Le Prince du Lac

Alcaloïdes isoquinoléiques

Molécule · Phytochimie

Les alcaloïdes isoquinoléiques forment l’un des plus grands groupes d’alcaloïdes, ces molécules végétales qui contiennent de l’azote. Leur nom vient de l’isoquinoléine, un motif de deux cycles accolés dont l’un porte un atome d’azote, que l’on retrouve au cœur de leur charpente. Ils abondent chez les Papavéracées : la chélidoine, les fumeterres, les corydales et les pavots en fabriquent chacun tout un assortiment. Sur ce site, ils sont cités dans 29 fiches de plantes, des Papavéracées pour la plupart, mais aussi des Renonculacées, des Berbéridacées et quelques autres familles.

I. Ce qui les rassemble

Parmi eux, les alcaloïdes benzylisoquinoléiques ont une longue histoire de recherche. Une revue de 2013, qui retrace un siècle de travaux, souligne leur grande diversité de structures et montre qu’elle naît d’un petit nombre de types d’enzymes : quelques réactions d’assemblage forment la charpente, puis une série de retouches la décore de groupes chimiques différents. Le pavot somnifère et d’autres plantes de l’ordre des Renonculales, auquel appartiennent les Papavéracées et les Renonculacées, servent de modèles pour étudier cette chimie. On y trouve des médicaments majeurs, qui ont chacun leur page sur ce site : la morphine et la papavérine du pavot, la berbérine de l’épine-vinette et de l’hydraste, la protopine des fumeterres.

Selon la façon dont la charpente se referme, les chimistes distinguent des sous-familles. La chélidoine en donne un bon aperçu : une revue de 2024 recense 94 alcaloïdes isolés de cette seule plante, répartis entre les benzophénanthridines, les protoberbérines, les aporphines et les protopines. Dans ses parties aériennes, une équipe en a dosé sept : la protopine, la chélidonine, la coptisine, la sanguinarine, l’allocryptopine, la chélérythrine et la stylopine, dont les teneurs allaient de 0,025 % à 0,763 % de la masse de la plante. La sanguinarine et la chélérythrine sont des benzophénanthridines. Les fumeterres ont leur profil propre : d’après une revue de 2020 portant sur 24 espèces, leurs alcaloïdes majeurs sont des phtalide-isoquinoléines, des protoberbérines et des spirobenzylisoquinoléines. Chez la corydale creuse, on a étudié une série de protoberbérines, parmi lesquelles la coptisine, la palmatine, la corydaline et la tétrahydropalmatine. On rencontre aussi dans les fiches la magnoflorine, la rhœadine ou la bulbocapnine.

II. Leur rôle dans la plante

La plante ne fabrique pas ces molécules pour nous. La revue de 2013 reconnaît d’ailleurs que le rôle écologique de la plupart d’entre elles reste inconnu. Un cas bien éclairé est celui de la sanguinarine, chez le pavot de Californie. Lorsqu’on met des cellules de cette plante en présence d’une substance tirée d’une levure, qui leur fait croire à une attaque, elles se mettent à fabriquer des benzophénanthridines, surtout de la sanguinarine, et les rejettent vers leur paroi et le milieu extérieur. La sanguinarine est alors une phytoalexine, c’est-à-dire une arme chimique que la plante produit en réponse à un agresseur : elle s’insère dans l’ADN, traverse les membranes et bloque diverses enzymes.

Une arme aussi puissante pourrait blesser la cellule qui la fabrique. Les chercheurs ont montré comment elle s’en protège : la sanguinarine qui revient vers la cellule est aussitôt réabsorbée et transformée en une forme moins toxique, qui repart dans la chaîne de fabrication. Ce recyclage permet à la plante de garder le poison à sa surface sans s’empoisonner elle-même. La chélidoine, de son côté, produit en abondance un latex jaune qui s’écoule dès qu’on la blesse.

III. Ce que l’on sait chez l’être humain

La chélidoine est employée comme remède depuis l’époque de Dioscoride. Une revue de 2018 retrace ses usages : contre la jaunisse et pour faire couler la bile, contre la douleur, et bien souvent pour les yeux ; la médecine populaire d’Europe centrale et orientale y a toujours eu largement recours. La pharmacologie moderne s’y est intéressée sans que la plante obtienne le statut de remède validé par des essais, et le nombre d’études publiées a eu tendance à baisser. Les propriétés anticancéreuses qu’on lui prête, présentes dans la tradition d’Europe de l’Est, reposent sur des travaux que les auteurs jugent parfois insuffisamment démontrés ; ses activités contre les microbes et les virus retiennent aussi l’attention.

Plusieurs espèces de fumeterre ont une longue histoire en médecine populaire, dont la fumeterre officinale, la fumeterre à petites fleurs et celle de Vaillant. Les études pharmacologiques rassemblées par la revue de 2020 leur prêtent des effets protecteurs du foie, anti-inflammatoires et antimicrobiens, mais la revue note que les études sur la façon dont elles agissent, sur leur devenir dans l’organisme, sur leur efficacité clinique et sur leur toxicité font encore défaut. Un essai contrôlé de 2005 a donné de la fumeterre officinale (1 500 mg par jour pendant 18 semaines) à des personnes souffrant du côlon irritable : la douleur et le ballonnement n’ont pas évolué autrement que sous placebo. Cet essai porte sur cette seule indication et ne dit rien des autres usages de la plante. Chez la corydale creuse, certaines protoberbérines, dont la corydaline et la tétrahydropalmatine, agissent en éprouvette sur un récepteur du cerveau qui freine l’activité des neurones, le récepteur GABAA, en y renforçant la fixation d’une autre molécule.

IV. Précautions

Pour les alcaloïdes du pavot somnifère, les pages de la morphine et de la papavérine présentent les précautions qui les concernent. La chélidoine demande une attention particulière pour le foie. Une revue clinique de 2012 a analysé seize cas publiés dans plusieurs pays européens, chez des personnes qui prenaient des extraits de chélidoine ; pour tous, le lien avec la plante a été jugé probable ou très probable. L’atteinte survient brutalement, touche les cellules du foie et s’accompagne presque toujours d’une jaunisse ; malgré sa gravité, elle a évolué favorablement chez ces malades. Les auteurs y voient une réaction propre à certaines personnes, imprévisible, et ils ignorent quel constituant de la plante en est responsable.

La tétrahydropalmatine a, elle aussi, une toxicité documentée. Aux États-Unis, un médicament chinois qui en contenait, vendu en comprimés sous le nom de jin bu huan, a provoqué chez trois enfants, après une prise unique, des troubles nerveux et cardiaques mettant leur vie en danger, et chez trois adultes, après une prise prolongée, des hépatites. L’emballage n’indiquait pas correctement la composition. L’usage interne prolongé de la chélidoine, comme toute prise de ces plantes par une personne sous traitement, doit donc passer par un avis médical.

Les plantes du site qui en contiennent

Cette liste reprend les fiches du site qui citent ce composé dans la composition de la plante. Si le texte ci-dessus contredit l’une d’elles, c’est lui qui fait foi : la fiche sera revue.

Les 29 fiches qui citent les alcaloïdes isoquinoléiques sont rangées ci-dessous par famille. Chaque nom mène à la fiche de la plante.

Amaryllidacées — Perce-neige.

Aristolochiacées — Aristoloche à feuilles rondes, Aristoloche clématite, Aristoloche pistoloche.

Berbéridacées — Épine-vinette.

Magnoliacées — Magnolia officinal.

Monimiacées — Boldo.

Papavéracées — Chélidoine, Coquelicot, Corydale creuse, Corydale intermédiaire, Corydale jaune, Corydale solide, Dicentra à capuchon, Eschscholtzia ou pavot de californie, Fumeterre à petites fleurs, Fumeterre grimpante, Fumeterre officinale, Fumeterre vaillantii, Pavot argémone, Pavot à tige nue, Pavot des alpes, Pavot douteux, Pavot hybride, Pavot somnifère.

Renonculacées — Ancolie vulgaire, Caltha des marais, Hellébore fétide, Hydraste du canada.

Sources

  • Hagel J.M., Facchini P.J., « Benzylisoquinoline alkaloid metabolism: a century of discovery and a brave new world », Plant & Cell Physiology, 2013, 54(5), 647-672. PMID 23385146.
  • Li X.L., Sun Y.P., Wang M., Wang Z.B., Kuang H.X., « Alkaloids in Chelidonium majus L: a review of its phytochemistry, pharmacology and toxicology », Frontiers in Pharmacology, 2024, 15, 1440979. PMID 39239653.
  • Kulp M., Bragina O., Kogerman P., Kaljurand M., « Capillary electrophoresis with LED-induced native fluorescence detection for determination of isoquinoline alkaloids and their cytotoxicity in extracts of Chelidonium majus L. », Journal of Chromatography A, 2011, 1218(31), 5298-5304. PMID 21726876.
  • Zhang R., Guo Q., Kennelly E.J., Long C., Chai X., « Diverse alkaloids and biological activities of Fumaria (Papaveraceae): An ethnomedicinal group », Fitoterapia, 2020, 146, 104697. PMID 32739338.
  • Halbsguth C., Meissner O., Häberlein H., « Positive cooperation of protoberberine type 2 alkaloids from Corydalis cava on the GABA(A) binding site », Planta Medica, 2003, 69(4), 305-309. PMID 12709895.
  • Weiss D., Baumert A., Vogel M., Roos W., « Sanguinarine reductase, a key enzyme of benzophenanthridine detoxification », Plant, Cell & Environment, 2006, 29(2), 291-302. PMID 17080644.
  • Zielińska S., Jezierska-Domaradzka A., Wójciak-Kosior M., Sowa I., Junka A. et coll., « Greater Celandine’s Ups and Downs-21 Centuries of Medicinal Uses of Chelidonium majus From the Viewpoint of Today’s Pharmacology », Frontiers in Pharmacology, 2018, 9, 299. PMID 29713277.
  • Brinkhaus B., Hentschel C., Von Keudell C., Schindler G., Lindner M. et coll., « Herbal medicine with curcuma and fumitory in the treatment of irritable bowel syndrome: a randomized, placebo-controlled, double-blind clinical trial », Scandinavian Journal of Gastroenterology, 2005, 40(8), 936-943. PMID 16173134.
  • Teschke R., Frenzel C., Glass X., Schulze J., Eickhoff A., « Greater Celandine hepatotoxicity: a clinical review », Annals of Hepatology, 2012, 11(6), 838-848. PMID 23109446.
  • Horowitz R.S., Feldhaus K., Dart R.C., Stermitz F.R., Beck J.J., « The clinical spectrum of Jin Bu Huan toxicity », Archives of Internal Medicine, 1996, 156(8), 899-903. PMID 8774209.
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