
Polypodium interjectum Shivas
Famille : Polypodiaceae
Le polypode intermédiaire est une fougère épiphyte et rupicole des sous-bois humides, des murs ombragés et des troncs moussus de l’Europe atlantique. Morphologiquement intermédiaire entre le polypode vulgaire (P. vulgare) et le polypode du sud (P. cambricum), il a été reconnu comme espèce distincte en 1961 par Shivas, sur la base du nombre de sporanges par sore et du nombre chromosomique (tétraploïde, 2n = 148). La distinction sur le terrain reste délicate et exige l’examen des spores ou, mieux, un contrôle cytologique.
En phytothérapie, les polypodes sont utilisés depuis l’Antiquité pour leur rhizome à saveur sucrée et amère, riche en ecdystéroïdes (phytoecdysones), en saponines triterpéniques et en composés à activité expectorante et cholagogue. Le polypode intermédiaire partage ces propriétés avec ses congénères et s’inscrit dans la longue tradition du « réglisse des bois ».
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
- Famille : Polypodiaceae
- Genre : Polypodium
- Espèce : Polypodium interjectum Shivas (1961)
- Noms vernaculaires : Polypode intermédiaire, Polypode de Shivas, Réglisse des bois (partagé avec P. vulgare).
Le complexe des polypodes européens comprend trois espèces : P. vulgare (diploïde, 2n = 74), P. interjectum (tétraploïde, 2n = 148) et P. cambricum (diploïde, 2n = 74). P. interjectum est un allotétraploïde issu de l’hybridation ancienne entre les deux diploïdes, suivi d’une duplication chromosomique. Cette origine hybride explique sa position morphologique intermédiaire et les difficultés de détermination sur le terrain.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
A. Port et architecture
Fougère vivace à rhizome traçant, épais, couvert d’écailles brunes, rampant à la surface du substrat (épiphyte sur troncs, épilithique sur rochers, rupicole sur murs). Les frondes sont disposées en deux rangs sur le rhizome.
B. Appareil végétatif
Rhizome : long, charnu, ramifié, de 5-8 mm de diamètre, vert sous les écailles, à saveur d’abord sucrée puis amère et légèrement âcre (goût de réglisse). C’est l’organe médicinal et le principal critère organoleptique.
Frondes : de 20 à 50 cm, pennatiséquées, à pétiole aussi long ou plus court que le limbe. Pennes alternes, oblongues-lancéolées, obtuses à subaiguës, à marge entière ou légèrement crénelée. Texture coriace, vert foncé dessus, plus pâle dessous. Les frondes de P. interjectum sont en moyenne plus grandes et plus larges que celles de P. vulgare.
C. Appareil reproducteur
Sores : arrondis, disposés en deux rangées régulières sur la face inférieure des pennes, sans indusie (caractère familial des Polypodiaceae). Chez P. interjectum, les sores sont ovales (vs arrondis chez P. vulgare) et contiennent en moyenne plus de sporanges par sore. Les spores sont plus grandes que chez P. vulgare, critère diagnostique essentiel.
Sporulation : été à automne. Les frondes peuvent être semi-persistantes en climat atlantique doux.
ÉCOLOGIE ET DISTRIBUTION
Habitat : murs ombragés, troncs moussus (chênes, frênes, hêtres), rochers et éboulis en sous-bois humide, ravins, talus forestiers. L’espèce est plus atlantique et plus thermophile que P. vulgare, et plus hygrophile que P. cambricum.
Sol : substrats variés — humus forestier, mousse épiphyte, mortier de vieux murs. Préfère les situations ombragées, humides, à hygrométrie atmosphérique élevée.
Répartition : Europe atlantique et sub-atlantique, du Portugal à la Grande-Bretagne et à l’Irlande, remontant jusqu’en Belgique et en Allemagne occidentale. En France, commun dans l’Ouest, le Centre-Ouest et le Sud-Ouest. Présent mais plus rare dans le Nord et l’Est. Plus largement : Macaronésie, littoral méditerranéen occidental.
Distinction écologique : P. vulgare est plus continental et plus montagnard ; P. cambricum est strictement méditerranéen. P. interjectum occupe une niche intermédiaire, principalement atlantique.
III. PARTIES UTILISÉES
- Rhizome — drogue traditionnelle (« radix Polypodii »)
Le rhizome est récolté à l’automne, séché et fragmenté. Sa saveur sucrée-amère caractéristique est due à la présence de saponines et d’ecdystéroïdes. La tradition herboriste ne distinguait généralement pas les trois espèces européennes, le nom « polypode » s’appliquant indistinctement à toute la lignée.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
A. Ecdystéroïdes (phytoecdysones)
Les polypodes sont parmi les premières sources végétales dans lesquelles des ecdystéroïdes ont été identifiés. Le rhizome contient principalement de l’ecdysone (α-ecdysone) et de la 20-hydroxyecdysone (β-ecdysone, ecdystérone), hormones de mue des arthropodes qui jouent chez la plante un rôle défensif contre les insectes phytophages. Ces composés suscitent un intérêt pharmacologique croissant pour leurs propriétés anabolisantes, adaptogènes et métaboliques.
B. Saponines triterpéniques
Des saponines de type oléanane et cycloartane sont responsables de la saveur sucrée initiale du rhizome et de son pouvoir moussant. L’osladin et la polypodosaponine sont les composés les plus caractéristiques, l’osladin étant un glycoside stéroïdien au pouvoir sucrant environ 3000 fois supérieur à celui du saccharose.
C. Composés phénoliques
Des flavonoïdes (dérivés de la quercétine, du kaempférol), des proanthocyanidines et des acides phénoliques contribuent au profil antioxydant de la drogue.
D. Autres composés
Des mucilages, des huiles grasses, des sucres (fructose, glucose) et des traces d’huile essentielle complètent la composition du rhizome.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
- Activité expectorante : les saponines triterpéniques stimulent la sécrétion bronchique par voie réflexe gastrique (effet tensioactif irritant la muqueuse gastrique, provoquant un réflexe vagal augmentant la sécrétion des glandes bronchiques). C’est le mécanisme classique des plantes expectorantes à saponines.
- Activité cholagogue et laxative douce : les saponines stimulent la sécrétion biliaire et augmentent le péristaltisme intestinal. L’usage traditionnel comme « purgatif doux » repose sur ces effets.
- Effets métaboliques des ecdystéroïdes : la 20-hydroxyecdysone a montré in vitro et chez l’animal une activité anabolisante (stimulation de la synthèse protéique musculaire), hypoglycémiante et hypolipémiante. Ces effets sont explorés en pharmacologie du sport et du métabolisme, mais ne sont pas encore validés cliniquement chez l’homme à partir d’extraits de polypode.
- Activité antioxydante : liée aux polyphénols.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★☆☆ Expectorant (saponines — usage traditionnel bien fondé chimiquement)
- ★★★☆☆ Cholagogue (saponines — tradition ancienne cohérente)
- ★★☆☆☆ Laxatif doux (saponines — usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Anabolisant/Adaptogène (ecdystéroïdes — données précliniques prometteuses)
VI. DONNÉES CLINIQUES
Il n’existe pas d’essai clinique spécifique sur Polypodium interjectum. La 20-hydroxyecdysone, isolée de diverses sources végétales (dont Cyanotis, Ajuga), fait l’objet de recherches cliniques préliminaires dans le domaine de la sarcopénie et du métabolisme, mais pas à partir d’extraits de polypode. L’usage traditionnel du polypode comme expectorant et cholagogue est reconnu dans les flores médicales européennes, sans validation clinique formelle.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Ecdystéroïdes | Métabolite | Constituant |
| Ecdysone | Métabolite | Constituant |
| 20-hydroxyecdysone | Métabolite | Constituant |
| Saponines | Saponine | Constituant tensioactif |
| Osladin | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
- Décoction : rhizome séché coupé (3-5 g pour 250 ml), 10-15 minutes d’ébullition.
- Sirop : préparation traditionnelle à base de décoction de rhizome (pectoral).
- Poudre : rhizome pulvérisé, utilisé en association dans les tisanes composées.
La saveur sucrée-amère du rhizome en fait une drogue agréable en décoction, d’où son surnom de « réglisse des bois ».
IX. TOXICOLOGIE
Le polypode est considéré comme une plante à faible toxicité. À forte dose, les saponines peuvent provoquer des nausées, des vomissements et une diarrhée. L’effet laxatif, recherché à dose modérée, devient purgatif à dose excessive. Les ecdystéroïdes ne présentent pas de toxicité connue chez l’homme aux doses d’exposition alimentaire ou traditionnelle.
X. USAGES HISTORIQUES
Le polypode est mentionné depuis l’Antiquité. Dioscoride le recommande comme purgatif doux, expectorant et cholagogue. Au Moyen Âge, il entre dans de nombreuses formules pectorales. L’École de Salerne le cite comme remède de la mélancolie et de l’engorgement biliaire. Le surnom « réglisse des bois » est ancien et atteste de la familiarité populaire avec la saveur sucrée du rhizome.
Les enfants de campagne mâchaient traditionnellement les rhizomes comme friandise, témoignage de l’innocuité relative de la plante à faible dose.
INTÉRÊT ÉCOLOGIQUE
Le polypode intermédiaire est un bon indicateur de milieux atlantiques humides et de forêts anciennes à forte hygrométrie. Son mode de vie épiphyte contribue à la biodiversité des troncs et des vieux murs. La plante participe à la rétention d’eau sur les substrats verticaux et offre des micro-habitats pour les invertébrés forestiers.
Les polypodes sont sensibles à la pollution atmosphérique et à la dessiccation. Leur présence abondante signale des milieux forestiers intacts à hygrométrie constante.
CONFUSIONS POSSIBLES
- Polypodium vulgare — sores arrondis (vs ovales), frondes plus petites, spores plus petites, diploïde. Plus continental et montagnard.
- Polypodium cambricum — frondes plus triangulaires à pennes lobées-crénelées, strictement méditerranéen, diploïde.
- Hybrides — P. × mantoniae (interjectum × vulgare) est stérile et se reconnaît par des spores avortées.
La détermination fiable des polypodes européens exige l’examen des spores au microscope ou une analyse cytologique.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Polypodium interjectum est une fougère allotétraploïde dont le rhizome concentre des ecdystéroïdes et des saponines triterpéniques d’intérêt pharmacologique. L’usage traditionnel comme expectorant et cholagogue repose sur une base chimique cohérente. L’intérêt contemporain se porte surtout sur les ecdystéroïdes, dont les propriétés anabolisantes et métaboliques ouvrent des perspectives de recherche, indépendamment de la tradition herboriste. Sur le plan botanique, l’espèce illustre les mécanismes d’allopolyploïdie dans la spéciation des fougères.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Plants of the World Online, Royal Botanic Gardens Kew — Polypodium interjectum
- Tela Botanica, eFlore — Polypodium interjectum
- Shivas M.G., « Contributions to the cytology and taxonomy of species of Polypodium in Europe and America », Journal of the Linnean Society (Botany), 1961
- Bruneton J., Pharmacognosie, Phytochimie, Plantes médicinales, 5e éd., Lavoisier, 2016
- Dinan L., « Phytoecdysteroids: biological aspects », Phytochemistry, 2001
- Jäger A.K. & Saaby L., « Flavonoids and the CNS », Molecules, 2011
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Expectorant (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Laxatif
- ★★☆☆☆ Antioxydant
- ★★☆☆☆ Cholagogue