
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

Köhler’s Medizinal-Pflanzen, 1887
Nom scientifique : Juniperus oxycedrus L.
Famille : Cupressaceae
Genre : Juniperus
Synonymes : Juniperus oxycedrus subsp. oxycedrus
Noms vernaculaires : Genévrier cade, Cade, Genévrier oxycèdre, Petit cèdre, Prickly juniper (en), Stechender Wacholder (de), Enebro de la miera (es), Ginepro rosso (it)
Le nom Juniperus est le nom latin classique du genévrier. L’épithète oxycedrus, du grec oxys (aigu, piquant) et kedros (cèdre), signifie littéralement cèdre piquant. Le nom vernaculaire cade est d’origine provençale et désigne spécifiquement cette espèce méditerranéenne, dont le bois fournit par distillation sèche l’huile de cade, un goudron végétal brun foncé utilisé depuis l’Antiquité en dermatologie et en médecine vétérinaire. Le Genévrier cade est l’un des arbustes les plus caractéristiques de la garrigue et du maquis méditerranéens, où il constitue, avec le chêne kermès, le romarin et le thym, la trame végétale des paysages secs et lumineux du Midi. Le genre Juniperus comprend environ 70 espèces réparties dans tout l’hémisphère nord, depuis les zones arctiques jusqu’aux montagnes tropicales.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Arbuste ou petit arbre dioïque (plus rarement monoïque), de 1 à 8 m de hauteur (exceptionnellement 10 m), à port buissonnant, conique ou irrégulier, à écorce gris-brun, fissurée en lanières fibreuses. Le bois est dur, dense, brun-rouge, très aromatique, imputrescible, à grain fin, excellent pour la sculpture et la marqueterie.
Les feuilles sont des aiguilles aciculaires disposées en verticilles de 3, étalées, rigides, piquantes, longues de 10 à 25 mm et larges de 1,5 à 2 mm, d’un vert grisâtre, portant sur la face supérieure deux bandes blanches de stomates séparées par la nervure médiane verte. Ce caractère (2 bandes blanches au lieu d’une seule chez le Genévrier commun J. communis) est le critère d’identification le plus fiable pour distinguer les deux espèces sur le terrain.
Les cônes mâles, petits et jaunâtres, apparaissent au printemps à l’aisselle des feuilles. Les cônes femelles, appelés galbules (faux-fruits), sont sphériques, charnus, de 8 à 15 mm de diamètre, formés de 3 écailles soudées. Ils passent du vert au brun-rouge puis au brun-pourpre foncé à maturité (2e année), et sont nettement plus gros que ceux du Genévrier commun (qui sont bleu-noir). Chaque galbule contient 3 graines triangulaires. La maturation des galbules prend 18 à 24 mois, fait remarquable chez les gymnospermes.
Habitat et écologie
Le Genévrier cade est une espèce méditerranéenne, héliophile et thermophile, caractéristique des garrigues, des maquis, des matorrals, des cistaies, des pinèdes claires et des chênaies vertes dégradées. Il affectionne les sols calcaires ou siliceux, secs, rocailleux, bien drainés, pauvres et superficiels. Il supporte la sécheresse estivale intense, les sols squelettiques et les expositions brûlantes.
Du point de vue phytosociologique, il est caractéristique de l’ordre des Pistacio lentisci-Rhamnetalia alaterni (matorrals thermoméditerranéens) et se rencontre dans de nombreuses associations de garrigues et de maquis. Il s’associe à Quercus coccifera, Rosmarinus officinalis, Cistus monspeliensis, Phillyrea angustifolia, Pistacia lentiscus et Lavandula stoechas.
Il se développe de 0 à 800 m d’altitude (localement jusqu’à 1 200 m en exposition sud). La pollinisation est anémophile. La dissémination des galbules est assurée par les oiseaux (endozoochorie), notamment les grives, les merles et les fauvettes, qui consomment les galbules charnus et dispersent les graines dans leurs fientes. Le Genévrier cade est résistant au feu : bien qu’il soit détruit par les incendies, il se régénère par semis après le passage du feu, les graines dispersées par les oiseaux colonisant les terrains brûlés.
Répartition géographique
Le Genévrier cade est une espèce circumméditerranéenne, présente tout autour du bassin méditerranéen : du Portugal et du Maroc à l’ouest jusqu’à l’Iran et la Jordanie à l’est, et du sud de la France au nord jusqu’à la Libye et l’Égypte au sud. Trois sous-espèces sont généralement reconnues : subsp. oxycedrus (méditerranée occidentale), subsp. macrocarpa (à gros fruits, côtes sableuses) et subsp. badia (régions orientales).
En France, il est commun dans tout le Midi méditerranéen : Provence, Languedoc, Roussillon, Corse, basse vallée du Rhône, Ardèche et Drôme méridionales. Il est absent du reste du territoire. Il est l’un des arbustes les plus fréquents et les plus caractéristiques de la garrigue provençale et languedocienne.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Huile de cade (goudron de bois) : Produit de pyrolyse complexe contenant des phénols (gaïacol, créosol, méthylguaiacol), des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP, dont naphtalène, anthracène, fluoranthène, pyrène, benzo[a]pyrène), des sesquiterpènes, des acides résiniques et des composés soufrés. La présence de HAP cancérigènes dans l’huile de cade brute constitue une préoccupation majeure de sécurité (voir Toxicologie).
Huile essentielle des feuilles et galbules : Obtenue par hydrodistillation (à ne pas confondre avec l’huile de cade qui est un goudron), elle contient principalement de l’alpha-pinène (20-40 %), du myrcène (10-20 %), du limonène, du delta-3-carène, du germacrène D, du bêta-caryophyllène et de l’alpha-humulène.
Galbules : Sucres (glucose, fructose), acides organiques (acide citrique, acide malique), flavonoïdes (amentoflavone, biapigénine), diterpènes, tanins et résines.
Bois : Lignanes, flavonoïdes (taxifoline), terpénoïdes, résines. Le bois contient des composés antifongiques qui lui confèrent sa durabilité exceptionnelle.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Activité antipsoriasique et antidermatosique (huile de cade) : L’huile de cade est un kératolytique (qui favorise l’élimination des squames), un anti-prurigineux et un anti-inflammatoire cutané. Son efficacité dans le psoriasis est documentée depuis des siècles et confirmée par l’expérience clinique, bien que les études contrôlées soient rares. Le mécanisme d’action implique la régulation de la prolifération kératinocytaire et l’inhibition de la réponse immunitaire cutanée. L’huile de cade reste utilisée dans certaines préparations magistrales dermatologiques, en particulier dans les pays méditerranéens.
Activité antimicrobienne : L’huile de cade et l’huile essentielle possèdent une activité antibactérienne et antifongique à large spectre, documentée in vitro contre Staphylococcus aureus, Malassezia furfur, les dermatophytes et divers champignons phytopathogènes.
Activité antiparasitaire : L’huile de cade est efficace contre le sarcopte de la gale (Sarcoptes scabiei) et les ectoparasites des animaux d’élevage. Cet usage vétérinaire persiste aujourd’hui dans certaines régions d’élevage ovin.
Activité insectifuge : La combustion du bois de cade et l’application d’huile de cade éloignent efficacement les moustiques, les mouches et les tiques, ce qui confirme l’usage traditionnel de fumigation des bergeries.
Activité anti-inflammatoire et antioxydante (huile essentielle) : L’huile essentielle obtenue par hydrodistillation présente des activités anti-inflammatoires et antioxydantes modérées, attribuées aux monoterpènes et aux sesquiterpènes.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Indications reconnues (usage traditionnel, pharmacopées méditerranéennes) : Psoriasis (en préparations magistrales dermatologiques) ; dermite séborrhéique du cuir chevelu (shampoings au cade) ; eczéma chronique ; parasitoses cutanées animales (gale ovine).
Indications traditionnelles : Dermatoses prurigineuses diverses ; teigne ; brûlures superficielles ; affections du cuir chevelu (pellicules, démangeaisons) ; usage vétérinaire (soins des sabots, plaies cutanées).
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Huile de cade (phénols, goudron) | Distillat (bois) | Antiprurigineux, kératolytique (externe) |
| Huile essentielle (α-pinène) | Monoterpènes | Antiseptique |
| Tanins | Tanins | Astringents |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Huile de cade purifiée (usage externe uniquement) : En préparations magistrales dermatologiques, à des concentrations de 1 à 10 % dans un excipient adapté (vaseline, cold cream, pommade). Applications 1 à 2 fois par jour sur les zones atteintes. Shampoings au cade : utilisation 2 à 3 fois par semaine.
Bois de cade (fumigation) : Brûler des copeaux de bois de cade comme encens pour parfumer et assainir les intérieurs. Usage non thérapeutique.
Huile essentielle (usage externe) : 2 à 3 gouttes diluées dans une cuillère à soupe d’huile végétale, en massage sur les zones douloureuses ou inflammatoires. Ne pas ingérer.
L’usage interne de l’huile de cade est formellement interdit en raison de la présence de HAP cancérigènes.
IX. TOXICOLOGIE
L’huile de cade brute contient des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) cancérigènes. Seules les préparations purifiées (débarrassées des HAP) doivent être utilisées. L’application prolongée sur de grandes surfaces cutanées est déconseillée. Contre-indiqué sur peau lésée, les muqueuses et les yeux. Déconseillé pendant la grossesse et l’allaitement. L’usage interne est formellement interdit. La photosensibilisation cutanée est possible : éviter l’exposition solaire après application. Allergie possible chez les personnes sensibles aux terpènes et aux résines.
Interactions médicamenteuses
Aucune interaction médicamenteuse significative n’est documentée en usage externe aux concentrations habituelles. La photosensibilisation potentielle doit être prise en compte chez les patients sous traitement photosensibilisant.
Toxicologie
La principale préoccupation toxicologique concerne la présence d’hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) dans l’huile de cade brute. Le benzo[a]pyrène, cancérigène avéré du Groupe 1 (CIRC), est présent dans l’huile de cade non purifiée. L’utilisation prolongée d’huile de cade brute sur la peau a été associée à un risque théorique de cancer cutané, bien que les preuves épidémiologiques soient limitées. Les préparations modernes sont purifiées pour réduire la teneur en HAP en dessous des seuils réglementaires. L’ingestion d’huile de cade provoque des irritations gastro-intestinales sévères, une néphrotoxicité et une hépatotoxicité. La DL50 orale de l’huile de cade brute chez le rat est d’environ 2-3 g/kg.
X. USAGES HISTORIQUES
L’huile de cade (Oleum cadinum, Oleum juniperi empyreumaticum) est le produit le plus célèbre du Genévrier cade. Obtenue par distillation sèche (pyrolyse) du bois de cade dans des fours spéciaux (cadiers ou cadières), elle est un liquide brun-noir, visqueux, à odeur de goudron fumé caractéristique et pénétrante. La production d’huile de cade est une activité artisanale ancestrale du Midi méditerranéen, attestée depuis l’Antiquité romaine. Des cadières (fours à cade en pierre) sont encore visibles dans les garrigues du Languedoc et de Provence.
L’huile de cade était utilisée depuis l’Antiquité en médecine vétérinaire pour traiter les maladies de peau des moutons et des chèvres (gale, teigne, parasitoses cutanées), les plaies infectées et les affections du sabot. En médecine humaine, elle servait au traitement des dermatoses (psoriasis, eczéma, dermites séborrhéiques, teigne) et des parasitoses cutanées (gale). Son usage est attesté par Dioscoride et Galien.
Le bois de cade était brûlé dans les étables et les bergeries pour éloigner les insectes et les serpents, et pour purifier l’air. La fumée de cade était considérée comme désinfectante et répulsive. Aujourd’hui encore, les encens et bâtons de cade sont commercialisés pour parfumer les intérieurs d’une odeur boisée et fumée caractéristique de la Provence.
Les galbules, non comestibles (trop amers et résineux), étaient parfois utilisés en médecine populaire comme diurétique, emménagogue et carminatif, mais leur usage est bien moins documenté que celui de l’huile de cade.
Conservation et culture
Le Genévrier cade est cultivé dans les jardins méditerranéens et les parcs comme arbuste ornemental, pour son port pittoresque, son feuillage persistant bleu-vert et son caractère très résistant à la sécheresse. La culture est facile en sol drainant, calcaire ou siliceux, en plein soleil. La multiplication se fait par semis (stratification nécessaire, germination lente et irrégulière) ou par bouturage semi-ligneux. La plante est rustique jusqu’à environ -12 à -15 °C (zone USDA 7-10).
La production artisanale d’huile de cade a presque disparu mais connaît un renouveau d’intérêt grâce à la valorisation des savoirs-faire provençaux et à la demande en cosmétiques naturels. Quelques producteurs artisanaux perpétuent la tradition dans les garrigues du Gard, de l’Hérault et des Bouches-du-Rhône.
Statut réglementaire et protection
Juniperus oxycedrus est classé LC (Préoccupation mineure) par l’UICN. L’espèce est commune dans le Midi méditerranéen et non menacée. Elle ne bénéficie d’aucun statut de protection en France. L’huile de cade est inscrite à la Pharmacopée française (monographie Huile de cade). Les préparations à base d’huile de cade sont autorisées en usage dermatologique externe, sous réserve de conformité aux normes de pureté (teneur en HAP inférieure aux seuils réglementaires). Le bois de cade et les encens de cade sont commercialisés librement comme produits d’ambiance et de parfumerie. L’huile essentielle de cade (hydrodistillée, différente de l’huile de cade pyrolytique) est commercialisée en aromathérapie sans restriction particulière.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
GENÉVRIER CADE présente un intérêt phytothérapeutique surtout traditionnel, à confirmer faute de données cliniques propres ; sa lecture demande de la prudence.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Plants of the World Online, Kew : Juniperus oxycedrus.
- Tela Botanica / eFlore : Juniperus oxycedrus.
- Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★☆☆ Antiprurigineux / dermatologique (huile de cade, externe)
- ★★☆☆☆ Kératolytique (eczéma, psoriasis)
- ★★☆☆☆ Antiseptique