Le ginkgo, survivant de 270 millions d’années — fossile vivant, résistance aux radiations, mécanismes antioxydants uniques

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Il était déjà vieux quand les dinosaures sont apparus. Sa lignée remonte au Permien, il y a 270 millions d’années — bien avant les premières plantes à fleurs, avant les premiers mammifères, avant la Pangée elle-même. Il a traversé les cinq grandes extinctions de masse, survécu aux glaciations, résisté à la bombe atomique d’Hiroshima. Et pourtant, ce rescapé géologique est aujourd’hui l’un des phytomédicaments les plus prescrits au monde, étudié dans plus de 400 essais cliniques pour ses effets sur la circulation cérébrale, la mémoire et la neuroprotection. Le ginkgo est un paradoxe vivant : le plus ancien des arbres au service de la médecine la plus moderne. Cette monographie retrace son histoire — depuis les forêts du Permien jusqu’à la gélule standardisée — et examine ce que la science sait vraiment de ses propriétés.

Sommaire

I. Le dernier survivant d’une lignée de 270 millions d’années
II. Ginkgo biloba — portrait botanique
III. Un gymnosperme à part — ni conifère, ni fougère
IV. Feuille en éventail et nervation dichotome
V. Cycle de reproduction — des spermatozoïdes chez un arbre
VI. De la Chine aux boulevards du monde entier
VII. Hiroshima, 6 août 1945 — la résistance aux radiations
VIII. Phytochimie — ginkgolides, bilobalide et flavonoïdes
IX. Les ginkgolides — une structure unique dans le vivant
X. Pharmacologie vasculaire — microcirculation et facteur PAF
XI. Pharmacologie neurologique — mémoire et neuroprotection
XII. Essais cliniques — déclin cognitif et démence
XIII. Autres indications — acouphènes, vertiges, claudication
XIV. L’extrait EGb 761 — le phytomédicament le plus étudié au monde
XV. Tisane de feuilles et formes galéniques
XVI. Précautions, contre-indications et interactions
XVII. Synthèse — un fossile vivant dans la pharmacie moderne
XVIII. Bibliographie

I. Le dernier survivant d’une lignée de 270 millions d’années

Ginkgo biloba — arbre mature aux feuilles en éventail caractéristiques
Ginkgo biloba — le dernier représentant vivant d’un ordre botanique vieux de 270 millions d’années.

Le ginkgo est le seul survivant de l’ordre des Ginkgoales, un groupe de gymnospermes qui comptait au Mésozoïque des dizaines de genres et d’espèces répandus sur tous les continents. Les plus anciens fossiles attribués à la lignée des Ginkgoales datent du Permien supérieur, il y a environ 270 millions d’années. Au Jurassique et au Crétacé, les ginkgos étaient parmi les arbres les plus communs des forêts tempérées de l’hémisphère nord — leurs feuilles en éventail fossilisées se retrouvent du Spitzberg à la Patagonie, de la Sibérie à l’Antarctique.

La diversité des Ginkgoales a atteint son apogée au Jurassique moyen (il y a environ 170 millions d’années), avec au moins 17 genres identifiés dans le registre fossile. Puis le déclin a commencé, lent, inexorable. Les plantes à fleurs (angiospermes), apparues au Crétacé inférieur, ont progressivement colonisé les niches occupées par les ginkgos. Les extinctions du Crétacé terminal (il y a 66 millions d’années) et les glaciations du Pléistocène ont achevé le travail. Genre après genre, les Ginkgoales ont disparu, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une seule espèce dans un seul genre dans une seule famille dans un seul ordre : Ginkgo biloba L., ultime rescapé d’un monde disparu.

Le terme « fossile vivant », forgé par Charles Darwin dans L’Origine des espèces (1859), s’applique au ginkgo avec une pertinence exceptionnelle. Les feuilles fossiles de Ginkgo datant du Jurassique (170 millions d’années) sont morphologiquement indiscernables de celles d’un ginkgo planté aujourd’hui dans un jardin public. La forme en éventail, la nervation dichotome ouverte, le limbe bilobé — tout est identique. La stabilité morphologique du ginkgo sur 170 millions d’années est l’un des cas les plus spectaculaires de stase évolutive chez les végétaux supérieurs.

Comment le ginkgo a-t-il survécu là où tant d’autres ont disparu ? La réponse tient probablement à une combinaison de facteurs : une tolérance exceptionnelle aux stress environnementaux (froid, sécheresse, pollution, radiations), une longévité individuelle considérable (des spécimens de plus de 1 000 ans existent en Chine et en Corée), une capacité de rejet de souche et de drageonnage qui assure la survie même après la destruction de la partie aérienne, et — facteur décisif — la protection humaine. Le ginkgo a été cultivé dans les temples bouddhistes et taoïstes de Chine depuis au moins 1 000 ans, ce qui a assuré sa survie à une époque où ses populations sauvages étaient probablement réduites à quelques vallées refuges du centre-sud de la Chine (provinces du Zhejiang, de l’Anhui et du Guizhou).

La question de savoir s’il existe encore des populations véritablement sauvages de ginkgo reste débattue. Des études génétiques récentes (Zhao et al., 2019) ont identifié des populations dans les monts Dalou (Guizhou) et les monts Tianmu (Zhejiang) présentant une diversité génétique élevée et une structure génétique distincte des populations cultivées, ce qui suggère qu’elles pourraient être des reliques naturelles et non des plantations anciennes échappées. Si c’est le cas, ces populations seraient les derniers vestiges sauvages d’une lignée de 270 millions d’années — un trésor biologique d’une valeur inestimable.

II. Ginkgo biloba — portrait botanique

Le ginkgo est un grand arbre pouvant atteindre 30 à 40 mètres de hauteur et vivre plus de 1 000 ans. Les plus vieux spécimens connus — en Chine, en Corée et au Japon — dépassent les 3 000 ans d’âge estimé.

Le port varie considérablement avec l’âge. Les jeunes arbres ont une silhouette pyramidale, élancée, avec un tronc droit et des branches principales ascendantes formant un angle aigu avec le tronc — une architecture qui rappelle celle d’un conifère. Avec l’âge, la cime s’élargit, devient irrégulière, étalée, avec de grosses branches maîtresses horizontales ou ascendantes. Les très vieux arbres prennent souvent un port majestueux, massif, avec une cime large et arrondie.

Le tronc est droit, cylindrique, pouvant dépasser 3 mètres de diamètre chez les très vieux sujets. L’écorce est gris-brun clair, lisse chez les jeunes arbres, puis elle se fissure longitudinalement avec l’âge, formant des crêtes liégeuses irrégulières, profondes chez les sujets centenaires. L’écorce interne est jaunâtre.

Les rameaux sont de deux types — un caractère diagnostique important. Les auxiblastes (rameaux longs) sont des pousses de croissance rapide, longues, portant des feuilles isolées, disposées en spirale. Les brachyblastes (rameaux courts, ou éperons) sont des pousses de croissance très lente, courtes (quelques millimètres par an), épaisses, couvertes de cicatrices foliaires, et portant à leur sommet une rosette dense de 3 à 5 feuilles. Cette dimorphie raméale est un caractère archaïque partagé avec certains conifères (mélèze, cèdre) et avec les Ginkgoales fossiles.

Les bourgeons sont ovoïdes-coniques, bruns, écailleux, assez gros (5 à 8 mm). Les bourgeons terminaux sont plus volumineux que les bourgeons axillaires.

La feuille est le caractère le plus reconnaissable du ginkgo — il n’existe aucun autre arbre vivant qui possède une feuille semblable. Elle est décrite en détail dans la section IV.

III. Un gymnosperme à part — ni conifère, ni fougère

Le ginkgo occupe une position taxonomique unique dans le règne végétal. Il est le seul représentant vivant de :

— La division des Ginkgophyta (synonyme : Ginkgopsida comme classe).
— L’ordre des Ginkgoales.
— La famille des Ginkgoaceae.
— Le genre Ginkgo.

Il n’a aucun parent vivant. La lignée la plus proche des Ginkgoales dans l’arbre phylogénétique des spermatophytes est celle des Cycadales (les cycas) — un autre groupe de gymnospermes archaïques, survivants du Mésozoïque, avec lesquels le ginkgo partage deux caractères remarquables : la présence de spermatozoïdes flagellés (voir section V) et un type de fécondation zoïdogame (par spermatozoïdes mobiles, et non par tube pollinique passif comme chez les conifères et les angiospermes).

Le ginkgo est un gymnosperme — mot qui signifie « graine nue ». Contrairement aux angiospermes (plantes à fleurs), dont les ovules sont enfermés dans un ovaire qui se transforme en fruit, les ovules du ginkgo sont portés nus, directement exposés à l’air, sur un pédoncule. Ce caractère est partagé avec les conifères (pins, sapins, épicéas), mais le ginkgo n’est pas un conifère. Il s’en distingue par de nombreux caractères : feuilles caduques en éventail (et non persistantes et aciculaires), nervation dichotome ouverte (et non à une seule nervure médiane), spermatozoïdes flagellés (et non tube pollinique passif), absence de cônes (strobiles) ligneux, bois sans canaux résinifères.

Le ginkgo n’est pas non plus une fougère, bien que certains de ses caractères (spermatozoïdes flagellés, nervation dichotome) rappellent ceux des ptéridophytes. C’est un spermatophyte (plante à graines), comme les conifères et les angiospermes, mais il a conservé un mode de fécondation archaïque, antérieur à l’invention du tube pollinique, qui le relie aux fougères et aux mousses par un pont évolutif vieux de 350 millions d’années.

Cette position intermédiaire fait du ginkgo un objet d’étude irremplaçable pour les botanistes et les paléobotanistes. Il est, à lui seul, un chapitre entier de l’évolution végétale — le dernier témoin vivant d’un monde où les gymnospermes à feuilles plates et à spermatozoïdes flagellés dominaient les forêts de la Terre.

IV. Feuille en éventail et nervation dichotome

La feuille du ginkgo est unique dans la flore actuelle. Aucun autre arbre vivant — angiosperme, conifère, cycas ou fougère arborescente — ne possède une feuille semblable.

La forme est flabellée (en éventail). Le limbe est plan, mince, coriace mais souple, en forme d’éventail plus ou moins ouvert, de 5 à 10 centimètres de large et 4 à 8 centimètres de long. La base est cunéiforme (en coin), se rétrécissant progressivement vers le pétiole. Le sommet est largement arrondi, souvent échancré au centre par une incision plus ou moins profonde qui divise le limbe en deux lobes — c’est ce caractère qui a donné son nom d’espèce à l’arbre : biloba, « à deux lobes ». L’incision est variable selon les feuilles d’un même arbre : les feuilles des brachyblastes sont généralement moins profondément lobées que celles des auxiblastes, et les feuilles juvéniles sont souvent plus profondément incisées que les feuilles adultes.

La nervation est le caractère le plus remarquable et le plus archaïque. Elle est dichotome ouverte : les nervures se divisent par bifurcation successive (dichotomie) à partir de la base du limbe, sans jamais se rejoindre (pas d’anastomose). Ce type de nervation est inconnu chez les angiospermes actuels (dont les feuilles ont des nervures réticulées, c’est-à-dire formant un réseau fermé) et très rare chez les gymnospermes vivants. En revanche, c’est le type de nervation dominant chez les fougères et chez de nombreux groupes végétaux fossiles du Paléozoïque et du Mésozoïque. La nervation dichotome ouverte du ginkgo est un caractère plésiomorphe (ancestral), hérité sans modification depuis au moins 200 millions d’années.

Le pétiole est long (5 à 10 centimètres), grêle, souple, inséré sur le rameau en position alterne (sur les auxiblastes) ou en rosette terminale (sur les brachyblastes). La longueur du pétiole confère à la feuille une certaine mobilité dans le vent — les feuilles de ginkgo tremblent et scintillent au soleil de manière caractéristique.

La couleur des feuilles est vert clair, vert vif au printemps et en été, devenant jaune d’or uniforme en automne — c’est l’un des plus beaux feuillages automnaux de la flore ornementale mondiale. La coloration jaune est due à la disparition de la chlorophylle et à la révélation des caroténoïdes et des flavonoïdes déjà présents dans la feuille. La chute des feuilles est rapide et synchrone : en quelques jours, souvent après la première gelée, l’arbre entier se dépouille, formant au sol un tapis jaune d’or spectaculaire.

V. Cycle de reproduction — des spermatozoïdes chez un arbre

Le cycle de reproduction du ginkgo est l’un des plus extraordinaires du monde végétal. Il combine des caractères primitifs (spermatozoïdes flagellés) et des caractères dérivés (tube pollinique, graine), ce qui en fait un fossile vivant au plan de la biologie reproductive autant que de la morphologie.

Le ginkgo est dioïque : les arbres mâles et femelles sont des individus séparés. La détermination du sexe est impossible avant la première floraison, qui intervient tardivement — entre 20 et 40 ans en culture. C’est pourquoi les pépiniéristes propagent les cultivars mâles par greffage (le cultivar ‘Autumn Gold’, par exemple, est un clone mâle) pour éviter la production d’ovules, dont l’enveloppe charnue dégage une odeur fétide de beurre rance à maturité (due à l’acide butanoïque).

Les organes mâles sont des chatons (microsporangiophores) pendants, jaune-verdâtre, de 2 à 4 centimètres, portés sur les brachyblastes au printemps (avril-mai). Chaque chaton porte de nombreuses microsporanges productrices de grains de pollen. Le pollen est transporté par le vent (pollinisation anémophile) sur de courtes distances — le ginkgo produit relativement peu de pollen comparé aux conifères.

Les organes femelles sont portés sur des pédoncules longs de 2 à 5 centimètres, insérés sur les brachyblastes. Chaque pédoncule porte à son extrémité 1 à 2 ovules nus (sans enveloppe ovarienne — c’est un gymnosperme), chacun muni d’un micropyle (ouverture par laquelle le pollen pénètre). L’ovule est entouré d’un tégument charnu qui se développera en une enveloppe charnue fétide à maturité.

Le trait le plus remarquable est la fécondation. Chez la plupart des spermatophytes (conifères, angiospermes), le grain de pollen germe en un tube pollinique qui véhicule passivement les gamètes mâles (spermatocytes) jusqu’à l’ovule. Chez le ginkgo, le grain de pollen germe bien en un tube pollinique, mais celui-ci ne sert que de véhicule jusqu’à la chambre archégoniale de l’ovule. Là, le tube pollinique libère deux spermatozoïdes — des gamètes mâles flagellés, mobiles, nageant activement dans le liquide de la chambre archégoniale pour atteindre l’oosphère et la féconder.

Cette découverte, faite en 1896 par le botaniste japonais Sakugoro Hirase, a été un choc pour la biologie végétale. Des spermatozoïdes flagellés chez un arbre de 30 mètres de haut — c’est un caractère que l’on croyait réservé aux mousses, aux fougères et aux prêles, c’est-à-dire aux plantes « primitives » dépourvues de graines. La découverte simultanée de spermatozoïdes chez les cycas (par Seiichiro Ikeno, la même année) a confirmé que le ginkgo et les cycas conservent un mode de fécondation archaïque, antérieur à l’invention du tube pollinique passif chez les conifères modernes.

Les spermatozoïdes du ginkgo sont gigantesques à l’échelle cellulaire : 70 à 90 micromètres de diamètre (visibles à la loupe), ovoïdes, portant un bandeau spiralé de milliers de flagelles à leur pôle antérieur. Ce sont les plus gros gamètes mâles connus chez les plantes.

L’« ovule » mature — improprement appelé « fruit » — est une structure sphérique de 2 à 3 centimètres de diamètre, composée d’une enveloppe charnue extérieure (sarcotesta) de couleur beige-orangé à brun, d’une coque dure (sclérotesta) protégeant l’amande (endosperme + embryon). L’enveloppe charnue contient de l’acide butanoïque et de l’acide hexanoïque, responsables de l’odeur nauséabonde de rance et de vomissure qui se dégage des ovules tombés au sol — une stratégie de dispersion par les animaux charognards (peut-être autrefois par des reptiles ou des mammifères archaïques).

L’amande, débarrassée de son enveloppe charnue et de sa coque, est comestible après cuisson. Elle est consommée depuis des millénaires en Chine, au Japon et en Corée (connue sous le nom de bái guǒ en chinois, ginnan en japonais), grillée, bouillie ou ajoutée aux soupes. Crue, elle contient une toxine (le 4′-O-méthylpyridoxine, ou MPN) qui peut provoquer des convulsions en cas d’ingestion excessive — d’où la règle traditionnelle de ne pas manger plus de 5 à 10 amandes de ginkgo par jour.

VI. De la Chine aux boulevards du monde entier

L’histoire biogéographique du ginkgo se lit en deux chapitres : un déclin naturel de 66 millions d’années, suivi d’une expansion anthropique fulgurante en trois siècles.

Le déclin naturel. Au Crétacé terminal (il y a 66 millions d’années), les Ginkgoales étaient encore présentes en Amérique du Nord, en Europe et en Asie. Les fossiles de Ginkgo disparaissent progressivement du registre paléontologique européen au cours du Paléocène et de l’Éocène (60-35 Ma), puis d’Amérique du Nord au Miocène (15-5 Ma). Seules les populations asiatiques ont survécu aux glaciations du Pléistocène, probablement dans des refuges du centre-sud de la Chine, protégées par les reliefs montagneux qui atténuaient l’avancée des glaciers.

La conservation culturelle. Les temples bouddhistes et taoïstes de Chine ont joué un rôle décisif dans la survie du ginkgo. Des arbres millénaires poussent encore dans l’enceinte de temples anciens, entretenus depuis des siècles par les moines qui les considèrent comme des symboles de longévité, de résilience et d’illumination. Le plus vieux ginkgo connu serait celui du temple de Gu Guanyin, dans la province du Shaanxi — un arbre estimé à plus de 1 400 ans, qui attire des dizaines de milliers de visiteurs chaque automne pour la splendeur de son feuillage doré.

De Chine, le ginkgo a été introduit au Japon (probablement entre le VIe et le XIIe siècle, avec le bouddhisme), puis en Corée. Au Japon, le ginkgo est devenu un arbre sacré et omniprésent dans les paysages urbains et les enceintes de temples. La feuille de ginkgo est le symbole de la ville de Tokyo.

L’introduction en Europe. Le premier ginkgo connu en Europe a été planté en 1727 au jardin botanique d’Utrecht (Pays-Bas). Il est toujours vivant. Le ginkgo a ensuite été introduit en Angleterre (1754, Kew Gardens), en France (1778, jardin botanique de Montpellier — l’arbre original est toujours vivant), en Allemagne et dans toute l’Europe. Le célèbre ginkgo du jardin des plantes de Paris, planté en 1811, est l’un des arbres les plus visités de la capitale.

L’arbre d’ornement urbain. Le ginkgo s’est révélé être l’un des meilleurs arbres urbains au monde. Il tolère remarquablement la pollution atmosphérique, le compactage des sols, la chaleur réfléchie par le bitume, les tailles sévères et les attaques de ravageurs (il en a très peu — presque aucun insecte ou champignon ne s’attaque au ginkgo en Europe). Sa résistance au vent est excellente grâce à son bois souple et sa ramification robuste. Seul inconvénient : les arbres femelles, avec leurs ovules malodorants. D’où la plantation exclusive de cultivars mâles dans les villes modernes.

Aujourd’hui, le ginkgo est planté dans toutes les zones tempérées du globe — Europe, Amérique du Nord, Japon, Corée, Australie, Argentine. Il est présent dans des dizaines de milliers de rues, de parcs et de jardins. L’ironie est saisissante : un arbre qui a failli disparaître naturellement il y a quelques milliers d’années est aujourd’hui l’un des plus plantés au monde — grâce à l’homme qui, pour une fois, a joué le rôle de sauveur plutôt que de destructeur.

VII. Hiroshima, 6 août 1945 — la résistance aux radiations

Le 6 août 1945, la bombe atomique « Little Boy » explose à 600 mètres au-dessus d’Hiroshima, libérant l’équivalent de 15 kilotonnes de TNT. La température au sol atteint 3 000 à 4 000 °C dans un rayon de 1 kilomètre. Le souffle détruit 90 % des bâtiments dans un rayon de 2 kilomètres. La végétation est calcinée. Les scientifiques estiment qu’aucune plante ne survivra à moins d’un kilomètre du point zéro (hypocentre).

Ils se trompent.

Au printemps 1946, six ginkgos situés entre 1 et 2 kilomètres de l’hypocentre émettent de nouvelles feuilles à partir de troncs calcinés, noircis, apparemment morts. Les arbres avaient perdu toute leur ramure, leur écorce était brûlée, mais les bourgeons dormants enfoncés dans le bois avaient survécu et repoussaient. Parmi ces arbres, le ginkgo du temple Hosen-ji (à 1,1 km de l’hypocentre) est toujours vivant aujourd’hui — classé hibakujumoku (arbre survivant de la bombe) par la ville d’Hiroshima.

Au total, environ 170 arbres ont été identifiés comme hibakujumoku à Hiroshima, appartenant à une trentaine d’espèces (camphriers, eucalyptus, saules pleureurs, cerisiers, ginkgos). Mais les ginkgos sont les plus emblématiques, car ils ont survécu dans les zones les plus proches de l’hypocentre — et parce que leur longévité légendaire (270 millions d’années de lignée) donne à leur survie une résonance symbolique particulière.

La résistance du ginkgo aux radiations ionisantes et aux stress extrêmes a plusieurs explications biologiques :

1. Capacité de rejet de souche. Le ginkgo possède des bourgeons dormants (proventifs et adventifs) enfoncés profondément dans le bois, capables de se réactiver même après la destruction complète de la partie aérienne. Ce caractère, partagé avec les chênes, les tilleuls et d’autres feuillus, est absent chez la plupart des conifères — ce qui explique pourquoi les pins et les sapins ne repoussent pas après un incendie grave.

2. Système antioxydant puissant. Le ginkgo produit des quantités élevées de flavonoïdes et de ginkgolides, composés aux propriétés antioxydantes majeures, capables de piéger les radicaux libres générés par les radiations ionisantes. Cette batterie antioxydante protège l’ADN et les membranes cellulaires contre les dommages oxydatifs radicalaires.

3. Mécanismes de réparation de l’ADN. Des études récentes (Zhao et al., 2019) sur le génome du ginkgo (l’un des plus grands génomes connus chez les plantes, avec 10,6 milliards de paires de bases) ont révélé une expansion remarquable des gènes impliqués dans la résistance aux pathogènes et dans la réparation de l’ADN. Le ginkgo dispose d’une batterie exceptionnellement riche de gènes de défense — 354 gènes de type NBS-LRR (résistance aux pathogènes) et un nombre élevé de gènes de réparation de l’ADN.

4. Longévité intrinsèque. Le ginkgo ne montre pas de sénescence apparente — les arbres de 600 ans présentent une vigueur de croissance, une fertilité et une résistance aux pathogènes comparables à celles d’arbres de 20 ans (Wang et al., 2020, PNAS). Cette absence de vieillissement programmé est un cas unique chez les arbres et suggère des mécanismes de maintenance cellulaire exceptionnellement efficaces.

Les hibakujumoku de Hiroshima sont aujourd’hui des monuments vivants, entretenus par la ville et visités par des millions de personnes. Des graines de ces arbres sont distribuées dans le monde entier dans le cadre du programme « Green Legacy Hiroshima », comme symboles de paix et de résilience. Un ginkgo issu d’une graine d’Hiroshima pousse au Jardin des plantes de Paris depuis 2010.

VIII. Phytochimie — ginkgolides, bilobalide et flavonoïdes

Feuilles de ginkgo en éventail avec ovules matures orangés
Feuilles en éventail et ovules charnus — les deux organes du ginkgo les mieux étudiés en pharmacologie.

La phytochimie du ginkgo est dominée par trois groupes de composés :

1. Les terpènes trilactones — c’est le groupe le plus original, sans équivalent connu dans le monde vivant. Il comprend les ginkgolides (A, B, C, J, M, K, L, P, Q) et le bilobalide. Les ginkgolides sont des diterpènes à structure cage, constitués de cinq cycles carbocycliques fusionnés incluant un spiro[4.4]nonane, un lactone tertiaire et un ou plusieurs groupements tert-butyle. Ils sont exclusifs au genre Ginkgo — aucune autre plante, aucun champignon, aucune bactérie ne produit de ginkgolides. Le bilobalide est un sesquiterpène trilactone, structurellement proche des ginkgolides mais plus petit (15 carbones au lieu de 20). Il est lui aussi exclusif au ginkgo.

La teneur en terpènes trilactones dans les feuilles vertes est de 0,06 à 0,25 %. L’extrait standardisé EGb 761 (voir section XIV) est enrichi à 6 % de terpènes trilactones.

2. Les flavonoïdes — les feuilles de ginkgo contiennent 0,5 à 1,8 % de flavonoïdes, principalement sous forme d’hétérosides de trois flavonols : quercétine, kaempférol et isorhamnétine. Ces flavonoïdes sont présents sous forme de glycosides complexes (rutinosides, glucosides, rhamnosides, coumaroylglucosides) regroupés sous le nom collectif de ginkgoflavonglycosides. L’extrait EGb 761 est standardisé à 24 % de ginkgoflavonglycosides.

Les flavonoïdes du ginkgo sont des antioxydants puissants, capables de piéger les radicaux libres (superoxyde, hydroxyle, peroxyle), d’inhiber la peroxydation lipidique, de chélater les métaux de transition (fer, cuivre) et de moduler l’activité des enzymes antioxydantes endogènes (superoxyde dismutase, catalase, glutathion peroxydase).

3. Les acides ginkgoliques — ce sont des dérivés de l’acide anacardique (alkylphénols), présents dans les feuilles et surtout dans l’enveloppe charnue des ovules. Les acides ginkgoliques sont des allergènes de contact et des irritants cutanés, responsables de dermites chez les personnes qui manipulent les ovules de ginkgo sans protection. Ils sont également cytotoxiques et mutagènes in vitro. C’est pourquoi les extraits standardisés de ginkgo doivent impérativement être débarrassés des acides ginkgoliques — la Pharmacopée européenne impose une limite maximale de 5 ppm (parties par million) dans l’extrait sec. L’extrait EGb 761 contient moins de 5 ppm d’acides ginkgoliques.

D’autres composés sont présents en quantités mineures : des proanthocyanidines (catéchine, épicatéchine), des stérols (β-sitostérol), des polypréols, des acides organiques et des polysaccharides.

IX. Les ginkgolides — une structure unique dans le vivant

Les ginkgolides méritent une section à part en raison de leur originalité structurale et de leur importance pharmacologique.

La structure des ginkgolides a été élucidée en 1967 par Koji Nakanishi, chimiste japonais travaillant à l’université de Columbia (New York), à l’aide de la cristallographie aux rayons X et de la RMN. C’est l’une des structures les plus complexes jamais identifiées chez un produit naturel végétal. Le ginkgolide B, par exemple (C₂₀H₂₄O₁₀, masse molaire 424,4 g/mol), possède 6 cycles fusionnés en cage, dont 3 lactones, un éther tertiaire et un groupe tert-butyle — une structure sans précédent en chimie des produits naturels.

La synthèse totale du ginkgolide B a été réalisée en 1988 par Elias J. Corey (Harvard), en 40 étapes réactionnelles — un exploit de chimie organique qui lui a valu en partie le prix Nobel de chimie en 1990. La difficulté de cette synthèse explique pourquoi les ginkgolides sont encore aujourd’hui exclusivement obtenus par extraction à partir des feuilles de ginkgo — la synthèse chimique n’est pas économiquement viable.

L’activité pharmacologique clé des ginkgolides est l’inhibition du facteur d’activation plaquettaire (PAF). Le PAF (1-O-alkyl-2-acétyl-sn-glycéro-3-phosphocholine) est un médiateur lipidique impliqué dans l’agrégation plaquettaire, l’inflammation, le bronchospasme, l’anaphylaxie et l’ischémie-reperfusion. Le ginkgolide B est le plus puissant antagoniste naturel connu du récepteur du PAF — il se lie au récepteur PAF-R avec une affinité élevée et empêche le PAF d’activer les plaquettes, les polynucléaires neutrophiles et les cellules endothéliales.

Cette activité anti-PAF a été découverte en 1985 par Pierre Braquet, pharmacologue français travaillant chez Ipsen (le laboratoire pharmaceutique qui commercialise l’extrait EGb 761 sous le nom de Tanakan® en France). La découverte a suscité un engouement considérable dans la communauté scientifique, car le PAF était alors considéré comme un médiateur central de nombreuses pathologies inflammatoires et vasculaires. Plus de 2 000 publications scientifiques ont été consacrées aux ginkgolides entre 1985 et 2010.

Les différents ginkgolides se distinguent par le nombre et la position de leurs groupements hydroxyles : le ginkgolide A possède un OH, le B en possède deux, le C en possède trois. Le ginkgolide B est le plus actif sur le PAF, suivi du C et du A. Le ginkgolide J (découvert plus tardivement) est un puissant neuroprotecteur indépendamment de son activité anti-PAF.

Le bilobalide, bien que structurellement proche des ginkgolides, a un mécanisme d’action différent. Il est principalement neuroprotecteur : il stabilise les membranes mitochondriales, prévient l’œdème cérébral dans les modèles d’ischémie expérimentale, et module la transmission GABAergique. Des études in vitro ont montré que le bilobalide protège les neurones de l’hippocampe contre l’excitotoxicité induite par le glutamate — un mécanisme pertinent dans la maladie d’Alzheimer et les accidents vasculaires cérébraux.

X. Pharmacologie vasculaire — microcirculation et facteur PAF

L’effet vasoactif du ginkgo est le mieux documenté et le plus pertinent cliniquement. Il repose sur trois mécanismes complémentaires :

1. Inhibition du PAF par les ginkgolides. L’inhibition du facteur d’activation plaquettaire réduit l’agrégation plaquettaire, diminue la viscosité sanguine et améliore la microcirculation. Le ginkgolide B, à des concentrations atteignables avec les doses thérapeutiques d’extrait standardisé (120-240 mg/jour d’EGb 761), inhibe significativement l’agrégation plaquettaire induite par le PAF ex vivo. Cet effet est spécifique du PAF — le ginkgolide B n’inhibe pas l’agrégation induite par l’ADP, le collagène ou la thrombine, ce qui le distingue de l’aspirine (qui inhibe la COX-1 plaquettaire) et du clopidogrel (qui inhibe le récepteur P2Y12 de l’ADP).

2. Vasodilatation dépendante de l’endothélium. Les flavonoïdes du ginkgo stimulent la production de monoxyde d’azote (NO) par les cellules endothéliales, via l’activation de la NO-synthase endothéliale (eNOS). Le NO est un puissant vasodilatateur des artérioles et des capillaires. Cet effet améliore le flux sanguin dans les territoires à microcirculation déficiente — cerveau, rétine, oreille interne, extrémités.

3. Protection de la paroi vasculaire. Les flavonoïdes du ginkgo piègent les radicaux libres au niveau de l’endothélium vasculaire, inhibent la peroxydation des LDL (lipoprotéines de basse densité) — une étape clé de l’athérogenèse — et réduisent la perméabilité capillaire. Cette triple action antioxydante, anti-athérogène et anti-œdémateuse contribue à la protection vasculaire globale.

La résultante clinique de ces trois mécanismes est une amélioration de la microcirculation — un effet mesurable par des techniques de fluxmétrie laser, de capillaroscopie et d’imagerie de perfusion. C’est cet effet qui sous-tend les principales indications du ginkgo : insuffisance circulatoire cérébrale, troubles cognitifs liés à l’âge, acouphènes, vertiges d’origine vasculaire, claudication intermittente (artérite des membres inférieurs), syndrome de Raynaud.

XI. Pharmacologie neurologique — mémoire et neuroprotection

L’effet neuroprotecteur du ginkgo est le domaine qui a suscité le plus de recherches et le plus d’espoirs — mais aussi le plus de controverses.

Neuroprotection. Trois mécanismes sont documentés expérimentalement :

Protection contre le stress oxydatif neuronal. Les flavonoïdes du ginkgo traversent la barrière hémato-encéphalique et exercent un effet antioxydant direct sur les neurones. Ils piègent les radicaux libres (en particulier le radical hydroxyle et le radical peroxyle), inhibent la peroxydation lipidique des membranes neuronales et protègent les mitochondries contre le stress oxydatif. Cet effet est pertinent dans les maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson), où le stress oxydatif est un mécanisme pathogénique central.

Protection contre l’excitotoxicité. Le bilobalide protège les neurones de l’hippocampe contre la mort cellulaire induite par le glutamate (excitotoxicité). Le mécanisme passe par la stabilisation des membranes mitochondriales et la prévention de la libération de cytochrome c (déclencheur de l’apoptose). Cet effet est pertinent dans l’ischémie cérébrale (AVC), où l’excitotoxicité glutamatergique est le principal mécanisme de mort neuronale dans la pénombre ischémique.

Effet anti-amyloïde. Des études in vitro et in vivo ont montré que l’EGb 761 inhibe la formation et la toxicité des agrégats de peptide amyloïde-β (Aβ) — les plaques séniles caractéristiques de la maladie d’Alzheimer. Le ginkgolide B inhibe l’agrégation de l’Aβ₁₋₄₂, tandis que les flavonoïdes protègent les neurones contre la toxicité des agrégats déjà formés. Ces résultats sont encourageants sur le plan préclinique, mais leur transposition clinique reste à démontrer.

Amélioration cognitive. L’EGb 761 améliore les performances cognitives (mémoire, attention, vitesse de traitement) chez l’animal dans de nombreux modèles (labyrinthe aquatique de Morris, test de reconnaissance d’objets, tâche de mémoire spatiale). Chez l’humain sain, les études sont moins concluantes — certaines montrent une amélioration modeste de la mémoire de travail et de l’attention chez les sujets âgés, d’autres ne trouvent pas de différence significative par rapport au placebo (voir section XII).

Modulation des neurotransmetteurs. L’EGb 761 augmente la libération d’acétylcholine dans l’hippocampe (un effet pertinent dans la maladie d’Alzheimer, où le déficit cholinergique est le principal déficit neurotransmetteur), inhibe la recapture de la noradrénaline et de la sérotonine (un effet modérément antidépresseur), et augmente les taux de dopamine dans le cortex préfrontal (un effet pertinent pour l’attention et la motivation).

XII. Essais cliniques — déclin cognitif et démence

L’EGb 761 est le phytomédicament le plus étudié au monde dans le domaine de la cognition. Plus de 400 essais cliniques ont été publiés depuis 1975. Les résultats sont nuancés — ni le triomphe espéré par les partisans de la phytothérapie, ni l’échec proclamé par ses détracteurs.

Dans la démence d’Alzheimer et la démence vasculaire. L’essai le plus vaste et le plus rigoureux est l’étude GuidAge (Vellas et al., 2012, The Lancet Neurology) — un essai randomisé en double aveugle contre placebo portant sur 2 854 patients de 70 ans et plus, suivis pendant 5 ans, recevant 240 mg/jour d’EGb 761 ou un placebo. Le critère principal était la conversion vers une démence d’Alzheimer. Résultat : pas de différence significative entre les groupes pour le critère principal. En analyse de sous-groupe, les patients qui avaient pris le traitement pendant plus de 4 ans sans interruption montraient une réduction non significative du risque de conversion.

L’étude GEM (Ginkgo Evaluation of Memory, DeKosky et al., 2008, JAMA) est un autre essai de grande envergure (3 069 participants, 6 ans de suivi, 240 mg/jour d’EGb 761 vs placebo). Même conclusion : pas de réduction significative de l’incidence de la démence.

Ces deux études négatives ont fait l’effet d’une douche froide sur les espoirs placés dans le ginkgo pour la prévention de la démence. Cependant, plusieurs méta-analyses (Tan et al., 2015 ; Gauthier et Schlaefke, 2014) concluent que l’EGb 761 à 240 mg/jour améliore modestement mais significativement les symptômes cognitifs et comportementaux chez les patients déjà atteints de démence d’Alzheimer ou de démence vasculaire — avec une taille d’effet comparable à celle des inhibiteurs de l’acétylcholinestérase (donépézil, rivastigmine). L’EGb 761 est d’ailleurs inscrit comme traitement symptomatique de la démence dans les recommandations thérapeutiques de plusieurs pays (Allemagne, Autriche, Suisse).

La distinction est importante : le ginkgo ne prévient probablement pas la démence chez les personnes saines, mais il peut ralentir modestement la progression des symptômes chez les personnes déjà atteintes. C’est un traitement symptomatique, pas un traitement préventif — exactement comme les inhibiteurs de l’acétylcholinestérase de synthèse.

Chez le sujet âgé sans démence. Plusieurs essais de plus petite taille (Laws et al., 2012 ; Kaschel, 2011) ont montré une amélioration modeste de la mémoire épisodique et de la vitesse de traitement chez des sujets âgés avec déclin cognitif subjectif (« plainte mnésique »). Les résultats sont encourageants mais insuffisants pour constituer un niveau de preuve élevé.

XIII. Autres indications — acouphènes, vertiges, claudication

Au-delà de la cognition, le ginkgo est utilisé dans plusieurs indications liées à l’insuffisance circulatoire.

Acouphènes. Les acouphènes d’origine vasculaire (liés à une insuffisance de la microcirculation cochléaire) sont une indication traditionnelle de l’EGb 761. Plusieurs essais cliniques ont montré une réduction significative de l’intensité des acouphènes chez des patients traités par EGb 761 (120-240 mg/jour) pendant 12 semaines, par rapport au placebo. Cependant, la méta-analyse Cochrane (Hilton et al., 2013) conclut que les preuves sont « insuffisantes pour tirer des conclusions définitives ». L’efficacité semble dépendre de l’ancienneté des acouphènes — le ginkgo est plus efficace sur les acouphènes récents (moins de 3 mois) que sur les acouphènes chroniques.

Vertiges d’origine vasculaire. L’EGb 761 améliore les vertiges liés à l’insuffisance vertébrobasilaire dans plusieurs essais cliniques. L’effet repose sur l’amélioration de la microcirculation labyrinthique. L’essai de Sokolova et al. (2014) a montré une supériorité de l’EGb 761 (240 mg/jour pendant 12 semaines) sur le placebo pour la réduction de la fréquence et de l’intensité des vertiges, la durée des épisodes et l’impact sur la qualité de vie.

Claudication intermittente. L’artérite oblitérante des membres inférieurs (AOMI) provoque des douleurs à la marche (claudication) par insuffisance de la perfusion musculaire. L’EGb 761 (120-240 mg/jour) a montré dans plusieurs essais une augmentation modeste mais significative du périmètre de marche sans douleur — de l’ordre de 30 à 60 mètres supplémentaires après 12 à 24 semaines de traitement. L’effet est modeste comparé à l’exercice physique (qui augmente le périmètre de marche de 100 à 200 mètres), mais il est additionnel et peut être utile chez les patients qui ne peuvent pas pratiquer d’exercice suffisant.

Dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA). Quelques études pilotes suggèrent un effet protecteur de l’EGb 761 sur la DMLA de forme sèche, via l’amélioration de la microcirculation rétinienne et l’effet antioxydant. Les données sont insuffisantes pour conclure, mais la plausibilité pharmacologique est réelle.

Syndrome de Raynaud. Un essai randomisé (Muir et al., 2002) a montré une réduction de 56 % du nombre de crises de Raynaud sous EGb 761 (360 mg/jour) par rapport au placebo. L’effet repose sur la vasodilatation endothélium-dépendante et l’inhibition du PAF.

XIV. L’extrait EGb 761 — le phytomédicament le plus étudié au monde

L’EGb 761 (Extrait de Ginkgo biloba n°761) est un extrait sec standardisé développé par le laboratoire pharmaceutique allemand Dr. Willmar Schwabe, commercialisé depuis 1965 en Allemagne et depuis 1975 en France (sous le nom de Tanakan®, par les laboratoires Ipsen). C’est le phytomédicament le plus prescrit au monde et l’un des plus étudiés — plusieurs milliers de publications scientifiques lui ont été consacrées.

Procédé de fabrication. L’EGb 761 est obtenu par extraction hydro-acétonique (acétone/eau) des feuilles vertes de ginkgo récoltées entre mai et septembre, suivie d’une série d’étapes de purification et de concentration visant à enrichir l’extrait en composés actifs et à éliminer les composés indésirables.

Standardisation. L’EGb 761 est standardisé à :
24 % de ginkgoflavonglycosides (flavonoïdes de quercétine, kaempférol, isorhamnétine).
6 % de terpènes trilactones (3,1 % ginkgolides A, B, C + 2,9 % bilobalide).
Maximum 5 ppm d’acides ginkgoliques (composés allergènes et toxiques éliminés par purification).

Ce ratio 24/6 est devenu la référence mondiale pour les extraits de ginkgo. La plupart des essais cliniques ont utilisé l’EGb 761, ce qui rend les résultats difficiles à extrapoler aux autres extraits du commerce (dont beaucoup ne respectent pas la standardisation 24/6 ou contiennent des taux trop élevés d’acides ginkgoliques).

Posologie. La dose recommandée est de 120 à 240 mg par jour, en 2 à 3 prises, au cours des repas. La dose de 240 mg/jour est celle qui a montré la meilleure efficacité dans les essais sur la démence et les troubles cognitifs. La dose de 120 mg/jour est suffisante pour les indications circulatoires périphériques (claudication, acouphènes, vertiges).

Le délai d’action est de 4 à 6 semaines — le ginkgo n’est pas un médicament d’urgence. L’effet s’installe progressivement et se maintient pendant toute la durée du traitement. La durée recommandée est d’au moins 8 à 12 semaines pour évaluer l’efficacité.

Biodisponibilité. Après administration orale, les ginkgolides et le bilobalide sont rapidement absorbés (pic plasmatique en 1 à 2 heures), avec une biodisponibilité de 70 à 100 %. Les flavonoïdes sont absorbés après déglycosylation intestinale, avec une biodisponibilité plus variable (20-50 %). La demi-vie d’élimination est de 4 à 6 heures pour les terpènes trilactones et de 2 à 4 heures pour les flavonoïdes.

XV. Tisane de feuilles et formes galéniques

Tisane de feuilles de ginkgo — feuilles séchées en éventail et infusion jaune doré
Feuilles séchées de ginkgo et tisane jaune doré — une forme traditionnelle, mais bien moins concentrée que l’extrait standardisé.

L’extrait standardisé EGb 761 (en comprimés ou gélules) est la forme de référence pour les indications thérapeutiques, mais d’autres formes galéniques existent.

Tisane de feuilles de ginkgo

La tisane est la forme traditionnelle chinoise, mais elle est nettement moins concentrée que l’extrait standardisé. Les feuilles séchées contiennent environ 0,5 à 1,8 % de flavonoïdes et 0,06 à 0,25 % de terpènes trilactones — il faudrait boire plusieurs litres de tisane par jour pour atteindre les doses thérapeutiques de l’EGb 761. La tisane de ginkgo est donc une forme d’entretien, non un traitement curatif pour les indications sérieuses (démence, claudication).

Préparation : placer 3 à 5 grammes de feuilles séchées de ginkgo dans 400 ml d’eau froide. Couvrir. Chauffer progressivement jusqu’au frémissement (90 °C). Maintenir à frémissement 5 minutes (les terpènes trilactones sont peu volatils et supportent la chaleur). Retirer du feu, laisser reposer couvert 10 minutes. Filtrer.

La tisane est jaune doré, limpide, au goût légèrement amer et astringent, avec des notes végétales agréables. Posologie : 2 à 3 tasses par jour. La tisane de ginkgo est sans danger aux doses recommandées — les acides ginkgoliques, principalement concentrés dans les ovules et non dans les feuilles, sont présents en traces insuffisantes pour poser problème.

Attention : ne jamais utiliser les feuilles fraîches cueillies sur un arbre de ville. Le ginkgo accumule les métaux lourds (plomb, cadmium) de la pollution urbaine dans ses feuilles. Les feuilles destinées à la phytothérapie doivent provenir de plantations contrôlées, cultivées loin des routes et des zones industrielles.

Teinture mère (TM)

TM au 1:5 dans l’éthanol à 45 %. Posologie : 30 à 50 gouttes, 3 fois par jour, dans un peu d’eau. La teinture est mieux concentrée que la tisane mais moins standardisée que l’EGb 761. Conservation : 3 ans à l’abri de la lumière.

Gélules d’extrait sec standardisé

C’est la forme de référence. Les comprimés ou gélules sont dosés à 40 mg, 80 mg ou 120 mg d’extrait sec standardisé à 24/6 (24 % ginkgoflavonglycosides, 6 % terpènes trilactones). Les spécialités pharmaceutiques les plus connues sont : Tanakan® (Ipsen, France), Tebonin® (Schwabe, Allemagne), Ginkobil® (Ratiopharm), EGb 761® (DCI).

Macérat glycériné de bourgeons (gemmothérapie)

Le macérat de bourgeons de ginkgo est utilisé en gemmothérapie pour les troubles circulatoires cérébraux et la mémoire. Posologie : 50 à 100 gouttes de macérat glycériné 1DH par jour. Les données cliniques sont quasi inexistantes pour cette forme galénique.

Poudre de feuilles en gélules

Certains laboratoires commercialisent des gélules de poudre de feuilles sèches broyées (non extraites). Cette forme est moins chère mais beaucoup moins concentrée que l’extrait standardisé, et la teneur en acides ginkgoliques n’est pas contrôlée. À éviter pour un usage thérapeutique sérieux.

XVI. Précautions, contre-indications et interactions

Le ginkgo est globalement bien toléré aux doses thérapeutiques, mais quelques précautions s’imposent.

Contre-indications

1. Hypersensibilité au ginkgo. Les personnes allergiques aux alkylphénols (acides ginkgoliques) doivent éviter toute préparation de ginkgo — même les extraits purifiés peuvent contenir des traces. L’allergie croisée avec l’anacardier (Anacardium), le manguier (Mangifera) et le sumac vénéneux (Toxicodendron) est documentée (ces plantes contiennent des alkylphénols apparentés).

2. Grossesse et allaitement. Par précaution, en l’absence de données de sécurité suffisantes.

3. Enfants de moins de 12 ans. Idem, par précaution.

Précautions d’emploi

1. Risque hémorragique. Le ginkgo inhibe le PAF et l’agrégation plaquettaire. Bien que les études cliniques n’aient pas montré d’augmentation significative du risque de saignement aux doses standard (120-240 mg/jour), des cas isolés d’hémorragies (hématome sous-dural, hémorragie intraoculaire, saignements post-opératoires) ont été rapportés chez des patients prenant du ginkgo, souvent en association avec d’autres antiagrégants ou anticoagulants. Par prudence, il est recommandé de suspendre le ginkgo 7 à 10 jours avant une intervention chirurgicale.

2. Épilepsie. Une neurotoxine (la 4′-O-méthylpyridoxine, ou ginkgotoxine) est présente dans les graines de ginkgo et, en traces, dans les feuilles. Elle inhibe la synthèse du GABA et peut abaisser le seuil épileptogène. Les extraits standardisés (EGb 761) contiennent des traces de ginkgotoxine, et quelques cas de convulsions ont été rapportés — le plus souvent chez des patients épileptiques ou prenant des médicaments épileptogènes. Prudence chez l’épileptique.

Interactions médicamenteuses

1. Anticoagulants oraux (warfarine, acénocoumarol) et antiagrégants plaquettaires (aspirine, clopidogrel). Risque théorique d’augmentation de l’effet anticoagulant/antiagrégant. Surveillance clinique et de l’INR si association. Plusieurs revues systématiques concluent que le risque est faible aux doses standard, mais la prudence s’impose chez les patients à haut risque hémorragique.

2. AINS. L’association ginkgo + AINS augmente théoriquement le risque de saignement gastro-intestinal (le ginkgo inhibe le PAF, les AINS inhibent la COX — deux voies de l’hémostase primaire). Prudence.

3. Anticonvulsivants. Le ginkgo peut théoriquement réduire l’efficacité des anticonvulsivants (via la ginkgotoxine). Prudence chez l’épileptique traité.

4. Antidépresseurs IMAO. Le ginkgo potentialise théoriquement l’effet des IMAO (par inhibition de la MAO in vitro). Association déconseillée sans avis médical.

5. Trazodone. Un cas de coma a été rapporté chez un patient prenant du ginkgo et de la trazodone — interaction probablement liée à la potentialisation de l’effet sédatif via la modulation GABAergique par le bilobalide.

Effets indésirables

Aux doses standard, les effets indésirables sont rares et bénins : troubles digestifs légers (nausées, diarrhée), céphalées, vertiges, réactions allergiques cutanées. L’incidence des effets indésirables dans les essais cliniques est comparable au placebo.

XVII. Synthèse — un fossile vivant dans la pharmacie moderne

Le ginkgo est un cas unique dans l’histoire de la pharmacologie. C’est le seul médicament dont le principe actif provient d’un organisme qui n’a pas d’équivalent vivant — un survivant solitaire d’un monde disparu, qui fabrique des molécules (les ginkgolides) qu’aucun autre être vivant sur Terre ne produit.

Ce que le ginkgo fait bien :

— Améliorer modestement les symptômes cognitifs et comportementaux chez les patients atteints de démence d’Alzheimer ou vasculaire (taille d’effet comparable aux inhibiteurs de l’acétylcholinestérase, avec moins d’effets secondaires).

— Améliorer la microcirculation périphérique (claudication intermittente, syndrome de Raynaud) et centrale (vertiges d’origine vasculaire).

— Réduire l’intensité des acouphènes récents d’origine vasculaire.

— Exercer un effet neuroprotecteur (antioxydant, anti-excitotoxique, anti-amyloïde) démontré en préclinique, dont la traduction clinique reste à confirmer à grande échelle.

Ce que le ginkgo ne fait pas :

— Il ne prévient pas la démence chez les personnes saines (les deux grands essais GuidAge et GEM sont négatifs sur ce critère).

— Il ne remplace pas les traitements de référence de la maladie d’Alzheimer (inhibiteurs de l’acétylcholinestérase, mémantine), mais il peut les compléter.

— Il n’est pas un « dopage cérébral » pour les sujets jeunes en bonne santé — les études chez le volontaire sain ne montrent pas d’amélioration cognitive significative.

La forme qui compte : seul l’extrait standardisé à 24/6 (type EGb 761) a été évalué dans les essais cliniques. La tisane de feuilles, la teinture, la poudre de feuilles et les extraits non standardisés n’ont pas le même profil de preuve. Prescrire du « ginkgo » sans préciser la forme et le dosage, c’est prescrire dans le vague.

La dose qui compte : 240 mg/jour d’extrait standardisé pour les troubles cognitifs. 120 mg/jour pour les troubles circulatoires périphériques. Pendant au moins 8 à 12 semaines avant d’évaluer l’efficacité.

Le ginkgo reste, 270 millions d’années après son apparition, un arbre qui a quelque chose à nous apprendre — sur la résilience, sur la chimie et sur les limites de ce que la nature peut offrir à la médecine.

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Cet article est proposé à titre informatif et éducatif. Il ne se substitue en aucun cas à un avis médical ou pharmaceutique. L’extrait de ginkgo interagit avec les anticoagulants et les antiagrégants plaquettaires : avant toute utilisation, consultez un professionnel de santé, en particulier si vous prenez un traitement pour le cœur, la circulation ou l’épilepsie.

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