DONG QUAI

Lecture : ~17 min
Planche botanique Dong Quai

Angelica sinensis (Oliv.) Diels

Famille (classification morphologique traditionnelle) : Apiaceae (Umbelliferae).

Angelica sinensis, universellement connue sous son nom chinois de dang gui (当归) — littéralement « celle qui doit revenir » —, est l’une des plantes médicinales les plus prescrites de la pharmacopée chinoise traditionnelle. Classée parmi les « toniques du sang » (bu xue yao), elle est utilisée depuis plus de deux millénaires pour traiter les troubles gynécologiques, les anémies et les douleurs, ce qui lui a valu en Occident le surnom de « ginseng féminin ».

L’intérêt pharmacologique du dong quai repose sur une phytochimie complexe dominée par les phtalides (dont le ligustilide, composé volatil majoritaire), les acides féruliques et les polysaccharides. Ces composés confèrent à la racine un profil d’activités incluant des effets spasmolytiques utérins, hémopoïétiques, anti-inflammatoires, antiagrégants plaquettaires et immunomodulateurs.

Cette monographie propose une synthèse critique des connaissances scientifiques sur Angelica sinensis, en contextualisant les données pharmacologiques modernes par rapport à l’usage traditionnel millénaire et aux limites des données cliniques occidentales.




I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

Angelica sinensis (Oliv.) Diels appartient à la famille des Apiaceae (Umbelliferae), ordre des Apiales.

Classification APG IV :

  • Clade : Angiospermes
  • Clade : Dicotylédones vraies (Eudicots)
  • Clade : Astéridées
  • Ordre : Apiales
  • Famille : Apiaceae
  • Sous-famille : Apioideae
  • Tribu : Selineae
  • Genre : Angelica L.
  • Espèce : Angelica sinensis (Oliv.) Diels, 1900

Basionyme : Angelica polymorpha var. sinensis Oliv. (1891). L’espèce a été élevée au rang d’espèce par Ludwig Diels en 1900. Le nom générique Angelica dérive du latin médiéval angelica, en référence aux propriétés prétendument « angéliques » (divines) de la plante. L’épithète sinensis signifie « de Chine ».

Attention nomenclaturale : Il ne faut pas confondre Angelica sinensis avec :

  • Angelica archangelica L. (angélique officinale européenne), espèce distincte à usage digestif et aromatique
  • Angelica acutiloba (Siebold & Zucc.) Kitag. (toki, angélique japonaise), utilisée en médecine kampo
  • Angelica gigas Nakai (dang gui coréen), riche en décursinol et décursinol angélate

Ces trois espèces sont parfois substituées au dong quai sur le marché, mais leurs compositions chimiques et leurs profils d’activité diffèrent significativement.



II. DESCRIPTION BOTANIQUE

Angelica sinensis est une plante herbacée vivace (hémicryptophyte), robuste, atteignant 40 à 100 cm de hauteur. La tige est dressée, cylindrique, striée longitudinalement, creuse, ramifiée dans sa partie supérieure, glabre à légèrement pubescente, de couleur vert pourpré.

Appareil végétatif : Les feuilles sont alternes, composées bi- ou tripennatiséquées, à contour triangulaire, longues de 15 à 30 cm. Les segments terminaux sont ovales-lancéolés, incisés-dentés, de 2 à 4 cm, vert foncé, glabres. Les pétioles sont engainants à la base (gaine ventrue caractéristique des Apiaceae). Le feuillage est aromatique, dégageant au froissement une odeur forte, musquée, épicée-sucrée, caractéristique.

Système racinaire : La racine est pivotante, charnue, ramifiée en 3 à 5 racines latérales (radicelles), formant un ensemble fusiforme ou fasciculé de 10 à 25 cm de longueur. La surface est brun-jaune, ridée longitudinalement. La section transversale montre un anneau cambial net, un parenchyme cortical brun, des canaux sécréteurs (vittae) remplis d’huile essentielle jaune, et un cylindre central lignifié. La racine constitue la drogue végétale officinale.

Appareil reproducteur : L’inflorescence est une ombelle composée terminale, comprenant 12 à 36 ombellules. Les fleurs sont petites (2-3 mm), pentamères, blanc verdâtre. Le calice est réduit à 5 dents minuscules. La corolle comprend 5 pétales libres, incurvés. L’androcée comprend 5 étamines alternes aux pétales. L’ovaire est infère, bicarpellé, surmonté de 2 styles divergents et d’un stylopode discoïde. Le fruit est un diakène (méricarpe double) elliptique, aplati, de 4-6 mm, à 5 côtes primaires saillantes et des ailes latérales étroites.

Floraison : Juin à août. La plante fleurit et fructifie à partir de la deuxième ou troisième année de croissance.


Écologie, habitat et répartition

Angelica sinensis est originaire des montagnes de Chine centrale et occidentale, principalement des provinces du Gansu, du Sichuan, du Yunnan, du Hubei et du Shaanxi, entre 2 000 et 3 500 mètres d’altitude. Le Gansu (district de Min, appelé « pays du dang gui ») est la principale zone de production depuis l’Antiquité.

Habitat : L’espèce croît naturellement dans les prairies humides de montagne, les lisières forestières, les ravins ombragés et les berges de torrents, sur des sols humifères profonds, bien drainés mais frais, acides à neutres (pH 5,5-7,0). Elle nécessite un climat frais et humide (température moyenne de 5 à 15 °C, précipitations de 600 à 1 000 mm/an) avec une couverture nuageuse fréquente.

Culture : La culture du dong quai est une tradition agronomique millénaire dans les montagnes du Gansu, pratiquée entre 2 200 et 3 000 mètres d’altitude. Le cycle cultural complet dure 3 ans : la première année est consacrée à la production de semis, la deuxième à la transplantation et à la croissance végétative, la troisième à la récolte des racines (avant la floraison, qui épuise les réserves racinaires). Les racines sont récoltées en automne (octobre-novembre) de la deuxième année, lavées, partiellement séchées à l’air libre puis fumées au feu de bois dans des séchoirs traditionnels, ce qui développe l’arôme caractéristique et stabilise les composés volatils.

La production annuelle chinoise est estimée à 25 000-30 000 tonnes de racines sèches, faisant du dang gui la troisième plante médicinale chinoise en volume de production.


Écologie, conservation et durabilité

Angelica sinensis est cultivée à grande échelle dans les provinces du Gansu, du Sichuan et du Yunnan. Les populations sauvages sont devenues très rares en raison de la surexploitation historique et de la réduction de l’habitat de montagne. La quasi-totalité de l’approvisionnement mondial provient de cultures.

Les principaux enjeux de durabilité concernent la dégradation des sols dans les zones de monoculture intensive (appauvrissement, érosion), l’utilisation excessive de pesticides et d’engrais chimiques dans certaines zones de production, et le maintien de la diversité génétique (les variétés cultivées sont de plus en plus homogènes). Des programmes de culture biologique et de rotation culturale sont en développement dans le Gansu.

Le changement climatique constitue une menace émergente : le réchauffement des zones d’altitude pourrait réduire la surface des terroirs aptes à la culture du dong quai, qui nécessite des conditions fraîches et humides de haute montagne.



III. PARTIES UTILISÉES

La drogue officinale est la racine séchée de Angelica sinensis (Angelicae Sinensis Radix), inscrite à la Pharmacopée chinoise (ChP 2020) et à la Pharmacopée européenne (Ph. Eur., monographie 2543).

La pharmacopée chinoise distingue traditionnellement trois parties de la racine, auxquelles sont attribuées des propriétés légèrement différentes :

  • Gui tou (tête de la racine, partie supérieure épaisse) : tonique du sang, action ascendante
  • Gui shen (corps de la racine, partie médiane) : nourrit le sang, action harmonisante
  • Gui wei (queue de la racine, radicelles) : active la circulation du sang, action descendante
  • Quan gui (racine entière) : action globale, forme la plus courante

Caractères organoleptiques : La racine sèche est brun-jaune à brun foncé, à surface ridée, cassure irrégulière montrant des points d’huile (canaux sécréteurs) jaune orangé. L’odeur est forte, aromatique, caractéristique (épicée, douce, musquée, légèrement terreuse). La saveur est d’abord sucrée puis légèrement piquante et amère.

Standardisation : La Pharmacopée chinoise requiert une teneur minimale de 0,050 % en ligustilide et de 0,050 % en acide férulique dans la drogue sèche. Les extraits commerciaux sont standardisés à 1 % de ligustilide ou à 0,8-1,5 % d’acide férulique.



IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE

La racine de Angelica sinensis contient plus de 70 composés identifiés, regroupés en trois classes principales : les phtalides (fraction volatile), les acides phénoliques et les polysaccharides.

Phtalides (fraction volatile, 1-2 %) : Les phtalides sont les composés les plus caractéristiques du dong quai et les principaux responsables de son arôme. Le composé majoritaire est le Z-ligustilide (3-butylidène-4,5-dihydrophtalide), représentant 40 à 60 % de la fraction volatile. Les autres phtalides incluent le Z-butylidènephtalide, le n-butylphtalide, le sédanolide, le cnidilide et le senkyunolide (A, H, I). Le ligustilide est instable et se dimérise facilement (tokinolide A, B) ou s’oxyde en cours de stockage, ce qui complique la standardisation.

Acides phénoliques : L’acide férulique (acide 4-hydroxy-3-méthoxycinnaminque) est le principal acide phénolique de la racine (teneur de 0,04 à 0,10 %). Ses dérivés incluent l’acide chlorogénique, l’acide caféique et l’acide vanillique. L’acide férulique et ses esters (coniféryl férulate) sont les principaux antioxydants de la drogue.

Polysaccharides (5-12 %) : Les polysaccharides d’Angelica sinensis (ASP, Angelica sinensis polysaccharides) sont des hétéropolysaccharides complexes composés d’arabinose, de galactose, de glucose, de rhamnose et d’acide galacturonique. Les fractions polysaccharidiques de haut poids moléculaire (ASP-I, ASP-II) sont les principales responsables des effets hémopoïétiques et immunomodulateurs de la plante.

Autres composés :

  • Coumarines : osthol, bergaptène, xanthotoxine (furanocoumarines photosensibilisantes, en quantités traces)
  • Polyacétylènes : falcarinol, falcarindiol (composés cytotoxiques présents en traces)
  • Vitamines : B12 (cyanocobalamine, en quantité trace, pertinente pour l’effet anti-anémique traditionnel), E, acide folique
  • Minéraux : fer, zinc, cuivre, manganèse
  • Acides aminés libres : lysine, leucine, isoleucine


V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES

Effets sur l’utérus : L’action de A. sinensis sur le myomètre est biphasique : les composés volatils (ligustilide, butylidènephtalide) exercent un effet spasmolytique (relaxation du muscle utérin) par inhibition des canaux calciques voltage-dépendants et par activation des canaux potassiques, tandis que les composés non volatils (polysaccharides, acide férulique) exercent un effet utérotonique (stimulation des contractions utérines). Cet antagonisme explique l’action « régulatrice » attribuée traditionnellement au dong quai sur la fonction utérine et les menstruations.

Effets hémopoïétiques et anti-anémiques : Les polysaccharides (ASP) stimulent la prolifération et la différenciation des cellules souches hématopoïétiques dans la moelle osseuse, augmentent la production d’érythropoïétine (EPO) rénale et améliorent l’absorption intestinale du fer. Ces effets ont été démontrés chez des souris anémiques (modèles par saignée ou par irradiation) et corroborent l’usage traditionnel du dong quai comme « tonique du sang ».

Effets sur la circulation sanguine : Le ligustilide et l’acide férulique inhibent l’agrégation plaquettaire (par inhibition du thromboxane A2 et élévation de la prostacycline), améliorent la déformabilité des érythrocytes et exercent un effet vasodilatateur (relaxation endothélium-dépendante via la voie NO/GMPc). Ces propriétés sous-tendent l’indication traditionnelle d’« activation de la circulation du sang » (huo xue).

Effets anti-inflammatoires : Le ligustilide inhibe la voie NF-κB, réduit la production de TNF-α, IL-1β et PGE2 dans les macrophages activés, et atténue l’inflammation dans les modèles animaux de colite et d’arthrite. L’acide férulique inhibe les lipoxygénases et exerce une activité antioxydante (piégeage des radicaux libres, inhibition de la peroxydation lipidique).

Effets immunomodulateurs : Les polysaccharides stimulent la prolifération des lymphocytes T et B, la phagocytose macrophagique et la production d’interférons. Les fractions polysaccharidiques acides (riches en acide galacturonique) activent le complément par la voie alterne.

Effets neuroprotecteurs : Le ligustilide traverse la barrière hémato-encéphalique et exerce des effets neuroprotecteurs dans les modèles d’ischémie cérébrale, de maladie d’Alzheimer et de douleur neuropathique, via l’inhibition du stress oxydatif et de l’apoptose neuronale.

Activité phytoestrogénique : Contrairement à une croyance répandue, Angelica sinensis ne contient pas de phytoestrogènes significatifs et ne se lie pas aux récepteurs estrogéniques dans les tests standardisés in vitro. L’activité « féminisante » traditionnellement attribuée au dong quai ne passe pas par une voie estrogénique directe, mais plutôt par ses effets sur la circulation utérine, l’hématopoïèse et le système neuroendocrinien.



VI. DONNÉES CLINIQUES

Troubles menstruels et syndrome prémenstruel : Le dong quai est utilisé en médecine chinoise presque exclusivement en association polyherbes (formules comme Si Wu Tang, « décoction des quatre substances », associant dong quai, Paeonia lactiflora, Ligusticum chuanxiong et Rehmannia glutinosa). Les essais cliniques menés en Chine sur ces formules combinées montrent une efficacité sur la dysménorrhée, l’aménorrhée secondaire et le syndrome prémenstruel, mais les études en monothérapie sont rares.

L’unique essai contrôlé randomisé en double aveugle évaluant le dong quai en monothérapie dans les symptômes ménopausiques (Hirata et al., 1997) n’a pas montré de différence significative par rapport au placebo après 24 semaines de traitement (4,5 g de racine/jour) sur les bouffées de chaleur, l’épaisseur endométriale et les taux hormonaux. Cette étude, souvent citée pour conclure à l’inefficacité du dong quai, est cependant critiquable car elle évalue la plante en monothérapie — mode d’administration qui ne correspond pas à l’usage traditionnel chinois, où le dong quai est toujours prescrit en combinaison synergique.

Anémie : Des études cliniques chinoises (non contrôlées) rapportent une amélioration des paramètres hématologiques (hémoglobine, hématocrite, réticulocytes) chez des patients anémiques traités par des préparations à base de dong quai. Les données sont insuffisantes pour conclure selon les critères occidentaux.

Fibrose hépatique : Des essais cliniques chinois montrent une amélioration des marqueurs de fibrose hépatique chez des patients atteints d’hépatite B chronique traités par des injections intraveineuses de polysaccharides d’A. sinensis en complément du traitement antiviral.

Arthrose : Un essai préliminaire a évalué un extrait de dong quai dans l’arthrose du genou, avec des résultats modestement positifs sur la douleur et la fonction.



VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS

Composé Classe Action principale
Z-ligustilide Phtalide (fraction volatile) Antispasmodique, circulatoire
Acide férulique Acide phénolique Antioxydant, antiagrégant
Polysaccharides Polysaccharides Hématopoïétiques (préclinique)

VIII. FORMES GALÉNIQUES

Racine séchée en décoction : 3 à 15 g de racine séchée par jour (forme traditionnelle chinoise). La racine est découpée en tranches et mijotée dans l’eau pendant 20 à 40 minutes. La décoction est le mode d’administration de référence en médecine chinoise, où le dong quai est presque toujours prescrit en formules combinées.

Poudre de racine : 1 à 4 g par jour en gélules, répartis en 2 à 3 prises.

Extrait standardisé : 200 à 600 mg d’extrait sec par jour, standardisé à 1 % de ligustilide ou 0,8 % d’acide férulique.

Teinture (1:5, éthanol 45 %) : 2 à 5 mL, 3 fois par jour.

Formule traditionnelle (Si Wu Tang) : Dong quai (dang gui) 9 g, Paeonia lactiflora (bai shao) 9 g, Ligusticum chuanxiong (chuan xiong) 6 g, Rehmannia glutinosa (shu di huang) 12 g — en décoction quotidienne. C’est la formule de base du tonique du sang en MTC.

Durée du traitement : En usage traditionnel, le traitement est poursuivi pendant plusieurs semaines à plusieurs mois. Un cycle typique pour les troubles menstruels est de 3 cycles menstruels.



IX. TOXICOLOGIE

Toxicité aiguë : La DL50 orale de l’extrait aqueux chez la souris est de 100 g/kg, ce qui indique une toxicité aiguë extrêmement faible.

Effets indésirables :

  • Photosensibilisation : La présence de furanocoumarines (bergaptène, xanthotoxine) en traces confère un risque de photosensibilisation cutanée (dermatite phytophotoinduite) en cas d’exposition solaire concomitante. Ce risque est faible aux doses habituelles mais justifie une protection solaire.
  • Troubles hémorragiques : L’effet antiagrégant plaquettaire et anticoagulant (inhibition de la thrombine) peut augmenter le risque de saignement, en particulier chez les patients sous anticoagulants ou antiagrégants.
  • Troubles digestifs : Ballonnements, diarrhée (rares aux doses recommandées).
  • Effet œstrogénique : Bien qu’aucune activité estrogénique directe n’ait été démontrée, la prudence est recommandée chez les patientes présentant des cancers hormonodépendants, par principe de précaution.

Contre-indications : Grossesse (risque utérotonique). Allaitement (données insuffisantes). Troubles de la coagulation ou traitement anticoagulant. Ménorragies (risque d’aggravation du saignement). Chirurgie programmée (arrêt 2 semaines avant).

Interactions médicamenteuses :

  • Anticoagulants oraux (warfarine) : Plusieurs cas d’augmentation de l’INR ont été rapportés. Interaction cliniquement significative.
  • Antiagrégants plaquettaires : Potentialisation du risque hémorragique.
  • Tamoxifène, inhibiteurs de l’aromatase : Interaction théorique (précaution en oncologie hormonale).


X. USAGES HISTORIQUES

Le dong quai est mentionné pour la première fois dans le Shen Nong Ben Cao Jing (Classique de la matière médicale du Divin Laboureur, environ 200 av. J.-C.), où il est classé parmi les drogues « moyennes » (toniques). Il est décrit comme tonique du sang, régulateur des menstruations, calmant des douleurs et humidifiant des intestins.

Le nom chinois dang gui (当归, « celle qui doit revenir ») est entouré de plusieurs légendes. L’une raconte qu’un jeune homme, partant pour un long voyage en montagne, promit à sa femme de revenir au bout de trois ans. S’il ne revenait pas, elle devrait se remarier. Trois ans passèrent sans nouvelle ; la femme, malade de chagrin, tomba en anémie grave. L’homme revint finalement et lui offrit la racine de dang gui, qui la guérit. D’où le nom : « celle qui fait revenir (le mari, le sang, la santé) ».

En médecine traditionnelle chinoise, le dong quai est classé comme plante de saveur douce et piquante, de nature tiède, agissant sur les méridiens du foie, du cœur et de la rate. Ses fonctions principales sont de « nourrir le sang » (bu xue), « activer la circulation du sang » (huo xue), « réguler les menstruations » (tiao jing) et « calmer les douleurs » (zhi tong).

Le dong quai est intégré dans des centaines de formules classiques de la MTC, les plus célèbres étant le Si Wu Tang (décoction des quatre substances, tonique du sang par excellence), le Dang Gui Bu Xue Tang (avec astragale, pour le qi et le sang) et le Xiao Yao San (poudre du libre vagabond, pour le foie et la rate).


Confusions et falsifications

Confusions botaniques :

  • Angelica acutiloba (toki japonais) : composition chimique différente, plus riche en falcarinol.
  • Angelica gigas (dang gui coréen) : riche en décursinol et décursinol angélate, composés absents de A. sinensis.
  • Angelica archangelica (angélique européenne) : profil chimique distinct, riche en furanocoumarines.
  • Ligusticum chuanxiong (chuan xiong) : Apiaceae chinoise souvent associée au dong quai mais de composition différente (riche en tétramethylpyrazine).

Falsifications :

  • Substitution par des racines d’espèces voisines d’Angelica moins coûteuses.
  • Mélange de racines de qualité variable (racines lignifiées, radicelles vides).
  • Adultération par du sulfitage excessif (dioxyde de soufre) pour blanchir et conserver les racines.
  • Présence de résidus de pesticides (organophosphorés, pyréthrinoïdes) dans les racines de culture intensive.

Le contrôle qualité repose sur la pharmacognosie macroscopique et microscopique, le dosage HPLC du ligustilide et de l’acide férulique, le profil chromatographique des phtalides, et la recherche de contaminants (SO2 résiduel, pesticides, métaux lourds, aflatoxines).



XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE

Angelica sinensis est l’un des piliers de la pharmacopée chinoise traditionnelle, dont l’usage bimillénaire comme « tonique du sang » et régulateur de la fonction gynécologique est soutenu par un rationnel phytochimique et pharmacologique cohérent. Le profil d’activité, centré sur les propriétés spasmolytiques du ligustilide, les effets antioxydants et vasculoprotecteurs de l’acide férulique et les propriétés hémopoïétiques et immunomodulatrices des polysaccharides, dessine un profil multifactoriel adapté au concept chinois de « tonification et activation du sang ».

Cependant, les données cliniques évaluées selon les critères de la médecine occidentale basée sur les preuves sont encore insuffisantes, en particulier en monothérapie. La plupart des données probantes proviennent d’études chinoises sur des formules polyherbes. La discordance entre les résultats négatifs de l’essai de Hirata (dong quai seul en ménopause) et l’efficacité rapportée des formules traditionnelles illustre le paradigme fondamentalement différent de la MTC, où les plantes sont rarement utilisées isolément mais toujours en synergie.

Les perspectives de recherche les plus prometteuses concernent les propriétés neuroprotectrices du ligustilide, le potentiel antifibrotique des polysaccharides dans les maladies hépatiques chroniques, et la validation clinique rigoureuse des formules traditionnelles (Si Wu Tang) dans les indications gynécologiques, en respectant le paradigme d’association polyherbes qui est au cœur de l’usage traditionnel.



XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE

  • Chao WW, Lin BF. Bioactivities of major constituents isolated from Angelica sinensis (Danggui). Chin Med. 2011;6:29.
  • Hirata JD, Swiersz LM, Zell B et al. Does dong quai have estrogenic effects in postmenopausal women? A double-blind, placebo-controlled trial. Fertil Steril. 1997;68(6):981-986.
  • Hook ILI. Danggui to Angelica sinensis root: are potential benefits to European women a reality? J Ethnopharmacol. 2014;152(1):1-13.
  • Liu C, Li J, Meng FY et al. Polysaccharides from the root of Angelica sinensis promotes hematopoiesis and thrombopoiesis through the PI3K/AKT pathway. BMC Complement Altern Med. 2010;10:79.
  • Wei WL, Zeng R, Gu CM et al. Angelica sinensis in China — a review of botanical profile, ethnopharmacology, phytochemistry and chemical analysis. J Ethnopharmacol. 2016;190:116-141.
  • Wu YC, Hsieh CL. Pharmacological effects of Radix Angelica sinensis (Danggui) on cerebral infarction. Chin Med. 2011;6:32.
  • Yeh JC, Cindrova-Davies T, Engel SM et al. The pharmacology of Chinese herbs and phytochemicals from Angelica sinensis on uterine contractility. Expert Opin Drug Discov. 2020;15(1):71-83.

PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION

  • ★★★☆☆ Tonique féminin (usage traditionnel)
  • ★★★☆☆ Emménagogue
  • ★★☆☆☆ Antispasmodique
  • ★★☆☆☆ Circulatoire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués par *