PULMONAIRE À FEUILLES LONGUES

Lecture : ~11 min
Planche botanique Pulmonaire à feuilles longues

I. Identité botanique

La pulmonaire à feuilles longues, Pulmonaria longifolia (Bastard) Boreau, appartient à la famille des Boraginaceae. C’est une plante herbacée vivace de 20 à 40 cm de hauteur, à rhizome court et trapu. Les feuilles basales sont remarquablement longues et étroites (15 à 50 cm × 3 à 6 cm), lancéolées, atténuées aux deux extrémités, d’un vert foncé maculé de taches blanc argenté bien individualisées, à face supérieure hérissée de poils raides sur des pustules et à face inférieure plus mollement velue. Les feuilles caulinaires sont sessiles, semi-embrassantes, progressivement réduites. Les tiges sont dressées, poilues. L’inflorescence est une cyme scorpioïde bipare, portant des fleurs tubuleuses à corolle infundibuliforme de 10 à 15 mm, d’abord rose à rouge puis virant au bleu-violet après fécondation (hétérochronie pigmentaire due au changement de pH vacuolaire des anthocyanes). Le calice est tubuleux, à 5 dents. Les fleurs sont hétérostylées. La floraison s’étend de mars à mai. Le fruit est formé de 4 nucules lisses, brunes. Le système racinaire est constitué d’un rhizome court portant des racines fasciculées. L’espèce est diploïde (2n = 14) et se distingue des autres pulmonaires par ses feuilles basales très allongées, 6 à 8 fois plus longues que larges.


II. Écologie et habitat

Pulmonaria longifolia est une espèce atlantique à subatlantique, dont l’aire de répartition s’étend du Portugal et de l’Espagne atlantique à la Belgique, en passant par la France occidentale et centrale, le sud de l’Angleterre et le nord de l’Italie. En France, elle est surtout présente dans le sud-ouest, le centre-ouest, le Bassin parisien et la Normandie. Elle colonise les sous-bois clairs de forêts de feuillus (chênaies, chênaies-charmaies, hêtraies collinéennes), les haies, les talus ombragés et les lisières forestières, sur des sols frais, humifères, neutres à légèrement acides (pH 5,5 à 7), argilo-limoneux, bien drainés mais non desséchants. L’espèce est sciaphile à semi-sciaphile et appartient aux communautés du Querco-Fagetea. Elle est souvent associée à Primula elatior, Anemone nemorosa, Hyacinthoides non-scripta et Mercurialis perennis. Le virage de couleur des fleurs du rose au bleu constitue un signal visuel pour les insectes pollinisateurs (bourdons principalement), les fleurs bleues indiquant qu’elles ont déjà été fécondées et ne contiennent plus de nectar.


III. Histoire et usages traditionnels

Le nom Pulmonaria provient du latin pulmo (poumon), les taches blanches des feuilles évoquant les alvéoles pulmonaires selon la théorie des signatures de Paracelse. Cette ressemblance morphologique a conduit à utiliser les pulmonaires comme remèdes des affections respiratoires depuis le XVIe siècle. L’usage est commun à toutes les espèces de Pulmonaria. En médecine populaire, l’infusion des feuilles et des sommités fleuries était prescrite contre la toux, les bronchites, les catarrhes pulmonaires, l’asthme et la phtisie (tuberculose). La plante était également considérée comme émolliente, adoucissante et sudorifique. Dans certaines régions de France, la pulmonaire était ajoutée aux salades printanières (les jeunes feuilles étant comestibles). Les Boraginacées sont traditionnellement associées aux « plantes pectorales » en raison de leur richesse en mucilages. Le sirop de pulmonaire figurait dans les pharmacopées des herboristes du XVIIIe et XIXe siècle. L’usage a progressivement décliné au XXe siècle au profit de plantes mieux documentées.


IV. Composition chimique détaillée

La composition chimique des pulmonaires, bien qu’incomplètement étudiée pour P. longifolia spécifiquement, est représentative du genre. Les mucilages (polysaccharides hydrophiles de type arabinogalactanes et rhamnogalacturonanes) représentent 6 à 10 % du poids sec des feuilles et sont responsables de l’action émolliente. Des acides phénoliques sont présents, notamment l’acide rosmarinique (0,5 à 3 % MS), un ester de l’acide caféique et de l’acide 3,4-dihydroxyphényllactique, aux propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires marquées. Des flavonoïdes incluent la quercétine, le kaempférol et la rutine. Des tanins catéchiques et galliques (3-8 % MS) confèrent une astringence modérée. Des saponines triterpéniques sont présentes en faible quantité. La plante contient de la silice soluble (acide silicique), des minéraux (potassium, calcium, fer, manganèse) et de la vitamine C. Des alcaloïdes pyrrolizidiniques (AP) caractéristiques des Boraginacées ont été détectés dans certaines espèces de Pulmonaria à l’état de traces ; leur présence chez P. longifolia n’a pas été spécifiquement étudiée mais est probable. Des anthocyanes (delphinidine, cyanidine) sont responsables du changement de couleur des fleurs.


V. Pharmacologie et mécanismes d’action

Les mucilages exercent un effet émollient sur les muqueuses respiratoires en formant un film hydrophile protecteur qui atténue l’irritation, réduit la stimulation des récepteurs tussigènes et diminue l’inflammation de contact. L’acide rosmarinique est le composé pharmacologiquement le plus actif : il exerce des effets anti-inflammatoires (inhibition de la COX-2, de la 5-LOX, du complément C3-convertase et de la synthèse des leucotriènes), antioxydants (piégeage des radicaux libres, chélation des ions Fe²⁺ et Cu²⁺, inhibition de la peroxydation lipidique), antiviraux (inhibition de l’adsorption et de la pénétration de certains virus enveloppés) et antiallergiques (inhibition de la libération d’histamine par les mastocytes). Les tanins exercent un effet astringent modéré, réduisant les sécrétions excessives et renforçant les défenses locales des muqueuses. La silice soluble est considérée comme bénéfique pour la régénération des tissus conjonctifs pulmonaires. Les flavonoïdes complètent l’activité anti-inflammatoire et antioxydante. L’ensemble de ces mécanismes justifie pharmacologiquement l’usage traditionnel dans les affections respiratoires.


VI. Propriétés thérapeutiques documentées

Les propriétés thérapeutiques des pulmonaires ne sont pas soutenues par des essais cliniques randomisés, mais les données pharmacologiques de leurs constituants sont solides. (1) Effet béchique et adoucissant : les mucilages calment la toux sèche et irritative en protégeant les muqueuses enflammées. (2) Effet expectorant doux : la combinaison mucilages-saponines facilite l’expectoration dans les toux productives. (3) Effet anti-inflammatoire : l’acide rosmarinique réduit l’inflammation des voies respiratoires supérieures. (4) Effet antioxydant : la capacité antioxydante des extraits est bien documentée in vitro. (5) Effet astringent modéré : les tanins réduisent les sécrétions excessives. (6) Effet diurétique léger : rapporté dans la tradition, attribué aux flavonoïdes et au potassium. La Commission E allemande n’a pas établi de monographie positive pour les pulmonaires en raison de données cliniques insuffisantes. L’espèce n’est pas inscrite dans les monographies de l’EMA.


VII. Indications en phytothérapie clinique

Les pulmonaires sont utilisées en phytothérapie traditionnelle européenne, sans reconnaissance officielle par les instances réglementaires. Les indications traditionnelles comprennent : toux sèche irritative et bronchite aiguë bénigne (infusion des feuilles et sommités fleuries) ; inflammation des voies respiratoires supérieures (pharyngite, laryngite) ; catarrhe bronchique avec expectoration difficile ; affections cutanées mineures (usage externe en compresses). En herboristerie contemporaine, la pulmonaire entre dans la composition de tisanes pectorales et de mélanges « poumons » associant guimauve, mauve, bouillon-blanc, tussilage et thym. La présence potentielle d’alcaloïdes pyrrolizidiniques, même à l’état de traces, constitue une réserve importante qui limite les prescriptions au long cours. En gemmothérapie et en spagyrie, des préparations à base de Pulmonaria spp. sont proposées pour le soutien des fonctions respiratoires.


VIII. Posologie et modes d’emploi

Infusion de feuilles et sommités fleuries : 1,5 à 3 g de plante séchée pour 250 mL d’eau bouillante, infuser 10 à 15 min, filtrer ; 3 à 4 tasses/jour. Décoction (usage externe) : 30 à 50 g pour 1 L d’eau, bouillir 10 min ; en compresses ou gargarismes. Teinture-mère (plante fraîche, 1:5, éthanol 40 %) : 30 à 50 gouttes, 3 fois/jour. Sirop : préparer une infusion concentrée (100 g de plante pour 500 mL d’eau), filtrer, ajouter 500 g de sucre ; 2 à 4 cuillères à soupe par jour. Suc de plante fraîche stabilisé : 10 à 20 mL, 2 à 3 fois/jour. La durée de traitement est limitée à 4 à 6 semaines par principe de précaution (alcaloïdes pyrrolizidiniques potentiels). Les jeunes feuilles peuvent être consommées en salade ou cuites comme légume (les poils s’adoucissent à la cuisson).


IX. Contre-indications et précautions

L’usage est déconseillé pendant la grossesse et l’allaitement en raison de la présence potentielle d’alcaloïdes pyrrolizidiniques (AP), hépatotoxiques et génotoxiques. Les AP sont particulièrement dangereux pour le fœtus (hépatotoxicité fœtale, effet tératogène chez l’animal). L’utilisation prolongée (au-delà de 6 semaines par an) est déconseillée par extrapolation des recommandations de l’EMA sur les Boraginacées contenant des AP. Les patients atteints de maladie hépatique doivent éviter la plante. Les personnes allergiques aux Boraginacées doivent être prudentes. La pulmonaire est contre-indiquée en cas d’obstruction des voies biliaires. Les poils des feuilles peuvent provoquer une irritation cutanée de contact chez les personnes sensibles. L’identification botanique doit être certaine avant tout usage, le genre Pulmonaria comprenant de nombreuses espèces et hybrides parfois difficiles à distinguer.


X. Interactions médicamenteuses

Aucune interaction médicamenteuse spécifique n’est documentée pour Pulmonaria longifolia. Les mucilages peuvent retarder l’absorption de médicaments pris simultanément ; un intervalle de 30 à 60 minutes est recommandé. Les tanins peuvent réduire l’absorption du fer médicamenteux et de certains antibiotiques (fluoroquinolones, tétracyclines, macrolides) par formation de complexes insolubles ; espacer les prises de 2 heures. L’acide rosmarinique est un inhibiteur modeste de la catéchol-O-méthyltransférase (COMT) in vitro, ce qui pourrait théoriquement potentialiser les effets des catécholamines (lévodopa, dopamine), mais cette interaction n’a pas été documentée cliniquement avec les pulmonaires. Les flavonoïdes (quercétine) possèdent un faible potentiel d’inhibition du CYP3A4 et de la P-glycoprotéine, sans pertinence clinique aux doses d’infusion.


XI. Toxicologie

La toxicité aiguë des pulmonaires est très faible. Aucune donnée de DL50 n’est disponible spécifiquement pour P. longifolia. La plante n’est pas répertoriée comme toxique dans les bases de données des centres antipoison. Le principal risque toxicologique est lié aux alcaloïdes pyrrolizidiniques (AP) potentiellement présents. Les AP insaturés (type 1,2-déhydropyrrolizidine) sont hépatotoxiques (maladie veino-occlusive hépatique), génotoxiques et potentiellement cancérogènes (classés 2B par le CIRC pour certains AP). Cependant, les teneurs en AP chez les pulmonaires sont généralement très faibles (< 10 µg/g de drogue sèche selon les données disponibles pour P. officinalis), nettement inférieures à celles de la consoude (Symphytum officinale, 500-8 000 µg/g). Le risque pour l’homme est considéré comme faible aux doses d’infusion traditionnelle et pour des durées limitées. L’EMA recommande de ne pas dépasser une exposition quotidienne de 1 µg d’AP 1,2-insaturés par voie orale sur une durée prolongée. Des analyses de lot sont recommandées pour les préparations commercialisées.


XII. Recherche scientifique récente

La recherche récente sur les pulmonaires porte principalement sur la taxonomie, la phylogénie et l’écologie, et dans une moindre mesure sur la phytochimie. Des analyses phylogénétiques moléculaires (marqueurs nucléaires ITS, marqueurs chloroplastiques) ont clarifié les relations entre les espèces européennes de Pulmonaria, montrant que P. longifolia est proche de P. angustifolia et distincte de P. officinalis. Des études écologiques sur le virage de couleur des fleurs (rose→bleu) ont démontré que ce signal chromatique réduit les visites des pollinisateurs sur les fleurs déjà fécondées, augmentant l’efficacité de la pollinisation. L’acide rosmarinique, abondant chez les pulmonaires, fait l’objet de recherches en cosmétique (photoprotection cutanée, anti-âge), en neurologie (neuroprotection dans des modèles d’Alzheimer) et en infectiologie (activité antivirale contre le SARS-CoV-2 in silico et in vitro). Des études sur les AP des Boraginacées européennes visent à quantifier précisément le risque pour le consommateur de tisanes de pulmonaire, avec des résultats rassurants (teneurs très faibles). Le genre est aussi étudié comme modèle de spéciation et d’hybridation interspécifique en Europe.


XIII. Conservation et culture

Pulmonaria longifolia n’est pas globalement menacée mais peut être localement rare, notamment aux marges de son aire atlantique. En France, l’espèce est commune dans le sud-ouest et le centre-ouest, plus rare dans le nord et l’est. Elle ne bénéficie pas de protection réglementaire nationale mais figure dans certaines listes rouges régionales. La culture est aisée : la multiplication se fait par division de touffes en automne ou au début du printemps (méthode la plus efficace) ou par semis (semences fraîches, germination lente, 4-8 semaines à 15 °C). La plante prospère en situation ombragée à semi-ombragée, en sol humifère, frais, bien drainé, neutre à légèrement acide. Elle tolère les sols argileux et résiste au froid (zone USDA 5 à 8). La pulmonaire à feuilles longues est prisée comme plante ornementale d’ombre pour ses feuilles élégamment maculées d’argent et sa floraison bicolore précoce. De nombreux cultivars horticoles existent (‘Bertram Anderson’, ‘Ankum’, ‘Diana Clare’). La plante est mellifère et constitue l’une des premières sources de nectar au printemps pour les bourdons et les abeilles solitaires.


XIV. Références bibliographiques

Bruneton J. Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales. 5e éd. Paris : Lavoisier Tec & Doc ; 2016.
Saukel J. et al. Phytochemical studies on Pulmonaria species. Scientia Pharmaceutica. 2006;74:S108.
Petersen M., Simmonds M.S.J. Rosmarinic acid. Phytochemistry. 2003;62(2):121-125.
EMA/HMPC. Public statement on the use of herbal medicinal products containing toxic, unsaturated pyrrolizidine alkaloids. EMA/HMPC/893108/2011.
Meeus S. et al. Flower colour change in Pulmonaria officinalis: a signal to reduce pollinator visits to unrewarding flowers. Functional Ecology. 2016;30(2):275-284.
Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
Bolliger M. et al. Molecular phylogenetics and biogeography of Pulmonaria (Boraginaceae). Taxon. 2014;63(2):405-421.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués par *