I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
L’agripaume cardiaque, Leonurus cardiaca L., appartient à la famille des Lamiaceae. C’est une plante herbacée vivace de 50 à 150 cm, à tige dressée, quadrangulaire, robuste, pubescente. Les feuilles sont opposées, palmatilobées (3 à 7 lobes), les inférieures à 5-7 lobes profonds, les supérieures trilobées, vert foncé dessus, plus pâles et pubescentes dessous. Les fleurs sont petites (8-12 mm), bilabiées, rose pâle à lilas, ponctuées de pourpre, groupées en verticilles denses et épineux à l’aisselle des feuilles supérieures. Le calice est tubuleux à 5 dents épineuses. La floraison s’étend de juin à septembre. Le fruit est formé de 4 nucules trigones. Le système racinaire est fasciculé, robuste. L’espèce est diploïde (2n = 18). Le nom cardiaca souligne l’usage cardiaque traditionnel, et Leonurus (« queue de lion ») fait référence à l’aspect de l’inflorescence.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Leonurus cardiaca est une espèce eurasiatique à tendance continentale, naturalisée dans une grande partie de l’Europe tempérée et en Amérique du Nord. En France, elle est disséminée dans le nord, l’est et le centre, rare dans le sud et l’ouest. L’espèce est rudérale et nitrophile, colonisant les décombres, les pieds de murs, les friches, les haies et les jardins, sur sols riches en azote, bien drainés, neutres à basiques. Elle était autrefois largement cultivée dans les jardins médicinaux et s’est échappée des cultures pour se naturaliser. L’espèce appartient aux communautés rudérales du Arction lappae.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Les parties aériennes contiennent des iridoïdes glycosidiques : léonuride (ajugol, 0,2-0,5 % MS), ajugoside, galiridoside. Des diterpènes labdaniques : léocardin, léosibérine, léonurine (un alcaloïde guanidine, 0,01-0,05 %, aussi classé comme « pseudo-alcaloïde »). Des flavonoïdes : rutine, quercétine, hypéroside, apigénine-7-O-glucoside. Des acides phénoliques : acide chlorogénique, acide caféique, acide rosmarinique. Des tanins (5-9 % MS). Des traces d’huile essentielle contenant du caryophyllène, de l’α-humulène et du germacrène D. Des stachyose (oligosaccharide). La léonurine (alcaloïde guanidine unique du genre) est le composé le plus étudié pharmacologiquement.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
La léonurine exerce des effets cardiovasculaires : vasorelaxation endothélium-dépendante (augmentation du NO), effet inotrope négatif léger (réduction de la force contractile myocardique), effet chronotrope négatif (ralentissement de la fréquence cardiaque) et effet anti-arythmique (prolongation de la période réfractaire). Ces effets justifient l’usage dans les palpitations et la tachycardie fonctionnelle. La léonurine possède aussi des propriétés neuroprotectrices (protection contre l’ischémie cérébrale) et cardioprotectrices (réduction de la taille de l’infarctus dans des modèles murins). Les iridoïdes (léonuride) exercent des effets sédatifs et anxiolytiques, probablement par modulation GABAergique. Les flavonoïdes et l’acide rosmarinique contribuent à l’activité antioxydante et anti-inflammatoire. Les diterpènes labdaniques possèdent des propriétés utérotoniques (stimulation des contractions utérines), justifiant l’usage traditionnel emménagogue.
Propriétés thérapeutiques documentées
(1) Effet sédatif et anxiolytique : démontré dans des modèles animaux et confirmé par l’usage clinique en Europe de l’Est. (2) Effet cardioprotecteur : la léonurine réduit les lésions myocardiques dans des modèles d’ischémie-reperfusion. (3) Effet anti-arythmique : ralentissement de la fréquence cardiaque et réduction des extrasystoles fonctionnelles. (4) Effet antihypertenseur léger : vasorelaxation et réduction de la PA chez l’animal. (5) Effet utérotonique : stimulation des contractions utérines (usage emménagogue). (6) Effet anti-inflammatoire et antioxydant : acide rosmarinique et flavonoïdes. Un statut d’usage traditionnel a été accordé pour le soulagement des palpitations liées à la nervosité et comme adjuvant en cas de troubles thyroïdiens légers.
Indications en phytothérapie clinique
La Commission E reconnaît l’usage traditionnel de l’herbe d’agripaume pour : palpitations d’origine nerveuse, anxiété avec composante cardiaque (tachycardie sinusale fonctionnelle), troubles du sommeil avec agitation, troubles nerveux d’origine thyroïdienne (hyperthyroïdie légère). En médecine traditionnelle, elle est aussi prescrite comme emménagogue (régulation des menstruations) et dans les bouffées de chaleur de la ménopause. En Russie, la teinture d’agripaume est prescrite comme sédatif courant, seule ou en association avec la valériane.
VI. DONNÉES CLINIQUES
La recherche sur la léonurine est particulièrement active en Chine. Des études montrent des effets cardioprotecteurs dans des modèles d’infarctus du myocarde (réduction de la taille de l’infarctus de 30-40 %, protection mitochondriale). La léonurine exerce des effets anti-athérosclérotiques (inhibition de l’oxydation des LDL, stabilisation des plaques). Des essais cliniques en Chine évaluent les préparations de léonurine dans l’insuffisance cardiaque. Des études en neurosciences montrent des effets antidépresseurs (modulation sérotoninergique) et anxiolytiques. Une monographie européenne d’usage traditionnel a été publiée en 2010, mise à jour en 2018.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Léonuride | Métabolite | Constituant |
| Ajugoside | Métabolite | Constituant |
| Galiridoside | Métabolite | Constituant |
| Léocardin | Métabolite | Constituant |
| Léosibérine | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Infusion : 2 à 4 g de plante séchée pour 250 mL d’eau (départ à froid), infuser 10-15 min ; 2 à 3 tasses/jour. Teinture-mère (1:5, éthanol 45 %) : 30 à 50 gouttes, 3 fois/jour. Extrait sec : 300 à 500 mg, 2 à 3 fois/jour. Jus de plante fraîche stabilisé : 10 à 20 mL/jour. Durée de traitement : 2 à 4 semaines, renouvelable. L’effet sédatif se manifeste après quelques jours de traitement régulier.
IX. TOXICOLOGIE
Contre-indiquée pendant la grossesse (effet utérotonique, risque d’avortement). Déconseillée pendant l’allaitement (données insuffisantes). Précaution chez les patients sous anticoagulants (effet antiagrégant plaquettaire des tanins). Prudence en cas de bradycardie ou de bloc AV (effet chronotrope négatif). L’association avec des sédatifs de synthèse (benzodiazépines, barbituriques) peut potentialiser la sédation. Les patients atteints d’hypothyroïdie doivent éviter l’agripaume (aggravation potentielle).
Interactions médicamenteuses
Potentialisation des sédatifs et hypnotiques (benzodiazépines, barbituriques, antihistaminiques sédatifs). Potentialisation des antihypertenseurs et des bêtabloquants (effet additif bradycardisant et hypotenseur). Potentialisation théorique des anticoagulants. Interaction possible avec les hormones thyroïdiennes (surveillance de la TSH recommandée). Les tanins réduisent l’absorption du fer et de certains médicaments (espacer de 2 h).
Toxicologie
La toxicité de l’agripaume est faible. La DL50 de l’extrait aqueux chez la souris dépasse 3 000 mg/kg par voie orale. Les effets indésirables rapportés sont rares et bénins : troubles gastro-intestinaux légers, somnolence. La plante n’est pas génotoxique (tests d’Ames négatifs). L’utilisation prolongée pendant des siècles en Russie et en Europe de l’Est sans signalement de toxicité notable témoigne d’un bon profil de sécurité. Les dermatites de contact sont exceptionnelles.
X. USAGES HISTORIQUES
L’agripaume est utilisée depuis l’Antiquité en Europe et en Chine. Dioscoride mentionne un kardiake dont l’identification avec Leonurus est plausible. En médecine chinoise, Leonurus japonicus (yi mu cao) est prescrite comme emménagogue et utérotonique. En Europe médiévale, l’agripaume était un remède populaire contre les palpitations, l’anxiété, la tachycardie et les troubles menstruels. Culpeper (1653) la recommandait pour « réconforter le cœur et chasser la mélancolie ». La plante figurait dans les jardins monastiques et les pharmacopées de la Renaissance. En Russie et en Europe de l’Est, l’agripaume est l’une des plantes sédatives les plus populaires, prescrite couramment pour l’anxiété, l’insomnie et les troubles cardiaques fonctionnels (préparations de teinture d’agripaume vendues en pharmacie).
Conservation et culture
Leonurus cardiaca n’est pas menacée mais est en régression dans certaines régions en raison de la disparition des habitats rudéraux traditionnels (pieds de murs, décombres villageois). La culture est facile par semis au printemps en sol riche, drainé, ensoleillé. Germination rapide. Plante rustique, vigoureuse, se ressemant spontanément. Récolte des parties aériennes fleuries en juillet-août, séchage rapide à basse température. Plante mellifère appréciée des abeilles.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Agripaume cardiaque (Leonurus cardiaca L.) présente un intérêt phytothérapeutique surtout traditionnel, à confirmer faute de données cliniques propres ; sa lecture demande de la prudence.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
Bruneton J. Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales. 5e éd. Paris : Lavoisier Tec & Doc ; 2016.
Liu X.H. et al. Leonurine: a review. Phytotherapy Research. 2018;32(8):1472-1483.
Wojtyniak K. et al. Leonurus cardiaca L.: a review of pharmacological and clinical properties. Herba Polonica. 2013;59(4):31-38.
Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Sédatif
- ★★☆☆☆ Antioxydant