BOURRACHE OFFICINALE

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Planche botanique Bourrache officinale

La bourrache officinale est l’une des plantes les plus attachantes de la flore européenne : ses fleurs d’un bleu pur, étoilées, pendantes en grappes lâches, attirent le regard autant que les abeilles. Cette Boraginacée annuelle des jardins et des friches est cultivée depuis l’Antiquité, tant pour ses vertus médicinales que pour sa saveur — les fleurs, au goût iodé de concombre frais, sont l’une des fleurs comestibles les plus populaires de la gastronomie contemporaine. Mais c’est surtout son huile de graines, exceptionnellement riche en acide gamma-linolénique (GLA), qui a propulsé la bourrache au rang de plante majeure de la phytothérapie et de la cosmétique moderne.

Plante sudorifique, diurétique et émolliente dans la tradition, anti-inflammatoire et régulatrice cutanée par son huile de graines, la bourrache incarne la polyvalence des Boraginacées médicinales. Sa phytochimie impose cependant une vigilance : la présence d’alcaloïdes pyrrolizidiniques hépatotoxiques dans les parties aériennes encadre strictement son usage.


I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

  • Famille : Boraginaceae
  • Genre : Borago
  • Espèce : Borago officinalis L.
  • Noms vernaculaires : Bourrache officinale, Bourrache commune, Langue-de-bœuf, Herbe à la suée, Bourrache des jardins.

Étymologie : Borago dériverait de l’arabe abu rach (« père de la sueur »), en référence à l’effet sudorifique, ou du latin burra (« étoffe grossière »), allusion à la pilosité rêche de la plante. officinalis atteste l’usage en officine de pharmacie.


II. DESCRIPTION BOTANIQUE

A. Port et architecture

Plante annuelle robuste de 30 à 80 cm, à port dressé puis étalé, très ramifiée, entièrement hérissée de poils raides et piquants qui rendent la plante rude au toucher — un trait caractéristique des Boraginacées.

B. Appareil végétatif

Tiges : dressées, cylindriques, épaisses, creuses, charnues et succulentes, hérissées de poils hispides (poils raides, étalés, à base bulbeuse, contenant de la silice). La plante a un aspect robuste et « hirsute ».

Feuilles : alternes, grandes (10-20 cm pour les basales), ovales-elliptiques, les basales pétiolées, les caulinaires sessiles à semi-embrassantes. La surface est rugueuse, hérissée de poils raides et scabres, vert foncé. La saveur est fraîche, mucilagineuse, avec une note iodée rappelant le concombre — due à des aldéhydes en C10.

C. Appareil reproducteur

Inflorescence : cymes scorpioïdes (enroulées en crosse) caractéristiques des Boraginacées, portant des fleurs pendantes sur de longs pédicelles.

Fleur : de 20 à 25 mm de diamètre, spectaculairement bleue — un bleu pur et lumineux, parmi les plus intenses de la flore européenne. La corolle est rotacée (en étoile plate), à 5 pétales aigus, réfléchis vers l’arrière, révélant un cône central d’étamines noir-pourpre (anthères conniventes formant un « bec »). Ce contraste bleu/noir est saisissant. Certaines variétés produisent des fleurs blanches (f. alba). Le calice est à 5 sépales linéaires, hérissés. Cinq étamines.

Fruit : tétrakène — 4 nucules (« érèmes ») ovoïdes, de 7-10 mm, brun-noir, rugueuses, contenant chacune une graine riche en huile. Les nucules se détachent individuellement à maturité.

Floraison : mai à septembre (floraison très longue). Pollinisation entomophile — la bourrache est l’une des plantes les plus mellifères de la flore cultivée, produisant un nectar abondant et très sucré.


ÉCOLOGIE ET DISTRIBUTION

A. Origine et habitat

Originaire du bassin méditerranéen occidental (probablement Espagne, Maghreb), la bourrache est cultivée depuis l’Antiquité et s’est naturalisée dans toute l’Europe tempérée. On la trouve à l’état subspontané dans les jardins, friches, décombres, pieds de murs et terrains vagues sur sols meubles et riches. Elle est aussi cultivée industriellement pour l’huile de ses graines (principaux producteurs : Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande, Canada).

B. Culture

Semis direct au printemps (mars-avril) en sol meuble et ensoleillé. La plante se ressème abondamment et peut devenir envahissante dans les jardins. La récolte des graines pour l’huile s’effectue mécaniquement à maturité (août-septembre).


III. PARTIES UTILISÉES

  • Huile de graines : obtenue par pression à froid des nucules. C’est la partie la plus utilisée aujourd’hui en phytothérapie et cosmétique. Ne contient PAS d’alcaloïdes pyrrolizidiniques.
  • Sommités fleuries : usage traditionnel (infusion sudorifique et émolliente). Contiennent des traces d’alcaloïdes pyrrolizidiniques — usage limité dans le temps.
  • Fleurs seules : usage culinaire et décoratif (les fleurs sont quasiment dépourvues d’alcaloïdes pyrrolizidiniques).

IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE

A. Huile de graines — le profil lipidique exceptionnel

L’huile de bourrache contient l’une des plus fortes concentrations d’acide gamma-linolénique (GLA) du règne végétal :

  • Acide gamma-linolénique (GLA, oméga-6) : 17-27 % — c’est le composé d’intérêt majeur. Le GLA est un acide gras polyinsaturé précurseur de la prostaglandine E1 (PGE1), anti-inflammatoire et immunomodulatrice.
  • Acide linoléique (LA, oméga-6) : 35-40 %
  • Acide oléique (oméga-9) : 15-20 %
  • Acide palmitique : 10-12 %

Seule l’huile d’onagre (Oenothera biennis, 7-10 % de GLA) peut rivaliser, mais la bourrache en contient 2 à 3 fois plus.

B. Parties aériennes — alcaloïdes pyrrolizidiniques

Les feuilles et tiges contiennent des alcaloïdes pyrrolizidiniques (AP) en faible quantité : lycopsamine, amabiline, supinine, thésinine. Ces AP sont des 1,2-déshydropyrrolizidines à potentiel hépatotoxique (maladie veino-occlusive) et génotoxique en usage chronique. Leur présence impose une restriction d’usage des parties aériennes (cure courte, pas d’usage prolongé).

C. Mucilages

Les feuilles et fleurs contiennent des mucilages abondants, conférant l’effet émollient et adoucissant.

D. Flavonoïdes et acides phénoliques

Dérivés de la quercétine et du kaempférol ; acide rosmarinique. Activité antioxydante.

E. Composés aromatiques

L’arôme de concombre est dû au (E,Z)-2,6-nonadiénal — un aldéhyde gras volatil.


V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES

A. Activité anti-inflammatoire cutanée (huile de graines)

Le GLA est métabolisé en acide dihomo-γ-linolénique (DGLA), précurseur de la prostaglandine E1 (PGE1) et du 15-HETE, médiateurs anti-inflammatoires. Chez les sujets dont la conversion de l’acide linoléique en GLA est déficiente (eczéma atopique, vieillissement, diabète), la supplémentation en GLA par l’huile de bourrache « court-circuite » cette étape métabolique et restaure la production de médiateurs anti-inflammatoires. Cet effet se traduit par une amélioration de l’hydratation cutanée, une réduction de l’inflammation et du prurit.

B. Activité sudorifique et diaphorétique (parties aériennes)

L’infusion de bourrache provoque une sudation douce — usage traditionnel dans les états fébriles et les refroidissements.

C. Activité émolliente (mucilages)

Les mucilages protègent les muqueuses irritées — usage dans les toux sèches et les irritations pharyngées.


VI. DONNÉES CLINIQUES

L’huile de bourrache a fait l’objet de nombreuses études cliniques, principalement dans :

  • Eczéma atopique : la revue systématique Cochrane (Bamford et al., 2013), portant sur 8 essais d’huile de bourrache, conclut à une absence de bénéfice par rapport au placebo ; l’efficacité dans l’eczéma n’est pas démontrée.
  • Polyarthrite rhumatoïde : le GLA à haute dose (2,8 g/jour pendant 6 mois) a montré une réduction modeste des douleurs articulaires et de la raideur matinale sur un petit effectif (56 patients), résultat non confirmé à plus large échelle (Zurier et al., 1996, Arthritis & Rheumatism, 39(11):1808-1817).
  • Syndrome prémenstruel : résultats encourageants mais insuffisamment confirmés.
  • Cosmétique : amélioration de l’hydratation et de l’élasticité cutanée en application topique.

VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS

Composé Classe Action principale
Acide γ-linolénique (AGL) Acide gras oméga-6 Anti-inflammatoire (huile de graine raffinée)
Mucilages Polysaccharides Émollients
Alcaloïdes pyrrolizidiniques (parties aériennes) Alcaloïdes Hépatotoxiques — limiter la plante
Flavonoïdes, acides phénoliques Polyphénols Antioxydants

VIII. FORMES GALÉNIQUES

  • Huile de bourrache en capsules : 500-1000 mg, 1-3 fois/jour (apport de 100-300 mg de GLA/jour). Forme principale en phytothérapie.
  • Huile vierge cosmétique : application cutanée directe ou dans les crèmes pour peaux sèches et atopiques.
  • Infusion de sommités fleuries : 2-3 g pour 150 ml, 10 min. Sudorifique et émollient. Cure courte (< 10 jours) en raison des alcaloïdes pyrrolizidiniques.
  • Fleurs fraîches : décoration de salades, cocktails, desserts (comestibles et sans risque).

IX. TOXICOLOGIE

L’huile de graines n’est sûre que si elle est raffinée : l’huile brute ou simplement pressée à froid peut renfermer des traces d’alcaloïdes pyrrolizidiniques, que seul le raffinage élimine (réduction d’un facteur de l’ordre de 30 000, teneurs résiduelles < 20 ppb). Depuis juillet 2022, l’Union européenne fixe des teneurs maximales en AP pour ces produits : privilégier une huile conforme à cette réglementation.

Les parties aériennes (feuilles, tiges) contiennent des AP hépatotoxiques en usage chronique. L’usage interne des parties aériennes (feuilles, fleurs) est déconseillé et il n’existe pas de monographie de l’EMA pour la plante entière ; il est contre-indiqué pendant la grossesse et l’allaitement et en cas d’insuffisance hépatique. À défaut, le réserver à une cure très courte et occasionnelle. La consommation occasionnelle de feuilles en salade est considérée comme sans risque (doses très faibles, exposition ponctuelle). Les fleurs seules sont pratiquement dépourvues d’AP et ne posent pas de problème.


X. USAGES HISTORIQUES

La bourrache est cultivée comme plante potagère depuis l’Antiquité romaine. Pline l’Ancien rapporte que les soldats romains prenaient de la bourrache avant le combat pour se donner du courage (Ego Borago gaudia semper ago — « Moi, Bourrache, j’apporte toujours la joie »). Les fleurs, au goût frais de concombre, sont l’une des fleurs comestibles les plus utilisées en gastronomie — cristallisées, en salade, en cocktail (traditionnellement dans le Pimm’s anglais), en glaçons décoratifs. Les feuilles, plus rugueuses, sont consommées en beignets frits (Italie, Ligurie — les borragine fritte sont une spécialité ligure), en soupe et en farce. En Allemagne, la bourrache fraîche entre dans la composition de la « sauce verte de Francfort » (Grüne Soße), l’une des sept herbes traditionnelles.


INTÉRÊT ÉCOLOGIQUE

La bourrache est l’une des plantes mellifères les plus productives des jardins tempérés. Sa floraison très longue (mai-septembre) et son nectar extrêmement sucré (concentration en sucre jusqu’à 40-50 %) attirent en permanence abeilles domestiques, bourdons, papillons et syrphes. On estime qu’un mètre carré de bourrache peut produire jusqu’à 100 kg de miel par hectare et par an — record absolu parmi les plantes cultivées. En compagnonnage au potager, elle attire les pollinisateurs bénéfiques pour les tomates, courgettes et fraisiers, et repousserait certains ravageurs (doryphore). Ses feuilles décomposées enrichissent le compost en potassium.


CONFUSIONS POSSIBLES

  • Anchusa officinalis (buglosse officinale) : même famille, pilosité similaire, mais fleurs bleues en tube (pas rotacées étoilées), vivace.
  • Echium vulgare (vipérine) : pilosité rêche aussi, mais fleurs en entonnoir oblique, non pendantes.
  • Symphytum officinale (consoude) : même famille, feuilles décurrentes sur la tige, fleurs en clochette pendante rose-violet ou blanche.

XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE

La bourrache officinale illustre parfaitement la complémentarité entre usage traditionnel et découverte moderne. Si l’usage des parties aériennes comme sudorifique et émollient persiste dans la tradition, c’est l’huile de graines — riche en GLA (17-27 %) — qui constitue aujourd’hui l’intérêt pharmacognosique majeur : anti-inflammatoire cutané, régulateur de l’immunité et protecteur des peaux atopiques. La présence d’alcaloïdes pyrrolizidiniques dans les parties aériennes impose des restrictions d’usage (cures courtes) mais ne concerne que les parties aériennes : l’huile de graines reste sûre à condition d’être raffinée et certifiée conforme aux teneurs maximales en AP. Écologiquement, la bourrache est un champion mellifère inégalé, et gastronomiquement, ses fleurs bleues restent l’une des plus belles expressions de l’art culinaire des fleurs comestibles.


XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE

  • Bruneton J., Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales, 5e éd., Lavoisier, 2016.
  • Tison J.-M., de Foucault B., Flora Gallica — Flore de France, Biotope Éditions, 2014.
  • Zurier R.B., Rossetti R.G., Jacobson E.W. et al., « Gamma-linolenic acid treatment of rheumatoid arthritis: a randomized, placebo-controlled trial », Arthritis & Rheumatism, 1996, 39(11), 1808-1817.
  • EMA/HMPC, Assessment report on Borago officinalis L., oleum, 2009.
  • Couplan F., Le régal végétal — Plantes sauvages comestibles, Sang de la Terre, 2009.
  • Asadi-Samani M., Bahmani M., Rafieian-Kopaei M., « The chemical composition, botanical characteristic and biological activities of Borago officinalis: a review », Asian Pacific Journal of Tropical Medicine, 2014.

PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION

  • ★★★☆☆ Émollient / adoucissant
  • ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire (huile raffinée)
  • ★★☆☆☆ Diurétique (tradition)

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