La valériane officinale est le sédatif végétal de référence de la pharmacopée européenne — et l’un des plus anciens. Depuis l’Antiquité gréco-romaine, sa racine à l’odeur forte et caractéristique (que certains trouvent repoussante et d’autres envoûtante) est prescrite contre l’insomnie, l’anxiété et les spasmes nerveux. Son mécanisme d’action — modulation GABAergique du système nerveux central — en fait l’analogue végétal le plus proche des benzodiazépines, mais sans les effets secondaires majeurs de dépendance et de somnolence diurne qui grèvent ces médicaments de synthèse.
Plante vivace des prairies humides et des lisières, la valériane se reconnaît à ses hautes tiges portant des corymbes de petites fleurs rose pâle au parfum doux, et surtout à l’odeur puissante de ses racines fraîchement déterrées — une odeur qui, fait remarquable, exerce une attraction irrésistible sur les chats, comparable à celle de la cataire.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
- Famille : Caprifoliaceae (anciennement Valerianaceae)
- Genre : Valeriana
- Espèce : Valeriana officinalis L.
- Noms vernaculaires : Valériane officinale, Herbe aux chats, Herbe de saint Georges, Guérit-tout, Herbe à la meurtrie.
Étymologie : Valeriana dériverait du latin valere (« être en bonne santé, être fort »), en référence aux vertus thérapeutiques. Le nom « herbe aux chats » fait référence à l’attraction que l’odeur des racines exerce sur les félins — due à l’actinidine, composé volatil apparenté à la népétalactone de la cataire. Le reclassement récent dans les Caprifoliacées (sens large APG IV) intègre les anciennes Valérianacées.
L’espèce est un complexe polymorphe comprenant plusieurs sous-espèces et cytotypes (diploïdes, tétraploïdes, octoploïdes). La drogue officinale provient principalement de populations tétraploïdes cultivées, plus riches en composés actifs.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
A. Port et architecture

Köhler’s Medizinal-Pflanzen, 1887
Plante herbacée vivace de 50 à 150 cm (jusqu’à 200 cm en station favorable), à souche rhizomateuse courte émettant de nombreuses racines fasciculées et des stolons. Le port est dressé, robuste, les tiges florifères simples portant un corymbe terminal de fleurs roses.
B. Appareil végétatif
Racine : c’est l’organe officinal — souche courte et épaisse (rhizome), de laquelle partent de nombreuses racines fasciculées, grêles (2-3 mm de diamètre), brun-grisâtre, longues de 10-20 cm. L’ensemble dégage à l’état frais et surtout après séchage une odeur forte, tenace et caractéristique — souvent décrite comme « musquée-terreuse-animale », due aux acides valéréniques et isovalérique. Cette odeur s’intensifie considérablement au séchage (dégradation enzymatique des valepotriates en aldéhydes odorants).
Tiges : dressées, cylindriques, creuses, striées, pubescentes aux nœuds, simples ou peu ramifiées au sommet.
Feuilles : opposées, composées imparipennées, à 7-21 folioles lancéolées, dentées, la terminale non différente des latérales. Les feuilles basales sont pétiolées, les caulinaires sessiles. Le feuillage est glabre à pubescent selon les sous-espèces.
C. Appareil reproducteur
Inflorescence : corymbes terminaux denses et aplatis, composés de nombreuses petites fleurs.
Fleur : petite (3-5 mm), tubulaire à 5 lobes, rose pâle à blanc rosé, parfumée (arôme doux, miellé — à ne pas confondre avec l’odeur de la racine). Calice enroulé en dedans, se déroulant à maturité en une aigrette plumeuse (pappus) pour la dissémination anémochore. Trois étamines.
Fruit : akène surmonté d’un pappus plumeux — dissémination par le vent.
Floraison : mai à juillet. Pollinisation entomophile (papillons, abeilles, syrphes).
ÉCOLOGIE ET DISTRIBUTION
A. Habitat
La valériane croît dans les prairies humides, les mégaphorbiaies, les fossés, les berges de cours d’eau, les lisières humides et les clairières forestières. Espèce mésophile à hygrophile, héliophile à semi-sciaphile, indifférente au substrat (calcaire ou siliceux). Caractéristique des groupements du Filipendulion (mégaphorbiaies) et du Calthion (prairies humides).
B. Distribution
Eurasiatique, de l’Atlantique au Japon. Commune dans toute la France sur sols frais. Cultivée industriellement en Europe (Belgique, Pologne, Allemagne, France) et en Amérique du Nord.
III. PARTIES UTILISÉES
Les racines et rhizomes — récoltés en automne (septembre-octobre) sur des plantes de 2-3 ans, lavés, séchés à basse température (< 40 °C pour préserver les valepotriates). La drogue est inscrite à la Pharmacopée européenne (monographie Valerianae radix) et doit contenir au minimum 0,17 % d’acides sesquiterpéniques exprimés en acide valérénique. La valériane bénéficie du statut d’usage médical bien établi, le niveau de preuve le plus élevé en phytothérapie européenne.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
A. Sesquiterpènes — les composés actifs majeurs
- Acide valérénique (0,2-0,8 %) — sesquiterpène acide, composé le plus étudié et le marqueur de qualité pharmacopéique. Modulateur allostérique positif des récepteurs GABA-A (même site d’action que les benzodiazépines mais avec une affinité plus faible).
- Valéranol, vaalérénol — sesquiterpènes alcools, activité sédative complémentaire.
B. Valepotriates (iridoïdes instables)
Valtrate, isovaltrate, didrovaltrate — iridoïdes esters très instables, se dégradant rapidement au séchage et au stockage en baldrinaux (aldéhydes odorants responsables de l’odeur caractéristique de la drogue sèche). Les valepotriates sont présents dans la racine fraîche (1-5 %) mais quasi absents de la drogue sèche et des extraits standardisés. Leur rôle pharmacologique propre est discuté — ils contribueraient à l’activité sédative mais leur instabilité les rend difficiles à étudier.
C. Lignanes
Olivil et dérivés — lignanes dotés d’affinité pour les récepteurs à l’adénosine (A1), contribuant à l’effet facilitateur du sommeil.
D. Huile essentielle (0,3-0,7 %)
Composée principalement d’acétate de bornyle (principal monoterpène), d’isovalérate de bornyle, de camphène et de sesquiterpènes. L’acide isovalérique libre, formé par dégradation des valepotriates, est le principal responsable de l’odeur forte de la racine sèche.
E. GABA
La racine de valériane contient du GABA (acide gamma-aminobutyrique) libre en quantité mesurable (0,5-1 mg/g). Ce neurotransmetteur inhibiteur pourrait contribuer à l’effet sédatif, bien que son absorption par voie orale et son passage de la barrière hémato-encéphalique soient discutés.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
A. Modulation GABAergique — le mécanisme central
L’acide valérénique se lie au sous-site benzodiazépinique du récepteur GABA-A, augmentant l’affinité du récepteur pour le GABA et amplifiant ainsi l’inhibition neuronale GABAergique. Ce mécanisme est identique en principe à celui des benzodiazépines (diazépam, lorazépam) mais avec une affinité moindre — ce qui explique l’effet sédatif plus doux et l’absence de dépendance. Les lignanes (olivil) se lient aux récepteurs à l’adénosine A1, renforçant l’effet somnolent.
B. Activité sédative et hypnotique
L’effet sédatif de la valériane est documenté pharmacologiquement : réduction du temps d’endormissement, amélioration de la qualité subjective du sommeil, réduction de l’anxiété. L’effet est progressif — il se développe pleinement après 2 à 4 semaines de prise régulière (pas d’effet « somnifère immédiat » comme les benzodiazépines).
C. Activité antispasmodique
Les sesquiterpènes et l’huile essentielle relaxent les fibres musculaires lisses digestives et utérines, fondant l’usage dans les spasmes digestifs nerveux et les crampes menstruelles.
D. Pas de dépendance ni de somnolence résiduelle
Contrairement aux benzodiazépines, la valériane ne provoque pas de dépendance physique, pas de syndrome de sevrage, pas de somnolence diurne résiduelle (« hangover ») et pas d’altération des performances cognitives le lendemain — avantages considérables en utilisation prolongée.
VI. DONNÉES CLINIQUES
La valériane bénéficie du niveau de preuve le plus élevé parmi les plantes sédatives européennes :
- La valériane bénéficie d’un usage médical bien établi pour le « soulagement de la tension nerveuse légère et des troubles du sommeil ».
- Plusieurs essais cliniques randomisés et méta-analyses (Bent et al., 2006 ; Fernandez-San-Martin et al., 2010) montrent une amélioration statistiquement significative de la qualité du sommeil par rapport au placebo, avec un profil de tolérance excellent.
- L’efficacité est modérée mais constante — la valériane ne remplace pas les hypnotiques de synthèse dans les insomnies sévères mais constitue un premier recours pertinent dans les troubles du sommeil légers à modérés.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Acide valérénique | Sesquiterpène | Sédatif, agoniste GABA-A |
| Valépotriates | Iridoïdes | Sédatifs, spasmolytiques |
| Huile essentielle (valéranone) | Terpènes | Sédative |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
- Infusion : 2-3 g de racine coupée pour 150 ml d’eau (départ à froid), infuser 10-15 min. 1 tasse le soir, 30-60 min avant le coucher. Goût amer et arôme fort — souvent associée à la mélisse ou à la passiflore pour adoucir.
- Extrait sec standardisé : 300-600 mg, 30-60 min avant le coucher. Titré en acide valérénique (0,8 % minimum). C’est la forme la mieux étudiée cliniquement.
- Teinture : 1:5 dans éthanol à 70°, 1-3 ml avant le coucher.
- Gélules de poudre : 500-1000 mg de racine pulvérisée, avant le coucher.
- Bain relaxant : 100 g de racine en décoction ajoutée au bain du soir.
- Associations : valériane + houblon, valériane + passiflore, valériane + mélisse — combinaisons synergiques fréquemment commercialisées.
IX. TOXICOLOGIE
La valériane est une plante de faible toxicité. Aucun cas d’intoxication grave n’est rapporté aux doses thérapeutiques. Les effets indésirables sont rares et bénins (troubles digestifs, céphalées, vertiges). Pas de dépendance, pas de syndrome de sevrage. Des surdosages accidentels (jusqu’à 20 g de racine) n’ont provoqué que fatigue, crampes abdominales et vision trouble, sans séquelles. Contre-indications : déconseillée chez les enfants de moins de 12 ans (données insuffisantes) et pendant la grossesse (précaution). Interaction théorique avec les dépresseurs du SNC (benzodiazépines, barbituriques, alcool) — prudence en association.
X. USAGES HISTORIQUES
La valériane est mentionnée par Hippocrate, Dioscoride et Galien comme sédatif et antispasmodique. Au Moyen Âge, elle était considérée comme un « cure-tout » (d’où le nom « guérit-tout ») et entrait dans la composition de nombreux thériaques. La légende veut que le joueur de flûte de Hamelin ait utilisé de la valériane pour attirer les rats — une allusion à l’attraction que l’odeur de la racine exerce sur certains rongeurs (comme sur les chats). Pendant la Première Guerre mondiale, la valériane fut utilisée pour traiter le « shell shock » (stress post-traumatique) des soldats des tranchées. En Inde, une espèce proche (V. wallichii) est utilisée en médecine ayurvédique sous le nom de « tagara ».
INTÉRÊT ÉCOLOGIQUE
La valériane officinale est une composante des prairies humides et des mégaphorbiaies, habitats en régression en Europe. Ses fleurs roses parfumées sont visitées par une diversité remarquable de pollinisateurs : papillons diurnes (vanesses, piérides), papillons nocturnes (sphinx), syrphes, abeilles et coléoptères. L’espèce est l’hôte de chenilles de papillons spécialisés. Sa présence signale des prairies humides non drainées et non amendées. La culture industrielle de valériane contribue à l’économie des régions de moyenne montagne (Massif central, Belgique).
CONFUSIONS POSSIBLES
- Valeriana dioica (valériane dioïque) : plus petite, dioïque, feuilles basales entières (non pennées). Même famille, propriétés similaires mais moins étudiée.
- Centranthus ruber (centranthe rouge) : fleurs rouges en corymbe, feuilles entières, mêmes milieux parfois. Pas le même genre ni les mêmes propriétés.
- Valerianella locusta (mâche) : même famille mais petite annuelle à feuilles entières, sans odeur.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
La valériane officinale est le sédatif végétal le mieux documenté de la pharmacopée européenne. Son acide valérénique, modulateur allostérique du récepteur GABA-A, constitue un mécanisme d’action scientifiquement élucidé qui valide trois millénaires d’usage traditionnel. L’absence de dépendance et de somnolence résiduelle en fait une alternative de premier choix aux benzodiazépines dans les troubles du sommeil légers à modérés. Son statut d’« usage médical bien établi » — le plus haut niveau de reconnaissance en phytothérapie — consacre une plante qui, de l’Antiquité grecque aux essais cliniques du XXIe siècle, n’a jamais cessé d’être prescrite.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Bruneton J., Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales, 5e éd., Lavoisier, 2016.
- Pharmacopée européenne, monographie Valerianae radix, 10e éd.
- Tison J.-M., de Foucault B., Flora Gallica — Flore de France, Biotope Éditions, 2014.
- Bent S., Padula A., Moore D. et al., « Valerian for sleep: a systematic review and meta-analysis », American Journal of Medicine, 2006, 119(12), 1005-1012.
- Benke D., Barberis A., Kopp S. et al., « GABA-A receptors as in vivo substrate for the anxiolytic action of valerenic acid, a major constituent of valerian root extracts », Neuropharmacology, 2009, 56(1), 174-181.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★★☆ Sédatif / inducteur du sommeil
- ★★★☆☆ Anxiolytique
- ★★★☆☆ Antispasmodique