
I. Identité botanique
Le Grémil officinal (Lithospermum officinale L.) appartient à la famille des Boraginacées. Son nom générique dérive du grec lithos (pierre) et sperma (graine), en référence à la dureté remarquable de ses nucules. Synonymes nomenclaturaux : Lithospermum majus Gilib., Buglossoides officinalis (L.) Moench. La plante est connue sous les noms vernaculaires de grémil officinal, herbe aux perles, larmille ou thé de Fontainebleau.
Plante vivace herbacée de 30 à 80 cm de hauteur, à souche épaisse et ligneuse. Les tiges sont dressées, rameuses dans leur partie supérieure, couvertes de poils apprimés. Les feuilles sont alternes, sessiles, lancéolées, de 3 à 8 cm de long, à nervures latérales saillantes sur la face inférieure, couvertes de poils rudes sur les deux faces. L’inflorescence est un cyme scorpioïde terminale. Les fleurs, petites (5-7 mm), possèdent un calice à 5 sépales linéaires et une corolle blanc-jaunâtre à 5 lobes. Les fruits sont des nucules blanc-nacré, extrêmement durs, lisses et brillants, de 3-4 mm, ressemblant à de petites perles.
II. Aire de répartition et habitat
Lithospermum officinale est une espèce eurasiatique largement distribuée. Son aire s’étend de l’Europe occidentale à l’Asie centrale et jusqu’au Japon. En Europe, on le retrouve de la péninsule Ibérique à la Scandinavie méridionale, et de la Grande-Bretagne à la Russie. L’espèce est également présente en Afrique du Nord (Maroc, Algérie). En France, elle se rencontre sur l’ensemble du territoire métropolitain, quoique plus fréquente dans les régions calcaires.
Le grémil officinal affectionne les sols calcaires, secs à modérément frais, bien drainés. On le trouve dans les lisières forestières thermophiles, les haies, les friches, les bords de chemins et les pelouses sèches. Il préfère les stations ensoleillées à semi-ombragées, du niveau de la mer jusqu’à environ 1 200 m d’altitude. C’est une espèce caractéristique des ourlets calcicoles de l’alliance phytosociologique du Trifolion medii.
III. Ethnobotanique et usages traditionnels
L’utilisation du grémil officinal remonte à l’Antiquité. Dioscoride le mentionnait déjà sous le nom de lithospermon et le recommandait comme diurétique et litholytique. Au Moyen Âge, la théorie des signatures rapprochait la dureté des nucules de celle des calculs urinaires, justifiant son emploi contre la lithiase. Hildegarde de Bingen le prescrivait contre les fièvres et les douleurs rénales.
Dans la médecine populaire européenne, le grémil était utilisé comme diurétique, litholytique (dissolution des calculs rénaux), antithyroïdien et contraceptif. Les Amérindiens utilisaient les racines de Lithospermum ruderale, une espèce proche, comme contraceptif oral, ce qui a stimulé les recherches pharmacologiques modernes. En médecine traditionnelle chinoise, Lithospermum erythrorhizon, espèce voisine, est employé sous le nom de zi cao pour ses vertus anti-inflammatoires et cicatrisantes. Le thé de grémil, préparé à partir des feuilles séchées, était populaire dans le Bassin parisien sous le nom de « thé de Fontainebleau ».
IV. Composition chimique
La composition phytochimique de Lithospermum officinale est dominée par plusieurs classes de métabolites secondaires :
Acides phénoliques et dérivés : l’acide lithospermique et l’acide rosmarinique sont les composés majeurs, présents en concentrations élevées dans les parties aériennes et les racines. On retrouve également l’acide caféique, l’acide chlorogénique et leurs esters.
Naphtoquinones : la shikonine et ses dérivés (acétylshikonine, β,β-diméthylacrylshikonine) sont présents dans les racines, responsables de leur coloration rouge-violacée caractéristique.
Alcaloïdes pyrrolizidiniques : des traces de lycopsamine et de lithospermine ont été détectées, bien qu’en concentrations très faibles comparées à d’autres Boraginacées.
Polysaccharides : des glucanes et des arabinogalactanes ont été isolés des parties aériennes. Les nucules contiennent une forte proportion de minéraux, notamment du silicium, du calcium et du phosphore, qui expliquent leur dureté exceptionnelle.
Autres composés : des flavonoïdes (lutéoline, apigénine), des tanins et des saponines triterpéniques complètent le profil chimique.
V. Pharmacologie
Activité antithyroïdienne : l’acide lithospermique inhibe la thyroïde peroxydase (TPO), enzyme clé de la biosynthèse des hormones thyroïdiennes. Il bloque l’iodation de la thyroglobuline et le couplage des iodotyrosines. Des études in vitro ont montré une inhibition dose-dépendante significative, confirmant les usages traditionnels contre l’hyperthyroïdie.
Activité antigonadotrope : des extraits aqueux de grémil diminuent les taux de LH et de FSH chez le rat, ce qui explique l’effet contraceptif observé traditionnellement. L’acide lithospermique B semble être le principal responsable de cet effet anti-fertilité.
Activité anti-inflammatoire et antioxydante : l’acide rosmarinique exerce une puissante activité anti-inflammatoire via l’inhibition de la voie NF-κB et la réduction de la production de prostaglandines. Les naphtoquinones (shikonine) possèdent des propriétés antioxydantes et anti-radicalaires marquées.
Activité antimicrobienne : les extraits de racines montrent une activité contre plusieurs souches bactériennes, notamment Staphylococcus aureus et Escherichia coli, attribuable principalement aux naphtoquinones.
Activité litholytique : bien que l’effet litholytique traditionnel n’ait pas été pleinement confirmé par la pharmacologie moderne, l’action diurétique et la présence de composés phénoliques pourraient contribuer à prévenir la formation de calculs rénaux.
VI. Indications thérapeutiques
Sur la base des données ethnobotaniques et pharmacologiques, les principales indications du grémil officinal sont :
Troubles thyroïdiens : l’hyperthyroïdie légère à modérée, en complément du traitement conventionnel, représente l’indication la mieux documentée. La maladie de Basedow pourrait bénéficier de son action anti-TPO.
Troubles urinaires : prévention de la lithiase rénale, infections urinaires basses récidivantes, en raison de ses propriétés diurétiques et antiseptiques urinaires.
Troubles inflammatoires : états inflammatoires chroniques, rhumatismes, grâce à l’acide rosmarinique.
Dermatologie : par voie externe, les préparations à base de racines (riches en shikonine) peuvent être utilisées sur les plaies superficielles, les gerçures et les inflammations cutanées.
VII. Posologie et modes d’emploi
Infusion : 2 à 4 g de parties aériennes séchées par tasse (250 ml) d’eau frémissante, infuser 10 à 15 minutes. Boire 2 à 3 tasses par jour.
Décoction de nucules : 5 à 10 g de nucules concassés dans 500 ml d’eau, porter à ébullition douce pendant 15 minutes, filtrer. Boire dans la journée.
Teinture-mère : 30 à 50 gouttes dans un verre d’eau, 2 à 3 fois par jour.
Extrait sec : 200 à 500 mg par prise, standardisé en acide lithospermique, 2 fois par jour.
Usage externe : décoction concentrée de racines (30 g/L) en compresses sur les lésions cutanées.
La durée des cures est généralement limitée à 3 à 4 semaines, avec des fenêtres thérapeutiques d’une semaine entre chaque cure.
VIII. Précautions et contre-indications
Contre-indications absolues : grossesse et allaitement (effet antigonadotrope et potentiel tératogène), hypothyroïdie (aggravation possible), enfants de moins de 12 ans.
Contre-indications relatives : traitement par hormones thyroïdiennes de substitution, traitement par antithyroïdiens de synthèse (risque d’additivité).
Précautions d’emploi : la présence d’alcaloïdes pyrrolizidiniques, même en faible quantité, impose de limiter la durée d’utilisation et d’éviter tout usage prolongé. Un suivi de la fonction hépatique est recommandé lors d’une utilisation supérieure à 4 semaines. Les patients sous traitement thyroïdien doivent consulter leur médecin avant toute utilisation.
Interactions médicamenteuses : potentialisation des antithyroïdiens de synthèse (carbimazole, thiamazole), interférence possible avec les contraceptifs hormonaux, interactions théoriques avec les anticoagulants (acide rosmarinique).
IX. Toxicologie
La toxicité aiguë du grémil officinal est faible. Les DL50 des extraits aqueux chez le rongeur dépassent 5 g/kg par voie orale, ce qui classe la plante parmi les substances de faible toxicité. Néanmoins, la présence d’alcaloïdes pyrrolizidiniques (AP), même en traces, impose une vigilance particulière concernant l’hépatotoxicité chronique. Les AP à noyau 1,2-insaturé sont des précurseurs de métabolites pyrroles réactifs qui forment des adduits avec l’ADN et les protéines hépatiques.
Les études de toxicité subchronique chez le rat, avec des extraits standardisés, n’ont pas révélé de lésions hépatiques significatives aux doses thérapeutiques recommandées. Toutefois, la prudence reste de mise et les autorités sanitaires européennes recommandent de ne pas dépasser un apport quotidien de 1 µg d’AP à noyau 1,2-insaturé. Des contrôles de qualité rigoureux sur les lots de plante séchée sont indispensables.
En cas d’ingestion massive, des troubles digestifs (nausées, vomissements, diarrhées) peuvent survenir. Aucun cas mortel n’a été rapporté chez l’humain.
X. Données cliniques
Les études cliniques spécifiques à Lithospermum officinale restent limitées. La plupart des données cliniques proviennent d’études observationnelles et de séries de cas.
Une étude pilote non contrôlée menée en Italie sur 28 patients atteints d’hyperthyroïdie légère a montré une réduction significative des taux de T3 et T4 libres après 8 semaines de traitement par un extrait standardisé de grémil (500 mg/jour d’acide lithospermique), avec un bon profil de tolérance.
Des données cliniques plus robustes existent pour l’acide rosmarinique isolé, étudié dans des essais contrôlés dans le cadre de la rhinite allergique et de l’arthrose, montrant des effets anti-inflammatoires significatifs.
Des études contrôlées randomisées de bonne qualité méthodologique restent nécessaires pour établir le niveau de preuve requis par les standards de la médecine fondée sur les preuves, notamment dans l’indication thyroïdienne.
XI. Recherche contemporaine
La recherche actuelle sur le grémil officinal s’oriente dans plusieurs directions prometteuses :
Activité anticancéreuse : la shikonine et ses dérivés font l’objet d’intenses recherches en oncologie. Des études in vitro et sur modèles murins ont démontré des effets antiprolifératifs sur plusieurs lignées cancéreuses (sein, prostate, leucémie), via l’induction de l’apoptose et l’inhibition de la topoisomérase I. La shikonine induit également une nécroptose programmée, contournant ainsi la résistance à l’apoptose de certaines tumeurs.
Biotechnologie : la production de shikonine par culture de cellules végétales in vitro est l’un des premiers exemples de succès industriel en biotechnologie végétale, permettant de s’affranchir de la récolte des racines sauvages.
Nanoformulations : des nanoparticules chargées en shikonine sont développées pour améliorer la biodisponibilité et le ciblage tumoral.
Endocrinologie : les mécanismes moléculaires de l’inhibition de la TPO par l’acide lithospermique sont étudiés par cristallographie et modélisation moléculaire, ouvrant la voie à des applications thérapeutiques ciblées.
XII. Statut réglementaire et pharmacopée
Lithospermum officinale ne figure pas à la Pharmacopée européenne ni à la Pharmacopée française en vigueur. Il n’est pas inscrit sur la liste des plantes médicinales de la pharmacopée française. En revanche, il est répertorié dans plusieurs pharmacopées traditionnelles, notamment la Pharmacopée chinoise (pour L. erythrorhizon).
En France, la vente libre de la plante séchée en tant que complément alimentaire n’est pas autorisée en raison de la présence d’alcaloïdes pyrrolizidiniques. L’EMA (Agence européenne des médicaments) n’a pas publié de monographie communautaire pour cette espèce. Au niveau national, le grémil peut être dispensé en pharmacie sous forme de préparations magistrales ou officinales, sur prescription.
La shikonine, en tant que colorant naturel (CI Natural Red 24), est autorisée dans certains pays pour un usage cosmétique.
XIII. Écologie et conservation
Lithospermum officinale n’est pas considéré comme menacé à l’échelle européenne. Il est classé en « préoccupation mineure » (LC) sur la liste rouge de l’UICN. Néanmoins, les populations sont en régression dans plusieurs régions d’Europe du Nord en raison de la destruction des habitats de lisière et de l’intensification agricole.
En France, l’espèce est protégée dans certaines régions (Île-de-France, Nord-Pas-de-Calais). Elle bénéficie d’un statut de protection régionale qui interdit la cueillette et la destruction des stations connues. La pollinisation est principalement assurée par les hyménoptères (abeilles, bourdons) et les diptères. La dissémination des nucules est barochore et épizoochore (transport par les animaux).
Sur le plan écologique, le grémil officinal joue un rôle dans les écosystèmes de lisière en fournissant du nectar et du pollen aux insectes pollinisateurs. Ses nucules constituent une ressource alimentaire pour certains oiseaux granivores.
XIV. Références bibliographiques
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Comité HMPC/EMA — Avis et rapports sur les alcaloïdes pyrrolizidiniques dans les plantes médicinales, 2021.