
Le mûrier noir, Morus nigra L., est un arbre fruitier de la famille des Moracées, originaire d’Asie occidentale et naturalisé depuis l’Antiquité dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Robuste, longévif et généreux, cet arbre au port étalé et aux fruits d’un pourpre profond a accompagné les civilisations perse, grecque et romaine avant de conquérir l’Europe médiévale, où il a été largement planté dans les jardins, les vergers monastiques et les cours de ferme. Son destin historique est intimement lié à celui de la sériciculture, bien que la confusion avec le mûrier blanc (Morus alba L.), espèce de prédilection du ver à soie, ait longtemps brouillé les frontières entre les deux espèces dans la littérature populaire et même savante.
Sur le plan pharmacognosique, le mûrier noir présente un profil d’intérêt remarquable reposant sur deux axes complémentaires. D’une part, ses feuilles contiennent des iminosucres, en particulier la 1-désoxynojirimycine (DNJ), un puissant inhibiteur de l’α-glucosidase intestinale qui confère à la plante un potentiel antidiabétique documenté. D’autre part, ses fruits, d’un noir violacé intense, recèlent une richesse exceptionnelle en anthocyanes, en resvératrol et en autres polyphénols aux propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires puissantes. À ces vertus s’ajoutent des usages traditionnels bien établis — gargarismes astringents contre les maux de gorge, sirops pectoraux, remèdes populaires contre les inflammations buccales — qui fondent une tradition d’usage plurimillénaire. L’étude de cette espèce offre ainsi une perspective pharmacognosique originale, au croisement de la biochimie des iminosucres, de la phytochimie des polyphénols et de l’ethnobotanique méditerranéenne.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
A. Classification
- Règne : Plantae
- Clade : Angiospermes — Eudicotylédones — Rosidées
- Ordre : Rosales
- Famille : Moraceae Gaudich.
- Genre : Morus L.
- Espèce : Morus nigra L. (1753)
La famille des Moraceae comprend environ 40 genres et 1 100 espèces, principalement tropicales et subtropicales, incluant des genres aussi divers que Ficus (figuiers), Artocarpus (arbre à pain, jacquier), Broussonetia (mûrier à papier) et Maclura (oranger des Osages). Le genre Morus compte une douzaine d’espèces reconnues, réparties dans les régions tempérées et subtropicales de l’hémisphère nord, dont les principales sont M. alba L. (mûrier blanc), M. nigra L. (mûrier noir), M. rubra L. (mûrier rouge d’Amérique) et M. australis Poir.
B. Noms vernaculaires
En français : mûrier noir, mûre noire (le fruit). En anglais : black mulberry. En allemand : Schwarzer Maulbeerbaum. En espagnol : morera negra, moral. En italien : gelso nero. En arabe : tūt aswad (توت أسود). En persan : tūt siyāh. En grec : μουριά (mouriá).
C. Étymologie
Le nom générique Morus dérive du latin morus, emprunté au grec μόρον (moron), désignant la mûre du mûrier. Ce terme est peut-être apparenté au grec μαῦρος (mauros), « sombre, noir ». L’épithète nigra, du latin « noir », fait référence à la couleur des fruits mûrs. À noter que le terme français « mûre » désigne à la fois le fruit du mûrier (Morus) et celui de la ronce (Rubus), source de confusion fréquente ; le terme « mûre de mûrier » est plus précis.
D. Distinction avec Morus alba
La distinction entre M. nigra et M. alba est fondamentale tant sur le plan botanique que pharmacognosique. Morus alba, le mûrier blanc, originaire de Chine, a été introduit en Europe au XIIe-XIIIe siècle spécifiquement pour l’élevage du ver à soie (Bombyx mori), dont il est la plante nourricière exclusive. M. nigra, plus ancien en Europe méditerranéenne, a toujours été cultivé principalement pour ses fruits. Les deux espèces s’hybrident facilement, ce qui complique la taxonomie. Les principaux critères distinctifs sont :
- M. nigra : feuilles épaisses, rugueuses, cordiformes, à face inférieure pubescente ; fruits gros (2-3 cm), violet-noir, très juteux et tachants, à saveur acidulée
- M. alba : feuilles plus minces, lisses, souvent lobées, à face inférieure glabre ou peu pubescente ; fruits plus petits (1-2 cm), blancs, rosés ou pourpres selon les variétés, plus sucrés et moins acides
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
A. Port et architecture
Le mûrier noir est un arbre de taille moyenne, atteignant 8 à 15 mètres de hauteur (rarement 20 m), à croissance lente et à très grande longévité — des spécimens de 300 à 500 ans sont documentés en Italie, en Grèce et en Iran. Le tronc est court, robuste, souvent tortueux et noueux, pouvant atteindre 1 m de diamètre. L’écorce est brun-orangé à gris foncé, épaisse, profondément fissurée et crevassée longitudinalement avec l’âge, se détachant parfois en lambeaux irréguliers. Le houppier est large, étalé, arrondi, dense, formant une cime ample et ombrageuse. La ramification est sympodiale, les branches maîtresses étant souvent contournées et retombantes à leur extrémité.
B. Appareil végétatif
Rameaux : Les jeunes rameaux sont pubescents, vert-grisâtre, devenant brun-gris et glabres avec l’âge. Les bourgeons sont ovoïdes, petits (3-5 mm), brun rougeâtre, à écailles ciliées. Tous les organes végétatifs contiennent un latex blanc, caractéristique de la famille des Moracées, qui s’écoule à la cassure.
Feuilles : Les feuilles sont alternes, simples, caduques, à pétiole pubescent de 1,5 à 3 cm. Le limbe est cordiforme à largement ovale, de 6 à 20 cm de longueur et 5 à 15 cm de largeur, parfois faiblement lobé (2-3 lobes peu profonds), à marge irrégulièrement dentée-crénelée. La face supérieure est vert foncé, rugueuse au toucher en raison de trichomes courts et rudes (poils de cystolithe). La face inférieure est plus claire, densément pubescente, douce au toucher. La nervation est pennée, saillante sur la face inférieure, avec 4 à 6 paires de nervures secondaires. Les feuilles jaunissent en automne avant de tomber.
Racines : Le système racinaire est pivotant puis traçant, puissant, pénétrant profondément dans le sol (jusqu’à 3-4 m) et s’étendant largement autour du tronc. Les racines sont orangées à la coupe, contenant un pigment caroténoïdique. L’arbre est très solidement ancré et résistant au vent.
C. Appareil reproducteur
Inflorescence : L’espèce est monoïque, portant des inflorescences mâles et femelles séparées sur le même arbre. Les inflorescences mâles sont des chatons cylindriques pendants, de 2 à 4 cm de longueur, vert jaunâtre, à fleurs densément groupées. Les inflorescences femelles sont des chatons plus courts et plus compacts, ovoïdes, de 1 à 2 cm, dressés puis pendants.
Fleurs mâles : Petites, apétales, composées de 4 tépales verdâtres et de 4 étamines à filets élastiques. Lors de la déhiscence des anthères, les filets se détendent brusquement (mouvement catapultaire), projetant le pollen dans l’air — adaptation à la pollinisation anémophile.
Fleurs femelles : Petites, apétales, à 4 tépales charnus devenant accrescent autour du fruit, et un ovaire supère uniloculaire contenant un seul ovule pendant. Le style est court, bifide, à 2 stigmates filiformes papilleux.
Fruit : Le fruit est un sorosis (faux fruit composé), résultant de la coalescence des tépales charnus, juteux et colorés, de l’ensemble des fleurs femelles de l’inflorescence. Chaque « grain » correspond à un akène minuscule enveloppé par les tépales devenus succulents. Le sorosis est ovoïde à cylindrique, de 2 à 3 cm de longueur, d’abord vert, puis rouge, enfin violet-noir à maturité complète. La chair est très juteuse, pourpre-noir, intensément tachante, à saveur sucrée-acidulée caractéristique, rappelant la mûre de ronce avec une note vineuse. La maturation est échelonnée de juillet à septembre.
Graines : Les akènes véritables, noyés dans la chair des tépales, contiennent chacun une petite graine lenticulaire (1-2 mm), brun jaunâtre, à tégument dur.
D. Phénologie et biologie reproductive
La feuillaison est tardive (fin avril-mai), faisant du mûrier noir l’un des derniers arbres à débourrer, ce qui le protège des gelées printanières. Les anciens considéraient que le débourrement du mûrier signalait la fin définitive des froids : « Quand le mûrier se vêt, plus de froid à craindre. » La floraison a lieu en mai-juin, les inflorescences mâles apparaissant légèrement avant les femelles (protandrie). La pollinisation est principalement anémophile (le pollen est léger et abondant), mais les insectes participent accessoirement. La fructification s’étale de juillet à septembre. L’arbre commence à fructifier vers l’âge de 8 à 15 ans et reste productif pendant des siècles.
ÉCOLOGIE ET DISTRIBUTION
A. Habitat
Morus nigra est un arbre mésophile, héliophile, thermophile, qui affectionne les sols profonds, fertiles, frais mais bien drainés, à pH neutre à légèrement calcaire. Il tolère une gamme assez large de substrats (argilo-calcaires, limons, sols alluviaux) mais souffre en terrain acide, compacté ou hydromorphe. Il supporte la sécheresse estivale modérée une fois bien enraciné mais préfère les situations abritées des vents froids. Sa rusticité hivernale est bonne jusqu’à -15 à -20°C en zone abritée, mais les jeunes sujets sont plus sensibles. Il peut être cultivé jusqu’à 600-800 m d’altitude en climat méditerranéen, moins en climat continental.
B. Distribution géographique
L’aire d’origine de Morus nigra est discutée. L’hypothèse dominante situe son berceau en Asie occidentale, dans une zone allant de l’Iran au Caucase et à l’Asie Mineure (actuelle Turquie). La distinction entre populations véritablement indigènes et populations anciennes introduites est rendue difficile par des millénaires de culture. Le mûrier noir a été introduit dans le bassin méditerranéen dès l’Antiquité grecque, puis diffusé par les Romains dans tout l’Empire. Il est aujourd’hui naturalisé dans la plupart des pays du pourtour méditerranéen, en Europe centrale et occidentale jusqu’au sud de l’Angleterre.
En France, le mûrier noir est naturalisé de longue date dans tout le Midi (Provence, Languedoc, Roussillon, vallée du Rhône, sud-ouest), où il persiste dans les jardins anciens, les ruines, les haies et les vergers abandonnés. Il est plus rare dans le nord mais cultivable jusqu’en Île-de-France et en Val de Loire. Des spécimens centenaires subsistent dans de nombreux villages provençaux, corses et languedociens. Il est également présent en Corse. L’espèce est considérée comme archéophyte (introduite avant 1500) en France méditerranéenne. Son statut de plante cultivée subspontanée empêche son inclusion dans les inventaires de flore indigène stricto sensu, mais sa naturalisation multi-séculaire est incontestable.
C. Associations végétales
En tant qu’arbre cultivé et naturalisé, Morus nigra ne définit pas d’association végétale naturelle. Dans les paysages ruraux méditerranéens, il s’inscrit dans les cortèges des espèces arboricoles traditionnelles aux côtés de l’olivier (Olea europaea), du figuier (Ficus carica), de l’amandier (Prunus dulcis) et du grenadier (Punica granatum). Dans les situations de subspontanéité, il se rencontre dans les haies, les lisières thermophiles et les friches péri-urbaines, en compagnie de Ficus carica, Celtis australis (micocoulier), Ulmus minor (orme champêtre) et Sambucus nigra (sureau noir).
III. PARTIES UTILISÉES
Plusieurs organes de Morus nigra sont utilisés en pharmacognosie et en phytothérapie traditionnelle :
Feuilles (Mori nigrae folium) : récoltées en été (juin-août), pendant la phase de croissance active, lorsque la teneur en 1-désoxynojirimycine est maximale. Elles sont séchées à l’ombre ou en étuve à basse température (35-40°C) pour préserver les iminosucres thermolabiles. La drogue sèche se présente sous forme de feuilles entières ou fragmentées, vert-gris, à odeur faible et saveur légèrement amère et astringente.
Fruits (Mori nigrae fructus) : récoltés à pleine maturité (août-septembre), lorsqu’ils sont violet-noir, juteux et se détachent facilement de l’arbre. Utilisés frais ou transformés (sirop, confiture, vin, vinaigre), rarement séchés en raison de leur teneur en eau élevée. Le sirop de mûres (Syrupus Mori) est une préparation officinale traditionnelle.
Écorce de la racine (Mori nigrae radicis cortex) : récoltée à l’automne ou au début du printemps sur des racines secondaires. Séchée, elle se présente en morceaux fibreux, brun-orangé. Utilisée dans la médecine traditionnelle chinoise (sous le nom de sang bai pi, qui désigne toutefois principalement l’écorce de racine de M. alba).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
A. Iminosucres (feuilles)
La découverte majeure concernant la phytochimie des feuilles de mûrier est la présence d’iminosucres (azasucres), analogues structuraux de monosaccharides dans lesquels l’oxygène endocyclique est remplacé par un atome d’azote. Le composé principal est la 1-désoxynojirimycine (DNJ), un polyhydroxypipéridine mimant le glucose. Sa teneur dans les feuilles sèches de M. nigra varie de 0,05 à 0,3 % selon les conditions de culture, le stade phénologique et le génotype (les teneurs sont comparables voire inférieures à celles de M. alba). D’autres iminosucres apparentés sont présents :
- N-méthyl-1-désoxynojirimycine (N-Me-DNJ)
- Fagomine (1,2-didésoxynojirimycine)
- 1,4-didésoxy-1,4-imino-D-arabinitol (DAB)
- Calystegiine B2 — nortropane polyhydroxylé
B. Anthocyanes et polyphénols (fruits)
Les fruits de M. nigra doivent leur couleur pourpre-noir intense à une teneur élevée en anthocyanes (anthocyanosides), dont les principaux sont :
- Cyanidine-3-O-glucoside (chrysanthémine) — anthocyane majoritaire
- Cyanidine-3-O-rutinoside (kéracyanine)
- Pélargonidine-3-O-glucoside (callistéphine)
- Pélargonidine-3-O-rutinoside
La teneur totale en anthocyanes des fruits mûrs atteint 100 à 350 mg/100 g de fruit frais, plaçant la mûre noire parmi les fruits les plus riches en ces pigments, au même niveau que la myrtille sauvage (Vaccinium myrtillus).
Les fruits contiennent également :
- Resvératrol (trans-3,5,4′-trihydroxystilbène) et son glucoside la picéide — stilbènes aux propriétés antioxydantes et cardioprotectrices, à des concentrations de 1 à 5 mg/100 g de fruit frais
- Acide chlorogénique, acide néochlorogénique et acide caféique — acides hydroxycinnamiques
- Rutine (quercétine-3-O-rutinoside), isoquercitrine et quercétine — flavonols
- Acide ellagique et acide gallique — tanins hydrolysables
C. Prénylphénols (écorce et bois)
L’écorce de la racine et le bois de cœur contiennent des flavonoïdes prénylés et des stilbènes prénylés caractéristiques du genre Morus :
- Morusine, kuwanone G, sanggenon D — prénylflavonoïdes à activité anti-inflammatoire et antimicrobienne marquée
- Oxyresvératrol — stilbène hydroxylé, inhibiteur de la tyrosinase (effet dépigmentant)
- Moracine M et moracine P — benzofuranes
D. Autres composés
- Acides organiques des fruits : acide malique (majoritaire), acide citrique, acide succinique
- Sucres : glucose, fructose, saccharose (10 à 15 % dans le fruit frais)
- Vitamines : acide ascorbique (vitamine C, 15-36 mg/100 g), tocophérols (vitamine E)
- Minéraux : potassium, calcium, magnésium, fer
- Fibres et pectines dans la pulpe
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
A. Inhibition de l’α-glucosidase (feuilles — activité antidiabétique)
La 1-désoxynojirimycine (DNJ) est un inhibiteur compétitif puissant des α-glucosidases intestinales (maltase, sucrase, isomaltase) situées sur la bordure en brosse des entérocytes de l’intestin grêle. En mimant la conformation du glucose au site actif de l’enzyme, la DNJ bloque la libération des monosaccharides à partir des oligosaccharides alimentaires, retardant ainsi l’absorption du glucose et atténuant le pic glycémique postprandial. Ce mécanisme est identique à celui de l’acarbose et du miglitol, médicaments de synthèse utilisés dans le traitement du diabète de type 2. La DNJ inhibe également l’α-amylase pancréatique, bien qu’avec une affinité moindre. La CI50 de la DNJ sur l’α-glucosidase est de l’ordre de 0,1 à 1 μM, confirmant une affinité très élevée.
B. Activité antioxydante (fruits)
Les anthocyanes et le resvératrol des fruits exercent une puissante activité antioxydante par plusieurs mécanismes complémentaires :
- Piégeage direct des radicaux libres (O2•−, OH•, ROO•) par les groupements hydroxyles des structures phénoliques
- Chélation des ions métalliques pro-oxydants (Fe2+, Cu2+), empêchant la réaction de Fenton
- Activation de la voie Nrf2/ARE, induisant l’expression des enzymes antioxydantes endogènes (SOD, GPx, HO-1)
- Inhibition des enzymes pro-oxydantes : NADPH oxydase, xanthine oxydase
La capacité antioxydante totale (ORAC) des mûres noires est parmi les plus élevées des fruits, comparable à celle du cassis et de la myrtille.
C. Activité anti-inflammatoire
La cyanidine-3-O-glucoside, le resvératrol et les prénylflavonoïdes de l’écorce inhibent la voie NF-κB par stabilisation de l’inhibiteur IκBα, réduisant l’expression de COX-2, iNOS, TNF-α et IL-6. Le resvératrol active les sirtuines (SIRT1), déacétylases NAD+-dépendantes impliquées dans la régulation de l’inflammation et du métabolisme cellulaire. La kuwanone G, prénylflavonoïde de l’écorce, inhibe la libération de NO (monoxyde d’azote) et de PGE2 par les macrophages activés, avec une CI50 de l’ordre de 5-10 μM.
D. Activité antimicrobienne et astringente
Les tanins et polyphénols du fruit et de l’écorce exercent une activité antimicrobienne modérée, justifiant l’usage traditionnel en gargarismes. Les tanins condensés précipitent les protéines de surface des muqueuses buccales et pharyngées, formant une couche protectrice astringente qui limite la prolifération bactérienne et réduit l’inflammation. La morusine et l’oxyresvératrol ont démontré in vitro une activité contre Staphylococcus aureus, Streptococcus mutans et Candida albicans.
E. Activité hypolipémiante et cardioprotectrice
Le resvératrol et les anthocyanes des fruits de mûrier noir exercent des effets cardioprotecteurs par inhibition de l’oxydation des LDL, amélioration de la fonction endothéliale (augmentation de la biodisponibilité du NO endothélial par activation de la eNOS) et inhibition de l’agrégation plaquettaire. Les feuilles, via la DNJ, réduisent l’hyperglycémie postprandiale et, indirectement, le stress glyco-oxydatif contribuant à l’athérogenèse.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★★☆ Antioxydant
- ★★★☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★★☆☆ Astringent
- ★★☆☆☆ Antidiarrhéique
- ★★☆☆☆ Émollient
VI. DONNÉES CLINIQUES
A. Feuilles de mûrier et glycémie postprandiale
Plusieurs essais cliniques ont évalué l’effet des feuilles de mûrier (principalement M. alba, mais extrapolable à M. nigra compte tenu de la similarité du profil en DNJ) sur la glycémie postprandiale :
- Kimura et al. (2007) — Essai croisé randomisé chez des volontaires sains : la prise de poudre de feuilles de mûrier (1 g) avant un repas riche en glucides a réduit significativement le pic glycémique postprandial de 22 % par rapport au placebo (p < 0,05).
- Mudra et al. (2007) — Essai clinique chez des sujets diabétiques de type 2 : l’extrait aqueux de feuilles de mûrier (1 g avant chaque repas pendant 12 semaines) a réduit l’HbA1c de 0,4 % et la glycémie à jeun de 15 mg/dL par rapport au groupe témoin.
- Asai et al. (2011) — Essai contrôlé au Japon : confirmation de la réduction de la glycémie et de l’insulinémie postprandiales par la DNJ (6 mg, correspondant à environ 1 g de feuilles sèches) chez des sujets prédiabétiques.
B. Usage traditionnel validé
Les gargarismes au sirop ou à la décoction de mûres noires pour les maux de gorge, les angines et les inflammations buccales relèvent d’un usage traditionnel bien établi, reconnu par la Commission E allemande et référencé dans les pharmacopées françaises et britanniques anciennes. Le Sirop de Mûres (Sirupus Mori) figurait à la Pharmacopée française jusqu’à la fin du XXe siècle comme adoucissant et astringent de la muqueuse buccale.
C. Fruits et stress oxydatif
Des études d’intervention nutritionnelle chez l’homme ont montré qu’une consommation régulière de baies riches en anthocyanes (dont les mûres noires) augmente la capacité antioxydante plasmatique, réduit les marqueurs du stress oxydatif (malondialdéhyde, LDL oxydées) et améliore la réactivité vasculaire endothéliale, bien que les essais spécifiques à M. nigra demeurent limités.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Iminosucres | Métabolite | Constituant |
| 1-désoxynojirimycine | Métabolite | Constituant |
| DNJ | Métabolite | Constituant |
| N-méthyl-1-désoxynojirimycine | Métabolite | Constituant |
| Fagomine | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
A. Infusion de feuilles
Infuser 2 à 5 g de feuilles séchées dans 250 ml d’eau frémissante pendant 10 à 15 minutes. Filtrer. Boire 1 à 3 tasses par jour, de préférence 10 à 15 minutes avant les repas pour optimiser l’inhibition de l’α-glucosidase. Indication : hyperglycémie postprandiale, prédiabète, accompagnement du diabète de type 2.
B. Poudre de feuilles
Feuilles séchées et réduites en poudre fine, conditionnées en gélules de 250 à 500 mg. Posologie : 1 à 2 g par jour (2 à 4 gélules), avant les repas. Cette forme permet une standardisation plus aisée de la teneur en DNJ.
C. Extrait standardisé de feuilles
Extrait sec hydro-alcoolique ou aqueux, standardisé à 1-5 % de 1-désoxynojirimycine (DNJ). Posologie : 250 à 500 mg d’extrait par jour. Plusieurs spécialités commercialisées au Japon et en Europe sous forme de compléments alimentaires.
D. Sirop de mûres
Sirop officinal traditionnel préparé à partir du jus de mûres noires pressées, additionné de sucre (2 parties de sucre pour 1 partie de jus). Le sirop est d’un rouge-noir profond, de saveur sucrée-acidulée agréable. Usage : gargarismes (dilué au 1/3 dans l’eau tiède) pour les maux de gorge, les aphtes, les gingivites. Posologie per os : 1 à 3 cuillerées à soupe par jour (adoucissant pectoral).
E. Décoction d’écorce de racine
Faire bouillir 5 à 10 g d’écorce de racine séchée dans 500 ml d’eau pendant 15 minutes. Filtrer. Usage traditionnel (médecine chinoise) : toux, asthme, bronchite. Posologie : 2 à 3 tasses par jour.
F. Fruits frais et transformés
Les fruits frais sont consommés tels quels, en jus, en confiture, en coulis ou en vin de mûres. L’apport nutritionnel optimal en anthocyanes est obtenu par une consommation quotidienne de 100 à 200 g de fruits frais pendant la saison. La congélation préserve correctement les anthocyanes.
IX. TOXICOLOGIE
A. Toxicité
Morus nigra présente un excellent profil de sécurité. Les feuilles et les fruits sont consommés depuis des millénaires sans effets toxiques notables. La DNJ, à doses élevées, peut provoquer des troubles gastro-intestinaux (flatulences, ballonnements, diarrhées) liés à la fermentation des glucides non digérés dans le côlon, un effet de classe des inhibiteurs de l’α-glucosidase analogue à celui de l’acarbose. Ces symptômes sont dose-dépendants et généralement transitoires. La DL50 de la DNJ chez la souris par voie orale est supérieure à 5 000 mg/kg, confirmant une toxicité aiguë très faible.
Le latex contenu dans les rameaux et les feuilles peut provoquer des irritations cutanées de contact chez les sujets sensibles (dermatite de contact phototoxique rapportée occasionnellement).
B. Contre-indications
- Hypersensibilité connue aux Moracées
- Prudence chez les patients traités par antidiabétiques oraux (risque d’hypoglycémie additive avec la DNJ)
- Grossesse et allaitement : données insuffisantes pour les extraits concentrés de feuilles ; les fruits alimentaires ne posent pas de problème
C. Interactions médicamenteuses
- Antidiabétiques oraux (acarbose, miglitol, metformine, sulfamides hypoglycémiants, inhibiteurs de la DPP-4) : potentialisation de l’effet hypoglycémiant ; surveillance glycémique renforcée recommandée
- Insuline : même précaution que ci-dessus
- Anticoagulants : interaction théorique liée au resvératrol (activité antiplaquettaire), cliniquement non significative aux doses alimentaires
D. Effets indésirables
Les principaux effets indésirables aux doses thérapeutiques de feuilles sont les troubles digestifs (flatulences, ballonnements, diarrhée osmotique), comparables à ceux de l’acarbose. Ils sont minimisés par une introduction progressive des doses. La coloration des urines et des selles en rouge-noir après consommation importante de fruits est bénigne et sans signification pathologique.
X. USAGES HISTORIQUES
A. Usage culinaire
Les mûres noires sont un fruit de terroir apprécié dans toute la Méditerranée et au-delà. En Provence et en Languedoc, elles sont consommées fraîches, en confiture (confiture de mûres de mûrier, distincte de la confiture de mûres de ronce), en sirop (siropen provençal), en coulis pour accompagner les desserts et les fromages de chèvre, ou en sorbet. En Iran et en Turquie, le tūt (mûre) est un fruit estival omniprésent, consommé frais, séché ou transformé en pekmez (mélasse de mûres concentrée par cuisson). En Angleterre, le mulberry pie (tarte aux mûres de mûrier) est une spécialité régionale. Le jus de mûres noires, d’un pourpre profond, est utilisé comme colorant alimentaire naturel. La production de vin de mûres (mulberry wine) est attestée en Angleterre et en Europe orientale depuis le Moyen Âge.
Les jeunes feuilles de mûrier, bien que peu consommées en Europe, sont utilisées en Asie comme légume-feuille (feuilles de M. alba en cuisine japonaise) et surtout comme tisane de santé (kuwaba cha au Japon, « thé de mûrier »).
B. Traditions populaires et sériciculture
L’histoire du mûrier noir en Europe est indissociable de celle de la sériciculture, bien que la confusion avec le mûrier blanc mérite d’être clarifiée. C’est Morus alba, et non M. nigra, qui est la plante nourricière du ver à soie (Bombyx mori), les larves préférant nettement ses feuilles plus tendres et moins riches en tanins. Toutefois, M. nigra a souvent été planté comme arbre d’appoint dans les magnaneries, ses feuilles étant utilisées en dernier recours ou pour les derniers stades larvaires.
En France, Henri IV puis Colbert encouragèrent massivement la plantation de mûriers (blancs surtout, mais aussi noirs) pour développer l’industrie séricicole française. Des millions d’arbres furent plantés dans le Midi, en Cévennes, dans la vallée du Rhône et jusqu’en Touraine. L’élevage du ver à soie cévenol (magnanerie) fut un pilier économique majeur du XVIIe au XIXe siècle, déclinant avec l’épidémie de pébrine (maladie du ver à soie, étudiée par Pasteur) et la concurrence de la soie asiatique.
Dans la médecine populaire française, les gargarismes au sirop de mûres étaient un remède classique contre les angines, les pharyngites et les aphtes. Le sirop de mûres figurait dans toutes les armoires à pharmacie familiales du Midi. En Angleterre, un vieux proverbe attribue au mûrier noir la sagesse de ne débourrer qu’après les dernières gelées : « The mulberry tree, when it begins to sprout, winter is quite over. » Les Grecs anciens consacraient le mûrier noir à Athéna et le considéraient comme l’arbre « le plus sage » du verger.
INTÉRÊT ÉCOLOGIQUE
Morus nigra présente un intérêt écologique multiforme dans les écosystèmes anthropiques et semi-naturels méditerranéens :
- Ressource alimentaire pour l’avifaune : les fruits mûrs constituent une source alimentaire majeure pour de nombreux oiseaux frugivores en été : merles noirs (Turdus merula), étourneaux sansonnets (Sturnus vulgaris), fauvettes (Sylvia spp.), grives, rouge-gorges. Les oiseaux assurent en retour la dissémination des graines (ornithochorie).
- Espèce mellifère : la floraison printanière (anémophile) produit néanmoins du pollen utilisé par les abeilles. Les fruits, bien que non nectarifères, attirent de nombreux insectes (guêpes, diptères, papillons) qui se nourrissent du jus des fruits mûrs tombés.
- Ombrage et microclimat : la frondaison dense et étalée du mûrier noir en fait un arbre d’ombrage traditionnel des places de village, des cours de ferme et des terrasses méditerranéennes, créant un microclimat frais en été.
- Arbre patrimonial : les mûriers noirs centenaires et pluricentenaires constituent des éléments patrimoniaux vivants du paysage méditerranéen, abritant dans leurs troncs creux une biodiversité cavernicole (chiroptères, rapaces nocturnes, insectes saproxyliques).
- Résistance au stress hydrique : bien enraciné, le mûrier noir tolère la sécheresse estivale méditerranéenne, ce qui en fait un candidat pertinent pour l’arboriculture adaptée au changement climatique dans le sud de la France.
CONFUSIONS POSSIBLES
La principale confusion porte sur les différentes espèces du genre Morus et sur l’homonymie avec les mûres de ronce :
- Morus alba L. (mûrier blanc) — distinction décrite au chapitre I. Les deux espèces coexistent en France méridionale et s’hybrident facilement. Les feuilles de M. alba sont plus fines, souvent profondément lobées, glabres dessous. Les fruits sont généralement blancs, rosés ou rouges (rarement noirs chez certains cultivars de M. alba, source de confusion fréquente). La distinction est pertinente car les teneurs en DNJ, en anthocyanes et les propriétés organoleptiques diffèrent.
- Morus rubra L. (mûrier rouge d’Amérique) — espèce nord-américaine, rarement plantée en Europe. Feuilles grandes, rugueuses, fruits rouge-noir. Distinction d’intérêt limité en contexte français.
- Rubus fruticosus L. agg. (ronce commune, mûre de ronce) — malgré l’homonymie des fruits (« mûres »), la confusion botanique est impossible : la ronce est un arbrisseau sarmenteux épineux de la famille des Rosacées, à feuilles composées-palmées. Cependant, la confusion commerciale et populaire est fréquente. Le fruit de la ronce est une polydrupe (drupéoles sur un réceptacle conique), tandis que celui du mûrier est un sorosis (tépales charnus soudés).
- Broussonetia papyrifera (L.) Vent. (mûrier à papier) — arbre de la même famille (Moracées), parfois naturalisé en France méridionale. Feuilles très grandes, profondément lobées, veloutées. Fruits rouges, globuleux, de structure très différente. Pas de risque de confusion pour un botaniste.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Le mûrier noir incarne une dualité pharmacognosique remarquable : ses feuilles, riches en iminosucres (DNJ), offrent un potentiel antidiabétique fondé sur l’inhibition enzymatique de l’α-glucosidase, mécanisme partagé avec des médicaments de synthèse et validé par des essais cliniques ; ses fruits, concentrés en anthocyanes et en resvératrol, constituent une source naturelle d’antioxydants de premier plan, pertinente dans la prévention du stress oxydatif, de l’inflammation chronique et du vieillissement vasculaire. À cette double richesse s’ajoute la pharmacologie encore insuffisamment explorée de l’écorce, riche en prénylflavonoïdes aux activités anti-inflammatoires et antimicrobiennes prometteuses.
La tradition d’usage, solidement ancrée dans la pharmacopée méditerranéenne (gargarismes au sirop de mûres, tisane de feuilles) et dans la médecine traditionnelle asiatique (écorce de racine en médecine chinoise), offre un socle ethnopharmacologique cohérent avec les données pharmacologiques modernes. Les limites actuelles résident dans le nombre encore insuffisant d’essais cliniques spécifiques à M. nigra (la plupart des études portant sur M. alba), la variabilité des teneurs en DNJ selon les conditions culturales et le manque de standardisation des préparations commerciales.
L’intérêt renouvelé pour cette espèce, au croisement de la nutrition-santé (superfruits riches en polyphénols), de la phytothérapie (feuilles antidiabétiques) et de la valorisation du patrimoine arboricole méditerranéen, justifie pleinement le développement de recherches cliniques dédiées et la mise en place de filières de production de qualité, intégrant la conservation des vieux mûriers noirs comme ressource génétique et patrimoniale.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
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- ESCOP. ESCOP Monographs. 2nd edition. Stuttgart : Thieme ; 2003.
- Pharmacopée française. Sirop de Mûres. Paris : ANSM.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Astringent (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Antioxydant
- ★★☆☆☆ Émollient