
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Le lierre d’Irlande (Hedera hibernica (G. Kirchn.) Bean, synonyme : H. helix subsp. hibernica (G. Kirchn.) D.C. McClint.) appartient à la famille des Araliaceae. Le genre Hedera comprend environ 12 à 15 espèces réparties en Europe, en Asie et en Afrique du Nord. Le nombre chromosomique est 2n = 96 (octoploïde, contre 2n = 48 tétraploïde pour H. helix). Le nom Hedera est le nom latin classique du lierre. L’épithète hibernica fait référence à l’Hibernie (Irlande). Noms vernaculaires : lierre d’Irlande, lierre d’Atlantique, lierre grimpant atlantique. En anglais : Atlantic ivy, Irish ivy. L’espèce est souvent confondue avec H. helix, dont elle se distingue par sa polyploïdie plus élevée, ses feuilles plus grandes et son écologie plus atlantique.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Liane grimpante ou rampante sempervirente, atteignant 20 à 30 m de hauteur sur un support. Tige ligneuse, rampante ou grimpante, fixée par des crampons (racines adventives adhésives). Dimorphisme foliaire prononcé : les feuilles des tiges stériles (rampantes et grimpantes) sont palmatilobées, à 3-5 lobes triangulaires, de 5 à 15 cm (plus grandes que chez H. helix), vert foncé luisant, souvent à nervures blanchâtres ; les feuilles des tiges florifères (au sommet, exposées à la lumière) sont ovales-rhomboïdales, entières, non lobées, plus claires. Inflorescence : ombelles sphériques de 15 à 25 fleurs, groupées en panicule terminale. Fleurs petites (5-8 mm), verdâtres à jaunâtres ; 5 pétales, 5 étamines ; ovaire infère. Fruit : baie globuleuse de 7 à 10 mm, noir-bleuâtre à maturité, contenant 2 à 5 graines. Les baies mûrissent en hiver-printemps (février-avril), fournissant une ressource alimentaire pour les oiseaux en période de pénurie. Floraison : septembre à novembre (l’une des rares plantes à floraison automnale en Europe).
Origine géographique et répartition
Espèce atlantique. Répartie sur la façade atlantique de l’Europe : Irlande, Écosse, Pays de Galles, Angleterre, Bretagne, façade atlantique française, péninsule Ibérique. En France, dominante dans l’ouest (Bretagne, Normandie, façade atlantique, sud-ouest), le centre-ouest et le sud. L’espèce remplace progressivement H. helix vers l’ouest et dans les zones à climat océanique prononcé. Les deux espèces coexistent dans une large zone de contact (Bassin parisien, centre de la France). Altitude : 0 à 800 m. L’espèce a été largement introduite comme plante ornementale dans le monde entier.
Écologie et habitat
Forêts feuillues et mixtes, haies, murs, rochers, talus, parcs, jardins. Le lierre d’Irlande est sciaphile à semi-sciaphile, adapté aux climats humides et doux (océaniques). Il couvre les sols forestiers, grimpe aux troncs d’arbres et colonise les murs et les rochers grâce à ses crampons. Les sols sont variés, frais à humides, riches, argileux à limoneux. L’espèce est un élément majeur de la biodiversité des forêts atlantiques : sa floraison automnale fournit du nectar et du pollen aux derniers insectes de la saison (abeilles, syrphes, guêpes), et ses baies hivernales nourrissent les merles, les grives, les fauvettes et les pigeons ramiers. Les feuilles persistantes servent d’abri hivernal pour de nombreux insectes et arthropodes. Le lierre est un écosystème à lui seul dans les forêts tempérées.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Le profil chimique de H. hibernica est très proche de celui de H. helix, les deux espèces étant utilisées indifféremment en phytothérapie. Les feuilles contiennent des saponines triterpéniques (3-8 %) : hédéracoside C (saponine majeure, pro-drogue), hédéracoside B, α-hédérine (métabolite actif de l’hédéracoside C après hydrolyse intestinale), hédéragénine (aglycone). Des flavonoïdes : rutine, kaempférol-3-O-rutinoside, quercétine. Des acides phénoliques : acide chlorogénique, acide caféique. Des polyacétylènes : falcarinol, falcarinone (composés cytotoxiques et dermite de contact). Des stérols : β-sitostérol, stigmastérol. Les baies contiennent des saponines, des anthocyanes et sont toxiques. La farine (poussière de lierres coupés) contient du falcarinol irritant.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
L’α-hédérine (métabolite actif issu de l’hydrolyse de l’hédéracoside C) exerce des effets spasmolytiques sur les muscles lisses bronchiques (relaxation par augmentation de l’AMPc via inhibition de l’internalisation des récepteurs β2-adrénergiques), mucolytiques (stimulation de la sécrétion de surfactant par les pneumocytes de type II) et anti-inflammatoires bronchiques. L’hédéracoside C est la pro-drogue, convertie en α-hédérine par les bactéries intestinales. Les saponines possèdent également des propriétés antimicrobiennes, antifongiques et antihelminthiques. Les flavonoïdes sont antioxydants. Le falcarinol est cytotoxique et anticancéreux (inhibition des cellules de cancer du côlon). L’efficacité du lierre dans la toux et la bronchite est bien documentée par des essais cliniques.
Utilisations médicinales traditionnelles
Le lierre est utilisé en médecine traditionnelle européenne depuis l’Antiquité. Dioscoride et Pline l’Ancien mentionnent le lierre pour les brûlures, les otites et les névralgies. En médecine populaire européenne, les feuilles en décoction servaient d’expectorant contre la toux, les bronchites et la coqueluche. En usage externe, les feuilles bouillies dans du vinaigre étaient appliquées en cataplasme sur les cors, les durillons et les douleurs rhumatismales. En Irlande, le lierre avait une dimension rituelle et protectrice : il était placé dans les maisons pour éloigner les mauvais esprits. En médecine populaire française, les feuilles de lierre macérées dans du vinaigre servaient de « vinaigre de lierre » contre les cors et les verrues. L’usage du lierre comme expectorant est validé par la Commission E et l’ESCOP.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Le lierre fait l’objet d’une recherche clinique et pharmacologique active. Des essais cliniques randomisés confirment l’efficacité des extraits standardisés de feuilles de lierre dans la toux aiguë (réduction de la fréquence et de l’intensité de la toux en 7 jours, comparable aux mucolytiques de synthèse). Le mécanisme d’action de l’α-hédérine sur les récepteurs β2-adrénergiques est bien caractérisé. Des recherches portent sur le falcarinol comme anticancéreux (cancer colorectal) et sur les propriétés antifongiques des saponines (Candida, dermatophytes). L’écologie du lierre est étudiée dans le contexte du changement climatique (extension de l’aire de répartition, impact sur la biodiversité forestière). Des études de taxonomie moléculaire clarifient les limites entre H. helix et H. hibernica (marqueurs ITS, microsatellites, taille du génome par cytométrie de flux).
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| α-hédérine, hédéracosides | Saponines triterpéniques | Expectorantes, spasmolytiques bronchiques |
| Flavonoïdes | Flavonols | Antioxydants |
| Acides phénoliques | Acides phénoliques | Antioxydants |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Extrait sec de feuilles standardisé : la posologie varie selon l’extrait (ex. EA 575 : 35 mg d’hédéracoside C par jour ; Prospan : 7,5 mL de sirop 3 fois/jour chez l’adulte). Infusion de feuilles : 0,3 g de feuilles séchées pour 150 mL d’eau (départ à froid), 3 fois/jour (usage traditionnel). Teinture-mère : 20 à 30 gouttes, 3 fois/jour. Sirop : formulations commerciales standardisées en hédéracoside C. Usage externe : cataplasme de feuilles bouillies sur les cors. Durée de traitement : 1 semaine pour la toux aiguë (consulter si persistance au-delà). La monographie européenne reconnaît l’usage « bien établi » des feuilles de lierre comme expectorant dans la toux productive.
IX. TOXICOLOGIE
Aux doses thérapeutiques, le lierre est bien toléré. Les effets indésirables sont rares : nausées, vomissements, diarrhées à forte dose (irritation gastrique par les saponines). Le falcarinol provoque une dermite de contact chez les jardiniers et les élagueurs manipulant fréquemment le lierre (dermite professionnelle). Les baies sont toxiques : l’ingestion provoque des vomissements, des diarrhées et une irritation buccale. Des cas d’intoxication pédiatrique sont régulièrement rapportés (3 à 5 baies suffisent à provoquer des symptômes). Les cas graves sont exceptionnels. Contre-indications : allergie aux Araliaceae, enfants de moins de 2 ans (sirop), grossesse et allaitement (données insuffisantes). Interaction possible avec les antitussifs codéinés (potentialisation).
X. USAGES HISTORIQUES
Le lierre est l’une des plantes les plus chargées de symbolisme dans la culture européenne. Dans la mythologie grecque, le lierre est consacré à Dionysos (Bacchus), dieu du vin, dont le thyrse est couronné de lierre. Les bacchantes portaient des couronnes de lierre. En symbolique chrétienne, le lierre représente la fidélité et l’attachement (il s’accroche à son support). En tradition celtique, le lierre est le dernier arbre de l’alphabet oghamique et symbolise la résurrection et l’éternité (feuillage persistant). En Angleterre, le lierre orne traditionnellement les pubs (ivy bush = buisson de lierre signalait un débit de boissons). En architecture, le lierre sur les façades est tantôt considéré comme protecteur (isolation, esthétique), tantôt comme destructeur (dommages aux joints). En phytothérapie moderne, le lierre est devenu l’un des phytomédicaments les plus vendus en Europe (sirop contre la toux, avec un chiffre d’affaires annuel estimé à plus de 200 millions d’euros).
Statut réglementaire et conservation
Hedera hibernica est une espèce très commune, non menacée (UICN : LC). La feuille de lierre est inscrite à la Pharmacopée européenne et à la Pharmacopée française. Le lierre figure sur la liste A des plantes médicinales en France. Une monographie européenne reconnaît l’usage « bien établi » comme expectorant. De nombreuses spécialités pharmaceutiques (Prospan, Lierre Pectoral, etc.) sont commercialisées en Europe. L’espèce est considérée comme invasive dans certaines régions hors de son aire naturelle (nord-ouest des États-Unis, Australie).
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
La feuille de lierre est inscrite à la Pharmacopée européenne (Hederae folium). La monographie spécifie une teneur minimale en hédéracoside C de 3,0 % (calculé sur la drogue sèche). Les espèces admises sont H. helix et H. hibernica (traitées indifféremment). L’identification microscopique repose sur les cellules épidermiques à parois rectilignes, les stomates anomocytiques, les poils tecteurs étoilés (trichomes stellaires) caractéristiques, et les cristaux d’oxalate de calcium prismatiques. Le profil CCM montre les bandes d’hédéracoside C et d’α-hédérine. Le dosage de l’hédéracoside C se fait par HPLC-UV (détection à 205 nm).
Conclusion et perspectives
Hedera hibernica, le lierre atlantique des forêts et des haies d’Irlande, est l’une des plantes médicinales européennes les plus utilisées. Son profil en saponines triterpéniques (hédéracoside C, α-hédérine) confère des propriétés spasmolytiques et mucolytiques bronchiques validées par des essais cliniques. La plante est également un pilier de la biodiversité forestière, fournissant nectar automnal, baies hivernales et abri pour la faune. Le lierre illustre la réussite de la phytothérapie fondée sur les preuves, avec des mécanismes d’action moléculaires élucidés et des produits standardisés largement prescrits. Il rappelle que les lianes les plus communes de nos haies sont parfois les alliées les plus efficaces de la pneumologie végétale.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Plants of the World Online, Kew : Hedera hibernica.
- Tela Botanica / eFlore : Hedera hibernica.
- Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★☆☆ Expectorant
- ★★★☆☆ Antispasmodique bronchique
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire