurs autres champignons endophytes producteurs de paclitaxel ont \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9s, isol\u00e9s de diff\u00e9rentes esp\u00e8ces d&rsquo;if et m\u00eame d&rsquo;autres plantes. Les genres <em>Taxomyces<\/em>, <em>Pestalotiopsis<\/em>, <em>Fusarium<\/em>, <em>Alternaria<\/em> et <em>Aspergillus<\/em> ont tous \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9s comme producteurs de paclitaxel. Cependant, les rendements restent tr\u00e8s faibles (de l&rsquo;ordre du microgramme par litre de culture) et tendent \u00e0 diminuer avec les repiquages successifs, ce qui sugg\u00e8re que les g\u00e8nes responsables de la biosynth\u00e8se pourraient \u00eatre instables ou soumis \u00e0 une r\u00e9gulation \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;interaction plante-champignon.<\/p>\n<p>L&rsquo;origine \u00e9volutive de la biosynth\u00e8se du paclitaxel chez les champignons endophytes reste d\u00e9battue. Deux hypoth\u00e8ses s&rsquo;affrontent : le <strong>transfert horizontal de g\u00e8nes<\/strong> de la plante vers le champignon (les g\u00e8nes de la voie de biosynth\u00e8se auraient \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9s au cours de millions d&rsquo;ann\u00e9es de symbiose), ou la <strong>convergence \u00e9volutive<\/strong> (le champignon aurait \u00e9volu\u00e9 ind\u00e9pendamment la capacit\u00e9 de synth\u00e9tiser le paclitaxel, peut-\u00eatre sous la pression de s\u00e9lection des herbivores ou des pathog\u00e8nes).<\/p>\n<p><strong>La biologie synth\u00e9tique<\/strong> repr\u00e9sente la fronti\u00e8re la plus r\u00e9cente. En 2010, une \u00e9quipe du MIT a transf\u00e9r\u00e9 les premiers g\u00e8nes de la voie de biosynth\u00e8se du taxadien (le pr\u00e9curseur le plus pr\u00e9coce du paclitaxel) dans <em>Escherichia coli<\/em>, obtenant la production de taxadi\u00e8ne par fermentation bact\u00e9rienne. Depuis, d&rsquo;autres g\u00e8nes de la voie ont \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9s et transf\u00e9r\u00e9s, mais la biosynth\u00e8se compl\u00e8te du paclitaxel dans un micro-organisme n&rsquo;a pas encore \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e \u2014 la voie comprend au moins 19 \u00e9tapes enzymatiques, dont plusieurs restent mal caract\u00e9ris\u00e9es.<\/p>\n<p>En 2024, des travaux publi\u00e9s dans <em>Science<\/em> ont identifi\u00e9 la quasi-totalit\u00e9 des enzymes de la voie de biosynth\u00e8se du paclitaxel chez <em>Taxus<\/em>, ouvrant la perspective d&rsquo;une production microbienne compl\u00e8te dans un avenir proche. Si cette approche aboutit, elle pourrait rendre la production de paclitaxel totalement ind\u00e9pendante de toute source v\u00e9g\u00e9tale \u2014 un aboutissement logique de l&rsquo;histoire qui a commenc\u00e9 dans les for\u00eats de l&rsquo;\u00c9tat de Washington en 1962.<\/p>\n<h2 id=\"XV\">XV. L&rsquo;if en phytoth\u00e9rapie \u2014 une plante interdite<\/h2>\n<p>Contrairement \u00e0 la plupart des plantes trait\u00e9es dans cette s\u00e9rie de monographies, l&rsquo;if n&rsquo;a <strong>aucune place en phytoth\u00e9rapie<\/strong>. Il ne peut pas \u00eatre utilis\u00e9 en tisane, en teinture m\u00e8re, en g\u00e9lule, en poudre, en d\u00e9coction, en mac\u00e9rat ou sous quelque forme gal\u00e9nique traditionnelle que ce soit. La raison est simple et sans appel : toutes les parties de l&rsquo;if (sauf la chair de l&rsquo;arille) contiennent des alcalo\u00efdes cardiotoxiques mortels, la dose l\u00e9tale est proche de la dose \u00ab active \u00bb, il n&rsquo;existe aucun antidote, et les taxines ne sont d\u00e9truites ni par le s\u00e9chage, ni par la chaleur de l&rsquo;infusion, ni par la fermentation.<\/p>\n<p>L&rsquo;if figure sur la <strong>liste B<\/strong> de la Pharmacop\u00e9e fran\u00e7aise \u2014 la liste des plantes m\u00e9dicinales dont l&rsquo;usage est r\u00e9serv\u00e9 exclusivement \u00e0 la pharmacie, et dont la d\u00e9livrance au public en l&rsquo;\u00e9tat est interdite. Il figure \u00e9galement sur les listes restrictives ou les listes de plantes toxiques de la plupart des pharmacop\u00e9es europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;existe <strong>aucune pr\u00e9paration traditionnelle s\u00fbre<\/strong> \u00e0 base d&rsquo;if. Les quelques mentions historiques d&rsquo;usage m\u00e9dicinal de l&rsquo;if (abortif, anticonvulsivant, antirhumatismal) dans la litt\u00e9rature ethnobotanique ancienne d\u00e9crivent des pratiques dangereuses qui ont caus\u00e9 des d\u00e9c\u00e8s document\u00e9s.<\/p>\n<p>Quelques usages hom\u00e9opathiques existent : <em>Taxus baccata<\/em> est utilis\u00e9 en hom\u00e9opathie en dilutions \u00e9lev\u00e9es (9 CH, 15 CH, 30 CH) pour des affections cutan\u00e9es et digestives. \u00c0 ces dilutions, la pr\u00e9paration ne contient statistiquement plus aucune mol\u00e9cule de taxine, ce qui \u00e9limine le risque toxicologique \u2014 mais pose la question de l&rsquo;activit\u00e9 pharmacologique. Ce sujet sort du cadre de cette monographie.<\/p>\n<p>L&rsquo;unique forme d&rsquo;utilisation th\u00e9rapeutique l\u00e9gitime de l&rsquo;if est la production industrielle de paclitaxel et de doc\u00e9taxel, qui passe exclusivement par des proc\u00e9d\u00e9s de chimie pharmaceutique (semi-synth\u00e8se, culture cellulaire) et aboutit \u00e0 des m\u00e9dicaments administr\u00e9s sous contr\u00f4le m\u00e9dical strict, en milieu hospitalier, par voie intraveineuse, avec un suivi h\u00e9matologique rapproch\u00e9.<\/p>\n<p>Cette situation fait de l&rsquo;if un cas unique dans l&rsquo;histoire des plantes m\u00e9dicinales : une plante dont l&rsquo;apport \u00e0 la m\u00e9decine est colossal (le paclitaxel sauve des dizaines de milliers de vies chaque ann\u00e9e), mais dont l&rsquo;usage direct est absolument interdit. Le savoir-faire qui a permis de transformer l&rsquo;arbre de mort en arbre de vie n&rsquo;est pas celui de l&rsquo;herboriste \u2014 c&rsquo;est celui du chimiste.<\/p>\n<h2 id=\"XVI\">XVI. Pr\u00e9cautions, empoisonnement et premiers secours<\/h2>\n<p>L&rsquo;if est l&rsquo;un des arbres les plus toxiques de la flore europ\u00e9enne. Les pr\u00e9cautions suivantes doivent \u00eatre rappel\u00e9es avec insistance.<\/p>\n<p><strong>Jardins et espaces publics.<\/strong> L&rsquo;if (en particulier le cultivar <em>Taxus baccata<\/em> &lsquo;Fastigiata&rsquo;, l&rsquo;if d&rsquo;Irlande, et le <em>Taxus \u00d7 media<\/em>, l&rsquo;if hybride) est l&rsquo;un des conif\u00e8res les plus plant\u00e9s dans les jardins, les haies, les cimeti\u00e8res et les espaces verts. Sa toxicit\u00e9 n&rsquo;est souvent pas connue du grand public. Les rameaux coup\u00e9s lors de la taille des haies doivent \u00eatre imm\u00e9diatement ramass\u00e9s et \u00e9limin\u00e9s \u2014 et <strong>jamais<\/strong> laiss\u00e9s accessibles aux animaux domestiques, en particulier les chevaux, qui peuvent les brouter et mourir en quelques heures.<\/p>\n<p><strong>Enfants.<\/strong> Les arilles rouges sont attractives pour les enfants. En cas d&rsquo;ingestion de la chair seule (sans la graine), le risque est nul \u2014 la chair est comestible. En cas d&rsquo;ingestion de la graine, le risque d\u00e9pend de la quantit\u00e9 et de l&rsquo;\u00e9tat de la graine. Une graine aval\u00e9e enti\u00e8re, non m\u00e2ch\u00e9e, a de bonnes chances de traverser le tube digestif intacte sans lib\u00e9rer de taxines (le t\u00e9gument est tr\u00e8s r\u00e9sistant). Des graines m\u00e2ch\u00e9es et broy\u00e9es lib\u00e8rent leur contenu toxique et peuvent provoquer un empoisonnement grave.<\/p>\n<p><strong>Animaux.<\/strong> Les chevaux, les bovins, les \u00e2nes et les lapins sont les animaux domestiques les plus sensibles. Les ruminants (bovins, ovins, caprins) semblent l\u00e9g\u00e8rement plus tol\u00e9rants en raison de la d\u00e9gradation partielle des taxines par la flore ruminale, mais des cas mortels sont r\u00e9guli\u00e8rement rapport\u00e9s. Les cervid\u00e9s (chevreuils, cerfs) sont nettement plus tol\u00e9rants. Les oiseaux ne sont pas affect\u00e9s (ils n&rsquo;ing\u00e8rent que la chair de l&rsquo;arille et \u00e9liminent la graine intacte).<\/p>\n<p><strong>En cas d&rsquo;intoxication suspect\u00e9e chez l&rsquo;homme :<\/strong><\/p>\n<p>1. Appeler imm\u00e9diatement le SAMU (15) ou le centre antipoison r\u00e9gional.<br \/>\n2. Ne pas faire vomir (risque d&rsquo;inhalation et de troubles du rythme aggrav\u00e9s par les efforts de vomissement).<br \/>\n3. Si le patient est conscient et vu dans l&rsquo;heure suivant l&rsquo;ingestion, l&rsquo;administration de charbon activ\u00e9 (50 g chez l&rsquo;adulte, 1 g\/kg chez l&rsquo;enfant) est recommand\u00e9e.<br \/>\n4. Surveillance cardiaque continue (scope ECG) en milieu hospitalier, avec acc\u00e8s imm\u00e9diat \u00e0 la r\u00e9animation.<br \/>\n5. Il n&rsquo;existe aucun antidote. Le traitement est exclusivement symptomatique : correction des bradycardies par atropine et pacemaker externe, correction des arythmies ventriculaires par amiodarone ou lidoca\u00efne, r\u00e9animation cardiorespiratoire prolong\u00e9e si n\u00e9cessaire. Des cas de survie apr\u00e8s plusieurs heures de r\u00e9animation ont \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9s.<br \/>\n6. L&rsquo;\u00e9mulsion lipidique intraveineuse (Intralipid 20 %) a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9e comme traitement de sauvetage dans les intoxications graves aux taxines (par analogie avec son utilisation dans les intoxications aux anesth\u00e9siques locaux lipophiles). Quelques cas publi\u00e9s sugg\u00e8rent un b\u00e9n\u00e9fice, mais le niveau de preuve reste faible.<\/p>\n<p><strong>En cas d&rsquo;intoxication animale :<\/strong> appeler imm\u00e9diatement le v\u00e9t\u00e9rinaire. Chez le cheval, la mort peut survenir en moins d&rsquo;une heure ; le traitement est souvent impossible faute de temps. La pr\u00e9vention (\u00e9limination de tout if accessible aux animaux) est la seule mesure v\u00e9ritablement efficace.<\/p>\n<h2 id=\"XVII\">XVII. Synth\u00e8se \u2014 de l&rsquo;arbre des morts \u00e0 l&rsquo;arbre qui sauve<\/h2>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;if est l&rsquo;une des plus extraordinaires du r\u00e8gne v\u00e9g\u00e9tal. C&rsquo;est l&rsquo;histoire d&rsquo;un arbre que les hommes ont associ\u00e9 \u00e0 la mort pendant des mill\u00e9naires \u2014 et qui, au terme d&rsquo;un demi-si\u00e8cle de recherche chimique et pharmacologique, est devenu l&rsquo;un des plus grands alli\u00e9s de la m\u00e9decine moderne dans la lutte contre le cancer.<\/p>\n<p>Les chiffres sont vertigineux. Depuis sa mise sur le march\u00e9 en 1994, le paclitaxel a \u00e9t\u00e9 administr\u00e9 \u00e0 des millions de patients dans le monde entier. Le doc\u00e9taxel, son descendant semi-synth\u00e9tique n\u00e9 dans un laboratoire fran\u00e7ais, a \u00e9largi le spectre th\u00e9rapeutique et sauv\u00e9 des centaines de milliers de vies suppl\u00e9mentaires. Le cabazitaxel, taxane de troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, prolonge la lign\u00e9e. Au total, les taxanes repr\u00e9sentent l&rsquo;une des classes de m\u00e9dicaments anticanc\u00e9reux les plus prescrites au monde, avec des ventes annuelles cumul\u00e9es de plusieurs milliards de dollars.<\/p>\n<p>Mais au-del\u00e0 des chiffres, l&rsquo;histoire du taxol est une parabole scientifique. Elle montre que la nature est le plus grand chimiste qui existe \u2014 capable de synth\u00e9tiser des mol\u00e9cules d&rsquo;une complexit\u00e9 que la chimie humaine peine \u00e0 reproduire en cinquante \u00e9tapes. Elle montre que la s\u00e9rendipit\u00e9 joue un r\u00f4le, mais que rien ne remplace la pers\u00e9v\u00e9rance : il a fallu trente ans entre la collecte d&rsquo;Arthur Barclay en 1962 et l&rsquo;autorisation de mise sur le march\u00e9 en 1994. Elle montre que les solutions aux crises les plus graves peuvent venir d&rsquo;endroits inattendus : c&rsquo;est un laboratoire du CNRS en banlieue parisienne qui a r\u00e9solu une crise n\u00e9e dans les for\u00eats du Pacifique am\u00e9ricain. Et elle montre que la fronti\u00e8re entre poison et rem\u00e8de n&rsquo;est souvent qu&rsquo;une question de dose, de forme et de savoir-faire.<\/p>\n<p>L&rsquo;if continue de poser au chercheur autant de questions qu&rsquo;il en a r\u00e9solu. Comment les champignons endophytes ont-ils acquis la capacit\u00e9 de synth\u00e9tiser le paclitaxel ? La biologie synth\u00e9tique permettra-t-elle un jour de produire le paclitaxel dans une bact\u00e9rie, rendant la production totalement ind\u00e9pendante de l&rsquo;arbre ? Peut-on concevoir des taxanes de nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, plus actifs, moins toxiques, ciblant des r\u00e9sistances que les taxanes actuels ne surmontent pas ?<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l&rsquo;arbre lui-m\u00eame, il continue de cro\u00eetre lentement dans les cimeti\u00e8res et les sous-bois d&rsquo;Europe, indiff\u00e9rent aux r\u00e9volutions pharmaceutiques dont il est la source. Certains de ces ifs \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 centenaires quand les archers d&rsquo;Azincourt ont tir\u00e9 leurs premi\u00e8res fl\u00e8ches. Ils seront toujours l\u00e0 dans mille ans, si on les laisse en paix \u2014 derniers t\u00e9moins vivants d&rsquo;une \u00e9poque o\u00f9 les hommes ne savaient de l&rsquo;if que son poison, et ignoraient encore qu&rsquo;il portait dans ses aiguilles l&rsquo;un des plus grands m\u00e9dicaments de leur histoire.<\/p>\n<h2 id=\"XVIII\">XVIII. Bibliographie<\/h2>\n<p><strong>1.<\/strong> Wall ME, Wani MC, Cook CE, Palmer KH, McPhail AT, Sim GA. Plant antitumor agents. I. The isolation and structure of camptothecin, a novel alkaloidal leukemia and tumor inhibitor from Camptotheca acuminata. <em>Journal of the American Chemical Society<\/em>. 1966;88(16):3888-3890.<\/p>\n<p><strong>2.<\/strong> Wani MC, Taylor HL, Wall ME, Coggon P, McPhail AT. Plant antitumor agents. VI. The isolation and structure of taxol, a novel antileukemic and antitumor agent from Taxus brevifolia. <em>Journal of the American Chemical Society<\/em>. 1971;93(9):2325-2327.<\/p>\n<p><strong>3.<\/strong> Schiff PB, Fant J, Horwitz SB. Promotion of microtubule assembly in vitro by taxol. <em>Nature<\/em>. 1979;277(5698):665-667.<\/p>\n<p><strong>4.<\/strong> Gu\u00e9nard D, Gu\u00e9ritte-Voegelein F, Potier P. Taxol and taxotere: discovery, chemistry, and structure-activity relationships. <em>Accounts of Chemical Research<\/em>. 1993;26(4):160-167.<\/p>\n<p><strong>5.<\/strong> Denis JN, Greene AE, Gu\u00e9nard D, Gu\u00e9ritte-Voegelein F, Mangatal L, Potier P. A highly efficient, practical approach to natural taxol. <em>Journal of the American Chemical Society<\/em>. 1988;110(17):5917-5919.<\/p>\n<p><strong>6.<\/strong> Holton RA, Somoza C, Kim HB, Liang F, Biediger RJ, Boatman PD, et al. First total synthesis of taxol. 1. Functionalization of the B ring. <em>Journal of the American Chemical Society<\/em>. 1994;116(4):1597-1598.<\/p>\n<p><strong>7.<\/strong> Nicolaou KC, Yang Z, Liu JJ, Ueno H, Nantermet PG, Guy RK, et al. Total synthesis of taxol. <em>Nature<\/em>. 1994;367(6464):630-634.<\/p>\n<p><strong>8.<\/strong> McGuire WP, Hoskins WJ, Brady MF, Kucera PR, Partridge EE, Look KY, et al. Cyclophosphamide and cisplatin compared with paclitaxel and cisplatin in patients with stage III and stage IV ovarian cancer. <em>New England Journal of Medicine<\/em>. 1996;334(1):1-6.<\/p>\n<p><strong>9.<\/strong> Tannock IF, de Wit R, Berry WR, Horti J, Pluzanska A, Chi KN, et al. Docetaxel plus prednisone or mitoxantrone plus prednisone for advanced prostate cancer. <em>New England Journal of Medicine<\/em>. 2004;351(15):1502-1512.<\/p>\n<p><strong>10.<\/strong> Stierle A, Strobel G, Stierle D. Taxol and taxane production by Taxomyces andreanae, an endophytic fungus of Pacific yew. <em>Science<\/em>. 1993;260(5105):214-216.<\/p>\n<p><strong>11.<\/strong> Ajikumar PK, Xiao WH, Tyo KEJ, Wang Y, Simeon F, Leonard E, et al. Isoprenoid pathway optimization for taxol precursor overproduction in Escherichia coli. <em>Science<\/em>. 2010;330(6000):70-74.<\/p>\n<p><strong>12.<\/strong> Thomas PA, Polwart A. Taxus baccata L. <em>Journal of Ecology<\/em>. 2003;91(3):489-524.<\/p>\n<p><strong>13.<\/strong> Wilson CR, Sauer JM, Hooser SB. Taxines: a review of the mechanism and toxicity of yew (Taxus spp.) alkaloids. <em>Toxicon<\/em>. 2001;39(2-3):175-185.<\/p>\n<p><strong>14.<\/strong> Hageneder F. <em>Yew \u2014 A History<\/em>. Stroud: Sutton Publishing; 2007.<\/p>\n<p><strong>15.<\/strong> Suffness M, \u00e9d. <em>Taxol \u2014 Science and Applications<\/em>. Boca Raton: CRC Press; 1995.<\/p>\n<p style=\"margin-top:40px;padding:16px;background-color:#FFF3CD;border:1px solid #D4A847;border-radius:8px;font-size:0.95em\">\n<strong>Avertissement.<\/strong> Cet article est publi\u00e9 \u00e0 titre informatif et p\u00e9dagogique. <strong>L&rsquo;if (<em>Taxus baccata<\/em>) est un arbre extr\u00eamement toxique. AUCUNE partie de l&rsquo;arbre (sauf la chair de l&rsquo;arille) ne doit \u00eatre ing\u00e9r\u00e9e sous quelque forme que ce soit.<\/strong> Le paclitaxel et le doc\u00e9taxel sont des m\u00e9dicaments de prescription hospitali\u00e8re, administr\u00e9s exclusivement sous surveillance m\u00e9dicale sp\u00e9cialis\u00e9e. L&rsquo;autom\u00e9dication avec des pr\u00e9parations \u00e0 base d&rsquo;if est mortellement dangereuse. En cas d&rsquo;ingestion accidentelle, appeler imm\u00e9diatement le 15 (SAMU) ou le centre antipoison r\u00e9gional. Cet article ne constitue en aucun cas un conseil m\u00e9dical. Consultez un professionnel de sant\u00e9 pour toute question relative \u00e0 votre traitement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est l&rsquo;arbre des cimeti\u00e8res et des \u00e9glises, celui dont les archers anglais tiraient leurs arcs \u00e0 Azincourt, celui que les Celtes appelaient l&rsquo;arbre de la [&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"0","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[140],"tags":[],"class_list":["post-10984","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-monographies"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10984","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10984"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10984\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10984"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10984"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10984"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}