
Le coqueret alkékenge (Alkekengi officinarum Moench, syn. Physalis alkekengi L.) est une plante vivace de la famille des Solanacées, célèbre pour son fruit orangé enchâssé dans un calice renflé en lanterne translucide, l’une des structures végétales les plus singulières de la flore européenne. Cette « lanterne chinoise », d’un rouge-orangé vif en automne, est reconnaissable entre toutes et fait du coqueret une plante ornementale populaire depuis des siècles. La plante est discrète en été, cachée dans les haies et les taillis, mais se révèle spectaculairement à l’automne lorsque les calices prennent leur couleur flamboyante.
Le coqueret alkékenge possède une tradition médicinale ancienne en Europe. Ses baies, riches en vitamine C, caroténoïdes et physalines (stéroïdes lactones), ont été utilisées comme diurétique, fébrifuge et anti-inflammatoire. La plante fait l’objet d’un regain d’intérêt scientifique en raison des propriétés biologiques remarquables des withanolides et des physalines, composés stéroïdiens aux propriétés anticancéreuses, immunomodulatrices et anti-inflammatoires puissantes documentées in vitro.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Le coqueret alkékenge porte le nom scientifique Physalis alkekengi L. Il appartient à la famille des Solanaceae, genre Physalis, qui comprend environ 120 espèces, principalement américaines. P. alkekengi est l’une des rares espèces eurasiatiques du genre. Le nom Physalis vient du grec physalis (vessie, ampoule), en référence au calice renflé. Alkekengi dérive de l’arabe al-kakanj, nom donné à la plante dans la médecine arabo-persane.
Les synonymes incluent Physalis franchetii Mast. (parfois considéré comme une variété ou sous-espèce distincte, d’origine asiatique). Les noms vernaculaires sont riches : « coqueret alkékenge », « amour-en-cage », « cerise d’hiver », « lanterne chinoise », « physalis » en français ; « Chinese lantern » ou « bladder cherry » en anglais ; « Lampionblume » ou « Blasenkirsche » en allemand.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Le coqueret alkékenge est une plante vivace herbacée de 30 à 60 cm de hauteur, à rhizome rampant et envahissant. Les tiges sont dressées, ramifiées, anguleuses, pubescentes. Les feuilles sont alternes (ou subopposées), ovales-acuminées, de 5 à 10 cm, entières ou sinuées, à pétiole distinct, pubescentes.
Les fleurs sont petites (15-20 mm), solitaires à l’aisselle des feuilles, à corolle rotacée blanchâtre, à 5 lobes peu profonds. Le calice, d’abord petit et verdâtre, s’accroît considérablement après la fécondation pour former la « lanterne » vésiculeuse (3 à 5 cm) qui enveloppe le fruit. Le fruit est une baie globuleuse de 10 à 15 mm, d’abord verte puis rouge-orangé à maturité, contenant de nombreuses graines. Le calice vire au rouge-orangé vif puis se squelettise en une structure réticulée translucide. La floraison a lieu de mai à juillet, la fructification d’août à octobre.
Habitat et répartition géographique
Le coqueret alkékenge est originaire d’Eurasie, distribué depuis l’Europe méridionale et centrale jusqu’au Japon. En France, il est présent dans le sud-est, l’est, le centre et le sud-ouest, plus rare ou naturalisé dans le nord. Il a été largement introduit et naturalisé dans le monde entier comme plante ornementale.
Il affectionne les haies, les lisières forestières, les taillis, les vignes, les friches et les jardins abandonnés. Il se développe sur des sols calcaires à neutres, plutôt secs, bien drainés, en situation chaude et abritée. C’est une espèce thermophile, de l’étage collinéen. Dans les jardins, il peut devenir envahissant par ses rhizomes traçants.
Écologie et culture
Le coqueret alkékenge est une plante de culture très facile, presque trop facile car elle peut devenir envahissante par ses rhizomes traçants. Le semis se fait au printemps en intérieur (germination en 2-3 semaines à 20°C) ou la multiplication se fait par division des rhizomes au printemps.
Il préfère un sol drainant, calcaire, en situation chaude et ensoleillée. Il tolère la mi-ombre et divers types de sols. Rustique jusqu’à −20°C. En jardin, il est préférable de le contenir dans un espace délimité (bordure enterrée, bac) pour éviter l’envahissement par les rhizomes. Les « lanternes » sont récoltées en automne pour les bouquets secs (couper les tiges quand les calices sont orangés et faire sécher la tête en bas). La plante est parfois attaquée par les doryphores et les altises.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
La composition chimique du coqueret est riche et originale. Les composés les plus remarquables sont les physalines (A, B, D, F, G, etc.) et les withanolides, stéroïdes lactones caractéristiques des Solanacées. Ces composés sont présents dans toutes les parties de la plante, avec des concentrations maximales dans les calices et les racines.
Les baies contiennent de la vitamine C (en quantité notable, 30-50 mg/100g), des caroténoïdes (bêta-carotène, lutéine, zéaxanthine, cryptoxanthine, et la physalien, un diester de zéaxanthine unique), des acides organiques (acide citrique, acide malique), des sucres, des flavonoïdes et des polysaccharides. Les parties vertes (feuilles, tiges, calice non mûr) contiennent des alcaloïdes stéroïdiens (solanine) en quantité variable, ce qui justifie la prudence avec les parties autres que les baies mûres.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Les physalines et les withanolides concentrent les propriétés pharmacologiques les plus remarquables. La physaline F possède des propriétés anti-inflammatoires puissantes (inhibition du NF-κB), immunosuppressives et anticancéreuses (induction de l’apoptose dans des lignées leucémiques). La physaline B montre une activité antileishmanienne et antitrypanosomiale.
Les caroténoïdes des baies possèdent des propriétés antioxydantes et photoprotectrices (protection de la rétine par la lutéine et la zéaxanthine). La vitamine C contribue au potentiel antioxydant. Des études in vitro ont montré une activité hépatoprotectrice des extraits de baies. L’activité diurétique traditionnelle serait liée à la teneur en potassium et en acides organiques. L’activité fébrifuge attribuée historiquement pourrait être liée aux propriétés anti-inflammatoires des physalines.
Utilisations en médecine traditionnelle
Le coqueret alkékenge est mentionné par Dioscoride sous le nom de struchnos halikakabos. Les médecins arabes médiévaux (Avicenne, Rhazès) le prescrivaient comme diurétique et fébrifuge. Au Moyen Âge, les baies étaient un remède populaire contre la goutte, les calculs urinaires, les rétentions d’eau et les fièvres intermittentes.
En médecine populaire européenne, l’infusion de baies sèches servait de diurétique et de dépuratif. Les baies fraîches étaient consommées contre le scorbut (vitamine C). En usage externe, les feuilles en cataplasme étaient appliquées sur les inflammations et les douleurs articulaires. La Pharmacopée de Paris (1758) le mentionne comme diurétique. En médecine traditionnelle chinoise, la plante est utilisée comme antipyrétique et dans les affections respiratoires.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Données cliniques limitées ; usage essentiellement traditionnel. Niveau de preuve : usage traditionnel.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Physalines | Métabolite | Constituant |
| Withanolides | Métabolite | Constituant |
| Vitamine c | Vitamine | Antioxydant |
| Caroténoïdes | Caroténoïde | Antioxydant, provitamine A |
| Bêta-carotène | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
L’infusion de baies sèches se prépare à 3 à 5 g pour 250 ml d’eau (départ à froid), infusée 15 minutes, à boire 2 à 3 fois par jour. La décoction de baies (10-15 baies par tasse, bouillies 5 minutes) est une préparation plus traditionnelle. Les baies fraîches et mûres sont comestibles et se consomment crues ou en confiture (saveur acidulée agréable).
La teinture-mère (baies fraîches 1:5 dans l’alcool à 45°) se prend à 20 à 40 gouttes, 2 à 3 fois par jour. Seules les baies parfaitement mûres (rouge-orangé) doivent être consommées ; les baies vertes et les calices verts contiennent de la solanine et sont toxiques. Les préparations pharmaceutiques sont rares en Occident mais des compléments alimentaires à base de Physalis existent. En phytothérapie, le coqueret est surtout utilisé comme diurétique doux dans les infections urinaires bénignes.
IX. TOXICOLOGIE
Les baies mûres sont comestibles et ne présentent pas de toxicité. En revanche, les parties vertes de la plante (feuilles, tiges, calice vert, baies immatures) contiennent de la solanine, alcaloïde glycosidique toxique commun aux Solanacées. La solanine provoque des troubles digestifs (nausées, vomissements, diarrhée, douleurs abdominales) et, à forte dose, des symptômes neurologiques (confusion, céphalées).
Les cas d’intoxication sont rares et généralement bénins, liés à la consommation de baies non mûres ou de calices. Les enfants sont les plus exposés en raison de l’attrait des « lanternes ». Les physalines sont cytotoxiques in vitro mais ne posent pas de problème aux doses alimentaires de baies mûres. L’usage est déconseillé pendant la grossesse par précaution. Les personnes allergiques aux Solanacées (tomate, poivron) pourraient présenter une sensibilité croisée.
Interactions médicamenteuses
L’effet diurétique des baies pourrait théoriquement potentialiser les médicaments diurétiques et antihypertenseurs. Les physalines, à forte dose, possèdent des propriétés immunosuppressives qui pourraient théoriquement interagir avec des traitements immunomodulateurs (corticoïdes, méthotrexate, anti-TNF), mais cet effet n’est pas pertinent aux doses alimentaires ou phytothérapiques.
La solanine des parties vertes peut être potentialisée par d’autres inhibiteurs de la cholinestérase. L’association avec des médicaments néphrotoxiques devrait être surveillée en raison de l’effet diurétique. Aucune interaction cliniquement documentée n’est connue pour les baies mûres aux doses normales. Les précautions sont théoriques et relèvent de la prudence habituelle.
Études cliniques et scientifiques
Les études scientifiques sur Physalis alkekengi sont en plein essor, portées par l’intérêt pour les physalines et les withanolides. Des études in vitro ont démontré l’activité anticancéreuse de la physaline F sur des lignées de leucémie, de cancer du sein, du poumon et du côlon. Les mécanismes incluent l’induction de l’apoptose par la voie mitochondriale et l’inhibition du NF-κB.
Des études sur modèles animaux ont confirmé l’activité hépatoprotectrice et anti-inflammatoire des extraits de baies. L’activité antiparasitaire des physalines est étudiée dans le contexte des maladies tropicales (leishmaniose, maladie de Chagas). Les caroténoïdes des baies font l’objet d’études nutritionnelles pour la santé oculaire. Aucune étude clinique randomisée n’a été publiée chez l’homme. Les perspectives de recherche sont considérables, les physalines constituant une classe de composés originaux aux activités biologiques puissantes.
X. USAGES HISTORIQUES
Le coqueret alkékenge est inscrit à la Pharmacopée française (liste A) comme plante médicinale. Les baies sont autorisées dans les compléments alimentaires en France. Aucune monographie européenne n’a été publiée. La plante est librement disponible en herboristerie et en jardinage.
Les baies de Physalis sont commercialisées comme fruit exotique (principalement P. peruviana, le physalis du Pérou, distinct de l’alkékenge). L’espèce n’est pas protégée et ne fait l’objet d’aucune restriction. La commercialisation de compléments alimentaires contenant des physalines devrait respecter la réglementation Novel Food si les concentrations dépassent les niveaux naturellement présents dans les baies.
Aspects culturels et historiques
Le coqueret alkékenge est connu depuis l’Antiquité. Dioscoride et Pline le décrivent. Les médecins arabes médiévaux le prescrivaient abondamment. Son nom « alkékenge » témoigne de cette transmission du savoir médical arabo-persan vers l’Europe latine. Au Moyen Âge, il figurait dans les jardins monastiques et dans les pharmacopées européennes.
L’appellation « amour-en-cage » fait référence à la baie rouge enfermée dans le calice, comme un cœur amoureux dans sa cage. « Lanterne chinoise » évoque la forme du calice rappelant les lanternes de papier asiatiques. En Extrême-Orient, où le genre Physalis est culturellement important, des cultivars ornementaux sont développés. Les « lanternes » séchées sont utilisées en décoration intérieure, en art floral et dans les compositions d’automne depuis des siècles.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Le coqueret alkékenge est une plante à la croisée de l’ornemental, de l’alimentaire et du médicinal. Ses baies comestibles, riches en vitamine C et en caroténoïdes, mériteraient une valorisation nutritionnelle accrue. Les physalines, composés stéroïdiens originaux aux propriétés anticancéreuses, anti-inflammatoires et antiparasitaires remarquables, constituent l’un des axes de recherche les plus prometteurs de la pharmacognosie des Solanacées.
Les perspectives portent sur la caractérisation des physalines de l’espèce européenne, le développement de formulations pharmacologiques et l’évaluation clinique des propriétés diurétiques et anti-inflammatoires. La lanterne chinoise, par sa beauté automale flamboyante et ses trésors chimiques cachés, incarne parfaitement la richesse insoupçonnée de la flore médicinale européenne.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Plants of the World Online, Kew : Alkekengi officinarum.
- Tela Botanica / eFlore : Alkekengi officinarum.
- Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Fébrifuge
- ★★☆☆☆ Dépuratif