
La scolopendre (Asplenium scolopendrium), aussi appelée langue-de-cerf, est une fougère vivace de la famille des Aspléniacées, immédiatement reconnaissable à ses frondes entières, en forme de langue allongée, qui la distinguent radicalement de la plupart des autres fougères au feuillage finement découpé. Habitante des sous-bois humides, des murs ombragés et des entrées de grottes des régions calcaires, elle apporte une touche d’exotisme végétal aux paysages tempérés où elle prospère.
Inscrite parmi les cinq « herbes capillaires » de l’ancienne pharmacopée, aux côtés du capillaire de Montpellier, du cétérach, du polytric et de la rue des murailles, la scolopendre était réputée pour ses propriétés expectorantes, hépatoprotectrices et astringentes. Si son usage thérapeutique a considérablement régressé, elle conserve un intérêt phytochimique et ethnobotanique notable, ainsi qu’un rôle écologique de premier plan dans les milieux rupicoles et forestiers humides.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Règne : Plantae
Division : Polypodiophyta (Pteridophyta)
Classe : Polypodiopsida
Ordre : Polypodiales
Famille : Aspleniaceae
Genre : Asplenium L., 1753
Espèce : Asplenium scolopendrium L., 1753
Synonyme : Phyllitis scolopendrium (L.) Newman, 1844. Le rattachement au genre Asplenium est désormais confirmé par les analyses phylogénétiques moléculaires, bien que le nom Phyllitis reste largement utilisé dans la littérature ancienne. Le nom scolopendrium dérive du grec skolopendra (mille-pattes), en référence à l’alignement des sores au revers des frondes, qui évoque les pattes d’un scolopendre. Le genre Asplenium comprend environ 700 espèces cosmopolites ; la scolopendre se distingue parmi elles par ses frondes simples, non divisées.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
A. Appareil végétatif
La scolopendre est une fougère vivace à rhizome court, épais, dressé ou oblique, densément couvert d’écailles lancéolées brun foncé. Les frondes sont disposées en touffe, persistantes ou semi-persistantes, de 20 à 60 cm de longueur (parfois davantage en conditions favorables). Le pétiole (stipe) est court (5 à 15 cm), robuste, couvert d’écailles rousses à la base. Le limbe est entier, simple, lancéolé-oblong, en forme de langue, à base cordée (en cœur), à sommet aigu ou obtus, à bord entier ou légèrement ondulé. La face supérieure est vert foncé brillant, la face inférieure est plus pâle et mate. La nervation est constituée de nervures latérales parallèles, bifurquées, s’étendant du rachis jusqu’au bord du limbe.
B. Appareil reproducteur
La reproduction est assurée par des spores. Les sores sont disposés en lignes obliques parallèles au revers de la fronde, de part et d’autre de la nervure médiane. Chaque sore est linéaire, allongé, de 1 à 3 cm, couvert par une indusie membraneuse. Les sores sont groupés par paires, deux sores adjacents partageant une indusie qui s’ouvre vers l’intérieur (disposition caractéristique du genre Asplenium). Les sporanges libèrent à maturité (juillet-octobre) des spores brun jaunâtre, monolétes, réniformes. Le prothalle issu de la germination de la spore est un gamétophyte thalloïde, cordiforme, sur lequel se forment les archégones et les anthéridies.
C. Sporogenèse et cycle de vie
Le cycle de vie est diplo-haplophasique avec alternance de générations. Le sporophyte (la fougère visible) est la phase dominante. La fécondation nécessite la présence d’eau libre pour permettre aux spermatozoïdes ciliés de nager jusqu’aux archégones, ce qui explique la prédilection de la scolopendre pour les milieux humides. L’espèce est diploïde (2n = 72 chromosomes).
D. Variabilité
La scolopendre présente une variabilité morphologique notable qui a passionné les ptéridologues victoriens. De nombreuses formes horticoles ont été sélectionnées aux XIXe et XXe siècles : formes crispées (f. crispum), lobées (f. laceratum), ramifiées (f. ramosum) ou marginées (f. marginatum). Ces cultivars sont toujours appréciés en horticulture ornementale. Dans la nature, la variabilité porte surtout sur la taille des frondes et le degré d’ondulation du limbe.
Écologie et répartition
Asplenium scolopendrium est une espèce atlantique à sub-méditerranéenne, présente dans toute l’Europe occidentale et méridionale, de l’Irlande et de la Grande-Bretagne à la Méditerranée, et de la péninsule Ibérique aux Balkans. Des populations disjointes existent en Macaronésie (Madère, Açores, Canaries), au Japon et dans l’est de l’Amérique du Nord.
En France, la scolopendre est commune dans les régions à climat océanique et semi-continental humide, plus rare en zone méditerranéenne sèche. Elle affectionne les milieux ombragés et humides sur substrats calcaires : murs de vieilles constructions, puits, entrées de grottes, ravins boisés, fissures de rochers calcaires, berges ombragées de cours d’eau, sous-bois frais de hêtraies et de chênaies-charmaies. Elle est calcicole, sciaphile (supportant un ombrage dense) et hygrophile. Son optimum écologique se situe à des altitudes comprises entre 0 et 1 200 m.
III. PARTIES UTILISÉES
Les frondes (feuilles) constituent la drogue traditionnelle. La récolte se pratiquait de préférence en été, lorsque les frondes ont atteint leur plein développement. Les frondes étaient séchées rapidement à l’ombre, en bouquets suspendus, dans un local ventilé. La drogue sèche est vert-brunâtre, fragile, à saveur légèrement mucilagineuse et astringente.
Le rhizome était parfois utilisé en complément, notamment pour son contenu plus élevé en tanins. En gemmothérapie, les bourgeons (crosses) de scolopendre sont employés en macérat glycériné.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
La phytochimie de la scolopendre est caractéristique des fougères asplénioïdes :
Tanins : tanins condensés (proanthocyanidines) en quantité significative (5 à 10 % de la drogue sèche), responsables de l’astringence et des propriétés hémostatiques traditionnelles.
Mucilages : polysaccharides hydrophiles présents dans les frondes, contribuant aux propriétés émollientes et béchiques.
Flavonoïdes : dérivés du kaempférol et de la quercétine, sous forme de glycosides. La présence de lutéoline et de ses dérivés a été rapportée.
Acides phénoliques : acide caféique, acide chlorogénique et acide gallique, contribuant aux propriétés antioxydantes.
Acides organiques : acide malique, acide citrique et acide tartrique.
Composés terpéniques : traces de triterpènes de type hopane, caractéristiques des fougères.
Sels minéraux : richesse en potassium, calcium et silicium.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Activité astringente et hémostatique : les tanins condensés exercent une action constrictive sur les muqueuses et les petits vaisseaux, réduisant les sécrétions et favorisant l’hémostase locale. Cette propriété sous-tend l’usage traditionnel contre les diarrhées, les hémorragies légères et les inflammations buccales.
Activité béchique et expectorante : les mucilages et les acides organiques confèrent à l’infusion des propriétés adoucissantes sur les voies respiratoires. L’effet est de type émollient, par protection des muqueuses irritées.
Activité hépatoprotectrice : des études préliminaires sur extraits de fougères asplénioïdes ont montré une protection hépatocellulaire in vitro, attribuée aux flavonoïdes et aux composés phénoliques. Cette activité, invoquée par la tradition, reste insuffisamment documentée pour la scolopendre en particulier.
Activité antioxydante : les extraits montrent une activité antioxydante significative dans les tests DPPH et FRAP, liée à la synergie entre tanins, flavonoïdes et acides phénoliques.
Activité diurétique : attribuée à la richesse en potassium et aux flavonoïdes, elle est revendiquée par la tradition sans validation expérimentale formelle.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Aucun essai clinique contrôlé n’a été publié sur Asplenium scolopendrium. L’usage thérapeutique repose entièrement sur la tradition médiévale et renaissante, où la scolopendre figurait parmi les cinq « herbes capillaires » (species capillorum Veneris) de l’officine, prescrites en tisane pectorale pour les affections des voies respiratoires (toux, bronchite, enrouement).
L’indication traditionnelle principale était le traitement des affections hépatiques et spléniques (congestion du foie et de la rate), d’où le nom « herbe à la rate » (Asplenium dérive du grec a-splen, sans rate, en référence à cette indication). Les anciens attribuaient aux fougères asplénioïdes la capacité de réduire l’hypertrophie splénique.
En gemmothérapie contemporaine, le macérat de bourgeons de scolopendre est proposé comme draineur hépatobiliaire et régulateur des fonctions hépatiques. La plante n’est inscrite dans aucune pharmacopée européenne officielle.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Tanins | Tanin | Astringent, antioxydant |
| Flavonoïdes | Flavonoïde | Antioxydant, anti-inflammatoire |
| Kaempférol | Métabolite | Constituant |
| Lutéoline | Flavone | Antioxydant |
| Acides phénoliques | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Infusion : 10 à 20 g de frondes séchées par litre d’eau (départ à froid), infuser 10 minutes couvert, filtrer. Deux à trois tasses par jour. Forme traditionnelle principale.
Décoction : 30 à 50 g par litre, bouillir 5 minutes, infuser 10 minutes. Usage externe en bains de bouche et en compresses pour les inflammations cutanées.
Sirop pectoral : préparation magistrale ancienne associant la scolopendre au capillaire de Montpellier, au tussilage et au coquelicot, sucrée au miel. Usage historique dans les affections respiratoires.
Macérat glycériné de bourgeons : dilution D1 en gemmothérapie, 50 à 100 gouttes par jour chez l’adulte.
Teinture-mère : préparée au 1/5 dans l’alcool à 45°, 30 à 50 gouttes, 2 à 3 fois par jour.
IX. TOXICOLOGIE
La scolopendre est considérée comme une plante de très faible toxicité. Aucun effet indésirable grave n’a été rapporté dans la littérature. Les tanins, en cas de consommation excessive et prolongée, peuvent provoquer une constipation et une réduction de l’absorption du fer alimentaire.
Comme pour toutes les fougères, la présence théorique de traces de ptaquiloside (composé cancérigène des frondes de fougère aigle) a été évoquée, mais cette substance n’a pas été détectée chez Asplenium scolopendrium. La prudence reste de mise chez la femme enceinte et allaitante, en l’absence de données de sécurité spécifiques.
X. USAGES HISTORIQUES
La scolopendre est citée par Dioscoride sous le nom de phyllitis comme remède contre les engorgements du foie et de la rate. Au Moyen Âge, elle figurait dans les herbiers de l’école de Salerne et dans le Capitulare de villis de Charlemagne parmi les plantes à cultiver dans les jardins monastiques.
Son appartenance aux « herbes capillaires » lui valut une place durable dans les officines européennes du XVIe au XVIIIe siècle. Le sirop de capillaire, préparation pharmaceutique célèbre, contenait souvent de la scolopendre parmi ses composants. En médecine populaire, les frondes fraîches étaient appliquées sur les brûlures et les plaies comme cicatrisant, usage qui persista dans les campagnes françaises jusqu’au début du XXe siècle.
En Irlande et au Pays de Galles, la scolopendre faisait partie du répertoire de la médecine populaire celtique, employée contre les maux de gorge et comme « purificateur du sang ». Dans les Balkans, les frondes étaient utilisées en décoction pour laver les plaies infectées.
Sur le plan ornemental, la scolopendre est cultivée depuis le XIXe siècle dans les jardins d’ombre, les rocailles et les murs végétalisés. Les formes crispées et lobées sont particulièrement prisées des collectionneurs de fougères.
Intérêt écologique
La scolopendre est une espèce bio-indicatrice des milieux humides, ombragés et calcaires. Sa présence signale des conditions d’hygrométrie élevée et stable, un substrat calcaire et une qualité de l’air satisfaisante, les fougères étant sensibles à la pollution atmosphérique.
Elle joue un rôle important dans la végétation des milieux rupicoles : murs anciens, rochers calcaires, puits et entrées de grottes. Sa capacité à coloniser les joints de maçonnerie en fait un élément caractéristique du patrimoine bâti ancien. Les communautés végétales à scolopendre sont rattachées à l’alliance phytosociologique de l’Asplenion scolopendrii.
Les frondes persistantes offrent un abri hivernal à de petits invertébrés (araignées, cloportes, mollusques). La scolopendre est également une plante nourricière pour les larves de quelques micro-lépidoptères spécialisés.
L’espèce n’est pas menacée en France à l’échelle nationale, mais elle peut être localement vulnérable à la destruction des vieux murs, à l’assèchement des milieux humides et à l’artificialisation des berges de cours d’eau.
Confusions possibles
La scolopendre est très difficilement confondable avec une autre fougère indigène en raison de ses frondes simples et entières. Aucune autre fougère européenne ne présente ce caractère.
En revanche, des confusions sont possibles avec des plantes à feuilles non apparentées. Les feuilles de plantain lancéolé (Plantago lanceolata) présentent une forme vaguement similaire, mais elles sont à nervures convergentes (et non parallèles), sans sores au revers, et portées par une rosette basale différente.
Parmi les fougères cultivées, Asplenium nidus (fougère nid-d’oiseau), espèce tropicale courante en intérieur, possède des frondes simples similaires mais plus grandes, vert clair, sans base cordée.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
La scolopendre est une fougère singulière par sa morphologie unique parmi les espèces européennes, par son ancienneté dans la tradition médicinale (deux millénaires d’usage documenté) et par son attachement aux milieux calcaires humides et ombragés. Si son intérêt thérapeutique contemporain est limité — faute d’essais cliniques et en présence de plantes mieux caractérisées pour les mêmes indications — sa phytochimie (tanins, mucilages, flavonoïdes) est cohérente avec les propriétés astringentes, béchiques et hépatoprotectrices que la tradition lui attribue.
Son principal intérêt réside aujourd’hui dans son rôle écologique d’espèce indicatrice et structurante des milieux humides calcaires, et dans sa valeur patrimoniale en tant que composante de la flore des vieux murs et des bâtiments anciens. La scolopendre incarne avec élégance la continuité entre le savoir médicinal antique et les enjeux contemporains de conservation de la biodiversité.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
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Wichtl M. (ed.). Herbal Drugs and Phytopharmaceuticals. 3rd ed. Medpharm Scientific Publishers, Stuttgart, 2004.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Astringent
- ★★☆☆☆ Expectorant
- ★★☆☆☆ Cicatrisant