
Dryopteris filix-mas (L.) Schott
Famille : Dryopteridaceae.
Noms vernaculaires : fougère mâle, dryoptéris fougère-mâle, fougère commune, Wurmfarn (allemand), male fern (anglais), helecho macho (espagnol).
La fougère mâle est la grande fougère classique des sous-bois européens — celle que tout le monde reconnaît comme « la » fougère. Ses frondes majestueuses disposées en couronne, pouvant atteindre 1,5 m de longueur, en font l’une des plantes les plus architecturalement spectaculaires de la flore forestière tempérée. Mais la fougère mâle est aussi l’une des plus anciennes plantes médicinales connues de l’humanité : son rhizome épais, riche en phloroglucinols (filicine, aspidinol, flavaspidique acide), a été utilisé depuis l’Antiquité gréco-romaine comme vermifuge — plus précisément comme ténifuge — pour paralyser et expulser le ver solitaire (Taenia). L’efficacité de ce remède était réelle, mais son maniement était dangereux : la marge thérapeutique étroite entre la dose ténifuge et la dose toxique a provoqué des accidents graves (cécité, nécrose hépatique, décès), ce qui a conduit à l’abandon complet de cet usage au XXe siècle, au profit des anthelminthiques de synthèse. La fougère mâle reste néanmoins un objet d’étude phytochimique et pharmacologique fascinant, et sa majesté forestière justifie à elle seule qu’on la connaisse bien.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

Köhler’s Medizinal-Pflanzen, 1887
- Famille : Dryopteridaceae
- Genre : Dryopteris Adans.
- Espèce : Dryopteris filix-mas (L.) Schott, 1834
Étymologie : Dryopteris vient du grec drys (chêne) et pteris (fougère) — « fougère des chênes », allusion à son habitat forestier. Filix-mas signifie « fougère mâle » : les botanistes anciens distinguaient la « fougère mâle » (robuste, à frondes épaisses = Dryopteris) de la « fougère femelle » (gracile, à frondes finement découpées = Athyrium filix-femina). Ces noms n’ont évidemment aucun rapport avec le sexe de la plante, toutes les fougères étant isosporées.
Position phylogénétique : le genre Dryopteris comprend environ 250 espèces mondiales. D. filix-mas est l’espèce type du genre et l’une des fougères les mieux étudiées au monde, tant sur le plan phytochimique que pharmacologique. Des hybrides avec d’autres Dryopteris européens sont fréquents.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Grande fougère vivace de 50 à 150 cm de hauteur, formant une couronne régulière en entonnoir. Le rhizome est massif (3-5 cm de diamètre), oblique à sub-horizontal, densément recouvert de bases de pétioles persistants (cicatrices foliaires) et d’écailles brun clair à brun roux, lancéolées. Les frondes sont bipennées, à contour lancéolé-elliptique, vert franc, à pétiole court (environ 1/4 de la longueur totale), densément écailleux à la base. Les pennes (divisions de premier ordre), au nombre de 20-40 paires, sont lancéolées, sessiles, à pinnules (divisions de second ordre) oblongues, arrondies au sommet, dentées-crénelées. Les sores, arrondis, sont disposés en deux rangées régulières sur la face inférieure des pinnules, recouverts d’une indusie réniforme persistante. Les spores sont brun-jaune, à surface verruqueuse.
La fougère mâle se distingue de la fougère femelle (Athyrium filix-femina) par ses frondes plus rigides, plus largement pennées, ses pinnules arrondies (vs. aiguës) et ses sores ronds (vs. allongés en forme de « J »).
ÉCOLOGIE ET RÉPARTITION
Espèce circumboréale, présente dans toute l’Europe, l’Asie tempérée, l’Amérique du Nord et les montagnes d’Afrique et d’Amérique du Sud. C’est l’une des fougères les plus largement distribuées au monde.
Habitats : sous-bois de hêtraies, chênaies, forêts mixtes, ravins humides, éboulis ombragés, lisières forestières, haies, talus frais, ruines. La fougère mâle préfère les sols humifères, frais, à pH neutre à légèrement acide (5,5-7,5), mais elle est remarquablement ubiquiste et tolère une large gamme de substrats, du calcaire au granite. Elle évite les sols engorgés d’eau et les stations trop sèches.
Altitude : du niveau de la mer à 2 000 m dans les Alpes, avec un optimum à l’étage collinéen et montagnard inférieur.
Phénologie : les frondes se déroulent en « crosses » au printemps (avril-mai), atteignent leur plein développement en juin-juillet, et se fanent avec les premières gelées d’automne. Les sporanges mûrissent de juillet à septembre.
III. PARTIES UTILISÉES
Le rhizome (improprement appelé « racine ») est la partie médicinale, récolté en automne sur des plantes de 3-5 ans. Il doit être utilisé frais ou récemment séché, car les principes actifs (phloroglucinols) se dégradent rapidement à la lumière et à l’air. Les pharmacopées anciennes prescrivaient de récolter le rhizome à l’automne et de le piler immédiatement.
Les frondes n’ont pas d’usage médicinal démontré mais servaient de litière, de combustible et de matériau d’isolation dans les campagnes européennes.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Le rhizome de fougère mâle contient un complexe de phloroglucinols (dérivés du phloroglucinol, un phénol simple) qui constitue la base de son activité ténifuge. Ce complexe est connu sous les noms historiques de filicine ou acide filicique.
Phloroglucinols principaux :
- Aspidinol : monomère de base du groupe.
- Desaspidinol
- Acide flavaspidique (AB et BB) : dimères les plus actifs.
- Filixique acide (BBB) : trimère.
- Margaspidine
- Albaspidine
Ces composés sont des acylphloroglucinols liés entre eux par des ponts méthylène. Leur teneur dans le rhizome frais est de 1,5-4 % (exprimée en « filicine brute »). Ils sont liposolubles, instables à la lumière et à l’air (oxydation), ce qui explique la perte rapide d’activité des préparations anciennes.
Autres composés :
- Tanins condensés (proanthocyanidines) : contribuent à l’astringence du rhizome.
- Flavonoïdes : kaempférol, quercétine et leurs glycosides.
- Triterpènes : hopane, fernène (caractéristiques des fougères).
- Huile grasse : 5-8 % du rhizome sec.
- Ecdystéroïdes : des phytoecdysones (ecdystérone, ponastérone A) ont été isolées du rhizome et des frondes — hormones de mue des insectes, probablement impliquées dans la défense chimique de la plante contre les phytophages.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
L’usage médicinal de la fougère mâle est essentiellement ténifuge :
- Ténifuge (vermifuge du ver solitaire) : le rhizome de fougère mâle a été le principal remède contre le ténia (Taenia solium, T. saginata, Diphyllobothrium latum) depuis l’Antiquité jusqu’au milieu du XXe siècle. Les phloroglucinols paralysent la musculature du ver, qui se détache de la paroi intestinale et peut être expulsé par un purgatif salin administré dans les heures suivantes. Théophraste (IIIe siècle av. J.-C.) mentionne déjà cet usage.
- Vulnéraire (usage externe) : en cataplasme, les frondes broyées étaient appliquées sur les brûlures légères et les contusions en médecine populaire.
- Anti-rhumatismal : en bain de pieds ou en cataplasme, le rhizome décocté était employé contre les douleurs articulaires dans les campagnes européennes.
DONNÉES PHARMACOLOGIQUES MODERNES
- Mécanisme ténifuge : les phloroglucinols (en particulier l’acide flavaspidique) inhibent la phosphorylation oxydative mitochondriale du ver, provoquant une paralysie musculaire flasque. Le ténia, privé de sa capacité à s’accrocher à la paroi intestinale par son scolex, est expulsé par le péristaltisme et le purgatif associé. Le mécanisme a été proposé par Bézanger-Beauquesne et al. (1975) sur la base des travaux biochimiques généraux sur la phosphorylation oxydative ; l’attribution directe de Chance & Williams (1955) à ce contexte spécifique n’est pas étayée par leur publication originale, qui porte sur la chaîne respiratoire des mammifères sans mentionner les extraits de fougère.
- Activité antibactérienne : les phloroglucinols de Dryopteris présentent une activité in vitro contre Staphylococcus aureus, Bacillus subtilis et des bactéries Gram-positives, dont MRSA (Lee et al., 2009, PMID 19471878, sur D. crassirhizoma). La référence Widén et al. 1980 (Ann. Bot. Fenn. 17:288-297) n’est pas indexée dans PubMed et n’a pu être vérifiée par voie électronique — à contrôler sur accès bibliothèque avant publication.
- Activité anticancéreuse exploratoire : certains acylphloroglucinols montrent une cytotoxicité in vitro sur des lignées cellulaires tumorales, mais ces résultats restent très préliminaires et concernent d’autres espèces du genre (notamment D. crassirhizoma et D. fragrans) ; aucune étude publiée à ce jour ne porte spécifiquement sur D. filix-mas. La référence Lee et al. 2009 (Arch. Pharm. Res. 32:655-659, PMID 19471878) doit être retirée de ce paragraphe : elle concerne l’activité antibactérienne de D. crassirhizoma, non une cytotoxicité anticancéreuse.
- Activité antioxydante : les extraits de rhizome et de frondes possèdent une activité antioxydante modérée liée aux flavonoïdes et aux tanins.
- Ecdystéroïdes : l’ecdystérone de la fougère mâle est étudiée pour ses effets anabolisants (stimulation de la synthèse protéique musculaire) sans effet androgénique, mais les concentrations dans la plante sont trop faibles pour un usage pratique.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Données cliniques limitées ; usage essentiellement traditionnel. Niveau de preuve : usage traditionnel.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Phloroglucinols | Métabolite | Constituant |
| Filicine | Métabolite | Constituant |
| Acide filicique | Métabolite | Constituant |
| Phloroglucinols principaux | Métabolite | Constituant |
| Aspidinol | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
L’usage médicinal du rhizome de fougère mâle est aujourd’hui obsolète et déconseillé. Les posologies suivantes sont données à titre purement historique :
- Extrait éthéré de fougère mâle (Pharmacopée, XIXe-XXe siècle) : 6-12 g en une seule prise, le matin à jeun, administré en capsules gélatineuses, suivi 1-2 h plus tard d’un purgatif salin (sulfate de magnésium). Le patient devait rester allongé. L’huile de ricin était formellement contre-indiquée comme purgatif associé (elle augmente l’absorption intestinale des phloroglucinols et accroît la toxicité).
- Poudre de rhizome frais (usage populaire) : 10-15 g de rhizome frais pilé, mélangé à du miel, pris à jeun. Plus aléatoire et plus risqué que l’extrait éthéré.
IX. TOXICOLOGIE
La fougère mâle est une plante toxique dont l’usage interne est formellement déconseillé en automédication :
- Toxicité hépatique : les phloroglucinols sont hépatotoxiques. Un surdosage provoque une nécrose hépatique aiguë pouvant être fatale.
- Toxicité visuelle : la complication la plus redoutée est la névrite optique rétrobulbaire, pouvant conduire à une cécité irréversible. Des dizaines de cas de cécité ont été rapportés dans la littérature médicale du XIXe et du début du XXe siècle.
- Toxicité nerveuse : convulsions, vertiges, troubles de la conscience.
- Toxicité digestive : nausées, vomissements, diarrhées, douleurs abdominales.
- Facteurs aggravants : les graisses alimentaires augmentent l’absorption des phloroglucinols — d’où le jeûne préalable et la contre-indication formelle de l’huile de ricin.
- Contre-indications absolues : grossesse, insuffisance hépatique, insuffisance rénale, anémie, cachexie, enfants, personnes âgées.
Le rhizome est également toxique pour les animaux domestiques (bovins, chevaux) qui le consomment accidentellement.
X. USAGES HISTORIQUES
- Antiquité : Dioscoride et Théophraste mentionnent la fougère mâle comme ténifuge. Le traitement consistait à jeûner la veille, puis à absorber la poudre de rhizome mélangée à du miel, suivie d’un purgatif drastique (huile de ricin, séné).
- Le secret de Madame Nouffer : en 1775, le roi Louis XVI racheta pour 18 000 livres le « remède secret » de Madame Nouffer, veuve d’un chirurgien suisse, contre le ver solitaire. L’analyse révéla qu’il s’agissait d’une préparation à base de rhizome de fougère mâle — ce qui fit entrer définitivement la plante dans la pharmacopée officielle.
- Pharmacopée officielle : l’ « extrait éthéré de fougère mâle » (Extractum Filicis maris aethereum) figura dans toutes les pharmacopées européennes du XIXe siècle jusqu’aux années 1960.
- Litière et isolation : dans les campagnes écossaises et scandinaves, les frondes sèches de fougère servaient de litière pour le bétail, de matelas pour les couchages, et de matériau d’isolation thermique sous les toits de chaume.
- Potasse et savon : les cendres de fougères, riches en potassium, étaient utilisées pour la fabrication de potasse et de savon noir.
- Folklore : la « graine de fougère » (les spores), invisible à l’œil nu, était réputée conférer l’invisibilité à celui qui la récoltait la nuit de la Saint-Jean — légende universelle en Europe.
CULTURE ET MULTIPLICATION
La fougère mâle est l’une des fougères les plus faciles à cultiver en jardin :
- Sol : humifère, frais, bien drainé, neutre à légèrement acide. Tolère le calcaire.
- Exposition : mi-ombre à ombre. Supporte le soleil modéré si le sol reste frais.
- Plantation : en automne ou au printemps, en enterrant le rhizome à fleur de sol, paillé de feuilles mortes.
- Multiplication : division des touffes au printemps (couper le rhizome en sections portant chacune au moins 2-3 bourgeons). Semis de spores possible mais lent (6-12 mois pour obtenir des plantules).
- Entretien : aucun. Laisser les frondes fanées en place jusqu’au printemps (protection hivernale du rhizome et habitat pour la faune).
- Rusticité : excellente (zone USDA 4-8). Supporte -30 °C sans dommage.
STATUT DE CONSERVATION
Dryopteris filix-mas n’est pas menacé. L’espèce est classée « préoccupation mineure » (LC) par l’UICN et reste très commune dans toute l’Europe. Elle ne bénéficie d’aucune protection particulière. Sa capacité à coloniser les habitats forestiers perturbés (coupes, chablis) en fait une espèce pionnière efficace.
INTÉRÊT EN JARDIN NATUREL ET PERMACULTURE
- Structure architecturale : la couronne régulière de frondes (1-1,5 m) apporte une verticalité et un volume remarquables aux massifs d’ombre.
- Couvre-sol forestier : en peuplement dense, la fougère mâle crée un couvert épais qui limite la croissance des adventices et maintient l’humidité du sol.
- Habitat pour la faune : les frondes abritent de nombreux invertébrés, et le pied de la touffe sert de refuge aux amphibiens, aux hérissons et aux musaraignes.
- Paillage : les frondes coupées en automne constituent un excellent paillis pour les massifs de terre de bruyère (rhododendrons, hortensias, myrtilles).
- Purin de fougère : la macération de frondes fraîches (1 kg pour 10 L d’eau, 10 jours) fournit un purin insectifuge utilisé en pulvérisation foliaire contre les pucerons et les cicadelles. La teneur en potassium en fait aussi un engrais foliaire.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
FOUGÈRE MÂLE présente un intérêt phytothérapeutique surtout traditionnel, à confirmer faute de données cliniques propres ; sa lecture demande de la prudence.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Fournier P., Le Livre des plantes médicinales et vénéneuses de France, Lechevalier, 1947-1948.
- Bruneton J., Pharmacognosie, Phytochimie, Plantes médicinales, 5e éd., Lavoisier, 2016.
- Bruneton J., Plantes toxiques. Végétaux dangereux pour l’homme et les animaux, 4e éd., Lavoisier, 2009.
- Widén C.J. et al., « Phloroglucinol derivatives in Dryopteris — their chemotaxonomic significance and biological activity », Annales Botanici Fennici, 17, 1980, p. 288-297.
- Lee S.M. et al., « Cytotoxic acylphloroglucinols from the rhizome of Dryopteris crassirhizoma », Archives of Pharmacal Research, 32, 2009, p. 655-659.
- Bézanger-Beauquesne L. et al., Plantes médicinales des régions tempérées, Maloine, 1975.
- Prelli R., Les Fougères et plantes alliées de France et d’Europe occidentale, Belin, 2001.
- Cazin F.-J., Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, 3e éd., 1868 (rééd. fac-similé).
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Vulnéraire (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Antioxydant
- ★★☆☆☆ Antibactérien