
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Le cassissier ou groseillier noir, Ribes nigrum L., appartient à la famille des Grossulariaceae. C’est un arbuste caducifolié de 100 à 200 cm de hauteur, à rameaux érigés puis arqués, dépourvus d’épines (contrairement aux groseilliers à maquereau). Les rameaux dégagent une odeur forte et caractéristique (parfum « de cassis ») due aux glandes résinifères parsemant les feuilles, les bourgeons et l’écorce. Les feuilles sont alternes, palmatilobées à 3-5 lobes crénelés-dentés, de 5 à 10 cm de large, vert foncé dessus, plus pâles dessous, parsemées de glandes jaunes aromatiques (points glanduleux visibles à la loupe). Les bourgeons sont ovoïdes, rougeâtres, très aromatiques. Les fleurs sont petites (6-8 mm), en grappes pendantes de 5 à 10, à calice verdâtre-rougeâtre en cloche, à 5 pétales réduits, blanchâtres. La floraison a lieu en avril-mai. Le fruit est une baie globuleuse de 10 à 15 mm, noire à maturité, couronnée par le calice persistant, contenant de nombreuses petites graines. La chair est juteuse, violet foncé, au goût acidulé et aromatique intense. Le système racinaire est fasciculé, peu profond. L’espèce est diploïde (2n = 16).
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Ribes nigrum est originaire d’Europe septentrionale et centrale, et du nord de l’Asie (Sibérie). À l’état sauvage, il croît dans les forêts alluviales humides, les ripisylves, les aulnaies marécageuses, les lisières humides et les haies en zone fraîche et humide, depuis la plaine jusqu’à 1 500 m d’altitude. Il préfère les sols frais à humides, humifères, riches en matière organique, neutres à légèrement acides (pH 5,5 à 7), argileux à limono-argileux. L’espèce est mésophile à hygrophile et semi-héliophile, tolérant un ombrage léger. En France, les populations sauvages sont présentes dans le nord-est, le Massif central, les Alpes et le Jura, dans les zones humides forestières. Le cassissier est massivement cultivé en Bourgogne (Côte-d’Or, Nièvre), dans le Val de Loire et dans le nord de la France pour la production de fruits (cassis de Bourgogne, crème de cassis de Dijon). La culture est également importante en Pologne, en Scandinavie, en Écosse et en Nouvelle-Zélande. L’espèce est rustique, supportant des températures hivernales inférieures à −30 °C.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Le cassis présente un profil phytochimique particulièrement riche. Les fruits contiennent des anthocyanosides (200-500 mg/100 g de fruit frais), principalement les 3-O-glucosides et 3-O-rutinosides de delphinidine et de cyanidine, responsables de la couleur noire. L’acide ascorbique (vitamine C) est abondant (120-200 mg/100 g MF), faisant du cassis l’un des fruits européens les plus riches en vitamine C. Les proanthocyanidines (tanins condensés) et les flavonols (myricétine, quercétine, kaempférol et leurs glycosides) complètent le profil polyphénolique. Les graines contiennent une huile riche en acide gamma-linolénique (GLA, 15-20 %), un acide gras polyinsaturé oméga-6 à l’activité anti-inflammatoire, et en acide alpha-linolénique (ALA, 12-15 %, oméga-3). Les feuilles sont riches en flavonoïdes (rutine, isoquercitrine, astragaline), en proanthocyanidines (3-5 % MS) et en acides phénoliques. Les bourgeons contiennent une huile essentielle complexe (0,2-0,4 %) dominée par des terpènes : sabinène, β-pinène, δ-3-carène, terpinén-4-ol et des composés soufrés caractéristiques de l’arôme de cassis (4-méthoxy-2-méthyl-2-butanethiol, cat ketone). Des diterpènes du type clérodane et des triterpènes ont été identifiés dans les feuilles.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Le cassis exerce ses effets thérapeutiques par plusieurs mécanismes. Les anthocyanosides des fruits sont de puissants antioxydants (valeur ORAC très élevée), piégeant les radicaux libres, inhibant la peroxydation lipidique et stimulant les défenses endogènes (Nrf2/ARE). Ils exercent des effets vasoprotecteurs (stabilisation de l’endothélium, augmentation du NO) et anti-inflammatoires. Les proanthocyanidines des feuilles inhibent l’élastase et la hyaluronidase, protégeant le tissu conjonctif. Les flavonoïdes des feuilles exercent un puissant effet anti-inflammatoire : inhibition de la COX-2, de la 5-LOX et de la phospholipase A₂, réduction de la production de prostaglandines PGE₂ et de leucotriènes LTB₄. Cet effet anti-inflammatoire est parfois comparé à celui des AINS, ce qui a valu au cassis le surnom de « cortisone végétale » dans la littérature populaire (une exagération, mais reflet d’une activité réelle). L’huile de graines de cassis, riche en GLA, est métabolisée en dihomo-gamma-linolénique (DGLA), précurseur des prostaglandines de série 1 (PGE₁) anti-inflammatoires. Les composés terpéniques des bourgeons possèdent des propriétés anti-inflammatoires, toniques et immunostimulantes dans les modèles de gemmothérapie.
Propriétés thérapeutiques documentées
(1) Effet anti-inflammatoire : démontré pour les feuilles, les fruits et l’huile de graines dans des modèles d’inflammation aiguë et chronique (œdème à la carragénine, adjuvant de Freund). (2) Effet diurétique : les feuilles de cassis augmentent la diurèse chez l’animal et le volontaire sain ; cet usage traditionnel est reconnu. (3) Effet antioxydant : les anthocyanosides des fruits augmentent la capacité antioxydante plasmatique et réduisent les biomarqueurs d’oxydation. (4) Effet immunomodulateur : les extraits de bourgeons stimulent la phagocytose et l’activité des cellules NK dans des modèles animaux. (5) Effet antihypertenseur : la consommation de jus de cassis réduit la pression artérielle systolique et diastolique dans des essais cliniques préliminaires, via un effet vasorelaxant endothélium-dépendant. (6) Effet sur la fatigue visuelle : les anthocyanosides améliorent l’adaptation à l’obscurité et réduisent la fatigue oculaire liée au travail sur écran dans des études japonaises. (7) Effet anti-goutteux : la richesse en potassium et les propriétés alcalinisantes favorisent l’excrétion d’acide urique.
Indications en phytothérapie clinique
L’usage traditionnel des feuilles de cassis est reconnu pour augmenter la diurèse dans les infections urinaires basses et comme adjuvant dans les douleurs articulaires mineures. La Commission E approuve les feuilles de cassis comme diurétique. En phytothérapie clinique, les indications incluent : rhumatismes, arthrose et douleurs articulaires (feuilles en infusion ou extrait sec, souvent en association) ; goutte et hyperuricémie (effet diurétique et alcalinisant) ; insuffisance veineuse et fragilité capillaire (anthocyanosides des fruits) ; prévention du stress oxydatif (jus de cassis, compléments d’anthocyanosides) ; inflammation respiratoire et allergique (bourgeons en gemmothérapie). L’huile de graines de cassis (capsules de GLA) est utilisée en complément alimentaire dans les états inflammatoires chroniques, l’eczéma atopique et le syndrome prémenstruel. En gemmothérapie, le macérat glycériné de bourgeons de cassis est considéré comme un « remède de terrain » majeur, prescrit comme anti-inflammatoire, tonique surrénalien et antiallergique.
VI. DONNÉES CLINIQUES
La recherche sur le cassis est particulièrement active, surtout au Japon, en Nouvelle-Zélande et en Europe du Nord. Des essais cliniques randomisés montrent que les anthocyanosides de cassis améliorent la fonction endothéliale, réduisent la rigidité artérielle et diminuent la pression artérielle chez les sujets à risque cardiovasculaire. Des études en sciences du sport montrent que la supplémentation en extrait de cassis riche en anthocyanes améliore la performance à l’effort (augmentation de l’oxydation des graisses, réduction du stress oxydatif induit par l’exercice). Des travaux sur la cognition montrent des effets bénéfiques des polyphénols de cassis sur l’attention et l’humeur chez des volontaires sains. Des études sur le microbiome intestinal révèlent que les polyphénols de cassis favorisent la croissance d’Akkermansia muciniphila et de Bifidobacterium spp. En agriculture, des programmes de sélection développent des cultivars résistants au mildiou américain (Sphaerotheca mors-uvae) et à la réversion virale (virus transmis par le cécidomyie Cecidophyopsis ribis). L’étude du « cat ketone » (4-(4-hydroxyphényl)-2-butanone) et de son précurseur, composé clé de l’arôme de cassis, fait l’objet de recherches en biotechnologie des arômes.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Flavonoïdes (rutine, quercétine) | Flavonols | Anti-inflammatoires, diurétiques (feuilles) |
| Anthocyanes (baies) | Anthocyanes | Antioxydantes, vasculoprotectrices |
| Proanthocyanidines, vitamine C | Tanins / vitamine | Antioxydants |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Infusion de feuilles séchées : 2 à 4 g pour 250 mL d’eau (départ à froid), infuser 10 à 15 min ; 3 à 4 tasses/jour (diurétique, anti-rhumatismal). Extrait sec de feuilles : 300 à 500 mg, 2 à 3 fois/jour. Teinture-mère de feuilles (1:5, éthanol 45 %) : 30 à 50 gouttes, 3 fois/jour. Gemmothérapie (macérat glycériné de bourgeons, 1DH) : 50 à 150 gouttes/jour en 2 à 3 prises, ou macérat concentré : 5 à 15 gouttes, 1 à 3 fois/jour. Jus de fruit pur : 50 à 100 mL/jour. Huile de graines de cassis (capsules) : 500 mg à 2 g/jour (apportant 75-300 mg de GLA). Anthocyanosides de cassis (extrait titré) : 100 à 300 mg/jour. La cure d’infusion de feuilles dure habituellement 3 à 6 semaines, renouvelable après une pause de 2 semaines.
IX. TOXICOLOGIE
Les préparations de cassis sont généralement bien tolérées. Les feuilles sont déconseillées en cas d’œdème lié à une insuffisance cardiaque ou rénale (effet diurétique pouvant aggraver les troubles hydroélectrolytiques). L’usage des feuilles comme diurétique nécessite un apport hydrique abondant (2 L/jour). Les patients sous anticoagulants doivent être informés de la richesse des fruits en vitamine K₁ (possibilité de réduction de l’INR). L’huile de graines de cassis peut potentialiser l’effet des anticoagulants et antiagrégants (effet antiagrégant plaquettaire du GLA) ; arrêt recommandé 2 semaines avant une intervention chirurgicale. L’allergie au cassis est rare mais possible (allergie croisée avec d’autres Grossulariaceae). La grossesse et l’allaitement constituent des précautions d’emploi pour les extraits concentrés (données insuffisantes), bien que la consommation alimentaire de fruits de cassis soit considérée comme sûre. Les patients diabétiques doivent tenir compte de la teneur en sucres du jus de cassis.
Interactions médicamenteuses
L’interaction la plus significative concerne les antivitamines K : les fruits et le jus de cassis contiennent de la vitamine K₁, qui peut antagoniser l’effet anticoagulant (réduction de l’INR). Inversement, l’huile de graines de cassis (GLA) possède un effet antiagrégant plaquettaire qui peut potentialiser les anticoagulants et les antiagrégants (aspirine, clopidogrel). Les anthocyanosides sont des substrats et inhibiteurs modestes des transporteurs OATP1B1 et OATP2B1, ce qui pourrait théoriquement modifier la pharmacocinétique des statines et de la fexofénadine. L’effet diurétique des feuilles peut s’additionner à celui des diurétiques de synthèse, avec un risque d’hypokaliémie en cas d’association avec des diurétiques de l’anse. Les flavonoïdes sont de faibles inhibiteurs du CYP3A4 et de la P-glycoprotéine in vitro, sans conséquence clinique documentée aux doses alimentaires. La consommation de jus de cassis (acide) peut modifier le pH gastrique et influencer l’absorption de médicaments pH-dépendants.
Toxicologie
La toxicité du cassis est extrêmement faible. Les fruits, les feuilles et les bourgeons sont consommés depuis des siècles sans effet toxique rapporté. La DL50 des extraits de feuilles de cassis chez le rat dépasse 5 000 mg/kg par voie orale. Les études de toxicité subchronique (90 jours) d’extraits de feuilles et d’anthocyanosides de cassis n’ont montré aucune toxicité significative. Les tests de génotoxicité (Ames, micronoyaux, aberrations chromosomiques) sont négatifs. L’huile de graines de cassis est considérée comme GRAS (Generally Recognized As Safe) par la FDA. Les effets indésirables rapportés sont rares et bénins : légers troubles gastro-intestinaux (diarrhée) en cas de consommation excessive de fruits ; rarement, réactions allergiques (urticaire, rhinite). La teneur en oxalates des fruits est modérée ; les patients avec antécédent de lithiase rénale oxalique doivent modérer leur consommation. L’ingestion de grandes quantités de feuilles en décoction concentrée peut théoriquement entraîner une déplétion potassique.
X. USAGES HISTORIQUES
Le cassis est utilisé en médecine populaire européenne depuis le Moyen Âge. L’abbé Bailly de Montaran publia en 1712 un traité enthousiaste, Les propriétés admirables du cassis, qui contribua à la popularité de la plante. Aux XVIIIe et XIXe siècles, les feuilles de cassis étaient considérées comme un remède universel : diurétique, dépuratif, anti-rhumatismal, anti-goutteux, fébrifuge et tonique. L’infusion de feuilles était particulièrement recommandée contre les rhumatismes et la goutte (le « thé de cassis » était une boisson courante). Les bourgeons, hautement aromatiques, étaient macérés dans l’alcool pour préparer le « ratafia de cassis » et des élixirs toniques. La crème de cassis, inventée à Dijon au milieu du XIXe siècle par Auguste-Denis Lagoute, est devenue une liqueur mondialement connue, surtout en association avec le vin blanc de Bourgogne (kir). Les fruits étaient transformés en confitures, gelées, sirops et jus riches en vitamine C. En médecine populaire, le jus de cassis servait à préparer des gargarismes pour les maux de gorge et des compresses pour les piqûres d’insectes.
Conservation et culture
Ribes nigrum n’est pas menacé. Les populations sauvages sont stables dans leur aire naturelle, bien que les zones humides forestières qu’elles occupent soient globalement en régression. La culture est largement pratiquée en Europe. Les principaux cultivars français sont ‘Noir de Bourgogne’ (petits fruits très aromatiques pour la crème de cassis), ‘Blackdown’, ‘Ben Lomond’ et ‘Titania’ (gros fruits pour le jus et la confiture). La multiplication se fait par bouturage de rameaux ligneux en automne (taux de réussite élevé, > 80 %). La plantation s’effectue en novembre-mars, en sol frais et humifère, avec un espacement de 1,5 m sur le rang. La taille annuelle est essentielle : suppression des branches de plus de 3 ans, aération du centre du buisson. Les principales maladies sont l’oïdium américain, la rouille à Cronartium ribicola et le virus de la réversion (spread by gall mite). La récolte a lieu en juillet, à maturité complète, manuellement ou mécaniquement (machine à secouage). Le rendement est de 3 à 8 tonnes/ha. Les fruits se conservent peu à l’état frais (2-3 jours) mais se congèlent parfaitement. La production de bourgeons pour la gemmothérapie nécessite une récolte manuelle précoce (mars-avril), avant l’éclosion.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
CASSIS présente un intérêt phytothérapeutique surtout traditionnel, à confirmer faute de données cliniques propres ; sa lecture demande de la prudence.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
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Gopalan A. et al. The health benefits of blackcurrants. Food & Function. 2012;3(8):795-809.
Lyall K.A. et al. Short-term blackcurrant extract consumption modulates exercise-induced oxidative stress and lipopolysaccharide-stimulated inflammatory responses. American Journal of Physiology. 2009;297(1):R70-R81.
Declume C. Anti-inflammatory evaluation of a hydroalcoholic extract of black currant leaves (Ribes nigrum). Journal of Ethnopharmacology. 1989;27(1-2):91-98.
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Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★☆☆ Anti-inflammatoire / antirhumatismal (feuilles)
- ★★★☆☆ Diurétique
- ★★★☆☆ Antioxydant (baies)
- ★★☆☆☆ Veinotonique