
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Le Cerfeuil des bois (Anthriscus sylvestris (L.) Hoffm.) appartient à la famille des Apiaceae (Ombellifères). C’est une plante herbacée vivace, robuste, mesurant de 60 à 150 cm de hauteur. La tige est dressée, creuse, sillonnée, pubescente à la base, glabre et lisse dans la partie supérieure, souvent teintée de pourpre aux nœuds. Les feuilles sont alternes, grandes (jusqu’à 30 cm), bi- à tripennatiséquées, à segments ovales-lancéolés, dentés à lobés, vert foncé, pubescentes au moins sur la nervure médiane en dessous. Les feuilles basales sont longuement pétiolées, les caulinaires à pétiole engainant. L’inflorescence est une ombelle composée de 8 à 16 rayons, de 3 à 6 cm de diamètre. L’involucre est absent ou réduit à 1-2 bractées. L’involucelle est composé de 5 à 8 bractéoles réfléchies. Les fleurs sont petites, blanches, les fleurs extérieures légèrement plus grandes (rayonnantes). Les fruits (méricarpes) sont allongés, lisses, luisants, noirs à maturité, de 6 à 10 mm de long, avec un bec court. La floraison est printanière, d’avril à juin, parmi les premières ombellifères à fleurir. La racine est pivotante, charnue, blanchâtre.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Le Cerfeuil des bois est une espèce eurasiatique à large répartition, présente dans toute l’Europe (sauf l’extrême nord arctique), en Asie tempérée jusqu’au Japon, et naturalisée en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande. En France, il est très commun dans toutes les régions, du littoral jusqu’à environ 1 500 m d’altitude. C’est l’une des ombellifères les plus abondantes et les plus reconnaissables de la flore française, fleurissant en masse au printemps dans les haies, les talus et les bords de chemins. Il se rencontre dans une grande variété d’habitats : haies bocagères, talus, bords de routes et de chemins, lisières forestières, prairies, vergers, parcs, jardins, friches et terrains vagues. Il préfère les sols frais, riches en azote, profonds, à pH neutre à légèrement alcalin. C’est une espèce nitrophile, favorisée par la fertilisation et l’enrichissement des sols en azote. Sa floraison blanche printanière, formant des nappes écumeuses le long des routes et dans les haies, est l’un des spectacles les plus caractéristiques du paysage bocager européen au mois de mai.
Écologie et cycle de vie
Le Cerfeuil des bois est une hémicryptophyte vivace dont la souche persiste d’année en année. La reprise végétative est précoce, les rosettes de feuilles apparaissant dès la fin de l’hiver (février-mars). La montaison est rapide et la floraison intervient d’avril à juin, parmi les premières ombellifères de la saison. La pollinisation est entomogame, les ombelles attirant de nombreux insectes : diptères (syrphes, mouches), coléoptères, hyménoptères et papillons. La production de graines est abondante, les méricarpes noirs et luisants étant dispersés par gravité et par les animaux. La germination a lieu en automne ou au printemps. La multiplication végétative par fragmentation de la souche contribue à la densification des populations. Le Cerfeuil des bois est une espèce très compétitive dans les milieux riches en azote, pouvant dominer la végétation herbacée et former des peuplements denses et monospécifiques. Il est favorisé par l’eutrophisation des sols et la pollution azotée d’origine agricole et routière. Dans les pays où il a été introduit (Amérique du Nord, Australie, Nouvelle-Zélande), il est considéré comme une espèce exotique envahissante. La plante est toxique pour certains herbivores mais consommée par d’autres (lapins, chevreuils).
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Le Cerfeuil des bois est riche en métabolites secondaires d’intérêt. Les lignanes constituent les composés les plus étudiés, avec le déoxypodophyllotoxine (DPT) comme composé majeur, accompagné de l’angélicine du yatéïne, de l’anthriscine et d’autres lignanes arylnaphtaléniques. Ces lignanes sont concentrés dans les racines, les tiges et les fruits. Les polyacétylènes (falcarinol, falcarindiol) sont présents dans les racines. Les coumarines et furanocoumarines sont présentes, dont le bergaptène et la xanthotoxine, en concentrations moindres que chez l’Angélique. Les flavonoïdes (quercétine, lutéoline, apigénine) et les acides phénoliques (acide chlorogénique, acide caféique) sont présents dans les feuilles. L’huile essentielle, en faible quantité, contient des monoterpènes et des sesquiterpènes. Les tiges et les feuilles contiennent de la vitamine C, des caroténoïdes et de la chlorophylle. Les fruits noirs et luisants contiennent des concentrations élevées de lignanes. La racine contient de l’amidon et des sucres de réserve.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Les études pharmacologiques sur Anthriscus sylvestris ont révélé des activités biologiques significatives, principalement liées à la présence de lignanes. Le déoxypodophyllotoxine (DPT), lignane majeur de la plante, est un précurseur structurel de l’étoposide, un médicament anticancéreux majeur utilisé en chimiothérapie. Le DPT a démontré des activités cytotoxiques puissantes in vitro contre de nombreuses lignées cellulaires tumorales. Des propriétés anti-inflammatoires ont été mises en évidence, avec une inhibition de la production de NO et de cytokines pro-inflammatoires par les macrophages. Des activités antivirales ont été rapportées, notamment contre les virus de l’herpès et de la grippe. Des propriétés antioxydantes et antimicrobiennes ont été documentées pour les extraits de parties aériennes. Les polyacétylènes (falcarinol, falcarindiol) de la racine possèdent des propriétés antifongiques, antibactériennes et cytotoxiques. Des activités antiplaquettaires et antiagrégantes ont été observées. Le potentiel de la plante comme source de composés anticancéreux (déoxypodophyllotoxine) suscite un intérêt croissant dans l’industrie pharmaceutique.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Données cliniques limitées ; usage essentiellement traditionnel. Niveau de preuve : usage traditionnel.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Lignanes | Métabolite | Constituant |
| Déoxypodophyllotoxine | Métabolite | Constituant |
| Angélicine | Métabolite | Constituant |
| Yatéïne | Métabolite | Constituant |
| Anthriscine | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
L’utilisation thérapeutique du Cerfeuil des bois est peu pratiquée de nos jours en raison des incertitudes sur la toxicité à long terme des lignanes et des polyacétylènes. L’usage alimentaire des jeunes feuilles et pétioles au printemps, cuits à l’eau ou en soupe, reste possible avec modération, après identification certaine de l’espèce. En médecine populaire, l’infusion de feuilles (20 à 30 g pour un litre d’eau) était utilisée comme dépuratif, 2 tasses par jour. La décoction de racine (15 à 20 g pour un litre d’eau) servait de diurétique et de digestif. Ces usages sont aujourd’hui déconseillés en automédication sans supervision professionnelle. La principale forme de valorisation actuelle de la plante est industrielle et pharmaceutique : les racines et les parties aériennes sont étudiées comme source de déoxypodophyllotoxine pour la semi-synthèse de l’étoposide et d’autres anticancéreux. Des essais de culture à grande échelle et de biotechnologie (culture de cellules, fermentation) sont en cours pour produire du DPT de manière durable. L’espèce n’est incluse dans aucune préparation phytopharmaceutique commercialisée.
IX. TOXICOLOGIE
Le Cerfeuil des bois contient des polyacétylènes (falcarinol) qui sont irritants pour la peau et les muqueuses, et des furanocoumarines photosensibilisantes. Le contact avec la plante fraîche suivi d’une exposition au soleil peut provoquer une phytophotodermatite. La consommation de la plante doit être modérée et les parties doivent être cuites (la cuisson détruit partiellement les polyacétylènes). La confusion avec des ombellifères hautement toxiques est le danger principal : la Grande ciguë (Conium maculatum), la Petite ciguë (Aethusa cynapium), et la Ciguë vierge (Cicuta virosa) ressemblent superficiellement au Cerfeuil des bois. Des cas d’empoisonnement mortels ont été causés par ces confusions. L’identification botanique rigoureuse est impérative : le Cerfeuil des bois se distingue par sa tige pubescente à la base, ses méricarpes noirs et luisants et sa floraison printanière précoce. Les femmes enceintes et allaitantes doivent éviter toute consommation, le déoxypodophyllotoxine étant tératogène et cytotoxique. L’usage médicinal interne est déconseillé sans avis spécialisé.
X. USAGES HISTORIQUES
Le Cerfeuil des bois a une histoire d’utilisation ambivalente, entre plante comestible et plante suspecte. Les jeunes feuilles et les pétioles étaient localement consommés comme légume au printemps, surtout en Europe du Nord et de l’Est (Scandinavie, Russie), cuits à l’eau ou en soupe. En France, la consommation était moins répandue, probablement en raison de la crainte de confusion avec des ombellifères toxiques. En médecine populaire, la racine et les feuilles étaient utilisées comme dépuratives, diurétiques et anti-rhumatismales. La décoction de racine servait à traiter les troubles digestifs et les maladies de peau. En cataplasme, les feuilles fraîches étaient appliquées sur les piqûres d’insectes et les petites plaies. Les racines étaient parfois mâchées pour rafraîchir l’haleine. En Russie, la plante était utilisée comme fourrage et comme légume potager sous le nom de « kupyr ». Le Cerfeuil des bois a été localement confondu avec le Cerfeuil commun (Anthriscus cerefolium), condiment culinaire, bien que les deux espèces soient faciles à distinguer pour un botaniste. L’usage médicinal a décliné au XIXe siècle en raison des doutes sur l’innocuité de la plante.
Culture et multiplication
Le Cerfeuil des bois se multiplie très facilement par semis et se naturalise volontiers dans les jardins. Les graines se récoltent en été (juillet-août) lorsque les méricarpes sont noirs et se détachent aisément. Le semis s’effectue en automne, directement en place, les graines ayant besoin d’une période de froid pour lever la dormance. La germination a lieu au printemps suivant. Le semis de printemps est possible après une stratification froide de 4 à 8 semaines. L’espacement est de 40 à 60 cm. Le Cerfeuil des bois s’adapte à presque tous les sols frais et riches, en situation ensoleillée à semi-ombragée. Il prospère dans les sols calcaires ou neutres, riches en azote. L’arrosage est nécessaire en période sèche pour les jeunes plants. Une fois établi, il est autonome et vigoureux. La plante se ressème abondamment et peut devenir envahissante dans les jardins riches et humides. Un contrôle de la fructification (coupe des ombelles avant la maturation des graines) permet de limiter la propagation. La division des touffes au printemps ou en automne est possible. La plante est très rustique et ne nécessite aucune protection hivernale.
Récolte et conservation
Les jeunes feuilles et pétioles du Cerfeuil des bois se récoltent au printemps (mars-mai), avant la montée en fleur. Les feuilles fraîches se consomment rapidement (1-2 jours au réfrigérateur) ou se cuisent immédiatement. Le séchage des feuilles est possible mais leur intérêt gustatif diminue. Les racines, pour un usage médicinal ou de recherche, se récoltent en automne de la première année ou au début du printemps de la deuxième année. Elles sont lavées, coupées en morceaux et séchées à l’ombre ou au déshydrateur (40 °C). Les racines séchées se conservent dans des bocaux hermétiques pendant 1 à 2 ans. Les graines (méricarpes) se récoltent en été (juillet-août) à maturité complète et se conservent au sec et au frais pendant 1 an (perte de viabilité assez rapide). L’herbier est le mode de conservation botanique classique. La récolte dans la nature est libre pour cette espèce très commune, mais il faut éviter les stations en bord de routes (pollution) et les zones traitées aux pesticides. L’identification absolument certaine avant consommation est impérative pour éviter les confusions avec des ombellifères toxiques.
Aspects réglementaires
Le Cerfeuil des bois ne figure pas dans la Pharmacopée européenne ni dans la liste des plantes médicinales autorisées en France pour les compléments alimentaires, en raison de la présence de composés potentiellement toxiques (déoxypodophyllotoxine, polyacétylènes). Son usage médicinal relève de la tradition populaire. L’espèce ne fait l’objet d’aucune protection réglementaire en France ni en Europe, étant extrêmement commune. Dans les pays où il a été introduit et où il est devenu envahissant (États-Unis, Nouvelle-Zélande, Australie), sa plantation peut être réglementée. L’espèce n’est pas inscrite aux listes CITES. La vente de la plante comme denrée alimentaire n’est pas spécifiquement réglementée, mais la présence de composés cytotoxiques (DPT) devrait inciter à la prudence. Le déoxypodophyllotoxine, en tant que précurseur de l’étoposide, fait l’objet de brevets et de réglementations pharmaceutiques spécifiques. La culture de la plante à des fins d’extraction de DPT est un sujet de recherche industrielle, sans réglementation spécifique au-delà des normes générales de production pharmaceutique.
Associations et synergies
En écologie, le Cerfeuil des bois est une espèce caractéristique des ourlets nitrophiles et des haies bocagères. Il côtoie le Grand Ortie (Urtica dioica), le Gaillet gratteron (Galium aparine), l’Alliaire (Alliaria petiolata), le Lamier blanc (Lamium album), la Benoîte commune (Geum urbanum) et le Sureau noir (Sambucus nigra) dans les haies et les lisières nitrophiles. Sa floraison blanche printanière crée une complémentarité temporelle avec les ombellifères estivales (Angélique des bois, Berce commune, Eupatoire). En phytothérapie, les usages traditionnels l’associaient aux plantes dépuratives printanières : Pissenlit, Ortie, Bardane. Cependant, les précautions liées à sa toxicité limitent les associations thérapeutiques modernes. Au jardin, sa floraison printanière abondante en fait une ressource mellifère précoce importante pour les pollinisateurs sortant de l’hiver. Il s’associe dans les prairies fleuries avec la Marguerite, le Compagnon rouge, la Silène et les graminées. Son feuillage découpé forme un joli contraste avec les feuilles entières des autres espèces de lisière.
Anecdotes et faits remarquables
Le Cerfeuil des bois est surnommé « Queen Anne’s Lace » (dentelle de la reine Anne) en anglais, en concurrence avec la Carotte sauvage qui porte le même surnom. Sa floraison blanche et mousseuse, inondant les haies et les talus en mai, est l’un des spectacles botaniques les plus caractéristiques du printemps européen. Le lien entre le Cerfeuil des bois et la lutte contre le cancer est remarquable : le déoxypodophyllotoxine qu’il contient est un précurseur de l’étoposide (VP-16), médicament anticancéreux de première importance utilisé contre les leucémies, les lymphomes, le cancer du poumon et le cancer testiculaire. L’étoposide est traditionnellement extrait de la racine du Podophyllum peltatum (podophylle), mais les recherches se tournent vers Anthriscus sylvestris comme source alternative plus abondante et plus facile à cultiver. En Nouvelle-Zélande, le Cerfeuil des bois est considéré comme une espèce envahissante problématique, colonisant les milieux naturels au détriment de la flore indigène, un rappel que même les plantes les plus communes d’Europe peuvent devenir problématiques hors de leur aire naturelle.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Le Cerfeuil des bois est une plante d’une dualité remarquable : ombellifère commune et familière du paysage bocager européen, elle recèle des composés d’un intérêt pharmacologique majeur pour la lutte contre le cancer. Le déoxypodophyllotoxine contenu dans ses racines et ses fruits représente une source potentielle pour la production semi-synthétique d’anticancéreux (étoposide, téniposide), ce qui suscite un intérêt industriel croissant. La recherche en biotechnologie végétale (culture de cellules, ingénierie métabolique) vise à optimiser la production de DPT à partir de cette espèce abondante et facile à cultiver. Parallèlement, la prudence s’impose quant à l’usage alimentaire et médicinal traditionnel de la plante, en raison de la toxicité potentielle de ses composés et du risque de confusion avec des ombellifères mortelles. Sur le plan écologique, le Cerfeuil des bois est un acteur majeur des écosystèmes bocagers et des haies, fournissant une ressource mellifère printanière critique. Sa capacité à devenir envahissant dans les milieux eutrophisés et hors de son aire naturelle illustre les interactions complexes entre plantes, habitats et activités humaines. La conservation des haies et des bocages demeure essentielle pour maintenir la diversité floristique et faunistique qu’ils hébergent.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Plants of the World Online, Kew : Cerfeuil des.
- Tela Botanica / eFlore : Cerfeuil des.
- Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Digestif
- ★★☆☆☆ Antioxydant