{"id":10988,"date":"2026-05-06T17:06:53","date_gmt":"2026-05-06T15:06:53","guid":{"rendered":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/06\/lergot-de-seigle-du-feu-de-saint-antoine-au-lsd-un-champignon-parasite-des-epidemies-medievales-la-naissance-de-la-pharmacologie-moderne\/"},"modified":"2026-05-06T17:06:53","modified_gmt":"2026-05-06T15:06:53","slug":"lergot-de-seigle-du-feu-de-saint-antoine-au-lsd-un-champignon-parasite-des-epidemies-medievales-la-naissance-de-la-pharmacologie-moderne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/06\/lergot-de-seigle-du-feu-de-saint-antoine-au-lsd-un-champignon-parasite-des-epidemies-medievales-la-naissance-de-la-pharmacologie-moderne\/","title":{"rendered":"L&rsquo;ergot de seigle \u2014 du feu de Saint-Antoine au LSD : un champignon parasite, des \u00e9pid\u00e9mies m\u00e9di\u00e9vales, la naissance de la pharmacologie moderne"},"content":{"rendered":"<p><em>Au Moyen \u00c2ge, une maladie terrifiante ravageait p\u00e9riodiquement les campagnes d&rsquo;Europe. Les victimes souffraient de convulsions atroces, d&rsquo;hallucinations d\u00e9moniaques, de gangr\u00e8ne des extr\u00e9mit\u00e9s \u2014 les doigts, les orteils, puis les mains et les pieds noircissaient et tombaient. On appelait ce fl\u00e9au le \u00ab feu de Saint-Antoine \u00bb, parce que les malades imploraient le saint et parce que les moines antonins, dans leurs hospices, parvenaient parfois \u00e0 les gu\u00e9rir \u2014 simplement en les nourrissant d&rsquo;un pain diff\u00e9rent de celui qu&rsquo;ils mangeaient chez eux. Il faudra des si\u00e8cles pour comprendre que la cause n&rsquo;\u00e9tait ni divine ni d\u00e9moniaque, mais fongique : un petit champignon parasite, Claviceps purpurea, qui infecte les \u00e9pis de seigle et remplace les grains par des scl\u00e9rotes noirs, durs, bourr\u00e9s d&rsquo;alcalo\u00efdes vasoconstricteurs et hallucinog\u00e8nes. L&rsquo;ergot de seigle. Et c&rsquo;est de cet empoisonneur m\u00e9di\u00e9val que na\u00eetront, au XXe si\u00e8cle, quelques-unes des mol\u00e9cules les plus extraordinaires de la pharmacologie : l&rsquo;ergotamine contre la migraine, l&rsquo;ergom\u00e9trine contre les h\u00e9morragies de l&rsquo;accouchement, la bromocriptine contre la maladie de Parkinson \u2014 et le LSD, la substance psychoactive la plus puissante jamais d\u00e9couverte, synth\u00e9tis\u00e9e par accident en 1943 dans un laboratoire de B\u00e2le par un chimiste nomm\u00e9 Albert Hofmann.<\/em><\/p>\n<div style=\"background-color:#FAF6E9;border:1px solid #C8A951;border-radius:8px;padding:18px 24px;margin:28px 0;font-size:1.05em\">\n<strong style=\"text-align:center;margin-bottom:10px;font-size:1.15em\">Sommaire<\/strong><\/p>\n<div style=\"columns:2;column-gap:2.5em\">\n<a href=\"#I\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">I. Le feu de Saint-Antoine \u2014 un fl\u00e9au m\u00e9di\u00e9val<\/a><br \/>\n<a href=\"#II\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">II. Claviceps purpurea \u2014 portrait d&rsquo;un champignon parasite<\/a><br \/>\n<a href=\"#III\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">III. Le cycle biologique \u2014 de la spore au scl\u00e9rote<\/a><br \/>\n<a href=\"#IV\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">IV. Le scl\u00e9rote \u2014 anatomie d&rsquo;un arsenal chimique<\/a><br \/>\n<a href=\"#V\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">V. L&rsquo;ergotisme \u2014 des \u00e9pid\u00e9mies du Moyen \u00c2ge aux derniers cas modernes<\/a><br \/>\n<a href=\"#VI\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">VI. Ergotisme convulsif et ergotisme gangreneux \u2014 deux visages du m\u00eame poison<\/a><br \/>\n<a href=\"#VII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">VII. Les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot \u2014 chimie d&rsquo;une famille complexe<\/a><br \/>\n<a href=\"#VIII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">VIII. L&rsquo;acide lysergique \u2014 le noyau central<\/a><br \/>\n<a href=\"#IX\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">IX. L&rsquo;ergotamine \u2014 de l&rsquo;ergot \u00e0 la migraine<\/a><br \/>\n<a href=\"#X\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">X. L&rsquo;ergom\u00e9trine \u2014 sauver les m\u00e8res de l&rsquo;h\u00e9morragie<\/a><br \/>\n<a href=\"#XI\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XI. Albert Hofmann et la synth\u00e8se du LSD \u2014 l&rsquo;accident de B\u00e2le<\/a><br \/>\n<a href=\"#XII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XII. Pharmacologie du LSD \u2014 la plus puissante substance psychoactive connue<\/a><br \/>\n<a href=\"#XIII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XIII. Bromocriptine, cabergoline \u2014 les d\u00e9riv\u00e9s modernes de l&rsquo;ergot<\/a><br \/>\n<a href=\"#XIV\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XIV. L&rsquo;ergot et les sorci\u00e8res de Salem \u2014 une hypoth\u00e8se controvers\u00e9e<\/a><br \/>\n<a href=\"#XV\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XV. L&rsquo;ergot en phytoth\u00e9rapie \u2014 une mati\u00e8re premi\u00e8re pharmaceutique, pas un rem\u00e8de<\/a><br \/>\n<a href=\"#XVI\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XVI. Pr\u00e9cautions, contamination c\u00e9r\u00e9ali\u00e8re et r\u00e9glementation<\/a><br \/>\n<a href=\"#XVII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XVII. Synth\u00e8se \u2014 du fl\u00e9au m\u00e9di\u00e9val \u00e0 la pharmacie moderne<\/a><br \/>\n<a href=\"#XVIII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XVIII. Bibliographie<\/a>\n<\/div>\n<\/div>\n<h2 id=\"I\">I. Le feu de Saint-Antoine \u2014 un fl\u00e9au m\u00e9di\u00e9val<\/h2>\n<figure style=\"float:right;margin:0 0 20px 20px;max-width:380px\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/ergot-1.jpg\" alt=\"Claviceps purpurea \u2014 scl\u00e9rotes d'ergot sur un \u00e9pi de seigle\" style=\"width:100%;border-radius:6px\"><figcaption style=\"font-size:0.85em;color:#555;margin-top:6px;text-align:center\">Scl\u00e9rotes de Claviceps purpurea sur un \u00e9pi de seigle \u2014 les \u00ab cornes noires \u00bb qui ont empoisonn\u00e9 l&rsquo;Europe pendant des si\u00e8cles.<\/figcaption><\/figure>\n<p>En l&rsquo;an 945, une chronique rapporte qu&rsquo;\u00e0 Paris et dans ses environs, une \u00e9pid\u00e9mie de \u00ab feu sacr\u00e9 \u00bb tue 40 000 personnes. Les victimes sont atteintes de convulsions violentes, de gangr\u00e8ne des extr\u00e9mit\u00e9s, de d\u00e9lires hallucinatoires. Leurs membres noircissent comme br\u00fbl\u00e9s par un feu invisible \u2014 d&rsquo;o\u00f9 le nom de \u00ab feu sacr\u00e9 \u00bb ou \u00ab feu de Saint-Antoine \u00bb. Les malades affluent vers les hospices tenus par les moines de l&rsquo;ordre de Saint-Antoine (les Antonins), fond\u00e9 en 1095 pr\u00e9cis\u00e9ment pour soigner ces malheureux.<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne n&rsquo;est pas nouveau. Des \u00e9pisodes similaires sont rapport\u00e9s d\u00e8s le VIe si\u00e8cle dans les chroniques m\u00e9rovingiennes. Gr\u00e9goire de Tours mentionne en 591 une \u00ab peste de feu \u00bb qui frappe le Limousin. Entre le VIIIe et le XVIe si\u00e8cle, des dizaines d&rsquo;\u00e9pid\u00e9mies sont document\u00e9es \u00e0 travers l&rsquo;Europe \u2014 de la France \u00e0 la Russie, de l&rsquo;Allemagne \u00e0 l&rsquo;Espagne. La France est particuli\u00e8rement touch\u00e9e, avec des \u00e9pid\u00e9mies majeures en 857, 922, 945, 994, 1039, 1089, 1128, 1214, 1374 et encore en 1518.<\/p>\n<p>Le sch\u00e9ma est toujours le m\u00eame : les \u00e9pid\u00e9mies frappent les campagnes, jamais les villes ; elles touchent les paysans pauvres, jamais les nobles ni les bourgeois ; elles surviennent apr\u00e8s des \u00e9t\u00e9s humides et frais ; et elles sont li\u00e9es \u00e0 la consommation de seigle \u2014 la c\u00e9r\u00e9ale des pauvres, celle qui pousse sur les sols acides et maigres o\u00f9 le bl\u00e9 ne daigne pas cro\u00eetre.<\/p>\n<p>La gu\u00e9rison, quand elle survenait, avait une explication simple que personne ne comprit pendant des si\u00e8cles : les malades hospitalis\u00e9s chez les Antonins \u00e9taient nourris de pain de bl\u00e9 (le bl\u00e9 blanc des aum\u00f4nes et des d\u00eemes eccl\u00e9siastiques), et non du pain de seigle contamin\u00e9 qu&rsquo;ils mangeaient chez eux. En changeant de c\u00e9r\u00e9ale, ils cessaient d&rsquo;ing\u00e9rer le poison. Mais la m\u00e9decine m\u00e9di\u00e9vale attribua ces gu\u00e9risons \u00e0 l&rsquo;intercession de saint Antoine, et le v\u00e9ritable m\u00e9canisme resta incompris.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au XVIIe si\u00e8cle que le lien entre l&rsquo;ergot de seigle et le \u00ab feu de Saint-Antoine \u00bb fut \u00e9tabli. En 1670, le m\u00e9decin fran\u00e7ais Thuillier, de la Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Paris, d\u00e9montra que l&rsquo;ergotisme \u00e9tait caus\u00e9 par la consommation de seigle contamin\u00e9 par l&rsquo;ergot. Sa d\u00e9monstration fut confirm\u00e9e en 1676 par Denis Dodart, qui publia une lettre \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie royale des sciences d\u00e9crivant l&rsquo;ergot comme la cause des \u00ab \u00e9pid\u00e9mies de gangr\u00e8ne \u00bb des campagnes.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re grande \u00e9pid\u00e9mie d&rsquo;ergotisme en France est celle de Pont-Saint-Esprit, dans le Gard, en 1951. En ao\u00fbt de cette ann\u00e9e-l\u00e0, plus de 250 habitants de cette petite ville furent intoxiqu\u00e9s \u2014 avec des sympt\u00f4mes hallucinatoires spectaculaires (des gens se jetaient par les fen\u00eatres, persuad\u00e9s d&rsquo;\u00eatre poursuivis par des tigres ou des serpents de feu), des convulsions et plusieurs d\u00e9c\u00e8s. L&rsquo;origine exacte de l&rsquo;intoxication reste d\u00e9battue (ergot de seigle dans la farine du boulanger ? contamination par un fongicide organo-mercuriel ? op\u00e9ration secr\u00e8te de la CIA ?), mais l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;ergotisme reste la plus largement accept\u00e9e par les historiens de la m\u00e9decine.<\/p>\n<h2 id=\"II\">II. Claviceps purpurea \u2014 portrait d&rsquo;un champignon parasite<\/h2>\n<p><em>Claviceps purpurea<\/em> (Fr.) Tul. est un champignon ascomyc\u00e8te de la famille des Clavicipitaceae, de l&rsquo;ordre des Hypocreales. C&rsquo;est un parasite obligatoire des gramin\u00e9es \u2014 il ne peut accomplir son cycle biologique qu&rsquo;en infectant l&rsquo;ovaire d&rsquo;une fleur de gramin\u00e9e, qu&rsquo;il transforme en un scl\u00e9rote dur et noir charg\u00e9 d&rsquo;alcalo\u00efdes.<\/p>\n<p>Le nom <em>Claviceps<\/em> vient du latin <em>clava<\/em> (massue) et <em>ceps<\/em> (t\u00eate) \u2014 en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la forme en massue des stromas (fructifications) du champignon. L&rsquo;\u00e9pith\u00e8te <em>purpurea<\/em> fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la couleur pourpre-noire du scl\u00e9rote.<\/p>\n<p>Le genre <em>Claviceps<\/em> comprend environ 50 esp\u00e8ces, parasitant des centaines d&rsquo;esp\u00e8ces de gramin\u00e9es \u00e0 travers le monde. <em>C. purpurea<\/em> est l&rsquo;esp\u00e8ce la plus r\u00e9pandue et la plus \u00e9tudi\u00e9e, infectant principalement le seigle (<em>Secale cereale<\/em>), mais aussi le bl\u00e9 (<em>Triticum aestivum<\/em>), l&rsquo;orge (<em>Hordeum vulgare<\/em>), l&rsquo;avoine (<em>Avena sativa<\/em>), le triticale et de nombreuses gramin\u00e9es sauvages (dactyle, f\u00e9tuque, ray-grass, p\u00e2turin, brome, etc.). Le seigle est de loin l&rsquo;h\u00f4te le plus fr\u00e9quemment et le plus gravement infect\u00e9, pour une raison botanique pr\u00e9cise : le seigle est une esp\u00e8ce allogame (\u00e0 pollinisation crois\u00e9e obligatoire), dont les fleurs restent ouvertes longtemps, exposant l&rsquo;ovaire non f\u00e9cond\u00e9 aux spores du champignon. Le bl\u00e9 et l&rsquo;orge, qui sont largement autogames (autof\u00e9condation), ont des fleurs qui se referment rapidement apr\u00e8s la pollinisation, limitant l&rsquo;acc\u00e8s du champignon.<\/p>\n<p>Le champignon est invisible \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu pendant la majeure partie de son cycle de vie. La seule structure macroscopique visible est le <strong>scl\u00e9rote<\/strong> \u2014 le corps de r\u00e9sistance du champignon, qui remplace le grain de seigle dans l&rsquo;\u00e9pi et d\u00e9passe de la glume comme une corne noire, allong\u00e9e, l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9e, de 1 \u00e0 5 centim\u00e8tres de long. C&rsquo;est cette structure caract\u00e9ristique qui a donn\u00e9 son nom populaire au champignon : \u00ab ergot \u00bb (du vieux fran\u00e7ais <em>argot<\/em>, ergot de coq, en raison de la ressemblance de forme).<\/p>\n<h2 id=\"III\">III. Le cycle biologique \u2014 de la spore au scl\u00e9rote<\/h2>\n<p>Le cycle biologique de <em>Claviceps purpurea<\/em> est un mod\u00e8le d&rsquo;adaptation parasitaire, d&rsquo;une sophistication remarquable.<\/p>\n<p><strong>Phase 1 \u2014 Germination des scl\u00e9rotes (printemps).<\/strong> Les scl\u00e9rotes tomb\u00e9s au sol \u00e0 l&rsquo;automne pr\u00e9c\u00e9dent survivent \u00e0 l&rsquo;hiver dans le sol. Au printemps, quand la temp\u00e9rature et l&rsquo;humidit\u00e9 sont favorables, ils germent en produisant des <strong>stromas<\/strong> \u2014 de petites structures en forme de champignons miniatures, hautes de 1 \u00e0 2,5 centim\u00e8tres, compos\u00e9es d&rsquo;un stipe (pied) gr\u00eale surmont\u00e9 d&rsquo;un capitule (t\u00eate) sph\u00e9rique, de couleur jaune-orang\u00e9 \u00e0 brun-rouge. Chaque scl\u00e9rote peut produire entre 2 et 60 stromas.<\/p>\n<p><strong>Phase 2 \u2014 Production d&rsquo;ascospores.<\/strong> Les capitules des stromas contiennent des centaines de <strong>p\u00e9rith\u00e8ces<\/strong> \u2014 de petites cavit\u00e9s en forme de bouteille dans lesquelles se forment les asques (sacs allong\u00e9s contenant les spores). Chaque asque contient 8 <strong>ascospores<\/strong> filiformes, tr\u00e8s longues et tr\u00e8s fines. \u00c0 maturit\u00e9, les ascospores sont \u00e9ject\u00e9es activement dans l&rsquo;air et transport\u00e9es par le vent. Cette lib\u00e9ration est synchronis\u00e9e avec la floraison du seigle \u2014 un timing pr\u00e9cis qui maximise les chances d&rsquo;infection.<\/p>\n<p><strong>Phase 3 \u2014 Infection de la fleur.<\/strong> Les ascospores, transport\u00e9es par le vent, se d\u00e9posent sur les stigmates r\u00e9ceptifs des fleurs de seigle ouvertes. Elles germent, et le myc\u00e9lium envahit l&rsquo;ovaire non f\u00e9cond\u00e9, le colonisant enti\u00e8rement en quelques jours. L&rsquo;ovaire ne produira jamais de grain \u2014 il est d\u00e9tourn\u00e9 par le champignon.<\/p>\n<p><strong>Phase 4 \u2014 Phase de miell\u00e9e (sphac\u00e9lie).<\/strong> Le myc\u00e9lium qui a colonis\u00e9 l&rsquo;ovaire entre dans une phase de multiplication active et produit des millions de <strong>conidies<\/strong> (spores asexu\u00e9es) enrob\u00e9es dans un liquide sucr\u00e9, visqueux, collant, appel\u00e9 <strong>miell\u00e9e<\/strong> (<em>honeydew<\/em>). Ce liquide sucr\u00e9 attire les insectes (mouches, fourmis, thrips) qui transportent les conidies vers d&rsquo;autres fleurs de seigle, propageant l&rsquo;infection de proche en proche. La miell\u00e9e contient aussi des compos\u00e9s volatils qui attirent les insectes par chimiotactisme. C&rsquo;est un m\u00e9canisme de dispersion entomophile (par les insectes) remarquable, qui compl\u00e8te la dispersion an\u00e9mophile (par le vent) des ascospores.<\/p>\n<p><strong>Phase 5 \u2014 Formation du scl\u00e9rote.<\/strong> Apr\u00e8s la phase de miell\u00e9e, le myc\u00e9lium se condense et se durcit progressivement pour former le <strong>scl\u00e9rote<\/strong> \u2014 un corps de r\u00e9sistance compact, allong\u00e9, l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9, de 1 \u00e0 5 centim\u00e8tres de long et 3 \u00e0 5 millim\u00e8tres de diam\u00e8tre. La surface ext\u00e9rieure est violet-noir (d&rsquo;o\u00f9 <em>purpurea<\/em>), finement rid\u00e9e longitudinalement. L&rsquo;int\u00e9rieur est blanc-gris\u00e2tre, dense, charg\u00e9 de r\u00e9serves nutritives (lipides, prot\u00e9ines) et d&rsquo;<strong>alcalo\u00efdes<\/strong> \u2014 les fameux alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot. Le scl\u00e9rote d\u00e9passe des glumes de l&rsquo;\u00e9pi comme une corne noire, bien visible \u00e0 la r\u00e9colte.<\/p>\n<p><strong>Phase 6 \u2014 Survie hivernale.<\/strong> Le scl\u00e9rote tombe au sol \u00e0 la r\u00e9colte ou \u00e0 la maturit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9pi, survit \u00e0 l&rsquo;hiver dans les premiers centim\u00e8tres du sol, et germe au printemps suivant pour recommencer le cycle. Le scl\u00e9rote peut survivre au moins un an dans le sol, parfois deux.<\/p>\n<h2 id=\"IV\">IV. Le scl\u00e9rote \u2014 anatomie d&rsquo;un arsenal chimique<\/h2>\n<figure style=\"float:right;margin:0 0 20px 20px;max-width:380px\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/ergot-2.jpg\" alt=\"Scl\u00e9rotes de Claviceps purpurea \u2014 corps de r\u00e9sistance noirs en forme de cornes\" style=\"width:100%;border-radius:6px\"><figcaption style=\"font-size:0.85em;color:#555;margin-top:6px;text-align:center\">Scl\u00e9rotes de Claviceps purpurea isol\u00e9s \u2014 les \u00ab cornes du seigle \u00bb qui contiennent les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le scl\u00e9rote de <em>Claviceps purpurea<\/em> est une structure biologique remarquable \u2014 un concentr\u00e9 de chimie alcalo\u00efdique dans un emballage de quelques centim\u00e8tres.<\/p>\n<p>Sur le plan anatomique, le scl\u00e9rote est compos\u00e9 de deux zones distinctes :<br \/>\n\u2014 Le <strong>cortex<\/strong> (couche externe) : une cro\u00fbte pigment\u00e9e violet-noir, compos\u00e9e d&rsquo;hyphes fongiques dens\u00e9ment entrelac\u00e9es, impr\u00e9gn\u00e9es de m\u00e9lanine et d&rsquo;ergochrome (un pigment sp\u00e9cifique). Cette couche prot\u00e8ge le scl\u00e9rote contre la dessiccation, les rayons UV et les micro-organismes du sol.<br \/>\n\u2014 La <strong>m\u00e9dulla<\/strong> (partie interne) : un tissu blanc-gris\u00e2tre, compact, compos\u00e9 d&rsquo;hyphes remplies de r\u00e9serves \u2014 principalement des lipides (30 \u00e0 40 % du poids sec, sous forme de triglyc\u00e9rides et d&rsquo;acide ricinol\u00e9ique), des prot\u00e9ines, des glucides et les <strong>alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot<\/strong> (0,01 \u00e0 0,5 % du poids sec, selon les souches et les conditions).<\/p>\n<p>Sur le plan chimique, le scl\u00e9rote contient un m\u00e9lange complexe d&rsquo;alcalo\u00efdes (d\u00e9taill\u00e9 dans les sections VII et VIII), dont les principaux sont l&rsquo;ergotamine, l&rsquo;ergocristine, l&rsquo;ergocryptine, l&rsquo;ergocornine, l&rsquo;ergom\u00e9trine et l&rsquo;ergosine. Le profil alcalo\u00efdique varie consid\u00e9rablement selon la souche de <em>C. purpurea<\/em>, l&rsquo;esp\u00e8ce h\u00f4te (seigle, bl\u00e9, gramin\u00e9e sauvage), la zone g\u00e9ographique et les conditions climatiques.<\/p>\n<p>La fonction biologique des alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot pour le champignon lui-m\u00eame reste d\u00e9battue. Plusieurs hypoth\u00e8ses ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9es :<br \/>\n\u2014 <strong>D\u00e9fense contre les herbivores<\/strong> : les alcalo\u00efdes rendent les gramin\u00e9es infect\u00e9es toxiques pour les mammif\u00e8res herbivores, prot\u00e9geant le scl\u00e9rote de la consommation et assurant sa survie jusqu&rsquo;\u00e0 la germination printani\u00e8re.<br \/>\n\u2014 <strong>Vasoconstriction dans l&rsquo;h\u00f4te<\/strong> : les alcalo\u00efdes vasoconstricteurs pourraient modifier le flux de s\u00e8ve dans l&rsquo;\u00e9pi infect\u00e9, favorisant l&rsquo;apport de nutriments vers le scl\u00e9rote en d\u00e9veloppement.<br \/>\n\u2014 <strong>Protection antimicrobienne<\/strong> : certains alcalo\u00efdes ont des propri\u00e9t\u00e9s antibact\u00e9riennes et antifongiques qui pourraient prot\u00e9ger le scl\u00e9rote contre les micro-organismes comp\u00e9titeurs du sol.<\/p>\n<h2 id=\"V\">V. L&rsquo;ergotisme \u2014 des \u00e9pid\u00e9mies du Moyen \u00c2ge aux derniers cas modernes<\/h2>\n<p>L&rsquo;ergotisme \u2014 l&#8217;empoisonnement chronique par les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot de seigle \u2014 est l&rsquo;une des maladies les plus anciennement document\u00e9es de l&rsquo;histoire m\u00e9dicale europ\u00e9enne, et l&rsquo;une des plus terrifiantes dans ses manifestations.<\/p>\n<p>Les \u00e9pid\u00e9mies d&rsquo;ergotisme suivaient un sch\u00e9ma saisonnier et g\u00e9ographique pr\u00e9visible :<br \/>\n\u2014 Elles survenaient <strong>apr\u00e8s des \u00e9t\u00e9s humides et frais<\/strong>, qui favorisaient l&rsquo;infection des \u00e9pis de seigle par <em>Claviceps purpurea<\/em>. Un \u00e9t\u00e9 chaud et sec produisait peu d&rsquo;ergot ; un \u00e9t\u00e9 froid et pluvieux pouvait contaminer une fraction significative de la r\u00e9colte.<br \/>\n\u2014 Elles frappaient les <strong>r\u00e9gions o\u00f9 le seigle \u00e9tait la c\u00e9r\u00e9ale dominante<\/strong> \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire les r\u00e9gions pauvres, \u00e0 sols acides, o\u00f9 le bl\u00e9 poussait mal : centre et est de la France, Allemagne centrale, Boh\u00eame, Pologne, Russie, Scandinavie.<br \/>\n\u2014 Elles touchaient les <strong>classes les plus pauvres<\/strong> \u2014 celles qui ne pouvaient s&rsquo;offrir que du pain de seigle, et non du pain de bl\u00e9 (plus cher et rarement contamin\u00e9).<\/p>\n<p>Les principales \u00e9pid\u00e9mies document\u00e9es en France sont :<br \/>\n\u2014 857 : Xanten (Rh\u00e9nanie).<br \/>\n\u2014 945 : Paris et r\u00e9gion parisienne \u2014 40 000 morts selon les chroniques (chiffre probablement exag\u00e9r\u00e9).<br \/>\n\u2014 994 : Limousin et Aquitaine \u2014 plus de 40 000 morts (m\u00eame r\u00e9serve).<br \/>\n\u2014 1039 : \u00e9pid\u00e9mie majeure en Lorraine et en Champagne.<br \/>\n\u2014 1128-1129 : \u00e9pid\u00e9mie en Flandre, \u00e0 Paris et en Normandie, d\u00e9crite en d\u00e9tail par les chroniqueurs.<br \/>\n\u2014 1518 : \u00ab \u00e9pid\u00e9mie de danse \u00bb de Strasbourg \u2014 des centaines de personnes se mettent \u00e0 danser de mani\u00e8re incontr\u00f4l\u00e9e dans les rues pendant des jours, certaines jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;effondrement et la mort. L&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;ergotisme convulsif (les alcalo\u00efdes provoquant des spasmes musculaires involontaires interpr\u00e9t\u00e9s comme de la \u00ab danse \u00bb) a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9e, mais reste controvers\u00e9e.<\/p>\n<p>Hors de France, des \u00e9pid\u00e9mies massives ont frapp\u00e9 la Russie (1722 : Pierre le Grand perd 20 000 soldats lors de sa campagne contre l&rsquo;Empire ottoman, probablement victimes d&rsquo;ergotisme), l&rsquo;\u00c9thiopie (1977-1978 : derni\u00e8re grande \u00e9pid\u00e9mie africaine document\u00e9e) et l&rsquo;Inde (1975 : \u00e9pid\u00e9mie dans le district de Banswara, Rajasthan).<\/p>\n<p>L&rsquo;ergotisme a pratiquement disparu des pays d\u00e9velopp\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;am\u00e9lioration des techniques de nettoyage des grains, \u00e0 la diversification des c\u00e9r\u00e9ales (le bl\u00e9 a largement remplac\u00e9 le seigle), aux contr\u00f4les de qualit\u00e9 des farines et \u00e0 la r\u00e9glementation (l&rsquo;Union europ\u00e9enne fixe une limite maximale de 0,5 g de scl\u00e9rotes par kg de c\u00e9r\u00e9ales non transform\u00e9es). Mais il persiste sporadiquement dans les pays en d\u00e9veloppement, en Afrique de l&rsquo;Est (\u00c9thiopie, \u00c9rythr\u00e9e) et en Asie du Sud (Inde), o\u00f9 le seigle et le mil perl\u00e9 sont encore cultiv\u00e9s sans tri m\u00e9canique.<\/p>\n<h2 id=\"VI\">VI. Ergotisme convulsif et ergotisme gangreneux \u2014 deux visages du m\u00eame poison<\/h2>\n<p>L&rsquo;ergotisme se pr\u00e9sentait historiquement sous deux formes cliniques distinctes \u2014 souvent dans les m\u00eames \u00e9pid\u00e9mies, chez des patients consommant le m\u00eame pain contamin\u00e9, ce qui a longtemps d\u00e9concert\u00e9 les m\u00e9decins.<\/p>\n<p>L&rsquo;<strong>ergotisme gangreneux<\/strong> (ou \u00ab feu de Saint-Antoine \u00bb au sens strict) \u00e9tait la forme pr\u00e9dominante en France et dans l&rsquo;Europe de l&rsquo;Ouest. Ses sympt\u00f4mes \u00e9taient :<br \/>\n\u2014 Des sensations de br\u00fblure intense dans les extr\u00e9mit\u00e9s (mains, pieds), comme si elles \u00e9taient plong\u00e9es dans le feu \u2014 d&rsquo;o\u00f9 le nom de \u00ab feu sacr\u00e9 \u00bb.<br \/>\n\u2014 Une vasoconstriction p\u00e9riph\u00e9rique s\u00e9v\u00e8re, progressive, conduisant \u00e0 l&rsquo;isch\u00e9mie (arr\u00eat de la circulation sanguine) des doigts, des orteils, puis des mains et des pieds.<br \/>\n\u2014 Une gangr\u00e8ne s\u00e8che, momifiante : les tissus priv\u00e9s de sang noircissaient, se dess\u00e9chaient, et les extr\u00e9mit\u00e9s gangren\u00e9es finissaient par se d\u00e9tacher spontan\u00e9ment \u2014 sans saignement (la gangr\u00e8ne s\u00e8che ne saigne pas, contrairement \u00e0 la gangr\u00e8ne humide infect\u00e9e).<br \/>\n\u2014 Des douleurs atroces pendant la phase isch\u00e9mique, puis une anesth\u00e9sie compl\u00e8te quand les nerfs \u00e9taient d\u00e9truits.<\/p>\n<p>L&rsquo;<strong>ergotisme convulsif<\/strong> \u00e9tait la forme pr\u00e9dominante en Allemagne, en Scandinavie et en Europe de l&rsquo;Est. Ses sympt\u00f4mes \u00e9taient :<br \/>\n\u2014 Des contractures musculaires douloureuses (spasmes toniques), en particulier des membres et du tronc.<br \/>\n\u2014 Des convulsions \u00e9pileptiformes.<br \/>\n\u2014 Des hallucinations visuelles et auditives, des d\u00e9lires, des psychoses.<br \/>\n\u2014 Des paresth\u00e9sies (fourmillements, picotements) et des troubles sensitifs.<br \/>\n\u2014 Des troubles gastro-intestinaux (naus\u00e9es, vomissements, diarrh\u00e9e).<\/p>\n<p>La raison pour laquelle les deux formes apparaissaient dans des zones g\u00e9ographiques diff\u00e9rentes est probablement li\u00e9e \u00e0 la <strong>composition alcalo\u00efdique<\/strong> des souches de <em>C. purpurea<\/em> locales. Les souches productrices d&rsquo;ergotamine et d&rsquo;ergocristine (alcalo\u00efdes peptidiques, puissants vasoconstricteurs) provoquaient pr\u00e9f\u00e9rentiellement la forme gangreneuse. Les souches productrices d&rsquo;ergom\u00e9trine et de clavines (alcalo\u00efdes non peptidiques, plus neurotoxiques) provoquaient pr\u00e9f\u00e9rentiellement la forme convulsive. Le r\u00e9gime alimentaire (carence en vitamine A, en prot\u00e9ines) et les conditions climatiques pouvaient aussi moduler la forme clinique.<\/p>\n<h2 id=\"VII\">VII. Les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot \u2014 chimie d&rsquo;une famille complexe<\/h2>\n<p>Les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot constituent l&rsquo;une des familles de mol\u00e9cules naturelles les plus \u00e9tudi\u00e9es et les plus pharmacologiquement actives du r\u00e8gne fongique. Plus de 80 alcalo\u00efdes distincts ont \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9s dans les scl\u00e9rotes de <em>Claviceps purpurea<\/em> et d&rsquo;esp\u00e8ces apparent\u00e9es.<\/p>\n<p>Tous les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot sont des d\u00e9riv\u00e9s de l&rsquo;<strong>acide lysergique<\/strong> \u2014 un noyau t\u00e9tracyclique (4 cycles fusionn\u00e9s) de type ergoline, lui-m\u00eame biosynth\u00e9tis\u00e9 \u00e0 partir du tryptophane (un acide amin\u00e9) et du dim\u00e9thylallylpyrophosphate (un pr\u00e9curseur isopr\u00e9no\u00efde). Le noyau ergoline est la signature chimique de toute la famille.<\/p>\n<p>Les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot se r\u00e9partissent en trois groupes structuraux :<\/p>\n<p><strong>1. Les alcalo\u00efdes peptidiques de l&rsquo;ergot (ergopeptines)<\/strong> \u2014 les plus importants pharmacologiquement et toxicologiquement :<br \/>\n\u2014 <strong>Ergotamine<\/strong> : le premier alcalo\u00efde de l&rsquo;ergot isol\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pur (Arthur Stoll, 1918, laboratoires Sandoz, B\u00e2le). Puissant vasoconstricteur, antimigraineux. C&rsquo;est la mol\u00e9cule qui a fond\u00e9 la pharmacologie de l&rsquo;ergot.<br \/>\n\u2014 <strong>Ergocristine<\/strong>, <strong>ergocryptine<\/strong> (\u03b1 et \u03b2), <strong>ergocornine<\/strong> : les quatre ergopeptines majeures qui, avec l&rsquo;ergotamine, constituent le \u00ab complexe ergotoxine \u00bb d\u00e9crit par les premiers chimistes.<br \/>\n\u2014 <strong>Ergosine<\/strong> et <strong>ergostine<\/strong> : ergopeptines mineures.<\/p>\n<p>Les ergopeptines sont compos\u00e9es du noyau acide lysergique li\u00e9 \u00e0 un tripeptide cyclique. Elles sont toutes des vasoconstricteurs puissants, des agonistes ou antagonistes de multiples r\u00e9cepteurs (s\u00e9rotoninergiques, dopaminergiques, adr\u00e9nergiques), et ce sont elles qui sont principalement responsables de l&rsquo;ergotisme gangreneux.<\/p>\n<p><strong>2. Les amides simples de l&rsquo;acide lysergique<\/strong> :<br \/>\n\u2014 <strong>Ergom\u00e9trine<\/strong> (synonyme : ergonovine, ergobasine) : un amide simple de l&rsquo;acide lysergique avec le 2-aminopropanol. C&rsquo;est un ut\u00e9rotonique puissant (il contracte l&rsquo;ut\u00e9rus), utilis\u00e9 en obst\u00e9trique pour pr\u00e9venir et traiter les h\u00e9morragies du post-partum. L&rsquo;ergom\u00e9trine est l&rsquo;alcalo\u00efde de l&rsquo;ergot le plus hydrosoluble, le plus rapidement absorb\u00e9, et le seul \u00e0 traverser la barri\u00e8re placentaire.<br \/>\n\u2014 <strong>LSD<\/strong> (di\u00e9thylamide de l&rsquo;acide lysergique) : n&rsquo;existe pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat naturel \u2014 c&rsquo;est un d\u00e9riv\u00e9 semi-synth\u00e9tique de l&rsquo;acide lysergique, synth\u00e9tis\u00e9 par Albert Hofmann en 1938. Mais l&rsquo;amide lysergique naturel (ergine, LSA) est pr\u00e9sent dans les graines de certaines convolvulac\u00e9es (Turbina corymbosa, Ipomoea tricolor) et poss\u00e8de une activit\u00e9 psychoactive mod\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>3. Les clavines<\/strong> \u2014 des alcalo\u00efdes sans la portion amide ou peptide, plus simples structurellement. Parmi eux :<br \/>\n\u2014 <strong>Agroclavine<\/strong>, <strong>\u00e9lymoclavine<\/strong>, <strong>chanoclavine<\/strong> : des interm\u00e9diaires de biosynth\u00e8se qui s&rsquo;accumulent dans certaines souches. Ils ont des activit\u00e9s pharmacologiques propres (dopaminergiques, ut\u00e9rotoniques) mais sont moins puissants que les ergopeptines.<\/p>\n<h2 id=\"VIII\">VIII. L&rsquo;acide lysergique \u2014 le noyau central<\/h2>\n<p>L&rsquo;<strong>acide D-lysergique<\/strong> est le noyau structural commun \u00e0 tous les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot pharmacologiquement importants. C&rsquo;est un acide amin\u00e9 modifi\u00e9, t\u00e9tracyclique, de formule brute C\u2081\u2086H\u2081\u2086N\u2082O\u2082, poss\u00e9dant deux centres st\u00e9r\u00e9og\u00e8nes (C-5 et C-8) dont la configuration absolue est d\u00e9terminante pour l&rsquo;activit\u00e9 biologique : seul l&rsquo;isom\u00e8re D (5R, 8R) est actif ; l&rsquo;isom\u00e8re L (acide isolysergique) est inactif.<\/p>\n<p>La biosynth\u00e8se de l&rsquo;acide lysergique dans le champignon part du tryptophane et du dim\u00e9thylallylpyrophosphate (DMAPP), et proc\u00e8de en une dizaine d&rsquo;\u00e9tapes enzymatiques qui construisent progressivement les quatre cycles du noyau ergoline. Le cluster de g\u00e8nes responsable de cette biosynth\u00e8se (le cluster EAS, <em>ergot alkaloid synthesis<\/em>) a \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement s\u00e9quenc\u00e9 et caract\u00e9ris\u00e9 \u2014 il comprend environ 14 g\u00e8nes, regroup\u00e9s sur un m\u00eame segment chromosomique.<\/p>\n<p>L&rsquo;acide lysergique lui-m\u00eame n&rsquo;est pas un alcalo\u00efde de l&rsquo;ergot \u00ab final \u00bb \u2014 c&rsquo;est un interm\u00e9diaire de biosynth\u00e8se, le carrefour \u00e0 partir duquel la voie se ramifie vers les ergopeptines (par condensation avec un tripeptide), les amides simples (par amidation directe) ou les clavines (par r\u00e9duction ou modification du noyau).<\/p>\n<p>La structure de l&rsquo;acide lysergique est pharmacologiquement fascinante : elle pr\u00e9sente une ressemblance structurale avec plusieurs neurotransmetteurs du cerveau \u2014 la s\u00e9rotonine (5-HT), la dopamine et la noradr\u00e9naline. Cette ressemblance explique pourquoi les d\u00e9riv\u00e9s de l&rsquo;acide lysergique sont capables de se lier \u00e0 une gamme exceptionnellement large de r\u00e9cepteurs c\u00e9r\u00e9braux (r\u00e9cepteurs 5-HT\u2081, 5-HT\u2082, dopaminergiques D\u2081 et D\u2082, adr\u00e9nergiques \u03b1) et de produire des effets pharmacologiques aussi vari\u00e9s que la vasoconstriction, la contraction ut\u00e9rine, l&rsquo;inhibition de la s\u00e9cr\u00e9tion de prolactine et les hallucinations psych\u00e9d\u00e9liques.<\/p>\n<h2 id=\"IX\">IX. L&rsquo;ergotamine \u2014 de l&rsquo;ergot \u00e0 la migraine<\/h2>\n<p>L&rsquo;ergotamine a \u00e9t\u00e9 isol\u00e9e en 1918 par Arthur Stoll, chimiste aux laboratoires Sandoz de B\u00e2le, \u00e0 partir de scl\u00e9rotes de <em>Claviceps purpurea<\/em> r\u00e9colt\u00e9s sur du seigle cultiv\u00e9 en Suisse. C&rsquo;est le premier alcalo\u00efde pur de l&rsquo;ergot \u2014 les \u00ab pr\u00e9parations d&rsquo;ergot \u00bb utilis\u00e9es en m\u00e9decine depuis des si\u00e8cles \u00e9taient des extraits bruts contenant des m\u00e9langes variables et mal d\u00e9finis d&rsquo;alcalo\u00efdes.<\/p>\n<p>L&rsquo;ergotamine est un puissant <strong>vasoconstricteur<\/strong>. Elle agit en se liant aux r\u00e9cepteurs s\u00e9rotoninergiques 5-HT\u2081B et 5-HT\u2081D des art\u00e8res cr\u00e2niennes, provoquant leur constriction. Cet effet est \u00e0 l&rsquo;origine de son utilisation dans le traitement de la <strong>migraine<\/strong> : pendant une crise migraineuse, les art\u00e8res m\u00e9ning\u00e9es et temporales sont anormalement dilat\u00e9es (vasodilatation), ce qui contribue \u00e0 la douleur pulsatile caract\u00e9ristique. L&rsquo;ergotamine, en contractant ces art\u00e8res, soulage la douleur.<\/p>\n<p>L&rsquo;ergotamine a \u00e9t\u00e9 le traitement de r\u00e9f\u00e9rence de la crise migraineuse pendant la majeure partie du XXe si\u00e8cle (commercialis\u00e9e sous les noms de Gynerg\u00e8ne, Cafergot, Migergot). Elle \u00e9tait administr\u00e9e par voie orale, sublinguale, rectale ou injectable, souvent en association avec la caf\u00e9ine (qui acc\u00e9l\u00e8re son absorption).<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;ergotamine est un m\u00e9dicament \u00e0 marge th\u00e9rapeutique \u00e9troite, avec de nombreux effets ind\u00e9sirables :<br \/>\n\u2014 Naus\u00e9es et vomissements (tr\u00e8s fr\u00e9quents, parfois plus g\u00eanants que la migraine elle-m\u00eame).<br \/>\n\u2014 Vasoconstriction p\u00e9riph\u00e9rique (risque d&rsquo;isch\u00e9mie des doigts et des orteils \u2014 rappelant, \u00e0 petite \u00e9chelle, l&rsquo;ergotisme gangreneux).<br \/>\n\u2014 D\u00e9pendance et c\u00e9phal\u00e9es de rebond (la surconsommation d&rsquo;ergotamine provoque elle-m\u00eame des maux de t\u00eate, cr\u00e9ant un cercle vicieux).<br \/>\n\u2014 Fibrose r\u00e9trop\u00e9riton\u00e9ale et valvulaire cardiaque (en cas d&rsquo;usage chronique).<\/p>\n<p>L&rsquo;ergotamine a \u00e9t\u00e9 largement supplant\u00e9e depuis les ann\u00e9es 1990 par les <strong>triptans<\/strong> (sumatriptan, zolmitriptan, rizatriptan, etc.) \u2014 des agonistes s\u00e9lectifs des r\u00e9cepteurs 5-HT\u2081B\/1D qui ont le m\u00eame m\u00e9canisme d&rsquo;action que l&rsquo;ergotamine sur les art\u00e8res cr\u00e2niennes, mais sans les effets vasoconstricteurs p\u00e9riph\u00e9riques. Les triptans sont mieux tol\u00e9r\u00e9s, plus sp\u00e9cifiques et plus maniables que l&rsquo;ergotamine \u2014 ils l&rsquo;ont rel\u00e9gu\u00e9e au rang de traitement de dernier recours.<\/p>\n<h2 id=\"X\">X. L&rsquo;ergom\u00e9trine \u2014 sauver les m\u00e8res de l&rsquo;h\u00e9morragie<\/h2>\n<p>L&rsquo;ergom\u00e9trine (ou ergonovine, ou ergobasine) a \u00e9t\u00e9 isol\u00e9e en 1935 ind\u00e9pendamment par quatre \u00e9quipes \u2014 Dudley et Moir \u00e0 Londres, Stoll et Burckhardt \u00e0 B\u00e2le, Kharasch et Legault \u00e0 Chicago, et Thompson \u00e0 Baltimore. C&rsquo;est l&rsquo;alcalo\u00efde de l&rsquo;ergot responsable de l&rsquo;effet <strong>ocytocique<\/strong> (contraction de l&rsquo;ut\u00e9rus) des pr\u00e9parations d&rsquo;ergot utilis\u00e9es en obst\u00e9trique depuis des si\u00e8cles.<\/p>\n<p>L&rsquo;usage obst\u00e9trical de l&rsquo;ergot est document\u00e9 depuis le XVIe si\u00e8cle au moins. Les sages-femmes allemandes administraient des poudres de scl\u00e9rotes d&rsquo;ergot (<em>Mutterkorn<\/em>, \u00ab grain de m\u00e8re \u00bb) pour acc\u00e9l\u00e9rer l&rsquo;accouchement et r\u00e9duire les saignements post-partum. Cet usage empirique \u00e9tait efficace mais dangereux : la dose d&rsquo;alcalo\u00efdes dans les pr\u00e9parations brutes \u00e9tait impr\u00e9visible, et les surdosages provoquaient des spasmes ut\u00e9rins t\u00e9taniques pouvant entra\u00eener la mort du f\u0153tus par asphyxie, la rupture ut\u00e9rine et la mort de la m\u00e8re.<\/p>\n<p>L&rsquo;isolement de l&rsquo;ergom\u00e9trine pure en 1935 a permis de standardiser les doses et de s\u00e9parer l&rsquo;effet ut\u00e9rotonique (souhait\u00e9) des effets vasoconstricteurs et neurotoxiques (ind\u00e9sirables). L&rsquo;ergom\u00e9trine agit principalement sur les r\u00e9cepteurs s\u00e9rotoninergiques 5-HT\u2082 et sur les r\u00e9cepteurs \u03b1-adr\u00e9nergiques du muscle lisse ut\u00e9rin, provoquant une contraction puissante et soutenue du myom\u00e8tre.<\/p>\n<p>L&rsquo;ergom\u00e9trine (et sa forme injectable, la m\u00e9thylergom\u00e9trine ou m\u00e9thylergonovine, commercialis\u00e9e sous le nom de M\u00e9thergin) est aujourd&rsquo;hui un m\u00e9dicament essentiel de l&rsquo;obst\u00e9trique, inscrit sur la liste mod\u00e8le des m\u00e9dicaments essentiels. Elle est utilis\u00e9e dans le monde entier pour la <strong>pr\u00e9vention et le traitement de l&rsquo;h\u00e9morragie du post-partum<\/strong> \u2014 la premi\u00e8re cause de mortalit\u00e9 maternelle dans les pays en d\u00e9veloppement (environ 70 000 d\u00e9c\u00e8s par an dans le monde).<\/p>\n<p>Le protocole standard est l&rsquo;injection intramusculaire de 0,2 mg de m\u00e9thylergom\u00e9trine imm\u00e9diatement apr\u00e8s la d\u00e9livrance du placenta. L&rsquo;ut\u00e9rus se contracte en quelques minutes, comprimant les vaisseaux b\u00e9ants du site placentaire et arr\u00eatant le saignement. L&rsquo;alternative moderne est l&rsquo;ocytocine (Syntocinon), qui est plus sp\u00e9cifique de l&rsquo;ut\u00e9rus et mieux tol\u00e9r\u00e9e, mais l&rsquo;ergom\u00e9trine reste indispensable dans les situations o\u00f9 l&rsquo;ocytocine est indisponible (zones rurales, pays \u00e0 faible revenu) ou insuffisante (atonie ut\u00e9rine r\u00e9fractaire).<\/p>\n<h2 id=\"XI\">XI. Albert Hofmann et la synth\u00e8se du LSD \u2014 l&rsquo;accident de B\u00e2le<\/h2>\n<figure style=\"float:right;margin:0 0 20px 20px;max-width:380px\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/ergot-3.jpg\" alt=\"Du scl\u00e9rote d'ergot aux mol\u00e9cules pharmaceutiques \u2014 ergotamine, ergom\u00e9trine, LSD\" style=\"width:100%;border-radius:6px\"><figcaption style=\"font-size:0.85em;color:#555;margin-top:6px;text-align:center\">De l&rsquo;ergot \u00e0 la pharmacie \u2014 les alcalo\u00efdes du scl\u00e9rote ont donn\u00e9 naissance \u00e0 une demi-douzaine de classes th\u00e9rapeutiques.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le 16 novembre 1938, dans les laboratoires Sandoz de B\u00e2le, le chimiste Albert Hofmann (1906-2008) synth\u00e9tise le vingt-cinqui\u00e8me d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;acide lysergique dans le cadre de ses recherches sur les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot. Il s&rsquo;agit du di\u00e9thylamide de l&rsquo;acide D-lysergique \u2014 le LSD-25 (<em>Lysergs\u00e4urediethylamid<\/em>, num\u00e9ro 25 de la s\u00e9rie). La mol\u00e9cule est test\u00e9e chez l&rsquo;animal par le d\u00e9partement pharmacologique de Sandoz, qui note un \u00ab effet d&rsquo;agitation \u00bb mod\u00e9r\u00e9 chez les souris et une activit\u00e9 ut\u00e9rotonique de 70 % par rapport \u00e0 l&rsquo;ergom\u00e9trine. Rien de spectaculaire. Le compos\u00e9 est mis de c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Cinq ans plus tard, le 16 avril 1943, Hofmann d\u00e9cide de resynth\u00e9tiser le LSD-25, pouss\u00e9 par un \u00ab pressentiment \u00bb (il l&rsquo;\u00e9crira plus tard) que cette mol\u00e9cule m\u00e9rite une \u00e9tude plus approfondie. Pendant la manipulation, il est pris de vertiges, d&rsquo;agitation et d&rsquo;hallucinations visuelles l\u00e9g\u00e8res \u2014 il suspecte avoir absorb\u00e9 accidentellement une trace de LSD \u00e0 travers la peau. Il rentre chez lui et s&rsquo;allonge. Les effets se dissipent en quelques heures.<\/p>\n<p>Trois jours plus tard, le 19 avril 1943, Hofmann d\u00e9cide de v\u00e9rifier son hypoth\u00e8se par une auto-exp\u00e9rimentation contr\u00f4l\u00e9e. Il ing\u00e8re ce qu&rsquo;il consid\u00e8re comme une dose minimale : 250 microgrammes (0,25 mg) de tartrate de LSD dissous dans de l&rsquo;eau. C&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 une dose massive \u2014 environ cinq fois la dose seuil active. Quarante minutes plus tard, les effets commencent. Hofmann note dans son carnet de laboratoire : \u00ab D\u00e9but d&rsquo;\u00e9tourdissement, sentiment d&rsquo;angoisse, troubles visuels, paralysie, envie de rire. \u00bb Il demande \u00e0 son assistant de le raccompagner chez lui \u00e0 v\u00e9lo \u2014 c&rsquo;est le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab Bicycle Day \u00bb, le 19 avril, qui deviendra une date culte de la contre-culture psych\u00e9d\u00e9lique.<\/p>\n<p>Le trajet \u00e0 v\u00e9lo est un cauchemar. Hofmann est en proie \u00e0 des hallucinations spectaculaires : les meubles de son salon se transforment, sa voisine est devenue une \u00ab sorci\u00e8re mal\u00e9fique au visage color\u00e9 \u00bb, il est convaincu qu&rsquo;il est en train de mourir ou de devenir fou. Puis les effets s&rsquo;apaisent progressivement, les hallucinations deviennent moins terrifiantes et plus esth\u00e9tiques \u2014 des motifs kal\u00e9idoscopiques, des synesth\u00e9sies (il \u00ab voit \u00bb les sons), une sensation de fusion avec l&rsquo;univers. Hofmann s&rsquo;endort et se r\u00e9veille le lendemain matin, lucide, sans s\u00e9quelles, avec un souvenir vivace et d\u00e9taill\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>Hofmann publiera un rapport d\u00e9taill\u00e9 de cette auto-exp\u00e9rimentation. Sandoz commercialisera le LSD en 1947 sous le nom de Delysid, propos\u00e9 comme outil de recherche en psychiatrie et comme adjuvant de la psychoth\u00e9rapie. Le reste \u2014 les exp\u00e9riences de la CIA (projet MKUltra), Timothy Leary et la contre-culture, l&rsquo;interdiction mondiale en 1966-1970, et le renouveau contemporain de la recherche sur les psych\u00e9d\u00e9liques en th\u00e9rapie \u2014 appartient \u00e0 l&rsquo;histoire culturelle et politique autant qu&rsquo;\u00e0 la pharmacologie.<\/p>\n<h2 id=\"XII\">XII. Pharmacologie du LSD \u2014 la plus puissante substance psychoactive connue<\/h2>\n<p>Le LSD (di\u00e9thylamide de l&rsquo;acide D-lysergique) est, par son rapport activit\u00e9\/dose, la substance psychoactive la plus puissante connue. La dose seuil active chez l&rsquo;homme est d&rsquo;environ 25 microgrammes \u2014 25 millioni\u00e8mes de gramme. Une dose \u00ab standard \u00bb est de 50 \u00e0 150 microgrammes. \u00c0 titre de comparaison, la dose active de la morphine est de l&rsquo;ordre de 10 milligrammes \u2014 soit 100 000 fois plus.<\/p>\n<p>Le LSD agit principalement comme <strong>agoniste partiel des r\u00e9cepteurs s\u00e9rotoninergiques 5-HT\u2082A<\/strong> du cortex c\u00e9r\u00e9bral. L&rsquo;activation de ces r\u00e9cepteurs dans les couches V des colonnes corticales provoque une cascade d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements neurochimiques qui aboutissent \u00e0 une perturbation profonde du traitement de l&rsquo;information sensorielle et cognitive \u2014 ce que les neuroscientifiques appellent une \u00ab augmentation de l&rsquo;entropie neurale \u00bb : le cerveau fonctionne de mani\u00e8re moins pr\u00e9visible, plus chaotique, plus interconnect\u00e9e, avec un effondrement des hi\u00e9rarchies de traitement habituelles.<\/p>\n<p>Les effets subjectifs du LSD, \u00e0 dose standard, comprennent :<br \/>\n\u2014 Des <strong>hallucinations visuelles<\/strong> : motifs g\u00e9om\u00e9triques, fractales, couleurs intensifi\u00e9es, distorsions des formes et des proportions, \u00ab breathing \u00bb (les surfaces semblent respirer).<br \/>\n\u2014 Des <strong>synesth\u00e9sies<\/strong> : \u00ab voir \u00bb les sons, \u00ab entendre \u00bb les couleurs.<br \/>\n\u2014 Des <strong>modifications de la conscience du temps<\/strong> : le temps semble s&rsquo;\u00e9tirer ou se contracter.<br \/>\n\u2014 Des <strong>modifications de la conscience de soi<\/strong> : dissolution des fronti\u00e8res du moi (\u00ab ego dissolution \u00bb), sentiment de fusion avec l&rsquo;environnement ou avec l&rsquo;univers.<br \/>\n\u2014 Des <strong>\u00e9motions intenses<\/strong> : euphorie, \u00e9merveillement, mais aussi angoisse, panique (le \u00ab bad trip \u00bb).<br \/>\n\u2014 Une <strong>augmentation de la suggestibilit\u00e9<\/strong> et de la r\u00e9ceptivit\u00e9 aux stimuli environnementaux.<\/p>\n<p>Les effets durent 8 \u00e0 12 heures et se dissipent sans s\u00e9quelles physiques. Le LSD n&rsquo;est pas addictif au sens pharmacologique : il ne provoque pas de syndrome de sevrage, ne cr\u00e9e pas de d\u00e9pendance physique, et la tol\u00e9rance (n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;augmenter les doses) se d\u00e9veloppe rapidement, emp\u00eachant l&rsquo;usage quotidien.<\/p>\n<p>La <strong>toxicit\u00e9 aigu\u00eb<\/strong> du LSD est remarquablement faible. Aucun d\u00e9c\u00e8s par overdose directe de LSD n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 document\u00e9 de mani\u00e8re certaine chez l&rsquo;homme \u2014 la dose l\u00e9tale, estim\u00e9e \u00e0 partir des donn\u00e9es animales, serait de l&rsquo;ordre de 10 \u00e0 20 milligrammes (100 \u00e0 200 fois la dose active), soit une marge th\u00e9rapeutique infiniment plus large que celle de la morphine ou de la digitale. Les d\u00e9c\u00e8s li\u00e9s au LSD sont presque exclusivement des accidents (chutes, noyades) survenus sous l&rsquo;influence des hallucinations, ou des suicides en contexte de \u00ab bad trip \u00bb.<\/p>\n<p>Depuis 2010, un renouveau de la recherche clinique sur le LSD et la psilocybine (le psych\u00e9d\u00e9lique des champignons \u00ab magiques \u00bb) explore leur potentiel th\u00e9rapeutique dans le traitement de la d\u00e9pression r\u00e9sistante, du trouble de stress post-traumatique, des addictions (alcool, tabac) et de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de fin de vie chez les patients atteints de cancer. Plusieurs essais cliniques de phase II ont montr\u00e9 des r\u00e9sultats prometteurs, et la psilocybine a obtenu le statut de \u00ab th\u00e9rapie de rupture \u00bb (<em>Breakthrough Therapy<\/em>) de la FDA am\u00e9ricaine en 2018 pour la d\u00e9pression r\u00e9sistante.<\/p>\n<h2 id=\"XIII\">XIII. Bromocriptine, cabergoline \u2014 les d\u00e9riv\u00e9s modernes de l&rsquo;ergot<\/h2>\n<p>Les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot ont donn\u00e9 naissance \u00e0 une s\u00e9rie de m\u00e9dicaments semi-synth\u00e9tiques qui exploitent leur affinit\u00e9 pour les r\u00e9cepteurs dopaminergiques \u2014 une propri\u00e9t\u00e9 qui \u00e9tait un effet secondaire ind\u00e9sirable dans le contexte de la migraine, mais qui est devenue l&rsquo;effet th\u00e9rapeutique principal dans d&rsquo;autres indications.<\/p>\n<p>La <strong>bromocriptine<\/strong> (Parlodel) est un d\u00e9riv\u00e9 semi-synth\u00e9tique de l&rsquo;ergocryptine, d\u00e9velopp\u00e9 par Sandoz dans les ann\u00e9es 1970. C&rsquo;est un agoniste puissant des r\u00e9cepteurs dopaminergiques D\u2082. Ses indications sont :<br \/>\n\u2014 L&rsquo;<strong>hyperprolactin\u00e9mie<\/strong> et les <strong>ad\u00e9nomes \u00e0 prolactine<\/strong> : la bromocriptine inhibe la s\u00e9cr\u00e9tion de prolactine par l&rsquo;hypophyse en stimulant les r\u00e9cepteurs D\u2082 des cellules lactotropes. Elle r\u00e9duit la taille des ad\u00e9nomes et normalise le taux de prolactine.<br \/>\n\u2014 La <strong>maladie de Parkinson<\/strong> : la bromocriptine, en stimulant les r\u00e9cepteurs D\u2082 du striatum, compense le d\u00e9ficit en dopamine qui caract\u00e9rise la maladie. Elle est utilis\u00e9e en association avec la l\u00e9vodopa.<br \/>\n\u2014 L&rsquo;<strong>inhibition de la lactation<\/strong> : par suppression de la prolactine.<\/p>\n<p>La <strong>cabergoline<\/strong> (Dostinex) est un d\u00e9riv\u00e9 plus r\u00e9cent (ann\u00e9es 1990), \u00e9galement agoniste D\u2082, avec une demi-vie beaucoup plus longue que la bromocriptine (65 heures contre 6 heures), permettant une administration hebdomadaire au lieu de quotidienne. Elle est mieux tol\u00e9r\u00e9e et plus efficace que la bromocriptine dans le traitement des hyperprolactin\u00e9mies.<\/p>\n<p>La <strong>pergolide<\/strong>, la <strong>lisuride<\/strong> et la <strong>dihydroergocryptine<\/strong> sont d&rsquo;autres d\u00e9riv\u00e9s ergot\u00e9s utilis\u00e9s (ou ayant \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s) dans la maladie de Parkinson. Cependant, tous les agonistes dopaminergiques d\u00e9riv\u00e9s de l&rsquo;ergot partagent un risque rare mais grave : la <strong>fibrose valvulaire cardiaque<\/strong> et la fibrose r\u00e9trop\u00e9riton\u00e9ale, li\u00e9es \u00e0 leur activit\u00e9 agoniste sur les r\u00e9cepteurs 5-HT\u2082B des valves cardiaques. Ce risque a conduit au retrait de la pergolide dans plusieurs pays et \u00e0 une restriction d&rsquo;utilisation de la bromocriptine et de la cabergoline \u00e0 haute dose.<\/p>\n<p>Les agonistes dopaminergiques non d\u00e9riv\u00e9s de l&rsquo;ergot (pramipexole, ropinirole, rotigotine), qui n&rsquo;ont pas ce risque de fibrose, ont progressivement remplac\u00e9 les d\u00e9riv\u00e9s de l&rsquo;ergot dans le traitement de la maladie de Parkinson dans les ann\u00e9es 2000-2010.<\/p>\n<h2 id=\"XIV\">XIV. L&rsquo;ergot et les sorci\u00e8res de Salem \u2014 une hypoth\u00e8se controvers\u00e9e<\/h2>\n<p>En 1976, la psychologue am\u00e9ricaine Linnda Caporael publie dans la revue <em>Science<\/em> un article provocateur dans lequel elle propose que l&rsquo;\u00e9pisode de sorcellerie de Salem (Massachusetts, 1692) \u2014 au cours duquel 19 personnes furent ex\u00e9cut\u00e9es et plus de 200 accus\u00e9es de sorcellerie \u2014 pourrait avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9clench\u00e9 par une \u00e9pid\u00e9mie d&rsquo;ergotisme convulsif.<\/p>\n<p>Les arguments de Caporael sont les suivants :<br \/>\n\u2014 Le seigle \u00e9tait cultiv\u00e9 dans la r\u00e9gion de Salem.<br \/>\n\u2014 L&rsquo;\u00e9t\u00e9 1691 avait \u00e9t\u00e9 chaud et humide \u2014 des conditions favorables \u00e0 l&rsquo;infection par <em>Claviceps purpurea<\/em>.<br \/>\n\u2014 Les sympt\u00f4mes d\u00e9crits chez les \u00ab ensorcel\u00e9es \u00bb (convulsions, contractures, hallucinations, sensations de morsure et de pincement, vision de spectres) sont compatibles avec l&rsquo;ergotisme convulsif.<br \/>\n\u2014 L&rsquo;\u00e9pisode a pris fin brusquement \u00e0 l&rsquo;automne 1692, co\u00efncidant avec l&rsquo;arriv\u00e9e de la nouvelle r\u00e9colte de seigle (non contamin\u00e9e).<br \/>\n\u2014 Les accusatrices \u00e9taient principalement des jeunes filles et des femmes vivant dans la partie ouest de Salem Village, o\u00f9 le seigle \u00e9tait cultiv\u00e9 sur des terres mar\u00e9cageuses propices \u00e0 l&rsquo;ergot, tandis que les accus\u00e9s venaient plut\u00f4t de la partie est, plus prosp\u00e8re, o\u00f9 l&rsquo;on cultivait davantage de bl\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se de Caporael a \u00e9t\u00e9 contest\u00e9e d\u00e8s l&rsquo;ann\u00e9e suivante par Nicholas Spanos et Jack Gottlieb, qui ont object\u00e9 que :<br \/>\n\u2014 Tous les sympt\u00f4mes de l&rsquo;ergotisme n&rsquo;\u00e9taient pas pr\u00e9sents (pas de gangr\u00e8ne rapport\u00e9e).<br \/>\n\u2014 Les \u00ab ensorcel\u00e9es \u00bb ne pr\u00e9sentaient pas de sympt\u00f4mes gastrointestinaux (naus\u00e9es, vomissements), qui sont presque constants dans l&rsquo;ergotisme.<br \/>\n\u2014 L&rsquo;ergotisme frappe g\u00e9n\u00e9ralement des familles enti\u00e8res (qui mangent le m\u00eame pain), alors qu&rsquo;\u00e0 Salem, seuls certains membres de chaque famille \u00e9taient atteints.<br \/>\n\u2014 Les facteurs sociaux, psychologiques et religieux (tensions communautaires, rivalit\u00e9s de voisinage, puritanisme exacerb\u00e9, hyst\u00e9rie collective) suffisent \u00e0 expliquer l&rsquo;\u00e9pisode sans recourir \u00e0 une hypoth\u00e8se toxicologique.<\/p>\n<p>Le d\u00e9bat reste ouvert. La plupart des historiens consid\u00e8rent aujourd&rsquo;hui que l&rsquo;ergotisme seul ne peut pas expliquer Salem, mais qu&rsquo;il pourrait avoir \u00e9t\u00e9 un facteur contributif \u2014 un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur biologique qui, dans un contexte social et religieux explosif, a mis le feu aux poudres.<\/p>\n<h2 id=\"XV\">XV. L&rsquo;ergot en phytoth\u00e9rapie \u2014 une mati\u00e8re premi\u00e8re pharmaceutique, pas un rem\u00e8de<\/h2>\n<p>L&rsquo;ergot de seigle n&rsquo;a <strong>aucune place en phytoth\u00e9rapie<\/strong> traditionnelle ou moderne. C&rsquo;est une mati\u00e8re premi\u00e8re pharmaceutique destin\u00e9e exclusivement \u00e0 l&rsquo;industrie, pour la production d&rsquo;alcalo\u00efdes purifi\u00e9s et de d\u00e9riv\u00e9s semi-synth\u00e9tiques. Aucune tisane, aucune teinture, aucun extrait domestique de scl\u00e9rotes d&rsquo;ergot ne peut \u00eatre pr\u00e9par\u00e9 ni consomm\u00e9 sans risque mortel.<\/p>\n<p>Historiquement, les pr\u00e9parations brutes d&rsquo;ergot (poudre de scl\u00e9rotes, d\u00e9coction de scl\u00e9rotes) ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9es en obst\u00e9trique populaire pendant des si\u00e8cles pour acc\u00e9l\u00e9rer l&rsquo;accouchement et r\u00e9duire les saignements \u2014 un usage empiriquement efficace mais extr\u00eamement dangereux. La dose d&rsquo;alcalo\u00efdes dans les scl\u00e9rotes varie de 0,01 \u00e0 0,5 % selon les souches et les conditions, rendant toute pr\u00e9paration artisanale impr\u00e9visible. Les surdosages provoquaient des spasmes ut\u00e9rins t\u00e9taniques, la mort f\u0153tale par asphyxie, la rupture ut\u00e9rine et le d\u00e9c\u00e8s maternel. Cet usage a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 au XXe si\u00e8cle avec l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;ergom\u00e9trine purifi\u00e9e et de l&rsquo;ocytocine synth\u00e9tique.<\/p>\n<p>La production industrielle d&rsquo;alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot se fait aujourd&rsquo;hui selon deux m\u00e9thodes :<br \/>\n\u2014 La <strong>culture parasitaire contr\u00f4l\u00e9e<\/strong> : des champs de seigle sont volontairement infect\u00e9s par des souches s\u00e9lectionn\u00e9es de <em>C. purpurea<\/em> \u00e0 haute production d&rsquo;alcalo\u00efdes. Les scl\u00e9rotes sont r\u00e9colt\u00e9s \u00e0 maturit\u00e9, tri\u00e9s, s\u00e9ch\u00e9s et trait\u00e9s industriellement pour en extraire les alcalo\u00efdes. Cette m\u00e9thode est pratiqu\u00e9e principalement en R\u00e9publique tch\u00e8que, en Hongrie et en Espagne.<br \/>\n\u2014 La <strong>fermentation saprophyte<\/strong> : certaines souches de <em>Claviceps<\/em> peuvent \u00eatre cultiv\u00e9es en milieu liquide (bior\u00e9acteurs), sans passage par un h\u00f4te v\u00e9g\u00e9tal, et produisent des alcalo\u00efdes en culture submerg\u00e9e. Cette m\u00e9thode est plus contr\u00f4lable et plus reproductible que la culture parasitaire, mais les rendements sont g\u00e9n\u00e9ralement plus faibles.<\/p>\n<h2 id=\"XVI\">XVI. Pr\u00e9cautions, contamination c\u00e9r\u00e9ali\u00e8re et r\u00e9glementation<\/h2>\n<p>La contamination des c\u00e9r\u00e9ales par l&rsquo;ergot reste un probl\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 alimentaire, m\u00eame dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9glementation europ\u00e9enne.<\/strong> Le r\u00e8glement (CE) n\u00b0 1881\/2006 et ses amendements fixent des limites maximales de scl\u00e9rotes d&rsquo;ergot dans les c\u00e9r\u00e9ales non transform\u00e9es : 0,5 g de scl\u00e9rotes par kg de c\u00e9r\u00e9ales (soit 0,05 %). Depuis 2024, des limites maximales pour les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot eux-m\u00eames (exprim\u00e9es en microgrammes par kg) ont \u00e9t\u00e9 introduites pour les farines et les produits c\u00e9r\u00e9aliers transform\u00e9s, car la simple \u00e9limination physique des scl\u00e9rotes ne garantit pas l&rsquo;absence d&rsquo;alcalo\u00efdes (des fragments de scl\u00e9rotes et de la poussi\u00e8re d&rsquo;ergot peuvent passer le tri).<\/p>\n<p><strong>Contamination des gramin\u00e9es fourrag\u00e8res.<\/strong> L&rsquo;ergot n&rsquo;infecte pas seulement les c\u00e9r\u00e9ales \u2014 il infecte aussi de nombreuses gramin\u00e9es fourrag\u00e8res (dactyle, f\u00e9tuque, ray-grass, p\u00e2turin). Le foin et les p\u00e2turages contamin\u00e9s peuvent provoquer un ergotisme chez le b\u00e9tail \u2014 en particulier chez les bovins et les ovins \u2014 avec des sympt\u00f4mes de gangr\u00e8ne des extr\u00e9mit\u00e9s (oreilles, queue, pieds), de boiterie et d&rsquo;avortement.<\/p>\n<p><strong>Pr\u00e9cautions pour le consommateur :<\/strong><br \/>\n\u2014 Le risque d&rsquo;ergotisme par consommation de c\u00e9r\u00e9ales dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s est aujourd&rsquo;hui extr\u00eamement faible gr\u00e2ce au tri m\u00e9canique des grains, aux contr\u00f4les de qualit\u00e9 et \u00e0 la r\u00e9glementation. Les grains de seigle contamin\u00e9s sont beaucoup plus gros et plus fonc\u00e9s que les grains sains, et sont \u00e9limin\u00e9s par les calibreurs et les trieuses optiques des minoteries modernes.<br \/>\n\u2014 Les produits \u00ab bio \u00bb \u00e0 base de seigle ne pr\u00e9sentent pas de risque accru, \u00e0 condition qu&rsquo;ils soient conformes aux normes de qualit\u00e9 en vigueur.<br \/>\n\u2014 La cuisson (boulangerie, p\u00e2tisserie) ne d\u00e9truit pas les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot \u2014 ils sont thermostables.<br \/>\n\u2014 En cas de suspicion d&rsquo;intoxication par l&rsquo;ergot (paresth\u00e9sies des extr\u00e9mit\u00e9s, naus\u00e9es, crampes musculaires apr\u00e8s consommation de pain de seigle artisanal ou de grain non tri\u00e9) : consulter imm\u00e9diatement un m\u00e9decin et conserver un \u00e9chantillon de l&rsquo;aliment suspect pour analyse.<\/p>\n<h2 id=\"XVII\">XVII. Synth\u00e8se \u2014 du fl\u00e9au m\u00e9di\u00e9val \u00e0 la pharmacie moderne<\/h2>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;ergot de seigle est l&rsquo;une des plus extraordinaires de l&rsquo;histoire des sciences. Un champignon parasite microscopique, cach\u00e9 dans les \u00e9pis de la c\u00e9r\u00e9ale des pauvres, a caus\u00e9 pendant un mill\u00e9naire des \u00e9pid\u00e9mies terrifiantes qui ont tu\u00e9 des centaines de milliers de personnes et inspir\u00e9 les repr\u00e9sentations les plus sombres de la peinture m\u00e9di\u00e9vale \u2014 les Tentations de saint Antoine de Gr\u00fcnewald et de Bosch sont, selon certains historiens de l&rsquo;art, des repr\u00e9sentations fid\u00e8les des sympt\u00f4mes de l&rsquo;ergotisme.<\/p>\n<p>Et c&rsquo;est de ce m\u00eame champignon empoisonneur qu&rsquo;est sortie une pharmacop\u00e9e stup\u00e9fiante : l&rsquo;ergotamine qui a soulag\u00e9 les migraineux, l&rsquo;ergom\u00e9trine qui a sauv\u00e9 des millions de m\u00e8res de l&rsquo;h\u00e9morragie fatale, la bromocriptine qui a trait\u00e9 la maladie de Parkinson, la cabergoline qui a gu\u00e9ri les ad\u00e9nomes hypophysaires, et le LSD qui a ouvert les portes de la perception, lanc\u00e9 la contre-culture des ann\u00e9es 1960 et, aujourd&rsquo;hui, revient en force dans la recherche psychiatrique comme traitement potentiel de la d\u00e9pression r\u00e9sistante et du stress post-traumatique.<\/p>\n<p>Le fil rouge qui relie tous ces m\u00e9dicaments est une mol\u00e9cule : l&rsquo;acide lysergique, le noyau chimique commun \u00e0 tous les alcalo\u00efdes de l&rsquo;ergot, synth\u00e9tis\u00e9 par le champignon \u00e0 partir d&rsquo;un banal acide amin\u00e9 \u2014 le tryptophane \u2014 et d&rsquo;un pr\u00e9curseur isopr\u00e9no\u00efde. La nature a invent\u00e9, dans le scl\u00e9rote d&rsquo;un parasite du seigle, un \u00e9chafaudage mol\u00e9culaire d&rsquo;une polyvalence pharmacologique sans \u00e9quivalent : vasoconstricteur, ut\u00e9rotonique, dopaminergique, s\u00e9rotoninergique, psych\u00e9d\u00e9lique \u2014 selon la cha\u00eene lat\u00e9rale qu&rsquo;on lui greffe.<\/p>\n<p>L&rsquo;ergot de seigle est peut-\u00eatre, de toutes les \u00ab plantes \u00bb (au sens large) trait\u00e9es dans cette s\u00e9rie de monographies, celle dont l&rsquo;impact sur la m\u00e9decine a \u00e9t\u00e9 le plus profond et le plus diversifi\u00e9. La digitale a donn\u00e9 un m\u00e9dicament cardiaque ; l&rsquo;if a donn\u00e9 un anticanc\u00e9reux ; le pavot a donn\u00e9 un analg\u00e9sique. L&rsquo;ergot, lui, a donn\u00e9 une demi-douzaine de classes th\u00e9rapeutiques diff\u00e9rentes \u2014 et il n&rsquo;a probablement pas fini de surprendre.<\/p>\n<h2 id=\"XVIII\">XVIII. Bibliographie<\/h2>\n<p><strong>1.<\/strong> Barger G. <em>Ergot and Ergotism<\/em>. Londres: Gurney and Jackson; 1931.<\/p>\n<p><strong>2.<\/strong> Hofmann A. <em>LSD \u2014 My Problem Child: Reflections on Sacred Drugs, Mysticism, and Science<\/em>. New York: McGraw-Hill; 1980.<\/p>\n<p><strong>3.<\/strong> Stoll A. Zur Kenntnis der Mutterkornalkaloide. <em>Verhandlungen der Schweizerischen Naturforschenden Gesellschaft<\/em>. 1918;101:190-191.<\/p>\n<p><strong>4.<\/strong> Hofmann A. Die Erforschung der Mutterkornalkaloide von der Entdeckung des Ergotamins zum LSD. <em>Die Pharmazie<\/em>. 1964;19:19-30.<\/p>\n<p><strong>5.<\/strong> Caporael LR. Ergotism: the Satan loosed in Salem? <em>Science<\/em>. 1976;192(4234):21-26.<\/p>\n<p><strong>6.<\/strong> Spanos NP, Gottlieb J. Ergotism and the Salem Village witch trials. <em>Science<\/em>. 1976;194(4272):1390-1394.<\/p>\n<p><strong>7.<\/strong> Bov\u00e9 FJ. <em>The Story of Ergot<\/em>. B\u00e2le: S. Karger; 1970.<\/p>\n<p><strong>8.<\/strong> Schiff PL Jr. Ergot and its alkaloids. <em>American Journal of Pharmaceutical Education<\/em>. 2006;70(5):98.<\/p>\n<p><strong>9.<\/strong> Tudzynski P, Correia T, Keller U. Biotechnology and genetics of ergot alkaloids. <em>Applied Microbiology and Biotechnology<\/em>. 2001;57(5-6):593-605.<\/p>\n<p><strong>10.<\/strong> de Groot AN, van Dongen PW, Vree TB, Hekster YA, Roosmalen J. Ergot alkaloids. Current status and review of clinical pharmacology and therapeutic use compared with other oxytocics in obstetrics and gynaecology. <em>Drugs<\/em>. 1998;56(4):523-535.<\/p>\n<p><strong>11.<\/strong> Nichols DE. Dark classics in chemical neuroscience: lysergic acid diethylamide (LSD). <em>ACS Chemical Neuroscience<\/em>. 2018;9(10):2331-2343.<\/p>\n<p><strong>12.<\/strong> Carhart-Harris RL, Bolstridge M, Rucker J, Day CMJ, Erritzoe D, Kaelen M, et al. Psilocybin with psychological support for treatment-resistant depression: an open-label feasibility study. <em>The Lancet Psychiatry<\/em>. 2016;3(7):619-627.<\/p>\n<p><strong>13.<\/strong> Matossian MK. <em>Poisons of the Past: Molds, Epidemics, and History<\/em>. New Haven: Yale University Press; 1989.<\/p>\n<p><strong>14.<\/strong> EFSA Panel on Contaminants in the Food Chain. Scientific opinion on ergot alkaloids in food and feed. <em>EFSA Journal<\/em>. 2012;10(7):2798.<\/p>\n<p><strong>15.<\/strong> Bruneton J. <em>Pharmacognosie, phytochimie, plantes m\u00e9dicinales<\/em>. 5e \u00e9d. Paris: Lavoisier Tec &amp; Doc; 2016. p. 243-275.<\/p>\n<p style=\"margin-top:40px;padding:16px;background-color:#FFF3CD;border:1px solid #D4A847;border-radius:8px;font-size:0.95em\">\n<strong>Avertissement.<\/strong> Cet article est publi\u00e9 \u00e0 titre informatif et p\u00e9dagogique. <strong>L&rsquo;ergot de seigle (<em>Claviceps purpurea<\/em>) est un champignon toxique dont les alcalo\u00efdes sont des substances puissantes et dangereuses.<\/strong> L&rsquo;ergotamine et l&rsquo;ergom\u00e9trine sont des m\u00e9dicaments de prescription m\u00e9dicale, administr\u00e9s sous surveillance sp\u00e9cialis\u00e9e. Le LSD est une substance class\u00e9e stup\u00e9fiant dans la plupart des pays. Aucune pr\u00e9paration domestique \u00e0 base de scl\u00e9rotes d&rsquo;ergot ne doit \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e. En cas de suspicion d&rsquo;intoxication par des c\u00e9r\u00e9ales contamin\u00e9es, consulter imm\u00e9diatement un m\u00e9decin. Cet article ne constitue en aucun cas un conseil m\u00e9dical ni une incitation \u00e0 la consommation de substances contr\u00f4l\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au Moyen \u00c2ge, une maladie terrifiante ravageait p\u00e9riodiquement les campagnes d&rsquo;Europe. 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