
Le marrube blanc est l’une des plantes médicinales les plus anciennes de l’humanité. Mentionné dans le papyrus Ebers (vers 1550 av. J.-C.) comme remède contre la toux, cité par Dioscoride, Pline et Galien, présent dans tous les jardins monastiques du Moyen Âge, il occupe depuis plus de trois millénaires une place centrale dans les pharmacopées traditionnelles d’Europe, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Son principe amer caractéristique, la marrubiine — un diterpène labdanique —, en fait l’un des expectorants et amers digestifs les mieux documentés de la phytothérapie européenne.
Plante rudérale des friches sèches et des bords de chemins méditerranéens, reconnaissable à son feuillage gris-blanc tomenteux et à ses glomérules de petites fleurs blanches, le marrube blanc est inscrit à la Pharmacopée européenne pour le traitement des toux et des dyspepsies.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
- Famille : Lamiaceae
- Genre : Marrubium
- Espèce : Marrubium vulgare L.
- Noms vernaculaires : Marrube blanc, Marrube commun, Herbe vierge, Bonhomme, Herbe de pré.
Étymologie : Marrubium dériverait de l’hébreu marrob (« suc amer »), en référence au goût intensément amer de la plante — d’autres auteurs proposent une origine latine de Maria urbs, une ancienne ville d’Italie. vulgare souligne le caractère commun et répandu de l’espèce.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
A. Port et architecture

Köhler’s Medizinal-Pflanzen, 1887
Plante herbacée vivace de 30 à 60 cm, à souche ligneuse, formant des touffes buissonnantes blanchâtres caractéristiques. Le port est dressé, ramifié, robuste. L’ensemble de la plante est recouvert d’un indument blanc laineux qui lui donne un aspect argenté.
B. Appareil végétatif
Tiges : quadrangulaires, robustes, dressées, ramifiées, densément laineuses-tomenteuses (poils étoilés et rameux), de couleur blanc-grisâtre. Elles se lignifient à la base.
Feuilles : opposées, pétiolées, à limbe ovale-arrondi de 2 à 5 cm, crénelé, épais, ridé-bullé (surface gaufrée caractéristique). La face supérieure est vert grisâtre et pubescente, la face inférieure densément laineuse-blanchâtre. Les feuilles dégagent un léger arôme musqué au froissement et possèdent un goût intensément amer — l’un des amers les plus prononcés du règne végétal.
C. Appareil reproducteur
Inflorescence : glomérules denses et multiflores (10-20 fleurs) à l’aisselle des feuilles, étagés le long de la tige en faux-verticilles serrés.
Fleur : petite (6-8 mm), blanche. Le calice est tubulaire, à 10 dents recourbées en crochets à maturité — caractère diagnostique majeur du genre Marrubium (les dents crochues facilitent la zoochorie en s’accrochant aux poils des animaux). La corolle est bilabiée, discrète.
Fruit : tétrakène enfermé dans le calice à dents crochues, facilitant la dispersion épizoochore.
Floraison : juin à septembre.
ÉCOLOGIE ET DISTRIBUTION
A. Habitat
Espèce rudérale, nitrophile et xérophile. Le marrube blanc croît dans les friches, décombres, pieds de murs, bords de chemins, pâturages secs et abords des bergeries. Il est souvent associé aux zones de pacage ovin — les troupeaux de moutons, qui refusent de le brouter en raison de son amertume, contribuent à disséminer ses fruits accrocheurs dans leur laine. Il préfère les sols secs, calcaires ou neutres, ensoleillés.
B. Distribution
Originaire du bassin méditerranéen et d’Asie occidentale, le marrube blanc est aujourd’hui sub-cosmopolite dans les régions tempérées chaudes. En France, il est commun dans le Midi, la vallée du Rhône, le Languedoc, la Provence et les coteaux secs du Centre. Plus rare dans le Nord et l’Ouest atlantique. Naturalisé en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, en Australie et en Afrique du Sud, où il est parfois considéré comme envahissant.
III. PARTIES UTILISÉES
Les sommités fleuries récoltées en début de floraison (juin-juillet), séchées à l’ombre. La drogue officinale, inscrite à la Pharmacopée européenne (monographie Marrubii herba), doit contenir au minimum 0,3 % de marrubiine (diterpène amer) pour être conforme. Un usage traditionnel bien établi est reconnu.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
A. Diterpènes labdaniques — le cœur pharmacologique
La marrubiine (ou marrubine) est le composé le plus caractéristique : c’est un diterpène labdanique amer, à noyau furanolactone, présent à hauteur de 0,3 à 1 % dans la drogue sèche. C’est le principal responsable de l’activité expectorante et de l’amertume intense de la plante. D’autres diterpènes apparentés sont présents : prémarrubiine, marrubiénol, vulgarol.
B. Flavonoïdes
Apigénine, lutéoline, vitexine, quercétine et leurs glycosides. Ces flavonoïdes contribuent à l’activité antioxydante et anti-inflammatoire.
C. Acides phénoliques
Acide caféique, acide chlorogénique et acide marrubiique (acide phénolique spécifique). L’acide rosmarinique est présent en plus faible quantité que chez d’autres Lamiacées.
D. Autres composés
Huile essentielle en traces (non significative), mucilages, tanins, substances azotées amères (bétaïnes : stachydrine, bétonicine).
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
A. Activité expectorante et antitussive
La marrubiine stimule la sécrétion bronchique par voie réflexe (stimulation des récepteurs amers gastro-intestinaux qui provoquent par voie vagale une augmentation de la sécrétion des glandes séro-muqueuses bronchiques). C’est un mécanisme classique des amers expectorants. La marrubiine exerce aussi un effet spasmolytique sur les fibres lisses bronchiques, réduisant le bronchospasme.
B. Activité digestive (amer stomachique)
L’amertume intense de la marrubiine stimule les récepteurs du goût amer (TAS2R) de la muqueuse buccale et gastrique, déclenchant par voie réflexe une augmentation des sécrétions salivaires, gastriques et biliaires. Cet effet « amer » fait du marrube un tonique digestif (stomachique) et un cholagogue efficace, indiqué dans les dyspepsies hyposécrétoires et l’anorexie.
C. Activité hypoglycémiante
Des études pharmacologiques sur modèles animaux montrent un effet hypoglycémiant de la marrubiine, attribué à une stimulation de la sécrétion d’insuline et à une amélioration de la sensibilité des tissus à l’insuline. Cet effet, encore insuffisamment documenté chez l’homme, fait l’objet de recherches dans le contexte du diabète de type 2.
D. Activité antioxydante et anti-inflammatoire
Les flavonoïdes et acides phénoliques confèrent une activité antioxydante significative. La marrubiine possède aussi un effet anti-inflammatoire documenté par inhibition de la production de NO et de PGE2.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★★☆ Expectorant
- ★★★☆☆ Antitussif
- ★★★☆☆ Antispasmodique
- ★★★☆☆ Stomachique
- ★★★☆☆ Cholagogue
- ★★☆☆☆ Fébrifuge
- ★★☆☆☆ Sédatif
- ★★☆☆☆ Carminatif
- ★★☆☆☆ Diurétique
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★☆☆☆☆ Cicatrisant
VI. DONNÉES CLINIQUES
L’usage traditionnel du marrube blanc est reconnu comme expectorant dans la toux productive et comme amer stomachique dans les dyspepsies légères et la perte d’appétit. Plusieurs études cliniques de petite taille ont confirmé l’effet antitussif et expectorant de préparations standardisées en marrubiine. La marrubiine a également été évaluée dans le traitement de la douleur et des dyslipidémies, avec des résultats préliminaires encourageants.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Marrubiine | Métabolite | Constituant |
| Prémarrubiine | Métabolite | Constituant |
| Marrubiénol | Métabolite | Constituant |
| Vulgarol | Métabolite | Constituant |
| Lutéoline | Flavone | Antioxydant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
- Infusion : 1 à 2 g de sommités fleuries séchées pour 150 ml d’eau (départ à froid), 10-15 min. 3 tasses/jour avant les repas (action amère optimale).
- Extrait sec standardisé : 200-400 mg par prise, titré à 5 % minimum de marrubiine.
- Teinture mère : 1:5 dans éthanol à 45°, 30-50 gouttes avant les repas.
- Sirop : préparations pectorales traditionnelles (bonbons au marrube dans les pays anglo-saxons : « horehound candies »).
IX. TOXICOLOGIE
Le marrube blanc est une plante de faible toxicité aux doses thérapeutiques. Des doses élevées peuvent provoquer des troubles digestifs (nausées, diarrhée) et, exceptionnellement, des arythmies cardiaques (effet chronotrope négatif de la marrubiine à forte dose). La plante est déconseillée pendant la grossesse (effet utérotonique théorique) et chez les patients sous antiarythmiques. L’amertume intense constitue en pratique un facteur limitant naturel de la consommation excessive.
X. USAGES HISTORIQUES
Le marrube blanc est l’une des cinq « herbes amères » (maror) prescrites dans le rituel de la Pâque juive (Seder). Il est mentionné dans le papyrus Ebers égyptien (vers 1550 av. J.-C.) comme remède contre la toux. Les Romains le cultivaient comme plante médicinale et condimentaire. Au Moyen Âge, il figurait dans le Capitulaire de Villis de Charlemagne (liste des plantes obligatoires dans les jardins impériaux). En médecine populaire européenne, il était l’un des remèdes les plus courants contre la toux, le rhume, l’asthme et les troubles digestifs. Dans les pays anglo-saxons, le « horehound ale » (bière au marrube) et les « horehound candies » (bonbons) restent des préparations traditionnelles vivantes. En Afrique du Nord, il est toujours largement utilisé contre le diabète, les troubles digestifs et les affections respiratoires.
INTÉRÊT ÉCOLOGIQUE
Le marrube blanc est une plante mellifère produisant un nectar abondant et un miel monofloral aromatique et amer, apprécié en Nouvelle-Zélande et en Australie. Il participe à la colonisation et à la stabilisation des sols dégradés et des friches sèches. C’est un indicateur de sols enrichis en azote (nitrophile) et d’anciennes zones de pacage. Son refus par le bétail (amertume) le rend caractéristique des pâturages surexploités où il persiste seul.
CONFUSIONS POSSIBLES
- Ballota nigra (ballote noire) : même port rudéral, mais feuilles non tomenteuses-blanches et calice en entonnoir (sans crochets).
- Marrubium peregrinum (marrube étranger) : feuilles plus étroites, plus longuement tomenteuses.
- Stachys germanica (épiaire d’Allemagne) : densément laineuse aussi, mais fleurs roses et calice à 5 dents (pas 10).
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Le marrube blanc est l’un des grands « amers » de la pharmacopée européenne, dont le principe actif — la marrubiine — constitue un modèle de diterpène pharmacologiquement actif. Son double tropisme respiratoire (expectorant) et digestif (amer stomachique) en fait une plante de prescription fréquente en phytothérapie contemporaine, avec un statut réglementaire établi. Sa profondeur historique (plus de 3500 ans d’usage documenté), sa sécurité d’emploi et son accessibilité dans les milieux rudéraux méditerranéens en font une espèce incontournable de la matière médicale végétale européenne.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Bruneton J., Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales, 5e éd., Lavoisier, 2016.
- Pharmacopée européenne, monographie Marrubii herba, 10e éd.
- Tison J.-M., de Foucault B., Flora Gallica — Flore de France, Biotope Éditions, 2014.
- Boudjelal A., Henchiri C., Sari M. et al., « Herbalists and wild medicinal plants in M’Sila (North Algeria): an ethnopharmacology survey », Journal of Ethnopharmacology, 2013, 148(2), 395-402.
- Zawiślak G., « The chemical composition of the essential oil of Marrubium vulgare L. from Poland », Farmacja Polska, 2012.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Expectorant
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Sédatif