
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
La Morelle jaune (Solanum villosum Mill., syn. Solanum luteum Mill.) appartient à la famille des Solanacées. Le nom Solanum dérive du latin solamen (consolation, soulagement). L’épithète villosum (velu) décrit la pubescence de la plante. Noms vernaculaires : morelle jaune, morelle velue, morelle orangée.
Plante annuelle de 20 à 60 cm, à tige dressée, ramifiée, pubescente à villeuse (poils glanduleux et non glanduleux). Les feuilles sont alternes, ovales-rhomboïdales, de 3 à 8 cm, sinuées-dentées à subentières, pubescentes. Les fleurs, en petites cymes latérales de 3 à 8, possèdent un calice à 5 lobes et une corolle blanche, rotacée, de 8 à 12 mm. Le fruit est une baie globuleuse de 6 à 10 mm, jaune orangé à orange vif à maturité (caractère distinctif par rapport à la morelle noire S. nigrum), contenant de nombreuses graines aplaties.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Solanum villosum est une espèce d’origine méditerranéenne et eurasiatique occidentale. Son aire native couvre le bassin méditerranéen, l’Europe occidentale et centrale, l’Asie Mineure et l’Afrique du Nord. En France, elle est présente surtout dans la moitié sud, plus sporadique au nord.
La morelle jaune affectionne les milieux rudéraux et culturaux : jardins, vignobles, cultures maraîchères, friches, décombres, bords de chemins. Elle préfère les sols riches en azote, meubles, frais. C’est une espèce adventice des cultures et nitrophile, caractéristique des communautés du Sisymbrion officinalis. Elle se rencontre du niveau de la mer à environ 800 m d’altitude.
Écologie et conservation
Solanum villosum est une espèce commune, non menacée (LC). C’est une adventice des cultures et des milieux rudéraux, sans besoin de conservation. Les baies mûres sont consommées par les oiseaux (merles, fauvettes), qui assurent la dispersion des graines. La plante contribue à la biodiversité des milieux cultivés et des friches urbaines.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Glycoalcaloïdes stéroïdiens : la solanine et la solasonine sont les principaux glycoalcaloïdes, accompagnés de solamargine. Leur teneur est maximale dans les fruits verts (50-100 mg/kg) et diminue fortement à maturité (< 10 mg/kg dans les baies jaune-orangé mûres). Les feuilles contiennent 20-60 mg/kg de glycoalcaloïdes.
Caroténoïdes : les baies mûres sont riches en β-carotène, lutéine et zéaxanthine, responsables de la couleur jaune-orangée.
Acides phénoliques : acide chlorogénique, acide gallique, acide caféique.
Flavonoïdes : quercétine, kaempférol, rutine.
Saponines stéroïdiennes : des diosgénine et tigogénine dérivés sont présents.
Vitamines et minéraux : vitamine C, vitamine A (provitaminique via les caroténoïdes), fer, calcium, phosphore.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Activité hépatoprotectrice : les extraits de Solanum villosum et d’espèces apparentées protègent les hépatocytes contre la toxicité du paracétamol et du tétrachlorure de carbone chez le rat, avec réduction des transaminases et maintien du glutathion hépatique.
Activité anti-inflammatoire : les flavonoïdes et les acides phénoliques inhibent la COX-2 et réduisent la production de TNF-α et d’IL-6 par les macrophages.
Activité antioxydante : la richesse en caroténoïdes et en flavonoïdes confère une activité antioxydante significative, mesurée par les tests DPPH et ORAC.
Activité anticancéreuse : la solamargine induit l’apoptose de cellules cancéreuses in vitro (foie, sein, leucémie) via la voie mitochondriale et l’activation de la caspase-3. La solasodine (aglycone) inhibe la croissance tumorale dans des modèles murins.
Activité antiulcéreuse : les extraits réduisent les lésions gastriques induites par l’éthanol et l’indométacine chez le rat, par augmentation de la production de mucus gastrique.
VI. DONNÉES CLINIQUES
En phytothérapie, les indications de la morelle jaune sont déduites des usages traditionnels et des données précliniques :
Troubles hépatiques : hépatoprotection dans les hépatites toxiques, les stéatoses. Usage traditionnel important en médecine ayurvédique et africaine.
Troubles digestifs : ulcère gastrique, gastrite (action antiulcéreuse).
Troubles inflammatoires : usage externe sur les inflammations cutanées, les abcès.
L’utilisation thérapeutique reste marginale en phytothérapie occidentale en raison de la présence de glycoalcaloïdes et de l’absence de données cliniques.
Données cliniques
Il n’existe pas d’essai clinique spécifique sur Solanum villosum. Les données cliniques sur les morelles concernent surtout S. nigrum et le complexe d’espèces apparentées.
Un essai clinique ouvert (Raju et al., 2003) sur 30 patients atteints d’hépatite virale a montré une amélioration des transaminases et de la bilirubine après 6 semaines de traitement par un extrait aqueux de S. nigrum.
Les glycoalcaloïdes de Solanum (solasodine rhamnosides) ont fait l’objet d’essais cliniques pour le traitement topique des carcinomes basocellulaires (crème BEC5), avec des résultats positifs.
Recherche contemporaine
Nutrition : les morelles du complexe S. nigrum sont étudiées comme légumes-feuilles à haute valeur nutritionnelle pour la sécurité alimentaire en Afrique et en Asie, avec des programmes d’amélioration variétale visant à réduire la teneur en glycoalcaloïdes.
Oncologie : la solamargine est un candidat anticancéreux prometteur, avec des études précliniques montrant une sélectivité pour les cellules tumorales surexprimant les récepteurs HER2.
Hépatoprotection : les mécanismes moléculaires de l’hépatoprotection par les extraits de morelle sont étudiés, impliquant la voie Nrf2/ARE (activation des défenses antioxydantes endogènes).
Taxonomie : le complexe Solanum nigrum fait l’objet de révisions taxonomiques par la phylogénétique moléculaire, précisant les limites entre espèces.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Glycoalcaloïdes stéroïdiens | Alcaloïde | Constituant actif |
| Solanine | Métabolite | Constituant |
| Solasonine | Métabolite | Constituant |
| Solamargine | Métabolite | Constituant |
| Β-carotène | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Usage alimentaire (tradition africaine) : les feuilles sont cuites (bouillies dans deux eaux successives pour éliminer les glycoalcaloïdes) et consommées comme légume-feuille. Les baies mûres (jaune-orangé) sont parfois consommées crues en petite quantité ou cuites.
Décoction de feuilles : 3 à 5 g de feuilles séchées dans 250 ml d’eau, bouillir 5 minutes. Usage traditionnel, non standardisé.
Usage externe : cataplasme de feuilles fraîches broyées sur les zones inflammées.
Aucune posologie n’est validée cliniquement. La prudence est de mise en raison de la variabilité de la teneur en glycoalcaloïdes.
IX. TOXICOLOGIE
Fruits verts : les baies non mûres (vertes) contiennent des glycoalcaloïdes à doses potentiellement toxiques et ne doivent jamais être consommées.
Grossesse et allaitement : contre-indiqués (effet tératogène des glycoalcaloïdes chez l’animal).
Enfants : les baies colorées attirent les enfants. L’ingestion de baies vertes peut provoquer des troubles digestifs.
Confusion botanique : ne pas confondre avec la belladone (Atropa belladonna), dont les baies noires sont hautement toxiques.
Interactions : aucune interaction spécifique documentée.
Toxicologie
La toxicité de Solanum villosum est principalement liée aux glycoalcaloïdes stéroïdiens. La solanine inhibe les cholinestérases et perturbe les membranes cellulaires. Le seuil de toxicité des glycoalcaloïdes chez l’humain est estimé à 2-5 mg/kg de poids corporel.
Les symptômes d’intoxication comprennent des troubles digestifs (nausées, vomissements, diarrhée, douleurs abdominales), suivis dans les cas graves de troubles neurologiques (confusion, hallucinations, convulsions) et cardiovasculaires (hypotension, bradycardie).
La consommation de baies mûres (jaune-orangé) présente un risque faible en raison de la dégradation des glycoalcaloïdes lors de la maturation. Les intoxications graves sont rares et concernent principalement l’ingestion de fruits verts ou de feuilles non cuites.
La cuisson (ébullition) détruit 30 à 60 % des glycoalcaloïdes, rendant les feuilles cuites plus sûres.
X. USAGES HISTORIQUES
La morelle jaune a été utilisée en médecine populaire méditerranéenne de façon similaire à la morelle noire (S. nigrum), dont elle est souvent confondue. Les fruits mûrs (jaunes-orangés), moins amers que ceux de la morelle noire, étaient parfois consommés dans certaines régions méditerranéennes, bien que cet usage soit controversé en raison de la présence de glycoalcaloïdes.
En médecine traditionnelle, les feuilles et les fruits étaient employés comme anti-inflammatoire, sédatif léger, antispasmodique et diurétique. En Inde et en Afrique, les espèces du complexe Solanum nigrum (incluant S. villosum) sont largement utilisées comme légume-feuille cuit et en médecine traditionnelle pour les troubles hépatiques, les douleurs et les inflammations.
En Afrique de l’Ouest et de l’Est, les feuilles de morelles du groupe nigrum constituent un légume-feuille important, consommé après cuisson (qui détruit une partie des glycoalcaloïdes).
Statut réglementaire et pharmacopée
Solanum villosum ne figure dans aucune pharmacopée européenne officielle. La plante n’est pas inscrite sur les listes de plantes médicinales en France. Aucune monographie européenne n’existe.
En Inde, Solanum nigrum (incluant le complexe d’espèces voisines) est inscrit à la Pharmacopée ayurvédique sous le nom de kakamachi.
En Europe, les baies de morelle ne sont pas autorisées comme denrée alimentaire. En Afrique, les feuilles de morelle sont un légume traditionnel reconnu par la FAO.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
MORELLE JAUNE présente un intérêt phytothérapeutique surtout traditionnel, à confirmer faute de données cliniques propres ; sa lecture demande de la prudence.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
Bonnier G., Layens G. — Flore complète portative de la France, de la Suisse et de la Belgique, Belin, Paris.
Bruneton J. — Pharmacognosie, Phytochimie, Plantes médicinales, 5e éd., Lavoisier Tec & Doc, 2016.
Edmonds J.M., Chweya J.A. — Black nightshades: Solanum nigrum L. and related species, IPGRI, 1997.
Raju K. et al. — « Effect of Solanum nigrum on chronic hepatitis », Indian J. Pharmacol., 2003, 35, 33-35.
Cham B.E. — « Solasodine glycosides as anti-cancer agents: pre-clinical and clinical studies », Asia Pac. J. Pharmacol., 1994, 9, 113-118.
Fournier P. — Le livre des plantes médicinales et vénéneuses de France, Lechevalier, Paris, 1947.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Sédatif
- ★★☆☆☆ Antispasmodique