
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
L’Aubergine (Solanum melongena L.) appartient à la famille des Solanacées. Le nom Solanum dérive du latin solamen (soulagement, consolation), peut-être en référence aux propriétés sédatives de certaines espèces du genre. L’épithète melongena provient de l’arabe al-bāḏinjān (via le persan bādingān), lui-même d’origine sanskrite. Synonymes : Solanum esculentum Dunal, Solanum melongena var. esculentum. Noms vernaculaires : aubergine, mélongène, bringelle (Antilles), eggplant (anglais).
Plante herbacée annuelle (sous climat tempéré) à vivace (sous les tropiques), de 40 à 150 cm. La tige est dressée, robuste, ramifiée, souvent épineuse (cultivars anciens), pubescente-étoilée. Les feuilles sont alternes, grandes (10-20 cm), ovales, lobées, couvertes de poils étoilés gris-verdâtre. Les fleurs, solitaires ou en cymes de 2-5, sont grandes (3-5 cm), à calice épineux et corolle violette (parfois blanche) à 5-7 lobes. Le fruit est une baie charnue de forme, taille et couleur très variables (ovoïde, allongée, ronde ; violet foncé, blanc, vert, strié), de 5 à 30 cm. La chair est spongieuse, blanche, contenant de nombreuses petites graines aplaties.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Solanum melongena est originaire de l’Inde et du sud-est asiatique, où l’ancêtre sauvage (S. melongena var. insanum) croît encore. La domestication remonte à plus de 4 000 ans en Inde. L’aubergine fut introduite en Chine dès le Ve siècle, dans le monde arabe au VIIIe siècle, en Espagne au XIe siècle (via les Maures) et dans le reste de l’Europe à partir de la Renaissance.
La production mondiale dépasse 55 millions de tonnes, dominée par la Chine (65 %), l’Inde (25 %), puis l’Égypte, la Turquie et l’Iran. En France, la culture se concentre dans le sud-est (Provence, Languedoc). L’aubergine nécessite chaleur (minimum 15°C nocturne), lumière intense et un sol riche, profond et bien drainé. Sous climat tempéré, elle est cultivée en annuelle, en plein champ ou sous serre.
Écologie et conservation
L’aubergine cultivée n’est pas menacée. Toutefois, les espèces sauvages apparentées (Solanum insanum, S. incanum, S. linnaeanum) sont menacées par la déforestation et l’érosion génétique dans leurs centres d’origine (Inde, Afrique de l’Est). La conservation de ces parents sauvages est cruciale pour l’amélioration variétale (résistance aux maladies, tolérance au stress).
L’aubergine est pollinisée par vibration (« buzz pollination ») par les bourdons et certaines abeilles solitaires. Cette pollinisation spécifique explique la nécessité d’introduire des bourdons dans les serres de culture.
La diversité variétale est considérable, avec des milliers de cultivars locaux maintenus par les agriculteurs d’Asie du Sud et du bassin méditerranéen. Les banques de gènes conservent plus de 10 000 accessions de Solanum melongena et espèces apparentées.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
L’aubergine possède un profil nutritionnel modeste mais un profil phytochimique intéressant :
Anthocyanes : la peau de l’aubergine violette est riche en nasunine (delphinidine-3-p-coumaroylrutinoside-5-glucoside), anthocyane spécifique du genre. La delphinidine-3-rutinoside et d’autres dérivés de delphinidine complètent le profil. La nasunine est un antioxydant puissant et un chélateur du fer.
Acides phénoliques : acide chlorogénique (composé phénolique majeur de la chair, 0,3-1 % de la MS), acide caféique, acide néochlorogénique.
Alcaloïdes stéroïdiens : la solanine et la solasonine sont présentes en faible concentration dans le fruit (< 10 mg/kg de fruit frais), principalement dans la peau et les structures vertes. La solasodine (aglycone) est le précurseur de la synthèse industrielle d’hormones stéroïdiennes.
Saponines stéroïdiennes : des melongoside et des glycoalcaloïdes dérivés de la solasodine.
Vitamines et minéraux : potassium (230 mg/100 g), fibres (3 g/100 g), vitamines B1, B6, K, manganèse. Faible valeur calorique (25 kcal/100 g).
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Activité antioxydante : la nasunine est l’un des antioxydants les plus puissants parmi les anthocyanes. Elle protège les lipides membranaires contre la peroxydation, chélate le fer (réduisant la génération de radicaux hydroxyles via la réaction de Fenton) et protège l’ADN contre les dommages oxydatifs.
Activité hypocholestérolémiante : l’acide chlorogénique inhibe l’HMG-CoA réductase (enzyme clé de la biosynthèse du cholestérol, cible des statines) et réduit l’oxydation des LDL. Des études chez le rat hyperlipidémique montrent une réduction de 20-30 % du cholestérol total avec des extraits d’aubergine.
Activité anti-inflammatoire : les anthocyanes et l’acide chlorogénique inhibent la COX-2, la 5-LOX et la voie NF-κB.
Activité antidiabétique : l’acide chlorogénique inhibe la glucose-6-phosphatase hépatique et réduit l’hyperglycémie postprandiale. Les extraits d’aubergine améliorent la sensibilité à l’insuline dans des modèles murins de diabète de type 2.
Activité anticancéreuse : la solasonine et la solasodine induisent l’apoptose de cellules cancéreuses in vitro (lignées de cancer du foie, du sein, de la prostate). La crème BEC (mélange de glycoalcaloïdes de Solanum) est utilisée en Australie contre les carcinomes basocellulaires cutanés.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Hypercholestérolémie : consommation régulière d’aubergine ou d’extraits comme adjuvant dans la gestion du cholestérol. Indication la mieux documentée par les études précliniques.
Diabète de type 2 : l’acide chlorogénique de l’aubergine peut contribuer au contrôle glycémique, en complément du traitement conventionnel.
Protection cardiovasculaire : la nasunine et l’acide chlorogénique protègent l’endothélium vasculaire et réduisent le stress oxydatif.
Usage externe : en médecine populaire, la peau d’aubergine grillée est appliquée sur les brûlures superficielles et les hémorroïdes.
Dermatologie : les glycoalcaloïdes de Solanum (dont la solasodine) sont utilisés dans des crèmes pour le traitement des kératoses actiniques et des carcinomes basocellulaires non mélanomiques.
Données cliniques
Hypercholestérolémie : un essai clinique contrôlé brésilien (Jorge et al., 1998) sur 44 patients hypercholestérolémiques a montré que la consommation d’infusion d’aubergine pendant 5 semaines réduisait le cholestérol LDL de 10 % et augmentait le HDL de 9 %. Toutefois, des études ultérieures ont donné des résultats contradictoires, et l’EFSA n’a pas approuvé d’allégation de santé pour l’aubergine et le cholestérol.
Glycoalcaloïdes et cancer cutané : la crème BEC5 (mélange de solasodine glycosides) a fait l’objet de plusieurs études cliniques en Australie. Un essai sur 56 patients atteints de carcinomes basocellulaires a montré un taux de guérison de 78 % à 5 ans, comparable à la chirurgie pour les lésions superficielles.
Acide chlorogénique et glycémie : des essais cliniques sur l’acide chlorogénique (extrait de café vert et d’aubergine) montrent une réduction significative de la glycémie postprandiale chez les sujets en surpoids.
Recherche contemporaine
Nasunine et neuroprotection : la nasunine traverse la barrière hémato-encéphalique et protège les neurones contre le stress oxydatif et la peroxydation lipidique. Des études précliniques suggèrent un rôle protecteur contre les maladies neurodégénératives.
Oncologie : les glycoalcaloïdes de Solanum (solasodine rhamnosides) sont étudiés comme agents anticancéreux topiques et systémiques, avec des essais cliniques de phase II en cours pour les kératoses actiniques.
Génomique : le séquençage du génome de l’aubergine (2014) a identifié les gènes de biosynthèse des glycoalcaloïdes et des anthocyanes, permettant la sélection de variétés à teneur optimisée en composés bioactifs.
Valorisation des sous-produits : les peaux d’aubergine, sous-produit de l’industrie alimentaire, sont valorisées pour l’extraction de nasunine à usage nutraceutique et cosmétique.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Anthocyanes | Métabolite | Constituant |
| Nasunine | Métabolite | Constituant |
| Delphinidine-3-rutinoside | Métabolite | Constituant |
| Acides phénoliques | Métabolite | Constituant |
| Acide caféique | Acide phénolique | Antioxydant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Usage alimentaire : 150 à 300 g d’aubergine cuite par jour, de préférence avec la peau (riche en nasunine). La cuisson au four ou grillée préserve mieux les composés phénoliques que la friture.
Jus d’aubergine : 50 à 100 ml de jus de fruit cru ou infusé dans l’eau, en tradition brésilienne pour l’hypercholestérolémie.
Extrait sec : 300 à 600 mg par jour d’extrait standardisé en acide chlorogénique et nasunine (compléments alimentaires).
Cataplasme de peau : peau d’aubergine grillée appliquée sur les zones inflammées (usage populaire).
Crème BEC (glycoalcaloïdes) : application topique sur les carcinomes basocellulaires sous surveillance dermatologique (protocole australien).
IX. TOXICOLOGIE
Glycoalcaloïdes : la teneur en solanine et solasonine est faible dans le fruit mûr et cuisiné, ne présentant pas de risque aux doses alimentaires normales. Les fruits verts, immatures ou meurtris contiennent davantage de glycoalcaloïdes.
Allergie : des cas d’allergie alimentaire à l’aubergine sont documentés (urticaire, anaphylaxie), liés à une protéine de transfert lipidique (LTP). Réactivité croisée possible avec le latex et d’autres Solanacées (tomate).
Histamine : l’aubergine contient de l’histamine et des amines biogènes, pouvant aggraver les symptômes chez les patients atteints d’intolérance à l’histamine ou de mastocytose.
Oxalates : la teneur en oxalates est modérée, justifiant la prudence chez les sujets prédisposés aux lithiases oxalo-calciques.
Interactions : aucune interaction cliniquement significative rapportée avec les médicaments courants.
Toxicologie
L’aubergine cuite est un aliment sûr de consommation universelle. La teneur en glycoalcaloïdes du fruit mûr (< 10 mg/kg) est très inférieure au seuil de toxicité (20-25 mg/kg de poids corporel). La cuisson réduit encore la teneur.
Les parties vertes (feuilles, tiges, calice) contiennent des concentrations plus élevées de solasonine et de solanine et ne doivent pas être consommées. Les fruits immatures et verts sont plus riches en glycoalcaloïdes que les fruits mûrs.
Des intoxications par ingestion de grandes quantités de fruits immatures sont rapportées dans la littérature vétérinaire, avec des symptômes de type anticholinergique (nausées, vomissements, diarrhée, confusion). Les intoxications humaines graves sont exceptionnelles.
X. USAGES HISTORIQUES
L’aubergine occupe une place centrale dans la cuisine et la médecine traditionnelle des civilisations indo-asiatiques et méditerranéennes. En Ayurveda, elle est classée parmi les légumes de saveur amère, considérée comme stimulante digestive (pitta), mais déconseillée en excès pour les tempéraments vata.
En médecine traditionnelle arabe (al-bāḏinjān), l’aubergine était employée contre les hémorroïdes, les abcès et les maux de dents. Avicenne la recommandait comme anti-inflammatoire et sédatif. En médecine populaire brésilienne, l’infusion de feuilles d’aubergine est utilisée comme hypocholestérolémiant et le jus de fruit comme antidiabétique.
En Europe, l’aubergine fut longtemps regardée avec méfiance en raison de son appartenance aux Solanacées (famille de la belladone et de la mandragore). Le nom italien melanzana (dérivé de mela insana, pomme de la folie) témoigne de cette défiance initiale.
Statut réglementaire et pharmacopée
Solanum melongena ne figure dans aucune pharmacopée européenne comme plante médicinale. Les fruits sont un aliment courant sans restriction. Les glycoalcaloïdes sont réglementés dans l’alimentation (limites maximales pour la solanine dans les pommes de terre, par analogie).
En Australie, la crème BEC5 (Curaderm) est enregistrée comme médicament topique pour les carcinomes basocellulaires et les kératoses actiniques. En Europe, ce statut n’est pas reconnu.
Les extraits d’aubergine sont commercialisés comme compléments alimentaires (hypocholestérolémiant, antioxydant) dans plusieurs pays. En France, aucune allégation de santé spécifique n’est autorisée par l’EFSA.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
AUBERGINE présente un intérêt phytothérapeutique surtout traditionnel, à confirmer faute de données cliniques propres ; sa lecture demande de la prudence.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
Bonnier G., Layens G. — Flore complète portative de la France, de la Suisse et de la Belgique, Belin, Paris.
Bruneton J. — Pharmacognosie, Phytochimie, Plantes médicinales, 5e éd., Lavoisier Tec & Doc, 2016.
Noda Y. et al. — « Antioxidant activity of nasunin, an anthocyanin in eggplant peels », Toxicology, 2000, 148, 119-123.
Cham B.E. — « Solasodine rhamnosyl glycosides cause apoptosis in cancer cells. Do they also cause apoptosis in normal cells? », Res. J. Biol. Sci., 2008, 3(2), 131-137.
Jorge P.A.R. et al. — « Effect of eggplant on plasma lipid levels, lipidic peroxidation and reversion of endothelial dysfunction », Arq. Bras. Cardiol., 1998, 70, 87-91.
Barchi L. et al. — « A chromosome-anchored eggplant genome sequence reveals key events in Solanaceae evolution », Sci. Rep., 2019, 9, 11769.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Sédatif
- ★★☆☆☆ Antioxydant