BELLADONE

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Planche botanique Belladone

Atropa belladonna L.

Famille : Solanaceae.

Noms vernaculaires : belladone, belle-dame, morelle furieuse, herbe du diable, cerise du diable.

La belladone est, avec l’aconit napel et la ciguë maculée, l’une des trois plantes les plus dangereuses de la flore européenne. Cette Solanacée vivace des lisières, des clairières et des décombres de montagne produit des baies noires brillantes, attractives et mortellement toxiques, ainsi que des feuilles et des racines riches en alcaloïdes tropaniquesatropine, hyoscyamine et scopolamine — qui agissent comme antagonistes compétitifs des récepteurs muscariniques de l’acétylcholine, provoquant un syndrome anticholinergique potentiellement fatal.

Mais la belladone est aussi l’une des plantes les plus importantes de l’histoire de la pharmacologie. L’atropine, isolée en 1833, reste un médicament essentiel de la médecine moderne : mydriatique en ophtalmologie, antispasmodique, traitement de la bradycardie, antidote des intoxications aux organophosphorés et aux gaz neurotoxiques. La belladone illustre de manière exemplaire la dualité fondamentale de la pharmacognosie : la même molécule est un poison mortel en automédication et un médicament indispensable sous contrôle médical.


I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

  • Famille : Solanaceae
  • Genre : Atropa L.
  • Espèce : Atropa belladonna L.
  • Noms vernaculaires : belladone, belle-dame, morelle furieuse, cerise du diable.

Étymologie : Atropa d’Atropos (Ἄτροπος), l’une des trois Moires (Parques) de la mythologie grecque, celle qui coupe le fil de la vie — allusion à la toxicité mortelle. Belladonna (belle dame) : les Italiennes de la Renaissance instillaient du jus de belladone dans leurs yeux pour dilater les pupilles (mydriase) et obtenir un regard sombre et séducteur. Le genre Atropa ne comprend que 4-5 espèces en Eurasie.


II. DESCRIPTION BOTANIQUE

Plante herbacée vivace robuste de 50 à 150 cm, à souche rhizomateuse épaisse. Tige dressée, rameuse, pubescente-glanduleuse. Feuilles alternes, grandes (8 à 20 cm), ovales-acuminées, entières, molles, pubescentes, vert foncé. Les feuilles supérieures sont souvent associées par paires inégales (une grande et une petite au même nœud).

Fleurs solitaires ou par 2, pendantes, axillaires. Corolle campanulée (en cloche), de 25 à 30 mm, brun-violacé à verdâtre, à 5 lobes courts. Calice à 5 sépales persistants. Cinq étamines. Ovaire supère biloculaire.

Fruit : baie globuleuse, de 15 à 20 mm, noir brillant à maturité, juteuse, sucrée, entourée par le calice accrescent étalé en étoile. Chaque baie contient 30 à 40 graines. La baie est le vecteur d’intoxication le plus fréquent (enfants attirés par son aspect de cerise noire et sa saveur douceâtre). Floraison : juin à août. Fructification : août à octobre.


HABITAT, ÉCOLOGIE ET RÉPARTITION

Clairières, lisières, coupes forestières, décombres et éboulis des montagnes calcaires. Sols riches, frais, calcaires, humifères. Étage montagnard (400 à 1800 m). Espèce semi-sciaphile, nitrophile, pionnière des trouées forestières. Répartition : Europe méridionale et centrale, de l’Espagne à l’Iran. En France, surtout dans les Alpes, le Jura, le Massif central, les Pyrénées. Rare en plaine.


III. PARTIES UTILISÉES

Feuilles : partie officinale historique (matière première pour l’extraction d’atropine). Racines : plus riches en alcaloïdes. Baies : toxiques (vecteur d’intoxication accidentelle). Usage actuel : la plante entière sert à l’extraction industrielle d’atropine. Aucune préparation artisanale n’est autorisée. Substance vénéneuse (liste I).


IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE

A. Alcaloïdes tropaniques

Atropa belladonna — planche Köhler (1887)
Atropa belladonna
Köhler’s Medizinal-Pflanzen, 1887

La belladone contient 0,3 à 1 % d’alcaloïdes tropaniques dans les feuilles, davantage dans les racines. Le principal est l’hyoscyamine (isomère lévogyre), qui se racémise partiellement en atropine (mélange racémique ± hyoscyamine) lors de l’extraction et du séchage. La scopolamine (hyoscine) est présente en quantité moindre. D’autres alcaloïdes mineurs incluent l’apoatropine, la belladonnine et la cuscohygrine.

L’atropine est un antagoniste compétitif des récepteurs muscariniques (M1 à M5) de l’acétylcholine, bloquant les effets du système nerveux parasympathique sur les organes effecteurs.

B. Autres composés

Des flavonoïdes (quercétine, kaempférol), des coumarines (scopolétine) et des acides phénoliques sont présents mais pharmacologiquement secondaires.


V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES

  • Mydriase : le blocage des récepteurs M3 du sphincter de l’iris provoque une dilatation pupillaire maximale (mydriase) et une paralysie de l’accommodation (cycloplégie). Base de l’usage ophtalmologique.
  • Tachycardie : le blocage vagal (M2 cardiaques) supprime le frein parasympathique, provoquant une accélération du rythme cardiaque. Utilisé en médecine d’urgence pour les bradycardies.
  • Antispasmodique : le blocage des M3 des muscles lisses digestifs et urinaires réduit les spasmes. Base des médicaments antispasmodiques.
  • Sécheresse des muqueuses : inhibition des sécrétions salivaires, sudorales, bronchiques et gastriques.
  • Effets centraux : agitation, confusion, hallucinations, délire (syndrome anticholinergique central) à doses toxiques. La scopolamine, plus lipophile, traverse mieux la BHE et exerce des effets centraux plus marqués.
  • Antidote des organophosphorés : l’atropine antagonise les effets de l’accumulation d’acétylcholine provoquée par les inhibiteurs de l’acétylcholinestérase (insecticides, gaz neurotoxiques).

PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION

  • ★★★★★ Toxicité (alcaloïdes tropaniques — syndrome anticholinergique)
  • ★★★★★ Importance pharmacologique (atropine = médicament essentiel)

VI. DONNÉES CLINIQUES

L’atropine est l’un des médicaments les plus anciens et les plus utilisés de la pharmacopée mondiale. Ses indications cliniques validées sont :

  • Ophtalmologie : examen du fond d’œil, traitement des uvéites.
  • Anesthésiologie : prémédication (réduction des sécrétions bronchiques).
  • Cardiologie : traitement de la bradycardie symptomatique.
  • Gastro-entérologie : antispasmodique (utilisation en déclin).
  • Toxicologie : antidote des intoxications aux organophosphorés et aux carbamates.
  • Médecine militaire : auto-injecteur d’atropine pour les agents neurotoxiques.

Les cas d’intoxication à la belladone impliquent principalement l’ingestion de baies par des enfants (3-5 baies peuvent provoquer des symptômes graves chez un enfant, 10-20 baies peuvent être mortelles chez un adulte).


TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS

Composé Classe chimique Récepteur cible Action
Atropine / Hyoscyamine Alcaloïde tropanique Récepteurs muscariniques (M1-M5) Anticholinergique, mydriase, tachycardie
Scopolamine Alcaloïde tropanique Récepteurs muscariniques + BHE Sédatif, antiémétique, effets centraux

VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS

Composé Classe Action principale
Alcaloïdes tropaniques Alcaloïde Constituant actif
Hyoscyamine Métabolite Constituant
Atropine Métabolite Constituant
Scopolamine Métabolite Constituant
Flavonoïdes Flavonoïde Antioxydant, anti-inflammatoire

VIII. FORMES GALÉNIQUES

  • Atropine sulfate : solution injectable, collyre (usage médical exclusif).
  • Scopolamine : patch transdermique (mal des transports), solution injectable.
  • Poudre de belladone : ancienne forme officinale, abandonnée en préparation artisanale.

Toutes les formes contenant de l’atropine sont des médicaments à prescription obligatoire. Aucune préparation domestique n’est autorisée.


IX. TOXICOLOGIE

La dose toxique varie selon l’organe ingéré : les baies sont les plus fréquemment incriminées, car leur saveur sucrée et leur aspect attractif (grosses cerises noires brillantes) attirent les enfants. On estime que 3 à 5 baies suffisent à provoquer des symptômes chez un enfant de 3 ans, et que 10 à 20 baies peuvent être mortelles chez un adulte, bien que la variabilité individuelle soit importante.

Plante très toxique dans toutes ses parties. Les baies sont le vecteur d’intoxication le plus fréquent chez les enfants. Le syndrome anticholinergique (« Hot as a hare, blind as a bat, dry as a bone, red as a beet, mad as a hatter ») associe : fièvre, mydriase, sécheresse muqueuse, rougeur cutanée, agitation, hallucinations, tachycardie, rétention urinaire, iléus. Le décès survient par arrêt cardiorespiratoire dans les formes sévères.

Antidote : la physostigmine (ésérine), inhibiteur réversible de l’acétylcholinestérase, est l’antidote spécifique du syndrome anticholinergique central. Son utilisation est réservée au milieu hospitalier.


X. USAGES HISTORIQUES

La belladone traverse toute l’histoire de la médecine et du crime. Les femmes romaines et les courtisanes de la Renaissance l’utilisaient pour dilater leurs pupilles. Les sorcières du Moyen Âge l’incorporaient dans les « onguents de vol » (onguents appliqués sur la peau contenant de la belladone, de la jusquiame et de la mandragore), provoquant des hallucinations interprétées comme des voyages nocturnes sur un balai. L’atropine a été utilisée comme poison d’assassinat (l’affaire Cream, l’affaire de l’empoisonneuse de Loudun).

En médecine, l’isolement de l’atropine par Mein et Geiger (1833) et de la scopolamine par Schmidt (1892) ont marqué des jalons fondamentaux de la pharmacologie moderne. L’étude des récepteurs muscariniques par l’atropine a contribué à la naissance de la pharmacologie réceptorielle.


CONFUSIONS ET DISTINCTIONS

  • Morelle noire (Solanum nigrum) : baies noires plus petites, en grappes (pas solitaires), feuilles plus petites. Toxicité moindre.
  • Myrtille (Vaccinium myrtillus) : baies bleu-noir, mais arbuste nain de bruyère. Habitat et port totalement différents.
  • Sureau noir (Sambucus nigra) : baies noires en corymbes, arbre ou arbuste. Pas de confusion sérieuse.

XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE

Atropa belladonna est une Solanacée vivace des clairières montagnardes, à baies noires mortellement toxiques et à alcaloïdes tropaniques (atropine, scopolamine) antagonistes des récepteurs muscariniques. La plante est simultanément l’un des poisons les plus dangereux de la flore européenne et la source de l’un des médicaments les plus importants de la pharmacologie moderne. Elle illustre de manière définitive le principe fondamental de la pharmacognosie : c’est la dose, la voie, le contexte et le contrôle médical qui font la différence entre le poison et le remède.


XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE

  • POWO, Kew. Atropa belladonna L.
  • Bruneton J. Pharmacognosie. 5e éd., Lavoisier, 2016.
  • Bruneton J. Plantes toxiques. 4e éd., Lavoisier, 2016.
  • Pharmacopée européenne, 10e éd. Monographie « Belladone (feuille de) ».
  • Lee M.R. « The history of Atropa belladonna ». Journal of the Royal College of Physicians of Edinburgh, 2007.
  • Fournier P. Plantes médicinales et vénéneuses. Lechevalier, 1947-1948.

PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION

  • ★★☆☆☆ Sédatif (usage traditionnel)
  • ★★☆☆☆ Antispasmodique
  • ★★☆☆☆ Digestif

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