
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
L’acore odorant ou roseau aromatique, Acorus calamus L., est la seule espèce européenne de la famille des Acoraceae (anciennement rattachée aux Araceae). C’est une plante herbacée vivace semi-aquatique de 50 à 120 cm, à rhizome horizontal épais (2-3 cm de diamètre), charnu, aromatique, brun rosâtre à l’extérieur, blanc-rosé à l’intérieur, fortement parfumé (odeur camphrée, épicée). Les feuilles sont engainantes à la base, ensiformes (en forme de glaive), étroites (1-2 cm), dressées, vert vif, à nervure médiane saillante et marge ondulée ; elles dégagent une odeur aromatique au froissement. L’inflorescence est un spadice cylindrique de 5 à 10 cm, verdâtre à jaunâtre, porté latéralement sur une tige aplatie ressemblant à une feuille (prolongement apparent du limbe au-dessus du spadice). Les fleurs sont minuscules, bisexuées, à 6 tépales. En Europe, la plante est triploïde stérile (2n = 36) et ne produit pas de fruits viables ; elle se reproduit exclusivement par voie végétative (fragmentation du rhizome). Les formes diploïdes fertiles (2n = 24) existent en Asie du Sud-Est. L’espèce est cosmopolite, présente dans les zones tempérées à subtropicales des deux hémisphères.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Acorus calamus est originaire d’Asie (probablement Inde ou Asie du Sud-Est) et a été introduit en Europe au XVIe siècle, vraisemblablement par les routes commerciales ottomanes. Il s’est naturalisé dans la majeure partie de l’Europe tempérée. Il colonise les berges des cours d’eau, les marais, les fossés, les étangs et les bords de lacs, en eaux peu profondes (0 à 30 cm). Le rhizome est enraciné dans la vase ou dans un sol gorgé d’eau. L’espèce préfère les sols limoneux à argileux, riches en matière organique, neutres à légèrement acides (pH 5,5-7,5). Elle est héliophile à semi-héliophile. En France, l’acore odorant est présent dans le nord, le nord-est, le centre et l’est, plus rare dans le sud et l’ouest. L’incapacité de la forme triploïde européenne à produire des graines limite son expansion ; la colonisation de nouveaux sites dépend de la fragmentation et du transport hydrique des rhizomes. L’espèce est inscrite sur la liste des plantes considérées comme envahissantes dans certains États nord-américains.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Le rhizome d’Acorus calamus contient une huile essentielle (1,5 à 3,5 % du poids sec) dont la composition varie considérablement selon la ploïdie et l’origine géographique. La forme diploïde contient zéro β-asarone (absence totale confirmée par analyses GC-MS, Bertea et al. 2005) ; c’est la seule forme dont l’usage médicinal ou alimentaire peut être envisagé sans restriction liée à la génotoxicité de la β-asarone. La forme triploïde (Europe) contient de l’ordre de 5 à 11 % de β-asarone (jusqu’à 11 % rapportés par Bertea et al., Phytochemistry 2005), selon l’origine géographique et les conditions de culture. La forme tétraploïde (Inde, 2n = 48) peut contenir 70 à 96 % de β-asarone, un phénylpropanoïde génotoxique et potentiellement cancérogène. Les autres composants de l'huile essentielle incluent l'α-asarone (isomère trans), le cis-méthylisoeugénol, le calamenol, l’acoragermacrone, l’acorone, le calacone et le β-gurjunène. Le rhizome contient aussi des sesquiterpénoïdes amers (acorone, isoacorone), des flavonoïdes (lutéoline, apigénine), des tanins, des mucilages, de l’amidon (20-30 %), des acides gras, des saponines et du choline. Des alcaloïdes indoliques traces (calamine) ont été rapportés. La distinction chimiotaxonomique entre les trois cytotypes est essentielle pour l’évaluation toxicologique.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
L’α-asarone et la β-asarone exercent des effets sédatifs et anticonvulsivants par potentialisation GABAergique (modulation positive des récepteurs GABA-A). La β-asarone possède des propriétés neuroprotectrices (protection contre la toxicité du glutamate et de l’amyloïde-β dans des modèles cellulaires), nootropiques (amélioration de la mémoire dans des modèles murins) et anticholinestérasiques (inhibition de l’acétylcholinestérase). L’huile essentielle exerce des effets spasmolytiques sur les muscles lisses gastro-intestinaux (relaxation du tonus basal, inhibition des contractions induites par l’acétylcholine et l’histamine), justifiant l’usage carminatif et antispasmodique. Les sesquiterpénoïdes amers stimulent la sécrétion gastrique et salivaire par activation des récepteurs amers (T2R) au niveau gustatif et gastrique, favorisant la digestion. L’acoragermacrone possède des propriétés anti-inflammatoires (inhibition du NF-κB) et antitumorales. L’huile essentielle possède des propriétés antimicrobiennes et antifongiques (contre Candida albicans, Aspergillus spp.).
Propriétés thérapeutiques documentées
(1) Effet digestif et carminatif : les sesquiterpènes amers et l’huile essentielle stimulent la digestion et réduisent les flatulences (usage reconnu par la Commission E). (2) Effet sédatif et anxiolytique : les asarones possèdent des propriétés sédatives démontrées chez l’animal. (3) Effet neuroprotecteur : la β-asarone protège les neurones dans des modèles de maladie d’Alzheimer et de Parkinson. (4) Effet antispasmodique : relaxation des muscles lisses gastro-intestinaux. (5) Effet anti-inflammatoire : l’acoragermacrone réduit l’inflammation dans des modèles animaux. (6) Effet antimicrobien : l’huile essentielle inhibe diverses bactéries et champignons pathogènes. La Commission E allemande approuvait autrefois l’usage du rhizome d’acore comme stomachique, mais a retiré cette approbation en raison de la toxicité de la β-asarone.
Indications en phytothérapie clinique
L’usage du rhizome d’acore est actuellement très restreint en Europe en raison de la réglementation sur la β-asarone. L’EMA a fixé une limite maximale de 115 µg/kg/jour de β-asarone dans les préparations à usage oral. Seules les préparations issues de la forme diploïde (pauvre en β-asarone) sont considérées comme acceptables. Les indications traditionnelles incluaient : dyspepsie, anorexie, flatulences, spasmes gastro-intestinaux. En médecine ayurvédique, l’acore reste largement utilisé comme stimulant cérébral et pour les troubles de la parole et de la mémoire chez l’enfant. En aromathérapie, l’huile essentielle (chémotype diploïde sans β-asarone) est utilisée avec précaution en massage abdominal pour les troubles digestifs. L’usage dans l’industrie alimentaire (arômes, liqueurs) est strictement réglementé (limite de 1,0 mg/kg de β-asarone dans les boissons alcoolisées (Règlement (CE) n° 1334/2008, Annexe III, Partie B) ; la β-asarone ne doit pas être ajoutée telle quelle aux aliments (Annexe III, Partie A)).
VI. DONNÉES CLINIQUES
La recherche sur Acorus calamus est très active, principalement en Inde et en Chine. Des études de neuropharmacologie montrent que la β-asarone améliore la mémoire et réduit les dépôts d’amyloïde-β dans des modèles murins de maladie d’Alzheimer, via l’inhibition de la β-sécrétase (BACE1) et l’activation de l’autophagie. Des dérivés synthétiques de l’asarone à toxicité réduite sont en développement comme candidats médicaments neuroprotecteurs. Des études de métabolomique ont identifié les métabolites de l’asarone chez l’homme (métabolites hydroxylés et glucuronidés). Des travaux de phytochimie ont isolé de nouveaux sesquiterpénoïdes cytotoxiques du rhizome. Des études de biosystématique ont clarifié les relations entre les trois cytotypes et montré que le cytotype diploïde d’Amérique du Nord (Acorus americanus) est une espèce distincte. L’évaluation de la sécurité des produits à base d’acore a conduit l’EMA à publier des lignes directrices strictes sur les teneurs maximales en β-asarone.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Huile essentielle | Huile essentielle | Aromatique |
| Α-asarone | Métabolite | Constituant |
| Cis-méthylisoeugénol | Métabolite | Constituant |
| Calamenol | Métabolite | Constituant |
| Acoragermacrone | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Infusion de rhizome séché (forme diploïde uniquement) : 1 à 2 g pour 250 mL d’eau (départ à froid), infuser 15 min ; 1 à 2 tasses/jour avant les repas. Poudre de rhizome : 0,5 à 1 g/jour en gélules. Teinture-mère (rhizome frais, 1:5, éthanol 60 %) : 20 à 30 gouttes, 2 à 3 fois/jour avant les repas. Huile essentielle (chémotype diploïde) : 1 à 2 gouttes diluées dans une huile végétale, en massage abdominal. Rhizome mâché (usage traditionnel) : un petit morceau (1-2 cm) mâché lentement pour stimuler la digestion ou calmer les nausées. La durée de traitement ne doit pas excéder 2 à 4 semaines. L’utilisation de préparations de cytotype tétraploïde (riche en β-asarone) est formellement déconseillée.
IX. TOXICOLOGIE
La β-asarone est génotoxique et potentiellement cancérogène (classée 2B par le CIRC). Son utilisation est strictement réglementée par l’EMA et la législation européenne. Les préparations de rhizome d’acore du cytotype tétraploïde (indien, 70-96 % de β-asarone) sont contre-indiquées. L’usage est contre-indiqué pendant la grossesse (effet abortif rapporté dans les médecines traditionnelles), l’allaitement et chez l’enfant de moins de 12 ans. L’huile essentielle pure est neurotoxique à haute dose et ne doit jamais être ingérée sans encadrement professionnel. Les patients sous anticoagulants doivent être prudents (effet antiagrégant plaquettaire de certains composants). L’insuffisance hépatique est une contre-indication en raison du métabolisme hépatique des asarones.
Interactions médicamenteuses
La β-asarone est métabolisée par les cytochromes CYP1A2, CYP2A6 et CYP3A4 ; elle peut théoriquement interagir avec les médicaments substrats de ces enzymes. Les asarones possèdent des effets sédatifs qui peuvent potentialiser les benzodiazépines, les barbituriques, les opiacés et l’alcool. L’effet inhibiteur de l’acétylcholinestérase peut s’additionner à celui des inhibiteurs de la cholinestérase (donépézil, rivastigmine, galantamine). Les composants amers stimulant la sécrétion gastrique peuvent modifier l’absorption de médicaments pH-dépendants. L’effet antiagrégant plaquettaire potentiel impose une prudence avec les anticoagulants et les antiagrégants. Les IMAO doivent être utilisés avec précaution en association avec l’acore (effets sérotoninergiques additifs théoriques).
Toxicologie
La toxicité de l’acore odorant est principalement liée à la β-asarone. Des études de cancérogenèse chez le rat ont montré que la β-asarone administrée à haute dose pendant 2 ans provoquait des tumeurs hépatiques et intestinales. La DL50 de la β-asarone par voie orale chez le rat est d’environ 1 000 mg/kg. La β-asarone est mutagène dans certains tests (Ames positif avec activation métabolique, aberrations chromosomiques). L’α-asarone (isomère trans) est considérée comme nettement moins toxique. L’huile essentielle du cytotype diploïde (< 5 % de β-asarone) est beaucoup plus sûre que celle du cytotype tétraploïde. L'intoxication aiguë par l'huile essentielle se manifeste par des vomissements, des convulsions et une dépression respiratoire. L'usage traditionnel modéré du rhizome entier (cytotype européen triploïde) sur de courtes périodes est considéré comme relativement sûr, les teneurs en β-asarone étant modérées et l'absorption de composés volatils à partir de la décoction étant limitée.
X. USAGES HISTORIQUES
L’acore odorant est l’une des plantes aromatiques les plus anciennement utilisées par l’humanité. Il est mentionné dans le papyrus Ebers (Égypte, 1500 av. J.-C.) comme aromate et médicament. Il figure sous le nom de qaneh bosem dans l’Ancien Testament comme composant de l’huile d’onction sacrée (Exode 30:23). En médecine ayurvédique indienne, le rhizome (vacha) est utilisé depuis plus de 3 000 ans comme stimulant cérébral, digestif, expectorant et anti-épileptique. En médecine traditionnelle chinoise (shi chang pu), il est prescrit pour ouvrir les orifices sensoriels, transformer l’humidité et calmer l’esprit. En Europe, le rhizome fut introduit par Clusius en 1574 et devint rapidement populaire comme digestif, carminatif et fébrifuge. Le rhizome confite était une confiserie prisée en Europe centrale. L’huile essentielle entrait dans la composition de parfums, de liqueurs (absinthe, vermouth) et de dentifrices. Les Amérindiens mâchaient le rhizome pour combattre la fatigue, la faim et le mal des transports.
Conservation et culture
Acorus calamus n’est pas menacé globalement. En Europe, il est naturalisé et stable dans les zones humides. La culture est aisée en sol humide à immergé, en plein soleil ou mi-ombre. La multiplication se fait exclusivement par division de rhizome (la forme triploïde européenne étant stérile), au printemps, en plantant des tronçons de rhizome de 10-15 cm dans de la vase ou un sol saturé d’eau. La plante est rustique (zone USDA 3 à 10). Le rendement en rhizome sec est de 2 à 5 tonnes/ha après 2-3 ans de culture. La récolte s’effectue en automne (octobre-novembre), lorsque la teneur en huile essentielle est maximale. Le séchage doit être rapide à basse température (< 40 °C) pour conserver l'arôme. La distinction des cytotypes est cruciale pour la qualité pharmaceutique : seul le matériel vérifié comme diploïde ou triploïde à faible teneur en β-asarone devrait être cultivé pour l'usage médicinal ou alimentaire.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
ACORE ODORANT présente un intérêt phytothérapeutique surtout traditionnel, à confirmer faute de données cliniques propres ; sa lecture demande de la prudence.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
Bruneton J. Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales. 5e éd. Paris : Lavoisier Tec & Doc ; 2016.
European Medicines Agency (EMA). Public statement on the use of herbal medicinal products containing asarone. EMA/HMPC/139215/2005.
Rajput SB, Tonge MB, Karuppayil SM. An overview on traditional uses and pharmacological profile of Acorus calamus Linn. (Sweet flag) and other Acorus species. Phytomedicine. 2014 Feb 15;21(3):268-76. doi: 10.1016/j.phymed.2013.09.020. PMID 24200497.
Abel G. Chromosome damage in human lymphocytes by β-asarone. Planta Medica. 1987;53(3):251-253.
Ning Z et al. β-asarone improves cognitive impairment and alleviates autophagy in mice with vascular dementia via the cAMP/PKA/CREB pathway. Phytomedicine. 2024 Jan;123:155215. doi: 10.1016/j.phymed.2023.155215. PMID 38039902. [Étude sur la démence vasculaire, modèle murin — à remplacer par une référence réellement consacrée à la β-asarone et la maladie d’Alzheimer après vérification dans PubMed.]
Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Expectorant (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Sédatif
- ★★☆☆☆ Antispasmodique