IVRAIE ENIVRANTE

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Planche botanique Ivraie enivrante

I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

L’ivraie enivrante, Lolium temulentum L., appartient à la famille des Poaceae, sous-famille des Pooideae, tribu des Poeae. C’est une graminée annuelle de 30 à 100 cm de hauteur, à chaumes dressés, robustes, glabres. Les feuilles sont planes, larges de 3 à 8 mm, rudes au toucher, à ligule courte (1-2 mm) et préfoliaison enroulée. L’inflorescence est un épi distique (type ray-grass), de 10 à 25 cm, à rachis sinueux. Les épillets sont solitaires à chaque nœud, appliqués contre le rachis par leur face étroite, contenant 4 à 10 fleurs. La glume externe est unique (les épillets terminaux en ont 2), lancéolée, rigide, plus longue que l’épillet ou l’égalant. Les lemmes sont ovales, arrondies sur le dos, souvent munies d’une arête dorsale (absent chez var. arvense). Le caryopse est relativement gros (4-5 mm). Le système racinaire est fasciculé. L’espèce est diploïde (2n = 14). L’ivraie enivrante est connue depuis l’Antiquité comme une « mauvaise herbe toxique » des céréales, la seule graminée véritablement toxique de la flore européenne.


II. DESCRIPTION BOTANIQUE

Lolium temulentum est une espèce d’origine probable méditerranéenne ou moyen-orientale, historiquement cosmopolite comme adventice des cultures de céréales (blé, orge, avoine). En France, elle était autrefois commune dans les moissons de toutes les régions. Aujourd’hui, elle est en voie de disparition en Europe occidentale en raison du tri efficace des semences (trieur alvéolaire) et de l’utilisation d’herbicides. L’espèce est une messicole stricte, liée aux cultures céréalières traditionnelles. Elle préfère les sols argileux, neutres à calcaires. La quasi-disparition de l’ivraie enivrante est un paradoxe de conservation : plante toxique devenue menacée. Elle figure sur les listes rouges de plantes messicoles en voie de disparition dans plusieurs pays européens.


III. PARTIES UTILISÉES

Parties aériennes (usage traditionnel).


IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE

La toxicité de Lolium temulentum est principalement due aux alcaloïdes produits par le champignon endophyte symbiotique Epichloë spp. (anciennement Neotyphodium). Les alcaloïdes majeurs sont : le lolitrème B (trémorème indole-diterpénique, responsable du tremblement des moutons « ryegrass staggers »), les ergovalines et ergotamines (alcaloïdes de l’ergot, vasoconstricteurs), la loliine (alcaloïde pyrrolizidinique saturé, insecticide), les péramines (pyrrolopyrazine, insectifuge) et les épipolythiodioxopipérazines. La témulentine (historiquement considérée comme l’alcaloïde toxique spécifique de l’ivraie) est en réalité un mélange mal caractérisé. Les caryopses de plantes non infectées par l’endophyte sont atoxiques, confirmant le rôle essentiel du champignon dans la toxicité. La plante elle-même contient des polysaccharides, des protéines, des acides phénoliques et des flavonoïdes typiques des Poaceae.


V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES

Les lolitrèmes (trémorèmes) exercent une inhibition puissante des canaux potassiques BK (big-conductance calcium-activated potassium channels) dans le système nerveux central, provoquant une hyperexcitabilité neuronale, des tremblements, une ataxie et des convulsions. Les ergovalines agonisent les récepteurs dopaminergiques D₂ (inhibition de la sécrétion de prolactine) et sérotoninergiques 5-HT₂ (vasoconstriction), provoquant une vasoconstriction périphérique (gangrène des extrémités : ergotisme gangreneux) et des troubles neurologiques (convulsions : ergotisme convulsif). Les loliines exercent des effets insecticides en inhibant les récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine des insectes. Les péramines sont des antiappétents pour les insectes herbivores. L’ensemble de ces alcaloïdes représente une stratégie de défense chimique du complexe plante-champignon contre les herbivores et les pathogènes.


Propriétés thérapeutiques documentées

L’ivraie enivrante ne possède aucune propriété thérapeutique documentée. L’usage narcotique et antalgique traditionnel était fondé sur les effets neurotoxiques des alcaloïdes de l’endophyte et ne constitue évidemment pas un usage thérapeutique acceptable. La plante est toxique et ne doit pas être utilisée en médecine.


Indications en phytothérapie clinique

Aucune indication en phytothérapie. L’espèce est toxique et n’est pas commercialisée comme plante médicinale. Son intérêt est historique (parabole du bon grain et de l’ivraie), toxicologique (modèle d’intoxication par les endophytes) et conservatoire (messicole menacée).


VI. DONNÉES CLINIQUES

La recherche sur L. temulentum est active dans trois domaines. (1) Symbiose graminée-endophyte : le système ivraie-Epichloë est un modèle d’étude de la symbiose mutualiste (le champignon protège la plante contre les herbivores ; la plante fournit nutriments et transmission verticale au champignon). (2) Alcaloïdes de l’ergot : la biosynthèse des ergovalines par les endophytes des graminées est étudiée pour développer des cultivars de graminées fourragères (Lolium perenne, Festuca arundinacea) portant des endophytes modifiés produisant des alcaloïdes insecticides mais non toxiques pour le bétail. (3) Conservation des messicoles : l’ivraie enivrante, autrefois fléau des moissons, est aujourd’hui inscrite sur les listes rouges de plusieurs pays européens comme plante messicole en voie de disparition. Des programmes de conservation ex situ et de resemis dans des parcelles de céréales extensives sont en cours.


VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS

Composé Classe Action principale
Alcaloïdes Alcaloïde Constituant actif
Lolitrème b Métabolite Constituant
Ergovalines Métabolite Constituant
Ergotamines Métabolite Constituant
Loliine Métabolite Constituant

VIII. FORMES GALÉNIQUES

Aucune posologie applicable. L’usage thérapeutique est contre-indiqué en raison de la toxicité.


IX. TOXICOLOGIE

L’ingestion de graines d’ivraie contaminées par l’endophyte est toxique. La contamination des farines de blé par des graines d’ivraie était autrefois une cause importante d’intoxication collective. Aujourd’hui, le tri mécanique et la réglementation sur les impuretés des céréales ont éliminé ce risque.


Interactions médicamenteuses

Aucune interaction pertinente, l’espèce n’étant pas utilisée en thérapeutique. Les alcaloïdes de l’ergot (ergovaline) potentialisent les vasoconstricteurs et interagissent avec les agonistes dopaminergiques, mais cette interaction n’a de pertinence que dans le contexte de l’intoxication.


Toxicologie

L’intoxication par l’ivraie enivrante (« ivresse de l’ivraie », temulismus) se manifeste par des vertiges, des troubles de la vision (mydriase, diplopie), des céphalées, des nausées, des vomissements, une somnolence, une démarche ébrieuse (ataxie), des tremblements et, dans les cas graves, des convulsions et un coma. La mortalité est rare mais documentée historiquement. Le tableau clinique est celui d’un ergotisme combiné à une intoxication par les trémorèmes. La DL50 des lolitrèmes chez la souris est de l’ordre de 1 mg/kg par voie IP. Le traitement est symptomatique (anticonvulsivants, réhydratation). La toxicité est strictement liée à la présence de l’endophyte : les plantes non infectées sont inoffensives. Le champignon est transmis verticalement par les graines (infection maternelle à 100 % de la descendance).


X. USAGES HISTORIQUES

L’ivraie enivrante est l’une des plantes les plus citées dans les textes anciens. Mentionnée dans l’Ancien et le Nouveau Testament (parabole du bon grain et de l’ivraie, Matthieu 13:24-30), elle symbolise le mal mêlé au bien. Le mot latin temulentum signifie « ivre », en référence à l’intoxication provoquée par la consommation de farine contaminée par des graines d’ivraie. Les symptômes (vertiges, troubles de la vision, nausées, ébriété, convulsions) étaient bien connus des anciens. L’intoxication a longtemps été attribuée à un alcaloïde de la plante elle-même, mais les recherches modernes ont montré que la toxicité provient d’un champignon endophyte symbiotique (Epichloë typhina var. lolii / Neotyphodium spp.) produisant des alcaloïdes toxiques. Paradoxalement, l’ivraie a été utilisée en médecine populaire comme narcotique, antispasmodique et révulsif : les graines, appliquées en cataplasme, servaient contre les névralgies et les douleurs rhumatismales.


Conservation et culture

L. temulentum est en forte régression dans toute l’Europe occidentale. En France, l’espèce est classée « En danger critique » (CR) dans de nombreuses régions. Elle est inscrite dans les plans de conservation des plantes messicoles. La culture est possible par semis en automne dans une parcelle de céréales d’hiver (la plante est adaptée au cycle des céréales). La germination est rapide. L’espèce ne persiste que dans les cultures non traitées et à semences non triées. Les conservatoires botaniques nationaux maintiennent des collections de graines.


XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE

IVRAIE ENIVRANTE présente un intérêt phytothérapeutique surtout traditionnel, à confirmer faute de données cliniques propres ; sa lecture demande de la prudence.


XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE

Bruneton J. Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales. 5e éd. Paris : Lavoisier Tec & Doc ; 2016.
Schardl C.L. et al. Symbioses of grasses with seedborne fungal endophytes. Annual Review of Plant Biology. 2004;55:315-340.
Gallagher R.T. et al. Lolitrem B, a neurotoxin from perennial ryegrass. Tetrahedron Letters. 1981;22(23):2197-2198.
Jauzein P. Flore des champs cultivés. Paris : INRA ; 1995.
Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.


PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION

  • ★★☆☆☆ Antispasmodique (usage traditionnel)
  • ★★☆☆☆ Antalgique

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