
La chélidoine est l’une des plantes les plus reconnaissables de la flore rudérale européenne : une Papavéracée des murs, des décombres et des pieds de haies, immédiatement identifiable à son latex jaune-orangé vif, à ses feuilles lobées d’un vert glauque et à ses petites fleurs jaunes à quatre pétales. Mais derrière cette apparence familière se cache une pharmacologie redoutable. Les alcaloïdes isoquinoléiques de la chélidoine — chélidonine, sanguinarine, berbérine, coptisine, chélérythrine — forment un arsenal biochimique d’une densité exceptionnelle, qui a valu à cette plante une place de premier plan dans la médecine populaire européenne depuis l’Antiquité. Herbe aux verrues, plante du foie, remède des yeux : la chélidoine a porté bien des espoirs, mais la pharmacovigilance moderne a révélé une hépatotoxicité sérieuse qui impose aujourd’hui une réévaluation complète de ses usages.
Chelidonium majus L.
Famille : Papaveraceae
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
- Famille : Papaveraceae
- Sous-famille : Chelidonioideae
- Genre : Chelidonium (genre monospécifique)
- Espèce : Chelidonium majus L.
- Noms vernaculaires : Chélidoine, Grande chélidoine, Grande éclaire, Herbe aux verrues, Herbe de Sainte-Claire, Herbe de l’hirondelle, Félongène. En anglais : greater celandine. En allemand : Schöllkraut.
Étymologie : Le nom Chelidonium dérive du grec chelidôn (hirondelle). Selon la légende rapportée par Pline et Dioscoride, les hirondelles utiliseraient le suc de la plante pour ouvrir les yeux de leurs oisillons aveugles à la naissance. L’épithète majus (grand) la distingue de la « petite éclaire » (Ficaria verna, Ranunculaceae), avec laquelle elle n’a aucun lien de parenté. Le nom allemand Schöllkraut (herbe belle) atteste la même tradition ophtalmique. Le nom « herbe aux verrues » reflète l’usage populaire le plus répandu.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Port et appareil végétatif

Köhler’s Medizinal-Pflanzen, 1887
Chelidonium majus est une plante herbacée vivace de 30 à 80 cm de hauteur, à souche rhizomateuse ramifiée. Les tiges sont dressées, ramifiées, cylindriques, cassantes, faiblement pubescentes, émettant à la moindre blessure un abondant latex jaune-orangé — caractère diagnostique immédiat et unique parmi les plantes indigènes européennes (seul Macleaya cordata, Papavéracée ornementale asiatique, partage cette couleur de latex).
Feuilles
Les feuilles sont alternes, pennatiséquées, à 5-9 segments ovales, irrégulièrement lobés et crénelés, d’un vert glauque mat sur la face supérieure, plus pâle et légèrement pubescent en dessous. Le limbe est mou, fragile. Les feuilles basales sont longuement pétiolées ; les caulinaires sont subsessiles.
Fleurs
Les fleurs sont groupées en petites ombelles terminales de 2 à 6 fleurs. Chaque fleur a quatre pétales jaune vif, oblongs, de 8 à 12 mm, deux sépales caducs, de nombreuses étamines jaunes et un pistil surmonté d’un stigmate bilobé. La floraison est longue, d’avril à octobre, avec une remontée possible après la fauche.
Fruits et graines
Le fruit est une silique allongée (3-5 cm), cylindrique, s’ouvrant à maturité par deux valves de bas en haut. Les graines sont petites, noires, luisantes, munies d’un élaïosome blanc (appendice gras) qui attire les fourmis — la chélidoine est une espèce myrmécochore classique, dispersée par les fourmis le long des murs et des sentiers.
HABITAT, ÉCOLOGIE ET RÉPARTITION
La chélidoine est une plante rudérale et nitrophile liée à la proximité humaine. Elle pousse au pied des murs, dans les décombres, les haies, les jardins, les terrains vagues, les pieds de palissades et les fissures de maçonnerie. Elle colonise les sols azotés, frais à modérément secs, en situation semi-ombragée. C’est une compagne caractéristique des villages, des fermes et des ruines — son absence d’un village indiquerait une histoire d’occupation humaine récente.
Son aire couvre l’ensemble de l’Europe (sauf l’extrême nord), l’Asie tempérée (Caucase, Sibérie, Chine, Japon) et elle est largement naturalisée en Amérique du Nord. En France, elle est commune dans toutes les régions, du littoral à l’étage montagnard.
DIFFÉRENCIATION AVEC LES ESPÈCES PROCHES
- Avec Ficaria verna (ficaire, petite éclaire) : Renonculacée à feuilles entières cordiformes, fleurs à 8-12 pétales jaune vif, pas de latex orangé. Aucune parenté malgré le nom partagé d’« éclaire ».
- Avec Euphorbia spp. (euphorbes) : les euphorbes ont un latex blanc laiteux (jamais jaune-orangé), des inflorescences en cyathes, des feuilles entières.
- Avec Stylophorum diphyllum : Papavéracée américaine à latex jaune, mais à fleurs plus grandes et à feuilles différemment lobées. Absente de la flore européenne spontanée.
III. PARTIES UTILISÉES
Les parties aériennes fleuries constituent la drogue officinale traditionnelle. Le latex (suc frais) est utilisé en application locale dans l’usage populaire. La racine est riche en alcaloïdes mais moins utilisée.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
La chélidoine est l’une des plantes européennes les plus riches en alcaloïdes, avec plus de 30 composés identifiés, tous de type isoquinoléique. La teneur totale en alcaloïdes varie de 0,5 à 2 % de la matière sèche dans les parties aériennes, et peut atteindre 2 à 4 % dans la racine.
A. Alcaloïdes benzophénanthridiniques
C’est le groupe le plus caractéristique et le plus pharmacologiquement actif :
- Chélidonine (0,3-1 %) : alcaloïde majeur, à activité cytotoxique, antimitotique et spasmolytique. Structurellement apparentée à la colchicine par son tropisme pour les microtubules.
- Sanguinarine (0,01-0,1 %) : puissant antibactérien et anti-inflammatoire, utilisé en dentisterie (solutions de rinçage buccal). Intercalant de l’ADN.
- Chélérythrine : inhibiteur de la protéine kinase C, activité antiproliférative documentée.
B. Alcaloïdes protoberberiniques
- Berbérine : alcaloïde jaune bien connu pour ses propriétés antimicrobiennes et hypoglycémiantes, partagé avec l’épine-vinette et l’hydraste.
- Coptisine : activité antimicrobienne et anti-inflammatoire.
C. Alcaloïdes protopiniques
- Protopine : activité spasmolytique sur les muscles lisses, structurellement proche de la papavérine.
- Allocryptopine : même classe, même tropisme spasmolytique.
D. Autres composés
La plante contient également des acides phénoliques (acide caféique, acide chlorogénique), des flavonoïdes (rutine, quercétine), des saponines et des acides organiques (acide chélidonique). Le latex frais contient des enzymes protéolytiques qui pourraient contribuer à l’activité kératolytique (anti-verrue).
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Activité cholérétique et spasmolytique biliaire
La chélidonine et la protopine exercent un effet spasmolytique sur les muscles lisses des voies biliaires et du sphincter d’Oddi, et stimulent la sécrétion biliaire (cholérèse). Ce double mécanisme a fondé l’usage principal de la chélidoine en phytothérapie : le traitement des troubles dyspeptiques d’origine biliaire (pesanteur post-prandiale, ballonnements, inconfort de l’hypocondre droit). Le mécanisme implique probablement une inhibition non compétitive de l’acétylcholinestérase au niveau biliaire et un effet direct sur les fibres musculaires lisses par blocage des canaux calciques.
Activité kératolytique (anti-verrues)
L’application topique de latex frais de chélidoine sur les verrues vulgaires est l’usage populaire le plus répandu. Le mécanisme est multifactoriel : les alcaloïdes (chélidonine, sanguinarine) sont cytotoxiques et inhibent la prolifération des kératinocytes infectés par le papillomavirus (HPV). Les enzymes protéolytiques du latex contribuent à la dégradation de la kératine. L’effet est irritant et caustique localement.
Activité antimicrobienne
La sanguinarine et la berbérine possèdent un spectre antibactérien large in vitro, documenté contre les bactéries Gram-positives (staphylocoques, streptocoques) et certaines Gram-négatives. La sanguinarine inhibe la formation de la plaque dentaire et est incorporée dans des dentifrices et des solutions de rinçage buccal.
Activité cytotoxique et antiproliférative
La chélidonine inhibe la polymérisation des microtubules (effet antimitotique comparable à celui des vinca-alcaloïdes), bloque le cycle cellulaire en phase G2/M et induit l’apoptose dans plusieurs lignées tumorales in vitro. La chélérythrine inhibe la protéine kinase C, enzyme clé de la signalisation de la prolifération cellulaire. Ces propriétés ont conduit au développement de l’Ukrain (un conjugué semi-synthétique de chélidonine et d’acide thiophosphorique), testé en oncologie expérimentale, mais dont l’efficacité clinique reste controversée et non validée.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★★☆ Cholérétique / Spasmolytique biliaire
- ★★★★☆ Kératolytique (anti-verrue, usage externe)
- ★★★☆☆ Antimicrobien (sanguinarine, berbérine)
- ★★★☆☆ Cytotoxique (recherche)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
VI. DONNÉES CLINIQUES
Dyspepsie biliaire : La Commission E allemande a approuvé l’usage de Chelidonium majus (parties aériennes) pour le traitement des « troubles spasmodiques de la région biliaire et du tractus gastro-intestinal ». Un essai clinique randomisé en double aveugle (Benninger et al., 1999) a montré une réduction significative des symptômes dyspeptiques avec un extrait standardisé de chélidoine (4 mg d’alcaloïdes totaux par jour). Cependant, les alertes hépatiques ultérieures ont conduit à une réévaluation de la balance bénéfice/risque.
Hépatotoxicité : Depuis les années 2000, de nombreux cas d’hépatotoxicité (élévation des transaminases, hépatite cytolytique, ictère) ont été rapportés en pharmacovigilance, principalement en Allemagne et en Scandinavie, chez des patients utilisant des extraits de chélidoine. Une évaluation européenne (2011) a restreint les indications, en imposant des avertissements sur la durée d’utilisation (maximum 4 semaines) et la surveillance hépatique. Plusieurs produits ont été retirés du marché.
Verrues : Il n’existe pas d’essai clinique contrôlé de qualité sur l’efficacité du latex de chélidoine contre les verrues. L’usage reste entièrement empirique.
Ukrain (oncologie) : Les essais cliniques publiés sont méthodologiquement faibles et leur validité est contestée. L’Ukrain n’est approuvé dans aucun pays pour le traitement du cancer.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Chélidonine | Métabolite | Constituant |
| Sanguinarine | Métabolite | Constituant |
| Chélérythrine | Métabolite | Constituant |
| Berbérine | Métabolite | Constituant |
| Coptisine | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Usage interne (sous réserve des restrictions hépatiques) :
- Extrait sec standardisé : 1,5 à 4 mg d’alcaloïdes totaux par jour (dose recommandée par la Commission E). Durée maximale : 4 semaines.
- Teinture mère (1:10 dans éthanol à 45°) : 2 à 5 ml par jour (usage en déclin).
- Infusion : 1 à 2 g de parties aériennes sèches dans 200 ml d’eau (départ à froid), 10 minutes (usage déconseillé en raison du risque hépatique).
Usage externe :
- Latex frais : application locale sur la verrue, 2 à 3 fois par jour, en protégeant la peau saine environnante avec un corps gras (vaseline). Usage exclusivement externe.
IX. TOXICOLOGIE
La chélidoine est une plante potentiellement hépatotoxique. Les mécanismes de cette hépatotoxicité ne sont pas entièrement élucidés. Une réaction immuno-allergique (hépatite idiosyncrasique) est suspectée, impliquant probablement des métabolites réactifs des alcaloïdes benzophénanthridiniques.
Contre-indications :
- Affections hépatiques préexistantes.
- Grossesse et allaitement (alcaloïdes tératogènes et embryotoxiques chez l’animal).
- Enfants (données insuffisantes).
- Obstruction des voies biliaires (contre-indication absolue à tout cholérétique).
Précautions :
- Durée d’utilisation limitée à 4 semaines maximum.
- Surveillance des transaminases recommandée en cas d’usage prolongé.
- Le latex frais est irritant et caustique pour les muqueuses et la peau saine. Son application doit être strictement limitée à la lésion (verrue) et protégée par un pansement.
- L’ingestion de la plante fraîche peut provoquer des troubles digestifs (nausées, vomissements, diarrhées) et, à forte dose, des troubles neurologiques (somnolence, stupeur).
X. USAGES HISTORIQUES
La chélidoine est l’une des plantes médicinales les plus anciennement documentées en Europe. Dioscoride (De materia medica, Ier siècle) la prescrit contre les affections oculaires (la légende de l’hirondelle), les troubles hépatiques et les verrues. Pline l’Ancien confirme ces usages et ajoute la propriété de « purger la bile ». Le lien avec l’hirondelle (chelidôn) est explicitement rattaché à la Doctrine des Signatures : le latex jaune de la plante est jaune comme la bile, donc la plante soigne le foie.
Paracelse (XVIe siècle) fait de la chélidoine un remède majeur de sa pharmacopée, la prescrivant contre la jaunisse, les calculs biliaires et les « obstructions du foie ». Cette lecture alchimique a profondément marqué l’usage de la plante en Europe centrale.
En France, Cazin (1858) la décrit comme « purgative, hydragogue, diurétique et altérante » et rapporte son emploi populaire contre les verrues, les cors et les dartres. Fournier (1947) maintient les indications hépatiques et signale l’usage externe contre les verrues, tout en notant la toxicité à forte dose.
En Asie, Chelidonium majus var. asiaticum est utilisé en médecine traditionnelle chinoise et coréenne sous le nom de bai qu cai, principalement comme anti-inflammatoire et antitussif.
USAGE ALIMENTAIRE
La chélidoine n’a aucun usage alimentaire. La plante est toxique par ingestion et ne doit pas être consommée. Le latex est irritant et caustique pour les muqueuses buccales et digestives.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Chelidonium majus est une plante d’une richesse pharmacologique exceptionnelle, dont les alcaloïdes isoquinoléiques — chélidonine, sanguinarine, berbérine, chélérythrine, protopine — couvrent un spectre d’activités biologiques remarquablement large : cholérétique, spasmolytique, kératolytique, antimicrobien, cytotoxique. Mais cette puissance pharmacologique a un revers : l’hépatotoxicité, découverte tardivement par la pharmacovigilance, impose aujourd’hui une réévaluation profonde de l’usage interne, autrefois considéré comme anodin.
La chélidoine illustre ainsi un principe fondamental de la pharmacognosie : l’efficacité supposée n’autorise jamais la négligence toxicologique. L’usage externe contre les verrues reste empiriquement pertinent, mais doit être encadré. L’usage interne cholérétique ne devrait se faire qu’avec des extraits standardisés, sous surveillance médicale, pour une durée limitée, et après avoir vérifié l’absence de pathologie hépatique. La chélidoine reste une grande plante — mais une grande plante dangereuse, qui exige le respect que l’on doit à toute pharmacologie puissante.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Bruneton, J. — Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales, 5e éd., Lavoisier, 2016.
- Bruneton, J. — Plantes toxiques, végétaux dangereux pour l’homme et les animaux, 4e éd., Lavoisier, 2016.
- Commission E (BfArM) — Monographie Chelidonii herba.
- Benninger, J. et al. — Acute hepatitis induced by greater celandine, Gastroenterology, 117, 1999.
- Colombo, M.L. et Bosisio, E. — Pharmacological activities of Chelidonium majus L., Pharmacological Research, 33, 1996.
- Fournier, P.-V. — Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, Omnibus, 1947.
- Cazin, F.-J. — Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, 3e éd., 1858.
- Plants of the World Online, Royal Botanic Gardens, Kew : Chelidonium majus.
- Tela Botanica, eFlore : Chelidonium majus.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Antitussif
- ★★☆☆☆ Antibactérien