
Le diplotaxis à feuilles étroites (Diplotaxis tenuifolia), communément appelé roquette sauvage ou roquette vivace, est une plante vivace de la famille des Brassicacées, largement répandue dans les milieux rudéraux, les friches et les bords de chemins de l’Europe méridionale et tempérée. Plus robuste et plus pérenne que la roquette cultivée (Eruca vesicaria), elle s’en distingue par ses feuilles profondément découpées, ses fleurs jaune vif et sa saveur piquante plus prononcée.
Plante alimentaire de premier ordre dans la gastronomie méditerranéenne contemporaine, la roquette sauvage est aujourd’hui cultivée à grande échelle pour l’industrie des salades en sachet. Ses propriétés phytochimiques, dominées par les glucosinolates et les isothiocyanates caractéristiques des Brassicacées, lui confèrent des activités biologiques intéressantes (antioxydantes, anticancéreuses, antimicrobiennes) qui sont davantage nutritionnelles que strictement thérapeutiques.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Règne : Plantae
Division : Magnoliophyta
Classe : Magnoliopsida
Ordre : Brassicales
Famille : Brassicaceae (Crucifères)
Genre : Diplotaxis DC., 1821
Espèce : Diplotaxis tenuifolia (L.) DC., 1821
Le genre Diplotaxis comprend une trentaine d’espèces, principalement méditerranéennes. Le nom générique dérive du grec diploos (double) et taxis (rangée), en référence à la disposition des graines sur deux rangs dans la silique. L’épithète tenuifolia (feuilles minces) décrit les segments foliaires étroits et allongés. L’espèce est distincte de D. muralis (diplotaxis des murs), annuelle à fleurs jaune pâle et à feuilles plus larges.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
A. Appareil végétatif
Le diplotaxis à feuilles étroites est une plante vivace de 30 à 80 cm de hauteur, à souche ligneuse à la base. Les tiges sont dressées, rameuses, cylindriques, glabres ou faiblement pubescentes à la base, feuillées. Les feuilles sont alternes, profondément pennatipartites à pennatifides, à segments linéaires-lancéolés, étroits, dentés ou entiers, glabres, d’un vert glauque. Les feuilles basales, en rosette, sont plus grandes et plus découpées que les caulinaires. Toute la plante dégage au froissement une odeur piquante et soufrée, caractéristique des Brassicacées, mais plus intense et plus aromatique que celle de la roquette cultivée.
B. Appareil reproducteur
Les fleurs sont disposées en grappes terminales lâches, allongées. Chaque fleur est caractéristique des Crucifères : 4 sépales dressés, 4 pétales jaune vif disposés en croix, de 8 à 13 mm de longueur, onguiculés. Les étamines sont au nombre de 6, tétradynames (4 longues et 2 courtes). L’ovaire est supère, allongé. La floraison est remarquablement longue, de mai à novembre, avec des vagues successives favorisées par la cueillette ou la fauche qui stimule la repousse. La pollinisation est entomogame, assurée par les abeilles, les syrphes et les papillons.
C. Fruit et graine
Le fruit est une silique dressée, linéaire, de 2 à 5 cm de longueur, comprimée latéralement, à bec court (1 à 3 mm). Les graines sont disposées sur deux rangs dans chaque loge, petites (1 mm), ovoïdes, brun-rougeâtre. La dissémination est barochore et, secondairement, anémochore par dispersion des siliques sèches.
D. Variabilité
L’espèce présente une certaine variabilité dans la découpure foliaire et la vigueur, selon les conditions édaphiques. Les populations urbaines, soumises à des stress hydriques et thermiques, sont souvent plus compactes et à feuilles plus épaisses. Des cultivars ont été sélectionnés pour la production maraîchère, avec des critères de rendement foliaire et de résistance aux maladies.
Écologie et répartition
Diplotaxis tenuifolia est originaire du bassin méditerranéen et de l’Europe méridionale. Son aire naturelle s’étend de la péninsule Ibérique aux Balkans et à l’Asie Mineure. L’espèce est largement naturalisée en Europe occidentale et centrale, y compris en Grande-Bretagne, en Belgique et en Allemagne, ainsi qu’en Amérique du Nord, en Australie et en Argentine.
En France, elle est commune dans le Midi, en vallée du Rhône, dans le Bassin parisien et le long des grandes voies de communication. C’est une espèce rudérale typique, colonisant les terrains vagues, les décombres, les bords de routes et de voies ferrées, les pieds de murs, les interstices de trottoirs et les friches urbaines. Elle affectionne les sols secs, bien drainés, souvent caillouteux, à tendance calcaire. Thermophile et héliophile, elle tolère la sécheresse et la chaleur urbaine.
III. PARTIES UTILISÉES
Les feuilles constituent la partie utilisée, tant sur le plan alimentaire que phytochimique. La récolte se fait toute l’année dans les régions à climat doux, mais la qualité gustative est optimale au printemps et en automne, les feuilles devenant plus amères et plus coriaces en période de sécheresse estivale.
La culture commerciale de la roquette sauvage s’est développée considérablement depuis les années 1990, notamment en Italie (premier producteur mondial), en Espagne et en France. Les feuilles sont commercialisées fraîches en sachets de salade, seules ou en mélange (mesclun).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
La phytochimie de Diplotaxis tenuifolia est caractéristique des Brassicacées :
Glucosinolates : les feuilles contiennent des glucosinolates, précurseurs des isothiocyanates responsables de la saveur piquante et des propriétés biologiques. Les composés majeurs sont la glucosativin (4-mercaptobutyl glucosinolate, spécifique de la roquette) et la glucoérucine (4-méthylthiobutyl glucosinolate). Lors de la mastication ou du broyage, l’enzyme myrosinase hydrolyse les glucosinolates en isothiocyanates biologiquement actifs.
Isothiocyanates : le 4-méthylthio-3-butényl isothiocyanate (ou érucine) est le composé piquant majeur. L’érysoline et le sulforaphane (en quantité moindre que chez le brocoli) sont également présents.
Flavonoïdes : dérivés de la quercétine, du kaempférol et de l’isorhamnétine, contribuant aux propriétés antioxydantes.
Caroténoïdes : β-carotène, lutéine et néoxanthine, en quantité appréciable dans les feuilles vertes.
Vitamines : vitamine C (acide ascorbique), vitamine K et folates, en concentrations nutritionnellement intéressantes.
Acides phénoliques : acide caféique, acide sinapique et acide férulique.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Activité anticancéreuse : les isothiocyanates, en particulier l’érucine et le sulforaphane, induisent l’apoptose de cellules tumorales et activent les enzymes de détoxification de phase II (glutathion-S-transférases, quinone réductase) in vitro et in vivo. Ces propriétés sont bien documentées pour les Brassicacées en général et constituent la base scientifique de la recommandation nutritionnelle de consommer régulièrement des crucifères.
Activité antioxydante : les extraits montrent une activité antioxydante significative dans les tests in vitro, attribuée à la synergie entre les isothiocyanates, les flavonoïdes, les caroténoïdes et la vitamine C.
Activité antimicrobienne : les isothiocyanates exercent une activité antibactérienne documentée contre E. coli, S. aureus, Listeria monocytogenes et Helicobacter pylori. Cette activité contribue à l’intérêt de la roquette dans la sécurité alimentaire.
Activité anti-inflammatoire : les isothiocyanates inhibent la voie NF-κB et réduisent la production de cytokines pro-inflammatoires in vitro.
Activité gastroprotectrice : l’érucine montre une protection de la muqueuse gastrique dans des modèles animaux d’ulcère.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Aucun essai clinique spécifique n’a été réalisé avec Diplotaxis tenuifolia en tant que remède phytothérapeutique. Les données cliniques pertinentes concernent les Brassicacées dans leur ensemble et leur rôle dans la prévention des cancers dans le cadre d’une alimentation riche en crucifères.
Des études épidémiologiques observationnelles ont montré une association entre la consommation régulière de crucifères (brocoli, chou, roquette, cresson, radis) et une réduction du risque de certains cancers (poumon, côlon, vessie, prostate). Ces bénéfices sont attribués aux isothiocyanates et justifient les recommandations nutritionnelles en faveur d’une consommation régulière de ces légumes.
La roquette sauvage n’est inscrite dans aucune pharmacopée en tant que plante médicinale. Son intérêt est nutritionnel et nutraceutique plutôt que strictement thérapeutique.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Glucosinolates | Métabolite | Constituant |
| Glucosativin | Métabolite | Constituant |
| Glucoérucine | Métabolite | Constituant |
| Myrosinase | Métabolite | Constituant |
| Isothiocyanates | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Usage alimentaire : feuilles fraîches en salade, en garniture ou incorporées dans des plats chauds en fin de cuisson. C’est le mode d’utilisation principal et le plus pertinent. La consommation de 30 à 50 g de roquette fraîche par jour est cohérente avec les recommandations nutritionnelles en matière de crucifères.
Jus frais : les feuilles peuvent être pressées ou centrifugées pour obtenir un jus piquant, consommé pur ou mélangé.
Pesto de roquette : préparation culinaire associant les feuilles de roquette, des noix ou des pignons, du parmesan et de l’huile d’olive. Usage alimentaire courant dans la cuisine italienne.
Aucune forme galénique pharmaceutique n’est définie pour cette espèce.
IX. TOXICOLOGIE
La roquette sauvage est considérée comme un aliment sûr aux doses alimentaires habituelles. Aucun effet indésirable grave n’a été rapporté dans la littérature.
Les glucosinolates, consommés en excès et de manière chronique, peuvent exercer un effet goitrogène (inhibition de la captation de l’iode par la thyroïde), comme tous les composés isothiocyanates des Brassicacées. Ce risque est négligeable aux doses alimentaires courantes, mais pourrait être pertinent en cas de consommation exclusive et prolongée chez des personnes souffrant d’hypothyroïdie ou de carence iodée.
Les feuilles de roquette sauvage peuvent accumuler des nitrates en quantité importante (jusqu’à 7 000 mg/kg de matière fraîche), notamment en culture sous serre avec fertilisation azotée. La réglementation européenne fixe des limites maximales de nitrates dans la roquette commercialisée (règlement CE 1258/2011).
X. USAGES HISTORIQUES
La roquette est consommée depuis l’Antiquité dans le bassin méditerranéen. Les Romains la cultivaient comme légume et condiment, et lui attribuaient des vertus aphrodisiaques — croyance si bien établie qu’il était interdit d’en cultiver dans les jardins des monastères médiévaux. Pline l’Ancien et Dioscoride la mentionnent comme stimulant de l’appétit, digestif et aphrodisiaque.
En Italie, la rucola selvatica est un ingrédient emblématique de la cuisine traditionnelle, utilisée en salade, sur les pizzas et dans les pâtes. La distinction entre roquette cultivée (Eruca vesicaria) et roquette sauvage (Diplotaxis tenuifolia) est bien établie dans la tradition culinaire italienne, cette dernière étant plus recherchée pour son goût plus intense.
En médecine populaire méditerranéenne, la roquette était considérée comme tonique, apéritive, digestive et diurétique. On la recommandait contre la toux et comme révulsif en cataplasmes. La graine était utilisée comme condiment (moutarde de roquette) et comme source d’huile (huile de taramira).
Intérêt écologique
Le diplotaxis à feuilles étroites est une espèce pionnière des milieux rudéraux et perturbés. Sa capacité à coloniser les sols pauvres, secs et caillouteux en fait un acteur de la végétalisation spontanée des friches urbaines, des déblais et des bords d’infrastructures. Elle contribue à la couverture végétale des sols nus et à la lutte contre l’érosion en milieu urbain.
Sa floraison longue (mai à novembre) en fait une ressource nectarifère appréciable pour les pollinisateurs en fin de saison, période où les sources florales se raréfient. Les fleurs jaunes attirent les abeilles, les syrphes et les papillons.
La plante sert de plante-hôte aux chenilles de la piéride de la rave (Pieris rapae) et de la piéride du chou (Pieris brassicae), papillons communs des milieux anthropisés. Les graines sont consommées par les oiseaux granivores (chardonnerets, verdiers).
Confusions possibles
Diplotaxis muralis (diplotaxis des murs) : espèce annuelle, plus petite (10 à 40 cm), à feuilles basales en rosette moins découpées, à fleurs jaune pâle plus petites, et à tige souvent peu feuillée.
Eruca vesicaria (roquette cultivée) : espèce annuelle, à fleurs blanches à crème veinées de violet (et non jaunes), à feuilles lyrées-pennatiséquées à segment terminal arrondi, et à siliques à bec aplati.
Sisymbrium spp. (sisymbres) : genres voisins à fleurs jaunes, mais à siliques cylindriques et à feuilles de morphologie différente.
Sinapis arvensis (moutarde des champs) : fleurs jaunes similaires, mais plante annuelle à feuilles plus larges et à siliques à bec conique. Adventice des cultures.
La combinaison de fleurs jaune vif, de feuilles profondément découpées en segments étroits, de la souche vivace et de l’odeur piquante permet une identification fiable de D. tenuifolia.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Le diplotaxis à feuilles étroites est avant tout une plante alimentaire d’intérêt nutritionnel, dont la phytochimie — glucosinolates, isothiocyanates, flavonoïdes, caroténoïdes — s’inscrit dans le cadre bien documenté des propriétés santé des Brassicacées. Son usage thérapeutique au sens strict est inexistant, mais sa consommation régulière dans le cadre d’une alimentation équilibrée contribue aux effets protecteurs attribués aux crucifères, en particulier dans la prévention des cancers et des maladies cardiovasculaires.
Plante rudérale résistante et prolifique, la roquette sauvage illustre la porosité entre les catégories de plante sauvage, plante cultivée et plante médicinale. Passée des fossés et des décombres aux rayons des supermarchés et aux tables des restaurants, elle témoigne de la revalorisation contemporaine des plantes sauvages comestibles et de l’intérêt croissant pour une alimentation riche en composés bioactifs.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
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Tison J.-M., de Foucault B. (dir.). Flora Gallica – Flore de France. Biotope Éditions, Mèze, 2014.
Tutin T.G. et al. (eds). Flora Europaea, vol. 1. Cambridge University Press, 1964.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Digestif
- ★★☆☆☆ Tonique