CYNOGlOSSE OFFICINALE

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La cynoglosse officinale (Cynoglossum officinale L.) est une plante bisannuelle de la famille des Boraginacées, commune dans les friches, les bords de chemins et les pâturages d’Europe tempérée. Son nom, du grec kynos (chien) et glossa (langue), évoque la forme et la texture de ses feuilles, douces et veloutées comme la langue d’un chien. Ses petites fleurs rouge sombre en cymes scorpioïdes et ses fruits munis de crochets barbelés la rendent facilement identifiable dans les terrains vagues et les décombres.

La cynoglosse officinale occupe une place ambivalente dans l’histoire de la médecine. Utilisée depuis l’Antiquité comme sédatif, antitussif et cicatrisant, elle est aujourd’hui considérée avec prudence en raison de sa teneur en alcaloïdes pyrrolizidiniques hépatotoxiques. Cette dualité entre efficacité thérapeutique traditionnelle et risque toxicologique moderne illustre la nécessité d’une réévaluation permanente des drogues végétales anciennes.


I – Nomenclature et systématique

La cynoglosse officinale porte le nom scientifique Cynoglossum officinale L. Elle appartient à la famille des Boraginaceae, genre Cynoglossum, qui comprend environ 75 espèces dans les régions tempérées. L’épithète officinale confirme son ancien statut de plante médicinale officinale. Les synonymes sont rares. Les noms vernaculaires sont : « cynoglosse officinale », « langue de chien », « herbe d’Antal » en français ; « hound’s tongue » en anglais ; « Echte Hundszunge » en allemand.

La plante est parfois confondue avec d’autres Boraginacées (consoude, vipérine), mais ses fruits à crochets et ses fleurs rouge sombre sont caractéristiques. L’espèce est considérée comme envahissante en Amérique du Nord et en Australie, où elle a été introduite accidentellement.


II – Botanique et morphologie

La cynoglosse officinale est une plante bisannuelle de 30 à 80 cm de hauteur. La tige est dressée, robuste, rameuse, couverte d’un indument mou et grisâtre. Les feuilles basales sont grandes (10 à 30 cm), lancéolées, pétiolées, d’un vert grisâtre, couvertes de poils mous et doux (d’où la comparaison avec une langue de chien). Les feuilles caulinaires sont sessiles, embrassantes, progressivement plus petites.

Les fleurs sont petites (6 à 8 mm de diamètre), disposées en cymes scorpioïdes terminales. La corolle est infundibuliforme, d’un rouge sombre à pourpre brunâtre, à 5 lobes, avec des écailles faucales fermant la gorge. Le calice est à 5 sépales velus. Le fruit est composé de 4 nucules (érèmes) ovoïdes, aplaties, couvertes de glochidies (crochets barbelés) qui adhèrent aux vêtements et à la fourrure des animaux (épizoochorie). La floraison a lieu de mai à juillet.


III – Habitat et répartition géographique

La cynoglosse officinale est une espèce eurasiatique largement répandue dans toute l’Europe tempérée, l’Asie occidentale et centrale. Elle est naturalisée en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande, où elle est considérée comme envahissante. En France, elle est commune dans la plupart des régions, de la plaine jusqu’à 1 500 m, sauf dans le Midi méditerranéen où elle est rare.

Elle affectionne les friches, les décombres, les bords de chemins, les pâturages secs, les terrains vagues, les voies ferrées et les dunes fixées. Elle se développe sur des sols neutres à calcaires, bien drainés, modérément fertiles, souvent perturbés. C’est une espèce rudérale nitrophile, favorisée par le piétinement, le surpâturage et les perturbations du sol. Ses fruits à crochets assurent une dispersion efficace par le bétail et les animaux sauvages.


IV – Composition chimique

La cynoglosse officinale contient des alcaloïdes pyrrolizidiniques (AP) en quantité significative, principalement l’héliosupine, l’échinatine, la cynoglossine et la consolidine. Ces AP sont présents sous forme de bases libres et de N-oxydes dans toutes les parties de la plante, avec des concentrations maximales dans les racines (0,5 à 2 % du poids sec).

Outre les alcaloïdes, la plante contient des mucilages, des tanins, de l’allantoïne (composé cicatrisant bien connu, également présent dans la consoude), des acides phénoliques (acide rosmarinique, acide lithospermique), des flavonoïdes et de la choline. L’allantoïne est le composé d’intérêt thérapeutique principal, mais sa présence est éclipsée par le risque toxicologique des AP.


V – Propriétés pharmacologiques

L’allantoïne possède des propriétés cicatrisantes remarquables : elle stimule la prolifération cellulaire, favorise la régénération des tissus et accélère la cicatrisation des plaies et des ulcères. L’acide rosmarinique possède des propriétés antioxydantes, anti-inflammatoires et antivirales. Les mucilages exercent un effet adoucissant et antitussif.

Historiquement, la plante était réputée sédative, antispasmodique et analgésique, propriétés qui pourraient être en partie attribuées aux alcaloïdes. Cependant, les AP sont hépatotoxiques après bioactivation par les cytochromes P450 hépatiques, provoquant des lésions veino-occlusives hépatiques potentiellement mortelles. Ce profil de toxicité rend impossible l’usage thérapeutique interne de la plante brute. L’usage externe (allantoïne) reste théoriquement intéressant mais nécessiterait des extraits purifiés débarrassés d’alcaloïdes.


VI – Utilisations en médecine traditionnelle

La cynoglosse est mentionnée par Dioscoride comme remède contre les morsures de chien (d’où le nom « langue de chien » par confusion étymologique). Au Moyen Âge, elle figurait dans les pharmacopées comme sédatif et antitussif. Les « pilules de cynoglosse » étaient un médicament opiacé célèbre contenant de l’opium, de l’encens, de la myrrhe et de la cynoglosse, prescrit contre la toux et l’insomnie.

En usage externe, les cataplasmes de feuilles fraîches étaient appliqués sur les plaies, les brûlures et les ulcères, exploitant les propriétés cicatrisantes de l’allantoïne. La racine en décoction servait d’antidiarrhéique et de gargarisme contre les aphtes. La plante était réputée éloigner les rats et les souris (d’où le nom « herbe aux rats »). Ces usages internes sont aujourd’hui formellement déconseillés en raison de la toxicité des AP.


VII – Posologie et formes d’emploi

L’usage interne de la cynoglosse officinale est formellement contre-indiqué en raison de la teneur en alcaloïdes pyrrolizidiniques. Aucune posologie interne ne peut être recommandée. Les « pilules de cynoglosse » historiques ont été retirées de la pharmacopée.

L’usage externe (cataplasmes de feuilles fraîches, pommades) présente un risque moindre car l’absorption transcutanée des AP est limitée. Toutefois, par précaution, même l’usage externe est déconseillé sans garantie de l’absence d’alcaloïdes. L’allantoïne pure, disponible en pharmacie, est le substitut moderne et sûr des préparations à base de cynoglosse pour la cicatrisation. La plante n’est pas utilisée en homéopathie courante.


VIII – Toxicologie et effets indésirables

Les alcaloïdes pyrrolizidiniques de la cynoglosse sont hépatotoxiques, génotoxiques et potentiellement carcinogènes. La bioactivation hépatique par les CYP3A4 produit des métabolites pyrroles réactifs qui alkylent l’ADN et les protéines, provoquant une maladie veino-occlusive hépatique (syndrome de Budd-Chiari) potentiellement mortelle.

Des cas d’intoxication du bétail (chevaux, bovins) par la cynoglosse sont documentés, principalement par consommation de foin contaminé. Les chevaux sont particulièrement sensibles. L’intoxication chronique à faibles doses est insidieuse et peut provoquer une cirrhose hépatique progressive. Les enfants et les personnes souffrant de maladies hépatiques sont plus vulnérables. La plante est contre-indiquée pendant la grossesse et l’allaitement. L’OMS recommande une exposition quotidienne aux AP inférieure à 0,007 μg/kg de poids corporel.


IX – Interactions médicamenteuses

Les AP sont bioactivés par le CYP3A4. Tout inducteur de ce cytochrome (rifampicine, phénobarbital, millepertuis) augmente la formation de métabolites toxiques. Les inhibiteurs du CYP3A4 (kétoconazole, érythromycine) pourraient théoriquement réduire la toxicité mais ne constituent pas une protection fiable.

L’association avec d’autres substances hépatotoxiques (alcool, paracétamol, méthotrexate) est à proscrire. L’association avec d’autres plantes contenant des AP (consoude, tussilage, séneçon, héliotrope, bourrache) entraîne un effet additif. Ces considérations sont académiques puisque l’usage de la cynoglosse est déconseillé, mais pertinentes en cas d’exposition accidentelle.


X – Études cliniques et scientifiques

Les études sur la cynoglosse officinale sont principalement phytochimiques et toxicologiques. Des travaux ont caractérisé le profil en AP de différentes populations européennes et nord-américaines. L’héliosupine et l’échinatine ont été identifiées comme les AP majoritaires. Des études vétérinaires ont documenté les intoxications chroniques chez les chevaux.

Des études pharmacologiques ont confirmé les propriétés cicatrisantes de l’allantoïne, validant l’usage vulnéraire traditionnel. L’acide rosmarinique a fait l’objet de nombreuses études démontrant ses propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires. Aucune étude clinique n’a été menée chez l’homme pour des raisons évidentes de toxicité. Des recherches en lutte biologique sont menées en Amérique du Nord pour contrôler l’invasion par la cynoglosse.


XI – Aspects réglementaires

La cynoglosse officinale a été retirée des pharmacopées modernes en raison de la toxicité des AP. Elle ne figure plus sur la liste des plantes médicinales autorisées en France. La réglementation européenne sur les AP (règlement (UE) 2020/2040) impose des limites maximales strictes dans les denrées alimentaires et les compléments.

L’espèce n’est pas protégée en Europe, étant commune. En Amérique du Nord et en Australie, elle est classée comme espèce exotique envahissante et fait l’objet de programmes d’éradication. La commercialisation de préparations contenant de la cynoglosse est interdite ou strictement encadrée dans la plupart des pays européens.


XII – Écologie et culture

La cynoglosse est une plante rudérale bisannuelle qui se reproduit exclusivement par graines. La première année, elle forme une rosette basale ; la deuxième année, elle fleurit et meurt. Les fruits à crochets assurent une dispersion efficace par les animaux. La banque de graines dans le sol peut persister plusieurs années.

La culture n’est évidemment pas recommandée en raison de la toxicité. En Amérique du Nord, des biocontrôles par un charançon (Mogulones crucifer) sont à l’étude pour limiter l’invasion. L’arrachage avant la fructification est la meilleure méthode de contrôle. La plante est cependant mellifère et constitue une source de nectar pour les bourdons et les abeilles.


XIII – Aspects culturels et historiques

La cynoglosse est décrite par Dioscoride, Pline et Galien. Les « pilules de cynoglosse », mélange de poudre de cynoglosse, d’opium, de myrrhe et d’encens, furent un médicament célèbre de la pharmacopée européenne du XVIe au XIXe siècle, prescrit contre la toux, l’insomnie et les névralgies. Leur retrait fut lié à l’opium qu’elles contenaient plutôt qu’aux AP, alors inconnus.

Dans le folklore, la cynoglosse était réputée empêcher les chiens d’aboyer (d’où l’association avec la « langue de chien ») et éloigner les rats. En magie populaire, elle était portée en amulette pour « lier les langues » des ennemis. Le médecin anglais Nicholas Culpeper (XVIIe siècle) la recommandait comme remède lunaire, gouverné par Vénus. Ces croyances témoignent de la place de la plante dans l’imaginaire médical pré-moderne.


XIV – Conclusion et perspectives

La cynoglosse officinale illustre tragiquement la distance entre l’efficacité thérapeutique perçue par la tradition et le risque toxicologique révélé par la science moderne. L’allantoïne, composé cicatrisant remarquable, est piégée dans une matrice d’alcaloïdes hépatotoxiques qui en rendent l’extraction et la purification nécessaires pour tout usage sûr.

Les perspectives portent sur le développement de méthodes d’extraction sélective de l’allantoïne et de l’acide rosmarinique débarrassés d’AP, sur le biocontrôle de l’invasion en Amérique du Nord, et sur la compréhension des mécanismes de détoxification des AP chez les herbivores résistants. La cynoglosse rappelle que la frontière entre le remède et le poison, thème central de la pharmacologie depuis Paracelse, demeure une réalité vivante dans le monde des plantes médicinales.

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