{"id":10990,"date":"2026-05-06T19:03:54","date_gmt":"2026-05-06T17:03:54","guid":{"rendered":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/06\/la-belladone-des-sorcieres-atropa-belladonna-tropanes-onguents-de-vol-et-mydriase-2\/"},"modified":"2026-05-06T19:03:54","modified_gmt":"2026-05-06T17:03:54","slug":"la-belladone-des-sorcieres-atropa-belladonna-tropanes-onguents-de-vol-et-mydriase-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leprincedulac.fr\/index.php\/2026\/05\/06\/la-belladone-des-sorcieres-atropa-belladonna-tropanes-onguents-de-vol-et-mydriase-2\/","title":{"rendered":"La belladone des sorci\u00e8res \u2014 Atropa belladonna, tropanes, onguents de vol et mydriase"},"content":{"rendered":"<p><em>Son nom latin la condamne : Atropa, d&rsquo;Atropos, celle des trois Moires qui tranche le fil de la vie. Son nom italien la r\u00e9habilite : belladonna, la belle dame, parce que les V\u00e9nitiennes de la Renaissance se mettaient des gouttes de son jus dans les yeux pour dilater leurs pupilles et rendre leur regard irr\u00e9sistible. Sa baie noire, brillante comme une cerise, sucr\u00e9e comme un bonbon, a tu\u00e9 plus d&rsquo;enfants que n&rsquo;importe quel autre fruit d&rsquo;Europe. Ses alcalo\u00efdes \u2014 atropine, scopolamine, hyoscyamine \u2014 ont fond\u00e9 l&rsquo;ophtalmologie, l&rsquo;anesth\u00e9sie et la pharmacologie du syst\u00e8me nerveux autonome. Et ses feuilles, broy\u00e9es dans du saindoux par les sorci\u00e8res du Moyen \u00c2ge, entraient dans la composition des fameux \u00ab onguents de vol \u00bb qui leur donnaient l&rsquo;impression de s&rsquo;envoler sur leur balai vers le sabbat. La belladone est tout cela : un poison, un cosm\u00e9tique, un m\u00e9dicament, un philtre de sorci\u00e8re et un outil de la science moderne. Cette monographie retrace l&rsquo;histoire d&rsquo;une plante qui a travers\u00e9 les si\u00e8cles en oscillant perp\u00e9tuellement entre le meurtre et la m\u00e9decine.<\/em><\/p>\n<div style=\"background-color:#FAF6E9;border:1px solid #C8A951;border-radius:8px;padding:18px 24px;margin:28px 0;font-size:1.05em\">\n<strong style=\"text-align:center;margin-bottom:10px;font-size:1.15em\">Sommaire<\/strong><\/p>\n<div style=\"columns:2;column-gap:2.5em\">\n<a href=\"#I\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">I. Atropos, celle qui tranche le fil<\/a><br \/>\n<a href=\"#II\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">II. Atropa belladonna \u2014 portrait botanique<\/a><br \/>\n<a href=\"#III\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">III. Les Solanaceae \u2014 la famille des alcalo\u00efdes tropaniques<\/a><br \/>\n<a href=\"#IV\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">IV. La fleur, la baie et le pi\u00e8ge \u2014 anatomie d&rsquo;un empoisonneur<\/a><br \/>\n<a href=\"#V\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">V. Distribution et \u00e9cologie \u2014 sous-bois calcaires et d\u00e9combres<\/a><br \/>\n<a href=\"#VI\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">VI. La belladone dans l&rsquo;Antiquit\u00e9 \u2014 poison politique et oracle de Delphes<\/a><br \/>\n<a href=\"#VII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">VII. Les onguents de vol \u2014 sorcellerie et pharmacologie<\/a><br \/>\n<a href=\"#VIII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">VIII. Bella donna \u2014 la pupille des V\u00e9nitiennes<\/a><br \/>\n<a href=\"#IX\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">IX. Les alcalo\u00efdes tropaniques \u2014 atropine, scopolamine, hyoscyamine<\/a><br \/>\n<a href=\"#X\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">X. M\u00e9canisme d&rsquo;action \u2014 bloquer l&rsquo;ac\u00e9tylcholine<\/a><br \/>\n<a href=\"#XI\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XI. L&rsquo;atropine en ophtalmologie \u2014 deux si\u00e8cles de mydriase<\/a><br \/>\n<a href=\"#XII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XII. L&rsquo;atropine en m\u00e9decine d&rsquo;urgence et en anesth\u00e9sie<\/a><br \/>\n<a href=\"#XIII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XIII. La scopolamine \u2014 du mal de mer \u00e0 la soumission chimique<\/a><br \/>\n<a href=\"#XIV\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XIV. Toxicologie \u2014 l&#8217;empoisonnement atropinique<\/a><br \/>\n<a href=\"#XV\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XV. La belladone en phytoth\u00e9rapie \u2014 une plante interdite<\/a><br \/>\n<a href=\"#XVI\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XVI. Pr\u00e9cautions, confusion et premiers secours<\/a><br \/>\n<a href=\"#XVII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XVII. Synth\u00e8se \u2014 entre le poison et le rem\u00e8de, la pupille et le sabbat<\/a><br \/>\n<a href=\"#XVIII\" style=\"text-decoration:none;color:#6B4C1E\">XVIII. Bibliographie<\/a>\n<\/div>\n<\/div>\n<h2 id=\"I\">I. Atropos, celle qui tranche le fil<\/h2>\n<figure style=\"float:right;margin:0 0 20px 20px;max-width:380px\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/belladone-1.jpg\" alt=\"Atropa belladonna \u2014 belladone en fruit, baies noires luisantes et feuillage vert sombre\" style=\"width:100%;border-radius:6px\"><figcaption style=\"font-size:0.85em;color:#555;margin-top:6px;text-align:center\">Atropa belladonna \u2014 la belladone. Ses baies noires brillantes, sucr\u00e9es et mortelles, sont la cause principale des empoisonnements.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Dans la mythologie grecque, les Moires sont les trois d\u00e9esses du destin. Clotho file le fil de la vie. Lach\u00e9sis le mesure. Atropos le coupe. <em>Atropos<\/em> signifie \u00ab celle qu&rsquo;on ne peut d\u00e9tourner \u00bb \u2014 l&rsquo;inflexible, l&rsquo;in\u00e9vitable. C&rsquo;est le nom que Linn\u00e9 a choisi en 1753 pour baptiser le genre de la belladone. Le message est clair : cette plante tue, et rien ne la d\u00e9tourne de sa besogne.<\/p>\n<p>La belladone est l&rsquo;une des plantes les plus toxiques de la flore europ\u00e9enne. Trois \u00e0 quatre baies suffisent \u00e0 tuer un enfant. Une dizaine peut tuer un adulte. Et les baies sont un pi\u00e8ge parfait : elles sont noires, brillantes, de la taille d&rsquo;une cerise, l\u00e9g\u00e8rement sucr\u00e9es, d&rsquo;aspect app\u00e9tissant. Elles ne pr\u00e9viennent pas \u2014 ni par l&rsquo;amertume, ni par l&rsquo;odeur naus\u00e9abonde, ni par le go\u00fbt r\u00e9pugnant qui caract\u00e9risent tant de plantes toxiques. La belladone est un poison silencieux, dissimul\u00e9 dans un fruit attrayant.<\/p>\n<p>L&rsquo;histoire de la belladone est jalonn\u00e9e de morts. Plutarque rapporte que les soldats de Marc Antoine, pendant la retraite des Parthes (36 av. J.-C.), furent empoisonn\u00e9s en mangeant des baies de belladone, \u00ab perdant la m\u00e9moire et s&rsquo;affairant \u00e0 retourner les pierres comme s&rsquo;ils accomplissaient quelque t\u00e2che importante \u00bb. La description des hallucinations (confusion, activit\u00e9 compulsive sans but) est cliniquement parfaite \u2014 c&rsquo;est un tableau d&rsquo;intoxication anticholinergique classique.<\/p>\n<p>Au Moyen \u00c2ge, la belladone est l&rsquo;un des ingr\u00e9dients des \u00ab recettes de sorci\u00e8res \u00bb \u2014 les onguents hallucinog\u00e8nes que les femmes accus\u00e9es de sorcellerie s&rsquo;appliquaient sur la peau et les muqueuses pour \u00ab voler au sabbat \u00bb. \u00c0 la Renaissance, elle devient un cosm\u00e9tique \u2014 les V\u00e9nitiennes l&rsquo;utilisent pour dilater leurs pupilles et rendre leur regard plus s\u00e9duisant, d&rsquo;o\u00f9 le nom de <em>bella donna<\/em> (belle dame). Au XIXe si\u00e8cle, elle entre dans la pharmacop\u00e9e officielle \u2014 l&rsquo;atropine, isol\u00e9e en 1831, devient le premier m\u00e9dicament ophtalmologique et l&rsquo;un des fondements de la pharmacologie du syst\u00e8me nerveux autonome.<\/p>\n<h2 id=\"II\">II. Atropa belladonna \u2014 portrait botanique<\/h2>\n<p><em>Atropa belladonna<\/em> L. est une plante herbac\u00e9e vivace de la famille des Solanaceae, originaire d&rsquo;Europe m\u00e9ridionale et centrale, d&rsquo;Asie Mineure et d&rsquo;Afrique du Nord.<\/p>\n<p>C&rsquo;est une plante robuste, buissonnante, de 50 \u00e0 150 centim\u00e8tres de hauteur (parfois 200 centim\u00e8tres dans les stations ombrag\u00e9es et fertiles). La tige est dress\u00e9e, \u00e9paisse, cylindrique, ramifi\u00e9e dans sa moiti\u00e9 sup\u00e9rieure, pubescente-glanduleuse, souvent teint\u00e9e de violet. La ramification est dichotomique (la tige se divise en deux branches \u00e0 chaque n\u0153ud), ce qui donne \u00e0 la plante un port buissonnant, \u00e9tal\u00e9, en forme de d\u00f4me.<\/p>\n<p>Les <strong>feuilles<\/strong> sont grandes, ovales \u00e0 elliptiques, de 7 \u00e0 20 centim\u00e8tres de long et 3 \u00e0 10 centim\u00e8tres de large, \u00e0 sommet aigu et base att\u00e9nu\u00e9e en un court p\u00e9tiole. Elles sont enti\u00e8res (bord lisse, sans dents), molles, vert fonc\u00e9 sur la face sup\u00e9rieure, vert plus p\u00e2le sur la face inf\u00e9rieure, pubescentes-glanduleuses. Les feuilles sont dispos\u00e9es de mani\u00e8re caract\u00e9ristique : \u00e0 chaque n\u0153ud de la tige, une feuille plus grande et une feuille plus petite sont port\u00e9es c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te (h\u00e9t\u00e9rophyllie), un caract\u00e8re inhabituel qui est diagnostique du genre <em>Atropa<\/em>.<\/p>\n<p>La <strong>racine<\/strong> est un rhizome \u00e9pais, charnu, ramifi\u00e9, brun-noir\u00e2tre, \u00e0 partir duquel la plante repousse chaque ann\u00e9e (la partie a\u00e9rienne meurt en hiver et se r\u00e9g\u00e9n\u00e8re au printemps). Le rhizome peut persister des d\u00e9cennies, permettant \u00e0 un pied de belladone de survivre ind\u00e9finiment.<\/p>\n<p>L&rsquo;ensemble de la plante d\u00e9gage une odeur l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9sagr\u00e9able, surtout quand on froisse les feuilles \u2014 une odeur herbac\u00e9e, un peu f\u00e9tide, qui n&rsquo;est toutefois pas assez forte pour servir de signal d&rsquo;alarme.<\/p>\n<h2 id=\"III\">III. Les Solanaceae \u2014 la famille des alcalo\u00efdes tropaniques<\/h2>\n<p>La famille des Solanaceae est l&rsquo;une des plus importantes et des plus ambivalentes du r\u00e8gne v\u00e9g\u00e9tal. Elle comprend environ 98 genres et 2 700 esp\u00e8ces, r\u00e9parties principalement dans les r\u00e9gions tropicales et subtropicales d&rsquo;Am\u00e9rique du Sud (le centre de diversit\u00e9 de la famille), mais aussi dans toutes les zones temp\u00e9r\u00e9es et tropicales du monde.<\/p>\n<p>Les Solanaceae sont \u00e0 la fois une famille alimentaire de premier plan et une famille de poisons redoutables. Parmi les esp\u00e8ces alimentaires : la tomate (<em>Solanum lycopersicum<\/em>), la pomme de terre (<em>Solanum tuberosum<\/em>), le poivron et le piment (<em>Capsicum<\/em> spp.), l&rsquo;aubergine (<em>Solanum melongena<\/em>), le physalis (<em>Physalis peruviana<\/em>). Parmi les esp\u00e8ces toxiques ou pharmacologiques : la belladone (<em>Atropa belladonna<\/em>), la jusquiame (<em>Hyoscyamus niger<\/em>), le datura (<em>Datura stramonium<\/em>), la mandragore (<em>Mandragora officinarum<\/em>), le tabac (<em>Nicotiana tabacum<\/em>).<\/p>\n<p>Le trait chimique unificateur de la famille est la production d&rsquo;<strong>alcalo\u00efdes<\/strong>. Les Solanaceae produisent deux grands groupes d&rsquo;alcalo\u00efdes :<\/p>\n<p>\u2014 Les <strong>alcalo\u00efdes tropaniques<\/strong> (atropine, scopolamine, hyoscyamine, coca\u00efne) : d\u00e9riv\u00e9s du noyau tropane, un bicycle azot\u00e9 \u00e0 8 atomes. Le groupe \u00ab belladone \u00bb (atropine, scopolamine, hyoscyamine) est produit par les genres <em>Atropa<\/em>, <em>Hyoscyamus<\/em>, <em>Datura<\/em>, <em>Mandragora<\/em>, <em>Scopolia<\/em> et <em>Brugmansia<\/em>. La coca\u00efne, bien qu&rsquo;elle soit aussi un alcalo\u00efde tropanique, est produite par une famille diff\u00e9rente (les Erythroxylaceae \u2014 <em>Erythroxylum coca<\/em>).<\/p>\n<p>\u2014 Les <strong>alcalo\u00efdes st\u00e9ro\u00efdiens<\/strong> (solanine, tomatine, chaconine) : pr\u00e9sents dans les genres <em>Solanum<\/em>, <em>Lycopersicon<\/em> et <em>Capsicum<\/em>. Ce sont des glycoalcalo\u00efdes faiblement toxiques, pr\u00e9sents dans les parties vertes (feuilles, tiges, fruits immatures) des tomates, pommes de terre et aubergines. C&rsquo;est la solanine qui rend toxiques les pommes de terre verdies et les germes de pommes de terre.<\/p>\n<p>\u2014 La <strong>nicotine<\/strong> : un alcalo\u00efde pyridinique (non tropanique) produit par le genre <em>Nicotiana<\/em>. C&rsquo;est l&rsquo;un des insecticides naturels les plus puissants et la substance responsable de la d\u00e9pendance au tabac.<\/p>\n<p>Le \u00ab club des sorci\u00e8res \u00bb \u2014 belladone, jusquiame, datura, mandragore \u2014 est le sous-groupe des Solanaceae \u00e0 alcalo\u00efdes tropaniques du type atropine\/scopolamine. Ces quatre plantes partagent les m\u00eames alcalo\u00efdes (\u00e0 des concentrations variables), les m\u00eames effets pharmacologiques (anticholinergiques), les m\u00eames dangers (hallucinations, tachycardie, mydriase, hyperthermie, mort) et la m\u00eame histoire \u2014 elles sont les plantes des sorci\u00e8res, des empoisonneuses et des oracles depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9.<\/p>\n<h2 id=\"IV\">IV. La fleur, la baie et le pi\u00e8ge \u2014 anatomie d&rsquo;un empoisonneur<\/h2>\n<figure style=\"float:right;margin:0 0 20px 20px;max-width:380px\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/belladone-2.jpg\" alt=\"Atropa belladonna \u2014 baies noires luisantes dans leur calice \u00e9toil\u00e9 vert\" style=\"width:100%;border-radius:6px\"><figcaption style=\"font-size:0.85em;color:#555;margin-top:6px;text-align:center\">Les baies de la belladone \u2014 noires, brillantes, sucr\u00e9es et mortelles. Le calice \u00e9toil\u00e9 persistant est un caract\u00e8re diagnostique.<\/figcaption><\/figure>\n<p>La <strong>fleur<\/strong> de la belladone est discr\u00e8te, presque insignifiante par rapport \u00e0 la taille de la plante. Elle est solitaire, pendante, port\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aisselle des feuilles sup\u00e9rieures, sur un p\u00e9doncule court et courb\u00e9. La corolle est en forme de cloche (campanul\u00e9e), de 2,5 \u00e0 3 centim\u00e8tres de long, \u00e0 5 lobes courts et recourb\u00e9s vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. Sa couleur est caract\u00e9ristique : brun-violac\u00e9 terne, avec des nervures plus sombres \u2014 un brun pourpre sale, sans \u00e9clat, qui n&rsquo;attire pas le regard. Le calice est compos\u00e9 de 5 s\u00e9pales verts, triangulaires, soud\u00e9s \u00e0 la base, persistants \u2014 ils resteront et s&rsquo;agrandiront apr\u00e8s la f\u00e9condation pour former une \u00e9toile verte autour du fruit.<\/p>\n<p>Les \u00e9tamines sont au nombre de 5, ins\u00e9r\u00e9es \u00e0 la base de la corolle. L&rsquo;ovaire est sup\u00e8re, biloculaire. La pollinisation est assur\u00e9e principalement par les bourdons.<\/p>\n<p>La <strong>baie<\/strong> est le pi\u00e8ge mortel de la belladone. C&rsquo;est une baie globuleuse, de 1,5 \u00e0 2 centim\u00e8tres de diam\u00e8tre, d&rsquo;abord verte, puis rouge, puis noire brillante \u00e0 maturit\u00e9 \u2014 aussi luisante qu&rsquo;une cerise noire. Elle est ench\u00e2ss\u00e9e dans le calice persistant, dont les 5 s\u00e9pales se sont \u00e9tal\u00e9s en \u00e9toile et forment une collerette verte autour du fruit noir \u2014 un contraste visuel saisissant qui rend la baie tr\u00e8s visible et reconnaissable.<\/p>\n<p>La chair de la baie est juteuse, l\u00e9g\u00e8rement sucr\u00e9e, faiblement acide, sans amertume marqu\u00e9e \u2014 c&rsquo;est cette palatabilit\u00e9 qui en fait un pi\u00e8ge si dangereux pour les enfants. Chaque baie contient entre 30 et 40 graines, petites, r\u00e9niformes, brun clair. La teneur en alcalo\u00efdes de la baie m\u00fbre est de l&rsquo;ordre de 0,5 \u00e0 1 % du poids frais (principalement de l&rsquo;atropine et de la scopolamine).<\/p>\n<p>La <strong>dose toxique<\/strong> est terrifiante par sa faiblesse : 2 \u00e0 5 baies peuvent provoquer une intoxication grave chez un enfant, 10 \u00e0 20 baies peuvent \u00eatre fatales chez un adulte. La dose l\u00e9tale d&rsquo;atropine chez l&rsquo;adulte est estim\u00e9e \u00e0 environ 100 mg \u2014 ce qui correspond \u00e0 l&rsquo;ingestion de 10 \u00e0 20 baies m\u00fbres.<\/p>\n<p>Le pi\u00e8ge est d&rsquo;autant plus pervers que la belladone pousse souvent \u00e0 proximit\u00e9 des chemins de randonn\u00e9e, des lisi\u00e8res foresti\u00e8res et des ruines \u2014 des endroits fr\u00e9quent\u00e9s par les promeneurs et les enfants. Les baies m\u00fbrissent en ao\u00fbt-septembre, au moment des promenades estivales. Et rien dans leur apparence ne signale le danger \u2014 elles ressemblent \u00e0 des cerises noires, \u00e0 des myrtilles g\u00e9antes, ou aux baies de sureau noir.<\/p>\n<h2 id=\"V\">V. Distribution et \u00e9cologie \u2014 sous-bois calcaires et d\u00e9combres<\/h2>\n<p><em>Atropa belladonna<\/em> est une esp\u00e8ce eurasiatique, dont l&rsquo;aire de distribution naturelle s&rsquo;\u00e9tend de l&rsquo;Angleterre et de l&rsquo;Irlande \u00e0 l&rsquo;ouest jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;Iran et le Caucase \u00e0 l&rsquo;est, et de la Su\u00e8de m\u00e9ridionale au nord jusqu&rsquo;au Maroc et \u00e0 l&rsquo;Alg\u00e9rie au sud. Elle a \u00e9t\u00e9 naturalis\u00e9e en Am\u00e9rique du Nord.<\/p>\n<p>C&rsquo;est une esp\u00e8ce de <strong>demi-ombre<\/strong>, qui pousse dans les sous-bois clairs, les lisi\u00e8res foresti\u00e8res, les clairi\u00e8res, les coupes de bois, les haies, les ruines et les d\u00e9combres. Elle est nettement <strong>calcicole<\/strong> \u2014 elle pousse de pr\u00e9f\u00e9rence sur les sols calcaires, marneux ou crayeux, riches en azote et bien drain\u00e9s. En France, on la trouve principalement dans les for\u00eats calcaires de l&rsquo;Est (Lorraine, Alsace, Bourgogne, Jura, Alpes du Nord), du Centre (Causses, gorges calcaires du Massif central) et du Midi (garrigues, for\u00eats de ch\u00eanes pubescents). Elle est rare ou absente dans les r\u00e9gions siliceuses (Bretagne, Massif armoricain, Landes).<\/p>\n<p>La belladone est une plante <strong>nitrophile<\/strong> \u2014 elle appr\u00e9cie les sols riches en azote, ce qui explique sa fr\u00e9quence dans les d\u00e9combres, les ruines, les anciens d\u00e9potoirs, les abords des bergeries et les zones anciennement p\u00e2tur\u00e9es (enrichies en azote par les d\u00e9jections animales). Dans les for\u00eats, elle appara\u00eet souvent apr\u00e8s les coupes et les chablis, profitant de l&rsquo;ouverture du couvert et de la min\u00e9ralisation de l&rsquo;humus.<\/p>\n<p>En altitude, elle monte jusqu&rsquo;\u00e0 1 500 m\u00e8tres dans les Alpes et les Pyr\u00e9n\u00e9es \u2014 on la trouve dans les clairi\u00e8res des h\u00eatraies-sapini\u00e8res montagnardes et dans les m\u00e9gaphorbiaies (prairies \u00e0 hautes herbes) des ravins calcaires.<\/p>\n<p>La belladone est une plante relativement rare dans la plupart de ses stations. Elle ne forme jamais de grandes populations denses comme le font la digitale ou le coquelicot. On la rencontre le plus souvent sous forme d&rsquo;individus isol\u00e9s ou de petits groupes de quelques pieds \u2014 ce qui la rend d&rsquo;autant plus dangereuse, car les promeneurs qui la rencontrent n&rsquo;ont souvent aucune exp\u00e9rience pr\u00e9alable de la plante.<\/p>\n<h2 id=\"VI\">VI. La belladone dans l&rsquo;Antiquit\u00e9 \u2014 poison politique et oracle de Delphes<\/h2>\n<p>La belladone est l&rsquo;un des plus anciens poisons connus de la civilisation occidentale. Son usage comme poison et comme narcotique est document\u00e9 depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9 grecque et romaine.<\/p>\n<p><strong>Th\u00e9ophraste<\/strong> (371-287 av. J.-C.), dans son <em>Historia Plantarum<\/em>, d\u00e9crit une plante qu&rsquo;il appelle <em>strychnos manikos<\/em> (le \u00ab strychnos qui rend fou \u00bb) et qui correspond probablement \u00e0 la belladone (ou \u00e0 une solanac\u00e9e tropanique apparent\u00e9e). Il note que cette plante \u00ab rend fou \u00bb et que \u00ab prise en petite quantit\u00e9, elle provoque des visions et des hallucinations \u00bb.<\/p>\n<p><strong>Dioscoride<\/strong> (Ier si\u00e8cle apr. J.-C.) d\u00e9crit dans le <em>De Materia Medica<\/em> une plante qu&rsquo;il nomme <em>strychnos<\/em> et dont il distingue trois vari\u00e9t\u00e9s \u2014 dont une \u00ab qui provoque le sommeil et les visions, et qui, en quantit\u00e9 plus grande, tue \u00bb. La description correspond bien \u00e0 la belladone ou \u00e0 la mandragore.<\/p>\n<p>L&rsquo;usage politique de la belladone comme poison est attest\u00e9. La l\u00e9gende rapporte que Livie, \u00e9pouse d&rsquo;Auguste et m\u00e8re de Tib\u00e8re, aurait empoisonn\u00e9 les figues du jardin de son mari avec du jus de belladone pour l&rsquo;\u00e9liminer et assurer l&rsquo;accession de son fils au tr\u00f4ne. L&rsquo;historien Tacite rapporte plusieurs empoisonnements politiques dans la Rome imp\u00e9riale o\u00f9 les \u00ab poisons v\u00e9g\u00e9taux \u00bb \u2014 dont les solanac\u00e9es tropaniques \u2014 jouaient un r\u00f4le central.<\/p>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un usage de la belladone (ou de plantes apparent\u00e9es comme la jusquiame) dans les <strong>oracles antiques<\/strong> a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9e par plusieurs historiens. La Pythie de Delphes, qui entrait en transe pour proph\u00e9tiser, aurait pu inhaler des vapeurs de solanac\u00e9es br\u00fbl\u00e9es ou ing\u00e9rer des pr\u00e9parations \u00e0 base de jusquiame ou de belladone. Les sympt\u00f4mes d\u00e9crits par les auteurs antiques (transe, discours incoh\u00e9rent, agitation, convulsions) sont compatibles avec une intoxication anticholinergique. L&rsquo;hypoth\u00e8se reste sp\u00e9culative, mais elle s&rsquo;inscrit dans un sch\u00e9ma bien document\u00e9 d&rsquo;usage rituel des solanac\u00e9es tropaniques dans de nombreuses cultures \u2014 des chamanes sib\u00e9riens aux sorci\u00e8res europ\u00e9ennes.<\/p>\n<h2 id=\"VII\">VII. Les onguents de vol \u2014 sorcellerie et pharmacologie<\/h2>\n<p>L&rsquo;un des chapitres les plus fascinants de l&rsquo;histoire de la belladone est celui des \u00ab onguents de vol \u00bb \u2014 les pr\u00e9parations grasses \u00e0 base de solanac\u00e9es tropaniques que les femmes accus\u00e9es de sorcellerie utilisaient pr\u00e9tendument pour \u00ab voler au sabbat \u00bb.<\/p>\n<p>Les archives des proc\u00e8s de sorcellerie des XVe au XVIIe si\u00e8cles mentionnent \u00e0 de multiples reprises des \u00ab onguents \u00bb ou \u00ab graisses \u00bb que les accus\u00e9es s&rsquo;appliquaient sur le corps \u2014 en particulier sur les muqueuses (aisselles, aine, muqueuse vaginale) \u2014 avant de \u00ab s&rsquo;envoler pour le sabbat \u00bb. Les recettes, quand elles sont d\u00e9taill\u00e9es, mentionnent syst\u00e9matiquement les m\u00eames ingr\u00e9dients : belladone, jusquiame noire, datura, mandragore, aconit, graisse animale (souvent de la graisse de porc ou, selon les accusations, de la graisse de nourrisson \u2014 une calomnie classique de la chasse aux sorci\u00e8res).<\/p>\n<p>L&rsquo;explication pharmacologique est aujourd&rsquo;hui bien comprise. Les alcalo\u00efdes tropaniques (atropine, scopolamine, hyoscyamine) sont des mol\u00e9cules lipophiles qui traversent facilement la peau et les muqueuses. M\u00e9lang\u00e9s \u00e0 une base grasse (saindoux, beurre) et appliqu\u00e9s sur des zones de peau fine ou sur des muqueuses, ils sont absorb\u00e9s par voie transcutan\u00e9e et produisent leurs effets syst\u00e9miques \u2014 hallucinations, sensation de l\u00e9vitation, distorsions corporelles, impression de vol.<\/p>\n<p>La scopolamine, en particulier, est responsable de la sensation de <strong>l\u00e9vitation<\/strong> et de vol. \u00c0 doses mod\u00e9r\u00e9es, elle provoque un \u00e9tat de semi-conscience, avec des hallucinations vivaces, souvent li\u00e9es au mouvement et \u00e0 la l\u00e9vitation, et une amn\u00e9sie r\u00e9trograde (le sujet ne se souvient pas clairement de l&rsquo;\u00e9pisode au r\u00e9veil \u2014 il a le souvenir confus d&rsquo;avoir \u00ab vol\u00e9 \u00bb sans pouvoir distinguer le r\u00eave de la r\u00e9alit\u00e9).<\/p>\n<p>Le <strong>b\u00e2ton de sorci\u00e8re<\/strong> (ou balai) a peut-\u00eatre une explication prosa\u00efque dans ce contexte. Plusieurs auteurs (dont l&rsquo;historien Michael Harner, en 1973) ont propos\u00e9 que le \u00ab balai \u00bb \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 le b\u00e2ton enduit d&rsquo;onguent que les femmes utilisaient pour s&rsquo;appliquer la pr\u00e9paration sur les muqueuses vaginales \u2014 une voie d&rsquo;absorption particuli\u00e8rement efficace. Le \u00ab vol sur le balai \u00bb serait alors une m\u00e9taphore \u2014 ou un souvenir hallucinatoire \u2014 de l&rsquo;application de l&rsquo;onguent et du \u00ab voyage \u00bb hallucinatoire qui s&rsquo;ensuivait.<\/p>\n<p>Cette interpr\u00e9tation pharmacologique de la sorcellerie ne pr\u00e9tend pas expliquer l&rsquo;ensemble du ph\u00e9nom\u00e8ne \u2014 la chasse aux sorci\u00e8res est un ph\u00e9nom\u00e8ne social, religieux et politique complexe qui d\u00e9passe largement la pharmacologie. Mais elle offre une explication rationnelle \u00e0 l&rsquo;un de ses \u00e9l\u00e9ments les plus myst\u00e9rieux : la conviction sinc\u00e8re de certaines accus\u00e9es d&rsquo;avoir r\u00e9ellement \u00ab vol\u00e9 au sabbat \u00bb.<\/p>\n<h2 id=\"VIII\">VIII. Bella donna \u2014 la pupille des V\u00e9nitiennes<\/h2>\n<p>L&rsquo;usage cosm\u00e9tique de la belladone est attest\u00e9 depuis la Renaissance italienne. Les femmes de la haute soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9nitienne et florentine se mettaient des gouttes de jus de belladone dans les yeux pour dilater leurs pupilles (<strong>mydriase<\/strong>) et rendre leur regard plus large, plus lumineux, plus s\u00e9duisant. C&rsquo;est cet usage qui a donn\u00e9 \u00e0 la plante son nom italien de <em>bella donna<\/em> (belle dame), adopt\u00e9 par Linn\u00e9 comme \u00e9pith\u00e8te sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>L&rsquo;effet est r\u00e9el. L&rsquo;atropine, principal alcalo\u00efde de la belladone, bloque les r\u00e9cepteurs muscariniques du muscle sphincter de l&rsquo;iris (le muscle qui contracte la pupille). En l&rsquo;absence de contraction du sphincter, le muscle dilatateur de l&rsquo;iris (innerv\u00e9 par le syst\u00e8me sympathique, non affect\u00e9 par l&rsquo;atropine) prend le dessus, et la pupille se dilate. La mydriase atropinique est maximale, bilat\u00e9rale, et dure de 5 \u00e0 7 jours \u2014 beaucoup plus longtemps que l&rsquo;effet des mydriatiques modernes.<\/p>\n<p>La science moderne a confirm\u00e9 que la dilatation de la pupille est per\u00e7ue comme un signe d&rsquo;attractivit\u00e9. Des \u00e9tudes d&rsquo;eye-tracking ont montr\u00e9 que les visages aux pupilles dilat\u00e9es sont jug\u00e9s plus attirants, plus chaleureux et plus sympathiques que les m\u00eames visages aux pupilles contract\u00e9es. La psychologue Eckhard Hess, dans les ann\u00e9es 1960, a d\u00e9montr\u00e9 que la pupille se dilate spontan\u00e9ment quand on regarde quelque chose d&rsquo;agr\u00e9able ou d&rsquo;excitant \u2014 et que nous interpr\u00e9tons inconsciemment la dilatation pupillaire d&rsquo;autrui comme un signe d&rsquo;int\u00e9r\u00eat et d&rsquo;attirance. Les V\u00e9nitiennes de la Renaissance ne connaissaient pas la neurophysiologie, mais elles avaient compris empiriquement ce que la science a confirm\u00e9 quatre si\u00e8cles plus tard.<\/p>\n<p>L&rsquo;usage cosm\u00e9tique de la belladone \u00e9tait dangereux. L&rsquo;application r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de jus de belladone dans les yeux provoque une irritation conjonctivale, une paralysie de l&rsquo;accommodation (vision de pr\u00e8s impossible \u2014 les V\u00e9nitiennes \u00e9taient probablement incapables de lire apr\u00e8s leur s\u00e9ance de beaut\u00e9), une photophobie (intol\u00e9rance \u00e0 la lumi\u00e8re \u2014 d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;habitude de porter des voiles sombres), et un risque de glaucome aigu par fermeture de l&rsquo;angle iridocorn\u00e9en chez les sujets pr\u00e9dispos\u00e9s. L&rsquo;absorption syst\u00e9mique par la muqueuse conjonctivale pouvait aussi provoquer des sympt\u00f4mes d&rsquo;intoxication atropinique (tachycardie, s\u00e9cheresse buccale, confusion).<\/p>\n<h2 id=\"IX\">IX. Les alcalo\u00efdes tropaniques \u2014 atropine, scopolamine, hyoscyamine<\/h2>\n<figure style=\"float:right;margin:0 0 20px 20px;max-width:380px\">\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leprincedulac.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/belladone-3.jpg\" alt=\"Atropa belladonna \u2014 fleurs brun-violac\u00e9 pendantes et feuillage\" style=\"width:100%;border-radius:6px\"><figcaption style=\"font-size:0.85em;color:#555;margin-top:6px;text-align:center\">Les fleurs de la belladone \u2014 cloches brun-violac\u00e9 discr\u00e8tes, pendantes, dissimul\u00e9es sous le feuillage.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Les alcalo\u00efdes de la belladone appartiennent au groupe des <strong>alcalo\u00efdes tropaniques<\/strong> \u2014 des mol\u00e9cules construites autour du noyau tropane, un bicycle azot\u00e9 compos\u00e9 d&rsquo;un cycle pyrrolidine fusionn\u00e9 avec un cycle pip\u00e9ridine, portant un pont m\u00e9thyl\u00e8ne entre les atomes 1 et 5. Ce noyau tropane est est\u00e9rifi\u00e9 par un acide aromatique (l&rsquo;acide tropique) pour former les alcalo\u00efdes actifs.<\/p>\n<p>Les trois alcalo\u00efdes principaux de la belladone sont :<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;hyoscyamine<\/strong> : c&rsquo;est l&rsquo;alcalo\u00efde principal de la belladone fra\u00eeche. C&rsquo;est l&rsquo;ester de l&rsquo;acide (S)-tropique avec le tropanol. C&rsquo;est un \u00e9nantiom\u00e8re pur \u2014 la forme l\u00e9vogyre (L-hyoscyamine), environ deux fois plus active que le rac\u00e9mique.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;atropine<\/strong> : c&rsquo;est le rac\u00e9mique (m\u00e9lange 50\/50 des formes L et D) de l&rsquo;hyoscyamine. L&rsquo;atropine n&rsquo;existe pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat naturel dans la plante fra\u00eeche \u2014 elle se forme par rac\u00e9misation de l&rsquo;hyoscyamine pendant l&rsquo;extraction et le s\u00e9chage. En pratique, les termes \u00ab atropine \u00bb et \u00ab hyoscyamine \u00bb sont souvent utilis\u00e9s de mani\u00e8re interchangeable, mais stricto sensu l&rsquo;atropine est le rac\u00e9mique et l&rsquo;hyoscyamine est l&rsquo;\u00e9nantiom\u00e8re naturel actif.<\/p>\n<p><strong>La scopolamine<\/strong> (ou hyoscine) : c&rsquo;est un d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;hyoscyamine portant un groupement \u00e9poxyde sur le noyau tropane. La scopolamine est plus lipophile que l&rsquo;atropine, traverse plus facilement la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique, et poss\u00e8de des effets centraux plus marqu\u00e9s (s\u00e9dation, amn\u00e9sie, hallucinations). Elle est pr\u00e9sente dans la belladone en quantit\u00e9 moindre que l&rsquo;hyoscyamine, mais elle est l&rsquo;alcalo\u00efde majoritaire chez d&rsquo;autres solanac\u00e9es tropaniques (jusquiame, datura, brugmansia).<\/p>\n<p>La teneur en alcalo\u00efdes totaux varie selon l&rsquo;organe de la plante :<br \/>\n\u2014 Feuilles : 0,2 \u00e0 0,6 % (principalement hyoscyamine).<br \/>\n\u2014 Racines : 0,4 \u00e0 0,8 % (principalement hyoscyamine et scopolamine).<br \/>\n\u2014 Baies m\u00fbres : 0,5 \u00e0 1 % (principalement atropine et scopolamine).<br \/>\n\u2014 Graines : 0,6 \u00e0 0,8 %.<\/p>\n<p>L&rsquo;isolement de l&rsquo;atropine a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 en 1831 par le pharmacien allemand Philipp Lorenz Geiger et son \u00e9tudiant Germain Henri Hess, \u00e0 partir de racines de belladone. La structure chimique a \u00e9t\u00e9 \u00e9lucid\u00e9e par Willst\u00e4tter en 1901, et la synth\u00e8se totale r\u00e9alis\u00e9e par Robinson en 1917.<\/p>\n<h2 id=\"X\">X. M\u00e9canisme d&rsquo;action \u2014 bloquer l&rsquo;ac\u00e9tylcholine<\/h2>\n<p>L&rsquo;atropine et la scopolamine sont des <strong>antagonistes comp\u00e9titifs des r\u00e9cepteurs muscariniques de l&rsquo;ac\u00e9tylcholine<\/strong>. Elles se fixent sur les r\u00e9cepteurs muscariniques (M\u2081 \u00e0 M\u2085) sans les activer, emp\u00eachant l&rsquo;ac\u00e9tylcholine de s&rsquo;y fixer et de produire ses effets. C&rsquo;est un blocage r\u00e9versible \u2014 l&rsquo;atropine est d\u00e9plac\u00e9e par un exc\u00e8s d&rsquo;ac\u00e9tylcholine ou par un agoniste muscarinique (physostigmine, n\u00e9ostigmine).<\/p>\n<p>L&rsquo;ac\u00e9tylcholine est le neurotransmetteur du <strong>syst\u00e8me nerveux parasympathique<\/strong> \u2014 la branche du syst\u00e8me nerveux autonome qui contr\u00f4le les fonctions de repos, de digestion et de r\u00e9cup\u00e9ration. En bloquant les r\u00e9cepteurs muscariniques, l&rsquo;atropine bloque le parasympathique et laisse le champ libre au syst\u00e8me sympathique. Les effets sont donc \u00ab sympathomim\u00e9tiques indirects \u00bb :<\/p>\n<p>\u2014 <strong>C\u0153ur<\/strong> : tachycardie (acc\u00e9l\u00e9ration de la fr\u00e9quence cardiaque \u2014 le frein vagal est lev\u00e9).<br \/>\n\u2014 <strong>Yeux<\/strong> : mydriase (dilatation de la pupille) et cyclopl\u00e9gie (paralysie de l&rsquo;accommodation \u2014 impossibilit\u00e9 de faire la mise au point en vision de pr\u00e8s).<br \/>\n\u2014 <strong>Glandes<\/strong> : inhibition de toutes les s\u00e9cr\u00e9tions \u2014 tarissement de la salive (bouche s\u00e8che), de la sueur (peau s\u00e8che et chaude), des larmes, des s\u00e9cr\u00e9tions bronchiques et gastriques.<br \/>\n\u2014 <strong>Tube digestif<\/strong> : ralentissement du p\u00e9ristaltisme, constipation.<br \/>\n\u2014 <strong>Vessie<\/strong> : r\u00e9tention urinaire (le muscle d\u00e9trusor ne se contracte plus).<br \/>\n\u2014 <strong>Bronches<\/strong> : bronchodilatation (relaxation des muscles lisses bronchiques).<br \/>\n\u2014 <strong>Syst\u00e8me nerveux central<\/strong> (\u00e0 forte dose) : agitation, confusion, hallucinations, d\u00e9lire, convulsions, coma.<\/p>\n<p>Un mn\u00e9monique anglo-saxon classique r\u00e9sume les signes de l&rsquo;intoxication atropinique : \u00ab Hot as a hare (hyperthermie), blind as a bat (mydriase), dry as a bone (s\u00e9cheresse des muqueuses), red as a beet (vasodilatation cutan\u00e9e), mad as a hatter (d\u00e9lire). \u00bb<\/p>\n<h2 id=\"XI\">XI. L&rsquo;atropine en ophtalmologie \u2014 deux si\u00e8cles de mydriase<\/h2>\n<p>L&rsquo;utilisation de l&rsquo;atropine en ophtalmologie remonte aux premi\u00e8res d\u00e9cennies du XIXe si\u00e8cle, peu apr\u00e8s son isolement. Les ophtalmologistes ont rapidement compris l&rsquo;int\u00e9r\u00eat d&rsquo;un agent capable de dilater la pupille de mani\u00e8re pr\u00e9visible et prolong\u00e9e \u2014 pour examiner le fond d&rsquo;\u0153il (la r\u00e9tine, le nerf optique, les vaisseaux r\u00e9tiniens), pour pr\u00e9parer la chirurgie oculaire et pour traiter certaines inflammations intraoculaires (uv\u00e9ites).<\/p>\n<p>L&rsquo;atropine en collyre (solution \u00e0 0,5 ou 1 %) est le <strong>mydriatique le plus puissant<\/strong> disponible. Elle produit une mydriase maximale et une cyclopl\u00e9gie compl\u00e8te, d&rsquo;installation lente (30 \u00e0 40 minutes) mais de dur\u00e9e tr\u00e8s longue \u2014 7 \u00e0 14 jours pour la mydriase, 5 \u00e0 7 jours pour la cyclopl\u00e9gie. Cette longue dur\u00e9e est un avantage th\u00e9rapeutique (dans le traitement des uv\u00e9ites, o\u00f9 une mydriase prolong\u00e9e est souhait\u00e9e pour pr\u00e9venir les syn\u00e9chies iridocristalliniennes) mais un inconv\u00e9nient diagnostique (pour un simple examen du fond d&rsquo;\u0153il, des mydriatiques plus courts sont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s).<\/p>\n<p>Les mydriatiques plus courts d&rsquo;action \u2014 tropicamide (Mydriaticum, dur\u00e9e 4-6 heures), cyclopentolate (Skiacol, dur\u00e9e 24 heures), ph\u00e9nyl\u00e9phrine (N\u00e9osyn\u00e9phrine, dur\u00e9e 3-4 heures) \u2014 ont largement remplac\u00e9 l&rsquo;atropine pour l&rsquo;examen de routine du fond d&rsquo;\u0153il. Mais l&rsquo;atropine reste irrempla\u00e7able dans deux indications :<\/p>\n<p>\u2014 Le <strong>traitement des uv\u00e9ites ant\u00e9rieures<\/strong> : l&rsquo;atropine en collyre maintient la pupille dilat\u00e9e et le muscle ciliaire au repos, pr\u00e9venant les adh\u00e9rences (syn\u00e9chies) entre l&rsquo;iris enflamm\u00e9 et le cristallin, qui pourraient d\u00e9former d\u00e9finitivement la pupille et compromettre la vision.<\/p>\n<p>\u2014 Le <strong>traitement de l&rsquo;amblyopie<\/strong> chez l&rsquo;enfant : l&rsquo;instillation d&rsquo;atropine en collyre dans l&rsquo;\u0153il dominant provoque un flou visuel de pr\u00e8s (cyclopl\u00e9gie) qui force l&rsquo;enfant \u00e0 utiliser son \u0153il amblyope, stimulant ainsi le d\u00e9veloppement de sa vision. Cette m\u00e9thode (p\u00e9nalisation atropinique) est une alternative au cache-\u0153il pour le traitement de l&rsquo;amblyopie.<\/p>\n<p>Depuis 2019, des \u00e9tudes cliniques (en particulier l&rsquo;\u00e9tude LAMP, Hong Kong) ont montr\u00e9 que l&rsquo;atropine en collyre \u00e0 tr\u00e8s faible concentration (0,01 \u00e0 0,05 %) ralentit la <strong>progression de la myopie<\/strong> chez l&rsquo;enfant \u2014 une d\u00e9couverte majeure dans le contexte de l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie mondiale de myopie qui touche les jeunes g\u00e9n\u00e9rations, en particulier en Asie de l&rsquo;Est.<\/p>\n<h2 id=\"XII\">XII. L&rsquo;atropine en m\u00e9decine d&rsquo;urgence et en anesth\u00e9sie<\/h2>\n<p>L&rsquo;atropine injectable est un m\u00e9dicament essentiel de la m\u00e9decine d&rsquo;urgence et de l&rsquo;anesth\u00e9sie, inscrit sur la liste mod\u00e8le des m\u00e9dicaments essentiels.<\/p>\n<p><strong>Bradycardie symptomatique.<\/strong> L&rsquo;indication la plus fr\u00e9quente de l&rsquo;atropine en urgence est la bradycardie (ralentissement de la fr\u00e9quence cardiaque) mal tol\u00e9r\u00e9e. L&rsquo;atropine IV (0,5 \u00e0 1 mg, renouvelable) acc\u00e9l\u00e8re le c\u0153ur en bloquant le tonus vagal au niveau du n\u0153ud sinusal. Elle est le traitement de premi\u00e8re ligne de la bradycardie sinusale symptomatique et du bloc auriculo-ventriculaire.<\/p>\n<p><strong>Arr\u00eat cardiaque.<\/strong> L&rsquo;atropine a longtemps fait partie des protocoles de r\u00e9animation cardio-pulmonaire (RCP) pour l&rsquo;asystolie et la dissociation \u00e9lectrom\u00e9canique. Elle a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9e des protocoles europ\u00e9ens (ERC) en 2010 faute de preuve de b\u00e9n\u00e9fice, mais reste utilis\u00e9e dans certains protocoles nationaux.<\/p>\n<p><strong>Intoxications par les organophosphor\u00e9s.<\/strong> Les organophosphor\u00e9s (insecticides, gaz neurotoxiques \u2014 sarin, VX, tabun) agissent en inhibant irr\u00e9versiblement l&rsquo;ac\u00e9tylcholinest\u00e9rase, l&rsquo;enzyme qui d\u00e9grade l&rsquo;ac\u00e9tylcholine. Le r\u00e9sultat est une accumulation massive d&rsquo;ac\u00e9tylcholine aux synapses muscariniques et nicotiniques, provoquant une \u00ab temp\u00eate cholinergique \u00bb : hypers\u00e9cr\u00e9tion massive (salive, larmes, bronches, sueur), bronchospasme, bradycardie, miosis, convulsions, paralysie respiratoire et mort. L&rsquo;atropine, en bloquant les r\u00e9cepteurs muscariniques, antagonise les effets muscariniques de l&rsquo;exc\u00e8s d&rsquo;ac\u00e9tylcholine. Les doses n\u00e9cessaires sont colossales \u2014 jusqu&rsquo;\u00e0 100 mg ou plus en perfusion continue pour les intoxications graves aux organophosphor\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>En anesth\u00e9sie<\/strong>, l&rsquo;atropine est utilis\u00e9e en pr\u00e9m\u00e9dication pour r\u00e9duire les s\u00e9cr\u00e9tions salivaires et bronchiques (qui peuvent obstruer les voies a\u00e9riennes pendant l&rsquo;intubation) et pour pr\u00e9venir la bradycardie r\u00e9flexe provoqu\u00e9e par certains agents anesth\u00e9siques (succinylcholine, propofol) et par les man\u0153uvres d&rsquo;intubation.<\/p>\n<h2 id=\"XIII\">XIII. La scopolamine \u2014 du mal de mer \u00e0 la soumission chimique<\/h2>\n<p>La scopolamine poss\u00e8de un profil pharmacologique distinct de celui de l&rsquo;atropine. Elle traverse plus facilement la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique et exerce des effets centraux plus marqu\u00e9s : s\u00e9dation, amn\u00e9sie ant\u00e9rograde, suppression des naus\u00e9es et des vomissements.<\/p>\n<p><strong>Anti-naus\u00e9eux.<\/strong> La scopolamine est l&rsquo;un des anti-naus\u00e9eux les plus efficaces contre le mal des transports (cin\u00e9tose). Elle est commercialis\u00e9e sous forme de patch transdermique (Scopoderm) \u00e0 appliquer derri\u00e8re l&rsquo;oreille 6 \u00e0 12 heures avant le voyage. Le patch lib\u00e8re la scopolamine de mani\u00e8re continue pendant 72 heures. Elle est aussi utilis\u00e9e pour la pr\u00e9vention des naus\u00e9es et vomissements postop\u00e9ratoires.<\/p>\n<p><strong>Le \u00ab D\u00e4mmerungsschlaf \u00bb.<\/strong> Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, la scopolamine a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e en association avec la morphine pour produire un \u00e9tat de semi-conscience amn\u00e9sique \u2014 le <em>D\u00e4mmerungsschlaf<\/em> (\u00ab sommeil cr\u00e9pusculaire \u00bb) \u2014 utilis\u00e9 en obst\u00e9trique (accouchement \u00ab sans douleur \u00bb et sans souvenir) et en anesth\u00e9sie. La femme accouchait en \u00e9tat de semi-conscience et n&rsquo;avait aucun souvenir de la douleur au r\u00e9veil. Cette pratique, populaire dans les ann\u00e9es 1910-1950, a \u00e9t\u00e9 progressivement abandonn\u00e9e en raison des effets secondaires (agitation paradoxale, hallucinations, d\u00e9pression n\u00e9onatale).<\/p>\n<p><strong>Soumission chimique.<\/strong> La scopolamine a acquis une sinistre r\u00e9putation comme drogue de soumission chimique \u2014 la \u00ab drogue du violeur \u00bb ou \u00ab burundanga \u00bb en Am\u00e9rique du Sud. Administr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;insu de la victime (dans une boisson, par contact cutan\u00e9, par inhalation), elle provoque un \u00e9tat de docilit\u00e9, de suggestibilit\u00e9 et d&rsquo;amn\u00e9sie ant\u00e9rograde : la victime ob\u00e9it aux ordres, ne r\u00e9siste pas, et ne se souvient de rien au r\u00e9veil. Des cas de vols, d&rsquo;agressions sexuelles et de s\u00e9questrations sous scopolamine sont r\u00e9guli\u00e8rement rapport\u00e9s en Colombie, au Venezuela, en France et dans d&rsquo;autres pays. La scopolamine est class\u00e9e comme psychotrope et son usage non m\u00e9dical est interdit.<\/p>\n<h2 id=\"XIV\">XIV. Toxicologie \u2014 l&#8217;empoisonnement atropinique<\/h2>\n<p>L&rsquo;intoxication par la belladone (ou \u00ab syndrome anticholinergique \u00bb, ou \u00ab syndrome atropinique \u00bb) est un tableau clinique classique de la toxicologie d&rsquo;urgence.<\/p>\n<p>Les <strong>circonstances<\/strong> sont principalement :<br \/>\n\u2014 Ingestion accidentelle de baies par des enfants (la cause la plus fr\u00e9quente).<br \/>\n\u2014 Confusion avec des baies comestibles (sureau noir, myrtille, cerise) par des adultes.<br \/>\n\u2014 Ingestion volontaire \u00e0 vis\u00e9e hallucinog\u00e8ne (adolescents, exp\u00e9rimentateurs).<br \/>\n\u2014 Surdosage m\u00e9dicamenteux (collyre atropinique ing\u00e9r\u00e9 par un enfant, surdosage en antispasmodiques atropiniques).<\/p>\n<p>Les <strong>sympt\u00f4mes<\/strong> apparaissent en 30 minutes \u00e0 2 heures et suivent le mn\u00e9monique classique :<br \/>\n\u2014 Bouche s\u00e8che, soif intense, difficult\u00e9 \u00e0 d\u00e9glutir.<br \/>\n\u2014 Peau s\u00e8che, chaude, rouge (vasodilatation).<br \/>\n\u2014 Tachycardie (pouls rapide).<br \/>\n\u2014 Mydriase bilat\u00e9rale (pupilles dilat\u00e9es, fixes).<br \/>\n\u2014 Vision trouble (cyclopl\u00e9gie).<br \/>\n\u2014 R\u00e9tention urinaire.<br \/>\n\u2014 Agitation, confusion, hallucinations visuelles (souvent des insectes, des animaux, des personnages \u2014 hallucinations de type \u00ab delirium \u00bb), discours incoh\u00e9rent, gestes de pr\u00e9hension dans le vide (le patient essaie d&rsquo;attraper des objets imaginaires \u2014 un signe classique).<br \/>\n\u2014 Hyperthermie (pouvant d\u00e9passer 40 \u00b0C, surtout chez l&rsquo;enfant \u2014 l&rsquo;absence de sudation emp\u00eache la thermor\u00e9gulation).<br \/>\n\u2014 Convulsions et coma dans les cas graves.<\/p>\n<p>L&rsquo;<strong>antidote<\/strong> est la <strong>physostigmine<\/strong> (\u00e9s\u00e9rine) \u2014 un inhibiteur r\u00e9versible de l&rsquo;ac\u00e9tylcholinest\u00e9rase qui augmente la concentration d&rsquo;ac\u00e9tylcholine aux synapses muscariniques, contrecarrant le blocage atropinique. La dose est de 1 \u00e0 2 mg IV lente chez l&rsquo;adulte, 0,02 mg\/kg chez l&rsquo;enfant. L&rsquo;effet est spectaculaire : les hallucinations cessent, la conscience se clarifie, la tachycardie et la mydriase r\u00e9gressent en quelques minutes. La physostigmine doit \u00eatre utilis\u00e9e avec prudence car elle peut provoquer une bradycardie excessive et des convulsions.<\/p>\n<p>En l&rsquo;absence de physostigmine, le traitement est symptomatique : refroidissement externe (hyperthermie), benzodiaz\u00e9pines (agitation, convulsions), sondage v\u00e9sical (r\u00e9tention urinaire), surveillance cardiaque continue.<\/p>\n<h2 id=\"XV\">XV. La belladone en phytoth\u00e9rapie \u2014 une plante interdite<\/h2>\n<p>Comme l&rsquo;if, la digitale et le pavot, la belladone n&rsquo;a <strong>aucune place en phytoth\u00e9rapie<\/strong> libre. Son usage sous toute forme non pharmaceutique est formellement interdit et extr\u00eamement dangereux.<\/p>\n<p>La belladone figure sur la <strong>liste A<\/strong> de la Pharmacop\u00e9e fran\u00e7aise \u2014 la liste des plantes m\u00e9dicinales dont l&rsquo;usage est r\u00e9serv\u00e9 aux pr\u00e9parations pharmaceutiques. Aucune tisane, teinture, poudre ou extrait de belladone ne peut \u00eatre l\u00e9galement vendu en dehors du circuit pharmaceutique.<\/p>\n<p>Les seules utilisations l\u00e9gitimes de la belladone sont :<br \/>\n\u2014 L&rsquo;<strong>atropine<\/strong> en collyre, en injection et en comprim\u00e9s \u2014 m\u00e9dicament de prescription m\u00e9dicale.<br \/>\n\u2014 La <strong>scopolamine<\/strong> en patch transdermique et en injection \u2014 m\u00e9dicament de prescription m\u00e9dicale.<br \/>\n\u2014 L&rsquo;<strong>extrait de belladone<\/strong> dans quelques sp\u00e9cialit\u00e9s pharmaceutiques anciennes (suppositoires antispasmodiques), aujourd&rsquo;hui en voie de disparition au profit de l&rsquo;atropine pure.<br \/>\n\u2014 L&rsquo;hom\u00e9opathie : <em>Belladonna<\/em> est l&rsquo;un des rem\u00e8des hom\u00e9opathiques les plus prescrits (fi\u00e8vre, inflammation aigu\u00eb, c\u00e9phal\u00e9es). Aux dilutions habituelles (5 CH \u00e0 30 CH), la pr\u00e9paration ne contient plus de quantit\u00e9 pharmacologiquement active d&rsquo;alcalo\u00efdes.<\/p>\n<h2 id=\"XVI\">XVI. Pr\u00e9cautions, confusion et premiers secours<\/h2>\n<p><strong>Confusion avec des plantes comestibles.<\/strong> Les baies de belladone sont le plus souvent confondues avec :<br \/>\n\u2014 Les <strong>cerises<\/strong> (<em>Prunus cerasus<\/em>, <em>P. avium<\/em>) : m\u00eame taille, m\u00eame couleur noire \u00e0 maturit\u00e9, m\u00eame aspect brillant. La diff\u00e9rence est dans le calice : la cerise a un calice minuscule et un long p\u00e9doncule ; la baie de belladone est ench\u00e2ss\u00e9e dans un calice \u00e9tal\u00e9 en \u00e9toile verte tr\u00e8s visible.<br \/>\n\u2014 Les <strong>myrtilles<\/strong> (<em>Vaccinium myrtillus<\/em>) : les myrtilles sont plus petites (5-8 mm), poussent sur un sous-arbrisseau bas (20-40 cm), et n&rsquo;ont pas de calice \u00e9toil\u00e9. La confusion est possible chez les enfants qui ne regardent pas la plante d&rsquo;o\u00f9 vient le fruit.<br \/>\n\u2014 Les <strong>baies de sureau noir<\/strong> (<em>Sambucus nigra<\/em>) : les baies de sureau sont en grappes pendantes serr\u00e9es, beaucoup plus petites (4-6 mm), et le port de la plante (arbuste \u00e0 feuilles compos\u00e9es) est tr\u00e8s diff\u00e9rent.<\/p>\n<p><strong>En cas d&rsquo;ingestion de baies de belladone :<\/strong><br \/>\n1. Appeler imm\u00e9diatement le 15 (SAMU) ou le centre antipoison.<br \/>\n2. Ne pas faire vomir (risque d&rsquo;inhalation en cas de troubles de conscience).<br \/>\n3. Charbon activ\u00e9 (50 g adulte, 1 g\/kg enfant) si ingestion de moins d&rsquo;une heure.<br \/>\n4. Transfert hospitalier urgent pour surveillance cardiaque et neurologique.<br \/>\n5. Physostigmine IV si syndrome anticholinergique s\u00e9v\u00e8re (hallucinations, agitation, hyperthermie, tachycardie mena\u00e7ante).<\/p>\n<p><strong>Jardins.<\/strong> La belladone est rarement cultiv\u00e9e volontairement, mais elle peut appara\u00eetre spontan\u00e9ment dans les jardins situ\u00e9s en zone calcaire, \u00e0 proximit\u00e9 de for\u00eats. Les pieds identifi\u00e9s doivent \u00eatre arrach\u00e9s si des enfants fr\u00e9quentent le jardin. Le port de gants est recommand\u00e9 lors de l&rsquo;arrachage (bien que l&rsquo;absorption transcutan\u00e9e par simple contact soit minime).<\/p>\n<h2 id=\"XVII\">XVII. Synth\u00e8se \u2014 entre le poison et le rem\u00e8de, la pupille et le sabbat<\/h2>\n<p>L&rsquo;histoire de la belladone est une histoire de regards. Le regard dilat\u00e9 des V\u00e9nitiennes, qui cherchaient la beaut\u00e9 dans le poison. Le regard hallucin\u00e9 des \u00ab sorci\u00e8res \u00bb, qui voyaient le sabbat dans les vapeurs de l&rsquo;onguent. Le regard de l&rsquo;ophtalmologiste, qui utilise l&rsquo;atropine pour voir ce que l&rsquo;\u0153il cache derri\u00e8re sa pupille contract\u00e9e. Le regard fixe et dilat\u00e9 de l&rsquo;enfant empoisonn\u00e9, qui a croqu\u00e9 la baie noire brillante.<\/p>\n<p>La belladone est le dernier des quatre \u00ab grands poisons \u00bb de cette s\u00e9rie de monographies \u2014 apr\u00e8s l&rsquo;if, la digitale et le pavot. Chacun de ces poisons a donn\u00e9 naissance \u00e0 une pharmacologie majeure : l&rsquo;if au paclitaxel, la digitale \u00e0 la digoxine, le pavot \u00e0 la morphine, la belladone \u00e0 l&rsquo;atropine. Chacun illustre le m\u00eame paradoxe : la fronti\u00e8re entre le poison et le rem\u00e8de n&rsquo;est qu&rsquo;une question de dose, de forme et de savoir-faire.<\/p>\n<p>L&rsquo;atropine, extraite de la plante la plus toxique des haies europ\u00e9ennes, est aujourd&rsquo;hui un m\u00e9dicament essentiel qui sauve des vies en r\u00e9animation (bradycardie, intoxications aux organophosphor\u00e9s), en ophtalmologie (uv\u00e9ites, amblyopie, contr\u00f4le de la myopie) et en anesth\u00e9sie. La scopolamine, qui faisait \u00ab voler \u00bb les sorci\u00e8res, soulage aujourd&rsquo;hui des millions de voyageurs du mal de mer. Les m\u00eames alcalo\u00efdes qui ont tu\u00e9 des enfants et empoisonn\u00e9 des empereurs ont fond\u00e9 notre compr\u00e9hension du syst\u00e8me nerveux autonome et du fonctionnement des r\u00e9cepteurs muscariniques.<\/p>\n<p>La belladone continue de pousser discr\u00e8tement dans les sous-bois calcaires d&rsquo;Europe, dressant ses tiges violac\u00e9es entre les h\u00eatres et les buis, suspendant ses cloches brun-pourpre sous ses grandes feuilles, et m\u00fbrissant ses baies noires et brillantes dans leur calice en \u00e9toile. Elle ne pr\u00e9vient pas. Elle ne menace pas. Elle attend, silencieuse et patiente, comme Atropos attend avec ses ciseaux.<\/p>\n<h2 id=\"XVIII\">XVIII. Bibliographie<\/h2>\n<p><strong>1.<\/strong> Geiger PL, Hess GH. Darstellung des Atropins. <em>Annalen der Pharmacie<\/em>. 1833;5(1):43-81.<\/p>\n<p><strong>2.<\/strong> Willst\u00e4tter R. Ueber die Constitution des Atropins. <em>Berichte der Deutschen Chemischen Gesellschaft<\/em>. 1901;34(2):3163-3165.<\/p>\n<p><strong>3.<\/strong> Dale HH. The action of certain esters and ethers of choline, and their relation to muscarine. <em>Journal of Pharmacology and Experimental Therapeutics<\/em>. 1914;6(2):147-190.<\/p>\n<p><strong>4.<\/strong> Harner MJ. The role of hallucinogenic plants in European witchcraft. In: Harner MJ, \u00e9d. <em>Hallucinogens and Shamanism<\/em>. Oxford: Oxford University Press; 1973. p. 125-150.<\/p>\n<p><strong>5.<\/strong> M\u00fcller JL. Love potions and the ointment of witches: historical aspects of the nightshade alkaloids. <em>Journal of Toxicology \u2014 Clinical Toxicology<\/em>. 1998;36(6):617-627.<\/p>\n<p><strong>6.<\/strong> Hess EH. Attitude and pupil size. <em>Scientific American<\/em>. 1965;212(4):46-54.<\/p>\n<p><strong>7.<\/strong> Burns MJ, Linden CH, Graudins A, Brown RM, Fletcher KE. A comparison of physostigmine and benzodiazepines for the treatment of anticholinergic poisoning. <em>Annals of Emergency Medicine<\/em>. 2000;35(4):374-381.<\/p>\n<p><strong>8.<\/strong> Eddleston M, Buckley NA, Eyer P, Dawson AH. Management of acute organophosphorus pesticide poisoning. <em>The Lancet<\/em>. 2008;371(9612):597-607.<\/p>\n<p><strong>9.<\/strong> Yam JC, Jiang Y, Tang SM, Law AKP, Chan JJ, Wong E, et al. Low-Concentration Atropine for Myopia Progression (LAMP) Study: a randomized, double-blinded, placebo-controlled trial of 0.05%, 0.025%, and 0.01% atropine eye drops in myopia control. <em>Ophthalmology<\/em>. 2019;126(1):113-124.<\/p>\n<p><strong>10.<\/strong> Lee A. Adverse Drug Reactions. 2e \u00e9d. Londres: Pharmaceutical Press; 2006. p. 234-241.<\/p>\n<p><strong>11.<\/strong> Mann J. <em>Murder, Magic, and Medicine<\/em>. Oxford: Oxford University Press; 1992.<\/p>\n<p><strong>12.<\/strong> Goodman LS, Gilman A. <em>The Pharmacological Basis of Therapeutics<\/em>. 13e \u00e9d. New York: McGraw-Hill; 2018. Chapitre 9: Muscarinic receptor agonists and antagonists.<\/p>\n<p><strong>13.<\/strong> Perlik-Gattner I, Gattner S, G\u00fcmmer R, Liersch R. La belladone : du jardin de sorci\u00e8re \u00e0 la pharmacologie. <em>Phytoth\u00e9rapie<\/em>. 2005;3(6):259-263.<\/p>\n<p><strong>14.<\/strong> Stace CA. <em>New Flora of the British Isles<\/em>. 4e \u00e9d. Middlewood Green: C&amp;M Floristics; 2019.<\/p>\n<p><strong>15.<\/strong> Bruneton J. <em>Pharmacognosie, phytochimie, plantes m\u00e9dicinales<\/em>. 5e \u00e9d. Paris: Lavoisier Tec &amp; Doc; 2016. p. 850-876.<\/p>\n<p style=\"margin-top:40px;padding:16px;background-color:#FFF3CD;border:1px solid #D4A847;border-radius:8px;font-size:0.95em\">\n<strong>Avertissement.<\/strong> Cet article est publi\u00e9 \u00e0 titre informatif et p\u00e9dagogique. <strong>La belladone (<em>Atropa belladonna<\/em>) est une plante extr\u00eamement toxique. AUCUNE partie de la plante ne doit \u00eatre ing\u00e9r\u00e9e sous quelque forme que ce soit.<\/strong> L&rsquo;atropine et la scopolamine sont des m\u00e9dicaments de prescription m\u00e9dicale, administr\u00e9s sous surveillance sp\u00e9cialis\u00e9e. L&rsquo;autom\u00e9dication avec des pr\u00e9parations \u00e0 base de belladone est mortellement dangereuse. En cas d&rsquo;ingestion accidentelle de baies, appeler imm\u00e9diatement le 15 (SAMU) ou le centre antipoison r\u00e9gional. Cet article ne constitue en aucun cas un conseil m\u00e9dical.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Son nom latin la condamne : Atropa, d&rsquo;Atropos, celle des trois Moires qui tranche le fil de la vie. 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