BUPLÈVRE À FEUILLES RONDES

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Planche botanique Buplèvre à feuilles rondes

Le buplèvre à feuilles rondes (Bupleurum rotundifolium) est une plante annuelle de la famille des Apiacées, autrefois très commune dans les moissons céréalières d’Europe et du bassin méditerranéen. Ses feuilles supérieures orbiculaires, traversées par la tige (perfoliées), lui confèrent une silhouette singulière et immédiatement reconnaissable parmi les Ombellifères, dont la plupart possèdent des feuilles finement découpées.

Plante compagne des cultures de blé depuis le Néolithique, le buplèvre à feuilles rondes a connu un déclin spectaculaire au cours du XXe siècle sous l’effet de l’intensification agricole, du tri des semences et de l’usage des herbicides. Aujourd’hui rare à très rare dans la majorité de son ancienne aire, il est protégé dans plusieurs régions de France et d’Europe. Sur le plan médicinal, il s’inscrit dans la tradition du genre Bupleurum, dont certaines espèces asiatiques sont des piliers de la pharmacopée chinoise, bien que l’espèce européenne ait fait l’objet de recherches phytochimiques plus limitées.


I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

Règne : Plantae
Division : Magnoliophyta
Classe : Magnoliopsida
Ordre : Apiales
Famille : Apiaceae (Ombellifères)
Genre : Bupleurum L., 1753
Espèce : Bupleurum rotundifolium L., 1753

Le genre Bupleurum comprend environ 190 espèces réparties dans les régions tempérées et subtropicales de l’hémisphère nord, avec un centre de diversité en Asie centrale et méditerranéenne. C’est le seul genre d’Apiacées dont les feuilles sont entières et non divisées. B. rotundifolium se distingue par ses feuilles caulinaires perfoliées, caractère unique parmi les buplèvres européens. Le nom générique dérive du grec bous (bœuf) et pleuron (flanc), en référence à un usage vétérinaire antique. L’épithète rotundifolium désigne les feuilles arrondies.


II. DESCRIPTION BOTANIQUE

A. Appareil végétatif

Le buplèvre à feuilles rondes est une plante annuelle de 20 à 60 cm de hauteur. La tige est dressée, cylindrique, glabre, glauque, ramifiée dans sa partie supérieure. Les feuilles sont entières, glabres, d’un vert glauque bleuâtre. Les feuilles basales, souvent disparues à la floraison, sont oblongues-elliptiques, atténuées en pétiole. Les feuilles caulinaires sont le trait diagnostique majeur : largement ovales à orbiculaires, de 3 à 6 cm de diamètre, à bord entier, complètement perfoliées (la tige semble traverser le limbe), ce qui donne l’impression que chaque feuille forme une collerette horizontale autour de la tige. Cette disposition perfoliée est due à la soudure des deux oreillettes basales du limbe autour de la tige.

B. Appareil reproducteur

L’inflorescence est une ombelle composée de 3 à 8 rayons inégaux, relativement courts. L’involucre est absent ou réduit à 1-3 bractées caduques. L’involucelle est constitué de 5 bractéoles largement ovales, mucronées, verdâtres à jaune verdâtre, souvent plus longues que les fleurs, formant une collerette voyante autour de chaque ombellule. Les fleurs sont petites, jaune verdâtre, pentamères, à 5 pétales repliés en capuchon. La floraison a lieu de juin à août. La pollinisation est entomogame, assurée par de petits diptères et hyménoptères.

C. Fruit et graine

Le fruit est un diakène ovoïde-oblong, de 3 à 3,5 mm, brun foncé à maturité, à côtes filiformes peu saillantes. Les méricarpes sont lisses entre les côtes. Les bandelettes (vittae) sont visibles en coupe transversale, au nombre de 3 dans chaque vallécule. La dissémination est barochore, les fruits tombant à proximité immédiate de la plante mère.

D. Variabilité

L’espèce est relativement constante dans ses caractères morphologiques. La taille varie selon la richesse du sol et la densité de la culture hôte. Les bractéoles de l’involucelle peuvent être plus ou moins développées et prendre une teinte jaunâtre à maturité. Aucune sous-espèce n’est généralement reconnue en Europe occidentale.


Écologie et répartition

Bupleurum rotundifolium est une archéophyte, c’est-à-dire une plante dont l’introduction en Europe occidentale est antérieure à la découverte de l’Amérique, liée à la diffusion de l’agriculture céréalière depuis le Proche-Orient. Son aire d’origine présumée englobe le bassin méditerranéen oriental, l’Asie Mineure et l’Iran. L’espèce s’est ensuite répandue dans toute l’Europe céréalière, de l’Angleterre à la Russie méridionale.

C’est une messicole typique, c’est-à-dire une adventice des moissons de céréales d’hiver (blé, épeautre, seigle), sur sols calcaires à neutres, argileux à argilo-calcaires, assez profonds. Elle appartient aux groupements de l’alliance du Caucalidion lappulae. L’espèce est thermophile, héliophile, et préfère les situations chaudes et sèches en été.

En France, le buplèvre à feuilles rondes a connu un déclin dramatique depuis les années 1950. Autrefois commun dans les plaines céréalières du Centre, du Bassin parisien et du Midi, il est aujourd’hui rare à très rare, cantonné à quelques stations dans les causses, la Provence, la Bourgogne et les marges du Massif central. Il est inscrit sur les listes rouges régionales de nombreuses régions et bénéficie d’une protection légale dans certaines d’entre elles. Les principales causes de son déclin sont l’utilisation d’herbicides, le tri mécanique des semences et le labour profond.


III. PARTIES UTILISÉES

Dans la tradition européenne, les feuilles et les parties aériennes fleuries étaient occasionnellement employées. La racine n’était pas utilisée, contrairement aux espèces asiatiques du genre. La récolte se faisait en pleine floraison, en juillet. Compte tenu de la rareté actuelle de la plante, toute récolte en milieu naturel est à proscrire et serait d’ailleurs illégale dans les régions où l’espèce est protégée.

L’intérêt phytothérapeutique s’est davantage porté sur les espèces asiatiques du genre, en particulier Bupleurum chinense et Bupleurum falcatum, dont les racines constituent la drogue majeure Chai Hu de la pharmacopée chinoise.


IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE

La phytochimie de Bupleurum rotundifolium est relativement bien étudiée, en partie par extension des travaux sur le genre :

Saponines triterpéniques : la plante contient des saikosaponines, glycosides triterpéniques caractéristiques du genre Bupleurum. Les saikosaponines a, c et d ont été identifiées, bien qu’en concentrations généralement inférieures à celles des espèces asiatiques officinales. Ces composés sont les principaux responsables des activités anti-inflammatoires et hépatoprotectrices attribuées au genre.

Flavonoïdes : dérivés de la quercétine, du kaempférol et de l’isorhamnétine, sous forme d’hétérosides. La rutine et la narcissine (isorhamnétine-3-rutinoside) sont les composés flavonoïdiques majeurs.

Lignanes : présence de lignanes de type eudesmine et magnoline.

Polyacétylènes : composés caractéristiques des Apiacées, présents en faible quantité dans les racines.

Huile essentielle : en quantité faible, contenant des monoterpènes et des sesquiterpènes sans originalité marquée.

Acides phénoliques : acide chlorogénique et acide caféique.


V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES

Activité anti-inflammatoire : les saikosaponines inhibent la libération d’histamine par les mastocytes et réduisent la production de prostaglandines pro-inflammatoires. Cette activité a été principalement étudiée sur les espèces asiatiques mais est transposable à B. rotundifolium dans la mesure où les mêmes composés sont présents.

Activité hépatoprotectrice : les saikosaponines exercent un effet protecteur sur les hépatocytes dans des modèles d’hépatotoxicité induite chez le rat, en réduisant la peroxydation lipidique et en stabilisant les membranes cellulaires.

Activité immunomodulatrice : stimulation de l’activité des macrophages et modulation de la production de cytokines, effet documenté pour les saikosaponines a et d.

Activité antipyrétique : les extraits du genre Bupleurum possèdent une activité antipyrétique démontrée chez l’animal, cohérente avec l’usage traditionnel chinois de Chai Hu dans les syndromes fébriles.

Activité antioxydante : les flavonoïdes et les acides phénoliques confèrent aux extraits une activité antioxydante modérée à bonne dans les tests in vitro.


VI. DONNÉES CLINIQUES

Il n’existe pas d’essai clinique portant spécifiquement sur Bupleurum rotundifolium. Les données cliniques disponibles concernent les espèces asiatiques, notamment B. chinense et B. falcatum, dont les racines sont utilisées depuis plus de deux millénaires en médecine chinoise et japonaise (kampo). La formule classique Xiao Chai Hu Tang (décoction mineure de buplèvre), associant la racine de buplèvre à d’autres plantes, a fait l’objet de nombreux essais cliniques dans les hépatites chroniques, les troubles digestifs et les syndromes fébriles.

En Europe, l’espèce B. rotundifolium n’a jamais eu un usage médicinal majeur. Elle était ponctuellement employée en médecine populaire comme vulnéraire (cicatrisant des plaies) et comme fébrifuge, mais ces usages étaient secondaires et peu documentés. L’espèce n’est inscrite dans aucune pharmacopée européenne.


VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS

Composé Classe Action principale
Saikosaponines Saponine Constituant tensioactif
Flavonoïdes Flavonoïde Antioxydant, anti-inflammatoire
Kaempférol Métabolite Constituant
Isorhamnétine Métabolite Constituant
Narcissine Métabolite Constituant

VIII. FORMES GALÉNIQUES

Infusion : 2 à 3 g de parties aériennes séchées par tasse d’eau (départ à froid), infuser 10 minutes. Usage historique, non pratiqué actuellement.

Cataplasme : feuilles fraîches pilées appliquées sur les plaies et contusions. Usage populaire ancien.

Pour les préparations à base de Bupleurum en usage courant, il convient de se tourner vers les espèces officinales asiatiques (B. chinense, B. falcatum), disponibles chez les fournisseurs de matières premières de pharmacopée chinoise, sous forme de racines séchées, d’extraits secs standardisés ou de formules traditionnelles.


IX. TOXICOLOGIE

La toxicité de Bupleurum rotundifolium est faible aux doses traditionnelles. Les saponines, en concentration modérée, ne présentent pas de risque hémorragique ou hémolytique significatif par voie orale.

Pour le genre Bupleurum dans son ensemble, les saikosaponines à fortes doses peuvent provoquer des troubles digestifs (nausées, diarrhée) et, dans des cas exceptionnels rapportés en Asie avec les espèces officinales, une hépatotoxicité paradoxale (pneumonie interstitielle et hépatite aiguë décrites avec la formule Xiao Chai Hu Tang). Ces effets n’ont jamais été rapportés avec l’espèce européenne, dont l’usage est trop marginal pour avoir généré des signalements de pharmacovigilance.

L’usage est déconseillé pendant la grossesse et l’allaitement par principe de précaution.


X. USAGES HISTORIQUES

Le buplèvre à feuilles rondes était bien connu des paysans européens comme plante des moissons, au même titre que le coquelicot, le bleuet ou la nielle des blés. Il faisait partie du cortège des « belles mauvaises herbes » qui ornaient les champs de céréales avant l’ère des herbicides.

En médecine populaire européenne, son usage était modeste : vulnéraire en application locale, léger fébrifuge en tisane. Certains herboristes le considéraient comme astringent et le recommandaient contre les hernies (d’où le nom populaire de « perce-feuille » ou « herbe aux hernies » dans certaines régions). Matthiole (XVIe siècle) mentionne la plante comme cicatrisant et cite des propriétés purgatives douces.

Le caractère perfolié des feuilles, spectaculaire pour une Ombellifère, a frappé l’imagination populaire et a valu à la plante divers noms vernaculaires évocateurs : « oreille-de-lièvre » (en référence à la forme arrondie), « perce-feuille », « buplèvre des moissons ».


Intérêt écologique

Le buplèvre à feuilles rondes est un emblème du déclin des plantes messicoles en Europe. Ces compagnes ancestrales des cultures céréalières, qui coévoluent avec l’agriculture depuis dix mille ans, ont subi une érosion dramatique au cours du XXe siècle. En France, plus de la moitié des espèces messicoles sont aujourd’hui menacées.

La conservation du buplèvre à feuilles rondes passe par le maintien de pratiques agricoles extensives : absence d’herbicides, semis de céréales d’hiver sur sols calcaires, labour peu profond, rotation avec jachères. Des programmes de conservation ex situ (conservatoires botaniques) et in situ (parcelles de conservation, mesures agri-environnementales) sont mis en œuvre dans plusieurs régions.

Les fleurs attirent une entomofaune variée de petits diptères et hyménoptères. La plante participe à la diversité floristique des agrosystèmes et contribue à l’entretien des réseaux trophiques des plaines céréalières.


Confusions possibles

Les feuilles perfoliées rendent le buplèvre à feuilles rondes quasi impossible à confondre avec une autre Apiacée de la flore française. Aucune autre Ombellifère indigène ne présente de feuilles caulinaires orbiculaires et perfoliées.

Parmi les autres buplèvres français, Bupleurum falcatum (buplèvre en faux) possède des feuilles linéaires-lancéolées, B. fruticosum (buplèvre arbustif) est un arbuste à feuilles coriaces, et B. baldense (buplèvre du Baldo) est une minuscule annuelle de pelouses sèches.

En dehors des Apiacées, la disposition perfoliée des feuilles peut évoquer certaines espèces de Claytonia (Portulacaceae) ou de Blackstonia (Gentianaceae), mais les fleurs et le port général sont entièrement différents.


XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE

Le buplèvre à feuilles rondes est une plante dont l’intérêt est davantage patrimonial et écologique que thérapeutique. Messicole en voie de raréfaction, il témoigne de l’appauvrissement floristique des plaines cultivées et constitue un indicateur sensible des pratiques agricoles. Sa phytochimie, dominée par les saikosaponines caractéristiques du genre, est cohérente avec les propriétés anti-inflammatoires et hépatoprotectrices documentées pour les espèces asiatiques officinales, mais la faible concentration en principes actifs et la rareté de la plante excluent tout usage phytothérapeutique de l’espèce européenne.

L’avenir du buplèvre à feuilles rondes dépend de la capacité des politiques agricoles à préserver des espaces de cultures extensives sur sols calcaires, derniers refuges de cette flore messicole qui constitue un patrimoine biologique et culturel irremplaçable.


XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE

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Tutin T.G. et al. (eds). Flora Europaea, vol. 2. Cambridge University Press, 1968.


PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION

  • ★★☆☆☆ Astringent (usage traditionnel)
  • ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
  • ★★☆☆☆ Digestif
  • ★★☆☆☆ Vulnéraire

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