
Capsella bursa-pastoris (L.) Medik.
Famille : Brassicaceae.
Noms vernaculaires : bourse-à-pasteur, capselle, bourse-de-capucin, bourse-de-berger, moutarde sauvage, herbe à cœur.
La bourse-à-pasteur est l’une des plantes les plus cosmopolites et les plus ubiquistes du monde végétal. Présente dans presque toutes les régions tempérées et subtropicales de la planète, elle colonise les moindres interstices de sol nu — trottoirs, cours, jardins, cultures, friches, terrains vagues — avec une ténacité et une discrétion qui en font le prototype de la plante « invisible mais omniprésente ». On la reconnaît à ses petits fruits en forme de cœur inversé, triangulaires et aplatis, qui lui valent son nom de « bourse du berger ».
Mais cette modestie de stature cache une plante médicinale de premier plan dans la tradition herboriste européenne. La bourse-à-pasteur est l’une des plantes hémostatiques les plus anciennement et les plus constamment utilisées en médecine populaire, recommandée dans les saignements utérins, les ménorragies, les hémorroïdes et les plaies superficielles. Son profil phytochimique, complexe et encore imparfaitement compris, associe des flavonoïdes, des peptides vasoactifs, des glucosinolates, des amines biogènes et des composés spécifiques qui lui confèrent une activité pharmacologique réelle, bien que les preuves cliniques modernes restent insuffisantes pour une validation formelle.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
- Règne : Plantae
- Division : Magnoliophyta
- Classe : Magnoliopsida
- Ordre : Brassicales
- Famille : Brassicaceae (Cruciferae)
- Genre : Capsella Medik.
- Espèce : Capsella bursa-pastoris (L.) Medik.
- Noms vernaculaires : bourse-à-pasteur, capselle, bourse-de-berger, herbe à cœur.
Étymologie : Capsella (petite boîte, cassette) et bursa-pastoris (bourse du berger) décrivent tous deux la forme du fruit, silicule triangulaire inversée évoquant une bourse plate. Le nom vernaculaire est l’un des plus descriptifs et des plus constants de la flore populaire européenne.
Le genre Capsella ne compte qu’un nombre restreint d’espèces, dont C. bursa-pastoris est de très loin la plus commune et la plus largement distribuée. L’espèce est extrêmement polymorphe (variations foliaires, taille, pilosité) et présente un intérêt génétique considérable comme modèle de plante autogame cosmopolite, proche de l’organisme modèle Arabidopsis thaliana.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Plante herbacée annuelle ou bisannuelle, de 10 à 50 cm de hauteur, à port dressé, grêle, souvent très ramifié. La racine est pivotante, mince, blanchâtre.
Les feuilles basales forment une rosette plaquée au sol, persistante, à feuilles oblongues à lancéolées, très variables dans leur découpage : entières, dentées, pennatifides ou profondément pennatilobées selon les individus et les conditions. Les feuilles caulinaires sont alternes, sessiles, embrassantes à oreillettes (amplexicaules), lancéolées à sagittées, entières ou faiblement dentées, progressivement réduites vers le sommet. L’ensemble de la plante est pubescent, couvert de poils simples et de poils étoilés (ramifiés) — caractère diagnostique des Brassicaceae.
L’inflorescence est une grappe (racème) terminale, allongée, d’abord condensée puis s’étirant considérablement à maturité. Les fleurs sont petites (2 à 4 mm), à 4 pétales blancs disposés en croix — structure florale typique des Crucifères. Six étamines tétradynames (4 longues + 2 courtes). Ovaire supère.
Le fruit est une silicule (silique courte) aplatie, triangulaire inversée (obcordiforme), de 5 à 8 mm, échancrée au sommet, portée par un pédicelle grêle étalé. Chaque loge contient 10 à 12 graines minuscules, ovales, brunes, de moins de 1 mm. La silicule est le caractère d’identification le plus immédiat et le plus fiable de l’espèce — sa forme de « petite bourse » est unique dans la flore française.
Floraison : pratiquement toute l’année dans les régions à climat doux, de février à novembre en France. L’espèce est autogame (autopollinisation fréquente), ce qui assure une reproduction efficace en toutes circonstances.
HABITAT, ÉCOLOGIE ET RÉPARTITION
La bourse-à-pasteur est l’une des plantes les plus cosmopolites au monde, présente sur tous les continents (sauf l’Antarctique) et dans presque tous les types de milieux perturbés : jardins, potagers, cultures, vignobles, friches, trottoirs, pieds de murs, cours, terrains vagues, bords de route, dunes fixées, décombres. Elle tolère une gamme très large de sols (acides à calcaires, sableux à argileux, pauvres à riches) et de conditions climatiques (tempéré à subtropical, humide à sec).
C’est une espèce pionnière, nitrophile, héliophile, adaptée aux perturbations répétées (labours, piétinement, fauchage). Sa capacité de germination rapide, sa durée de cycle court et sa production considérable de graines (un individu peut produire 30 000 à 60 000 graines) expliquent son succès écologique mondial. La banque de graines dans le sol assure la persistance des populations pendant de nombreuses années.
En France, elle est commune dans absolument tous les départements, du littoral aux étages montagnards (jusqu’à 2000 m).
III. PARTIES UTILISÉES
- Parties aériennes fleuries : c’est la drogue médicinale traditionnelle, récoltée au moment de la pleine floraison (avec présence simultanée de fleurs et de fruits jeunes). La plante entière est utilisée.
- Plante fraîche : préférée par certains herboristes pour la préparation de teintures-mères et de sucs stabilisés, car certains composés actifs se dégradent au séchage.
La récolte se fait de préférence au printemps et en début d’été, sur des stations propres (éviter les bords de route traités et les zones contaminées). La drogue sèche est vert grisâtre, à saveur herbacée légèrement piquante et soufrée (glucosinolates).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
A. Flavonoïdes
La bourse-à-pasteur est riche en flavonoïdes : rutine (quercétine-3-O-rutinoside), diosmétine, lutéoline, hespéridine et leurs glycosides. Ces composés contribuent aux propriétés vasculoprotectrices et anti-inflammatoires de la plante. La rutine, en particulier, est connue pour renforcer la résistance capillaire et réduire la perméabilité vasculaire.
B. Peptides et amines vasoactifs
Des peptides à activité contractile sur les muscles lisses utérins et vasculaires ont été isolés de la plante fraîche. La tyramine (amine biogène sympathomimétique) et l’histamine sont présentes en quantité significative. L’acétylcholine a été détectée dans la plante fraîche. Ces amines contribuent à l’activité utérotonique et hémostatique traditionnellement attribuée à la plante.
C. Glucosinolates
Comme toutes les Brassicaceae, la bourse-à-pasteur contient des glucosinolates (composés soufrés), dont la sinigrine et la glucocapparine. L’hydrolyse enzymatique (par la myrosinase) libère des isothiocyanates (moutardes), responsables de la saveur piquante et dotés de propriétés antimicrobiennes et anticancéreuses démontrées in vitro pour la famille.
D. Acides organiques et stéroïdes
Des acides organiques (acide fumarique, acide citrique), des saponines, de l’acide bursique (spécifique) et des phytostérols (sitostérol, stigmastérol) complètent le profil. Des diosmine et d’autres flavones vasculoprotectrices sont également rapportées.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
La bourse-à-pasteur est surtout connue pour son activité hémostatique et utérotonique. Les mécanismes proposés sont multiples et probablement synergiques :
- Action hémostatique : les flavonoïdes (rutine) renforcent la résistance capillaire et réduisent la perméabilité vasculaire, limitant les saignements à composante microvasculaire. Les peptides vasoactifs contribuent à une vasoconstriction locale.
- Action utérotonique : la tyramine, l’acétylcholine et les peptides spécifiques stimulent la contraction des fibres musculaires lisses utérines, favorisant l’hémostase dans les ménorragies et les métrorragies. Ce mécanisme est analogue (mais beaucoup plus modéré) à celui de l’ergot de seigle.
- Action astringente : les tanins et les flavonoïdes exercent un effet astringent local sur les muqueuses, contribuant à l’arrêt des saignements superficiels.
- Action anti-inflammatoire : les flavonoïdes inhibent la cyclooxygénase et la production de médiateurs pro-inflammatoires.
L’activité pharmacologique globale est modérée mais cohérente avec l’usage traditionnel séculaire. La plante agit probablement par un effet cumulatif de plusieurs composés à faible activité individuelle mais à synergie significative.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★★☆ Hémostatique
- ★★★★☆ Astringent
- ★★★☆☆ Utérotonique
- ★★★☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Cicatrisant
- ★★☆☆☆ Veinotonique
- ★★☆☆☆ Diurétique
VI. DONNÉES CLINIQUES
Les données cliniques modernes restent insuffisantes pour une validation formelle par les autorités réglementaires (ESCOP). Toutefois, l’usage traditionnel est exceptionnellement constant et documenté sur plusieurs siècles dans toute l’Europe. Une monographie européenne classe la bourse-à-pasteur comme « médicament traditionnel à base de plantes » (Traditional Use) pour le soulagement des règles abondantes (ménorragies) et des saignements de nez (épistaxis), sans essai clinique de niveau suffisant pour un statut « bien établi » (Well-Established Use).
Des études pharmacologiques in vitro et in vivo ont confirmé l’activité utérotonique et hémostatique de la plante sur des modèles animaux. Des études observationnelles anciennes en gynécologie suggèrent une efficacité modérée dans les ménorragies fonctionnelles.
TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe chimique | Action principale |
|---|---|---|
| Rutine (quercétine-3-O-rutinoside) | Flavonoïde glycosylé | Vasculoprotecteur, anti-hémorragique |
| Tyramine | Amine biogène | Sympathomimétique, vasoconstricteur |
| Acétylcholine | Neurotransmetteur | Utérotonique |
| Glucosinolates (sinigrine) | Composés soufrés | Antimicrobien, saveur piquante |
| Diosmétine, lutéoline | Flavones | Anti-inflammatoire, antioxydant |
| Acide bursique | Acide organique spécifique | Contribution à l’activité hémostatique |
| Phytostérols (sitostérol) | Stéroïdes végétaux | Modulateur métabolique |
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Flavonoïdes | Flavonoïde | Antioxydant, anti-inflammatoire |
| Peptides | Métabolite | Constituant |
| Tyramine | Métabolite | Constituant |
| Histamine | Métabolite | Constituant |
| Acétylcholine | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
- Infusion : 1 à 2 cuillères à café (3 à 5 g) de plante séchée pour 200 ml d’eau (départ à froid), infusion de 10 à 15 minutes. 2 à 3 tasses par jour. Usage traditionnel dans les ménorragies, les épistaxis et les troubles veineux légers.
- Teinture-mère (plante fraîche) : macération hydroalcoolique de la plante fraîche. 30 à 50 gouttes 2 à 3 fois par jour. Forme préférable pour préserver les composés labiles (amines, peptides).
- Extrait fluide : 2 à 5 ml par jour, dilué dans de l’eau.
- Suc stabilisé : suc de plante fraîche stabilisé, usage traditionnel.
- Gélules de poudre : plante séchée pulvérisée, 500 à 1000 mg par prise, 2 à 3 fois par jour.
La plante fraîche est généralement considérée comme plus active que la drogue sèche, en raison de la labilité de certains composés (tyramine, acétylcholine, peptides).
IX. TOXICOLOGIE
La bourse-à-pasteur est considérée comme bien tolérée aux doses traditionnelles. Aucune toxicité significative n’a été rapportée. Toutefois :
- Grossesse : contre-indiquée en raison de l’activité utérotonique (risque théorique de contractions utérines).
- Allaitement : prudence par défaut de données.
- Hypo-/hypertension : la tyramine peut interagir avec les IMAO (inhibiteurs de la monoamine oxydase), provoquant des crises hypertensives. Association déconseillée.
- Thyroïde : comme toutes les Brassicaceae, la plante contient des glucosinolates pouvant théoriquement interférer avec la fonction thyroïdienne à très fortes doses.
La plante est comestible (jeunes rosettes consommées en salade dans certaines traditions) et ne présente pas de risque alimentaire aux portions habituelles.
X. USAGES HISTORIQUES
La bourse-à-pasteur est mentionnée par Dioscoride et Pline l’Ancien comme plante hémostatique. Au Moyen Âge, elle figurait dans tous les herbiers et formulaires comme « herbe des saignements ». Matthiole, Fuchs, Dodoens et Tournefort la recommandent unanimement contre les flux de sang, les hémorragies utérines et les plaies saignantes.
Pendant la Première Guerre mondiale, face à la pénurie d’ergot de seigle et de médicaments hémostatiques, la bourse-à-pasteur fut massivement récoltée et utilisée par les services de santé militaires britanniques et allemands comme substitut d’urgence pour les hémorragies — épisode qui témoigne de la crédibilité réelle accordée à cette plante par les médecins de terrain.
En médecine populaire européenne, elle est restée l’une des plantes les plus constamment utilisées pour les règles abondantes, les saignements de nez, les hémorroïdes et les petites hémorragies. En Chine (ji cai, 荠菜), elle est consommée comme légume et utilisée en médecine traditionnelle pour les mêmes indications.
CONFUSIONS ET DISTINCTIONS
- Capsella rubella (capselle rougeâtre) : espèce très proche, à pétales rougeâtres et à silicules légèrement plus petites. Même usage possible.
- Lepidium spp. (passerage) : silicules arrondies ou elliptiques (pas triangulaires). Même famille.
- Thlaspi arvense (tabouret des champs) : silicules orbiculaires ailées, beaucoup plus grandes. Pas de rosette persistante marquée.
- Arabidopsis thaliana (arabette de Thal) : siliques allongées (pas de silicules triangulaires). Rosette basale similaire mais taille plus réduite.
La silicule triangulaire inversée, aplatie, en forme de cœur ou de petite bourse, est le critère diagnostic absolu de la bourse-à-pasteur, unique dans la flore française.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Capsella bursa-pastoris est une petite Brassicacée cosmopolite des sols perturbés, à silicules triangulaires caractéristiques. Son profil phytochimique associe des flavonoïdes vasculoprotecteurs (rutine), des amines vasoactives (tyramine, acétylcholine), des peptides utérotoniques, des glucosinolates et des composés spécifiques (acide bursique) qui lui confèrent des propriétés hémostatiques et utérotoniques modérées mais réelles.
Plante médicinale majeure de la tradition herboriste européenne, elle conserve une place crédible dans l’herboristerie prudente pour les ménorragies fonctionnelles et les saignements mineurs, malgré l’insuffisance des preuves cliniques modernes. Elle illustre la force des plantes ordinaires lorsqu’elles sont bien connues, bien nommées et bien situées dans leur contexte d’usage — et rappelle que la pharmacopée populaire a parfois raison avant que la science ne le confirme.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Plants of the World Online (POWO), Royal Botanic Gardens, Kew. Capsella bursa-pastoris (L.) Medik.
- Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica — Flore de France. Biotope Éditions, 2014.
- Bruneton J. Pharmacognosie — Phytochimie, Plantes médicinales. 5e éd., Lavoisier Tec & Doc, 2016.
- Al-Snafi A.E. « The chemical constituents and pharmacological effects of Capsella bursa-pastoris — a review ». International Journal of Pharmacology and Toxicology, 2015.
- Newall C.A. et al. Herbal Medicines — A Guide for Health-Care Professionals. Pharmaceutical Press, 1996.
- Fournier P. Le Livre des plantes médicinales et vénéneuses de France. Lechevalier, 1947-1948.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Astringent
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Cicatrisant