
Bryonia dioica Jacq.
Famille : Cucurbitaceae
La bryone dioïque est une grande liane herbacée des haies, des friches et des lisières humides à sèches, immédiatement reconnaissable à ses vrilles spiralées, ses feuilles palmatilobées et ses baies rouges très attractives. Cette beauté végétale un peu sauvage masque pourtant une toxicité sérieuse. La bryone est une plante que l’on doit d’abord apprendre à reconnaître pour s’en méfier.
Son histoire médicinale est longue et ambiguë : purgative, émétique, révulsive, elle fut pendant des siècles l’un des purgatifs drastiques de la pharmacopée populaire — un remède violent que la médecine moderne a abandonné, non sans avoir identifié dans sa racine des composés phytochimiques d’un intérêt considérable, en particulier les cucurbitacines.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Classification : Règne Plantae — Division Magnoliophyta — Classe Magnoliopsida — Ordre Cucurbitales — Famille Cucurbitaceae — Genre Bryonia — Espèce Bryonia dioica Jacq.
Synonymes : Bryonia cretica subsp. dioica (Jacq.) Tutin (nom retenu par certaines flores).
Noms vernaculaires : Bryone dioïque, Bryone, Navet du diable, Vigne blanche, Couleuvrée, Rave de serpent. En anglais : white bryony, red bryony. En allemand : Rotbeerige Zaunrübe.
Étymologie : Bryonia dérive du grec bryein (pousser vigoureusement, proliférer), allusion à la croissance explosive de la liane au printemps. L’épithète dioica indique la dioécie — les fleurs mâles et femelles sont portées par des pieds séparés.
Le genre Bryonia comprend une dizaine d’espèces, principalement méditerranéennes et orientales. B. dioica est la seule espèce commune en France.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
La bryone est une plante vivace herbacée grimpante, pouvant atteindre 3 à 5 m de longueur en une saison de croissance. La partie souterraine est constituée d’un navet (tubercule napiforme) volumineux, charnu, blanc-jaunâtre, pouvant peser plusieurs kilogrammes et atteindre 50 à 60 cm de longueur. Ce tubercule constitue un organe de réserve puissant, riche en amidon, en cucurbitacines et en résines, responsable de la vigueur végétative annuelle.
Les tiges sont herbacées, striées, rugueuses, ramifiées, munies de vrilles simples (non ramifiées) opposées aux feuilles, qui s’enroulent autour des supports avec une rapidité remarquable. La croissance peut atteindre 10 à 15 cm par jour en période favorable.
Les feuilles, alternes, sont palmatilobées à 5 lobes inégaux, dentés, d’un vert mat et légèrement scabres au toucher. Les deux faces portent des poils courts et rudes (trichomes).
Les fleurs sont dioïques : les pieds mâles portent des grappes de fleurs jaunâtre-verdâtre à cinq pétales soudés à la base, veinés de vert ; les pieds femelles portent des fleurs plus petites, à ovaire infère bien visible. La pollinisation est entomophile (abeilles, mouches).
Le fruit est une baie globuleuse de 6 à 10 mm, verte puis rouge vif à maturité, luisante, contenant 2 à 6 graines. Les grappes de baies rouges sont très voyantes dans les haies en automne et constituent le principal risque d’intoxication accidentelle chez l’enfant.
Écologie et répartition
Bryonia dioica est une espèce euro-méditerranéenne, présente de la Grande-Bretagne à l’Iran, et de la Scandinavie méridionale à l’Afrique du Nord. En France, elle est commune dans toutes les régions de plaine et de colline, jusqu’à 1 000 m environ.
Son habitat comprend les haies, les lisières forestières, les friches, les décombres, les murs, les clôtures et les jardins. Elle affectionne les sols riches, frais à humides, argileux ou calcaires. C’est une nitrophile qui profite de la fertilisation azotée des bords de champs et des décombres.
III. PARTIES UTILISÉES
La drogue végétale historique est la racine (tubercule), récoltée en automne ou au début du printemps, coupée en rondelles et séchée. La racine fraîche, très active, était préférée pour les usages externes (cataplasmes). Les baies ne sont pas utilisées en thérapeutique en raison de leur toxicité.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
La phytochimie de la bryone est dominée par les cucurbitacines, classe de triterpènes tétracycliques hautement oxygénés, caractéristiques des Cucurbitacées.
Cucurbitacines : la racine contient principalement les cucurbitacines B, D, E, I, J, K et L, à des concentrations de 0,1 à 0,5 % de la matière sèche. Ces composés, extrêmement amers (seuil de détection gustative inférieur au microgramme par millilitre), sont responsables de la toxicité et de l’essentiel des propriétés pharmacologiques de la plante. La cucurbitacine B et ses dérivés sont les mieux étudiés.
Résines : la racine contient des résines purgatives (bryonine, bryonidine), glycosides résineux responsables de l’action drastique sur l’intestin.
Lectines : des protéines à activité hémagglutinante (lectines) ont été isolées de la racine, présentant un intérêt en immunologie et en recherche anticancéreuse.
Amidon : la racine est très riche en amidon (jusqu’à 50 % de la matière sèche), ce qui lui confère son aspect charnu et sa consistance farineuse.
Huile des graines : les graines contiennent des acides gras insaturés, dont l’acide linoléique conjugué et l’acide éléostéarique.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Activité purgative drastique : les résines (bryonine, bryonidine) irritent violemment la muqueuse intestinale, provoquant une hypersécrétion d’eau et d’électrolytes et des contractions péristaltiques intenses. L’effet purgatif est brutal, douloureux et accompagné de nausées et de vomissements — un profil thérapeutique inacceptable par les standards modernes.
Activité cytotoxique (cucurbitacines) : les cucurbitacines B, D et E exercent une cytotoxicité puissante sur de nombreuses lignées tumorales humaines in vitro, par inhibition du signal JAK/STAT3, induction de l’apoptose et perturbation du cytosquelette d’actine. La cucurbitacine B est l’un des inhibiteurs naturels les plus puissants de la voie STAT3, cible thérapeutique majeure en oncologie. Ces résultats ont suscité un intérêt considérable en recherche anticancéreuse, bien que la toxicité des cucurbitacines limite leur utilisation clinique directe.
Activité anti-inflammatoire : les cucurbitacines inhibent la production de TNF-alpha, d’IL-6 et de PGE2 dans les modèles expérimentaux. L’usage externe traditionnel de la racine en cataplasme révulsif contre les douleurs articulaires et les névralgies est partiellement justifié par cette activité.
Activité hépatoprotectrice : paradoxalement, les cucurbitacines à faible dose exercent un effet hépatoprotecteur dans certains modèles expérimentaux, par activation des mécanismes antioxydants hépatiques.
Propriétés médicinales — Notation
- ★★★☆☆ Cytotoxique (recherche)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★☆☆☆☆ Purgatif (usage historique, abandonné)
- ⚠️ TOXIQUE — Usage thérapeutique déconseillé
VI. DONNÉES CLINIQUES
Aucun essai clinique moderne n’a été mené avec des préparations de bryone. Les données cliniques sont exclusivement historiques et proviennent des traités de médecine des XVIIe au XIXe siècles. L’usage de la racine de bryone comme purgatif a été abandonné au début du XXe siècle, remplacé par des laxatifs plus sûrs.
En homéopathie, Bryonia alba (espèce voisine) est l’un des remèdes les plus prescrits, utilisé en dilutions élevées contre les douleurs articulaires, les pleurésies et les bronchites sèches. L’usage homéopathique ne pose pas de problème de toxicité (dilutions au-delà du nombre d’Avogadro).
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Cucurbitacines | Métabolite | Constituant |
| Cucurbitacines b, d, e, i, j, k et l | Métabolite | Constituant |
| Résines | Résine | Constituant |
| Lectines | Métabolite | Constituant |
| Amidon | Polysaccharide | Réserve glucidique |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Usage abandonné. Les formes galéniques historiques comprenaient la teinture de racine, la poudre de racine et le cataplasme de racine fraîche. Toutes sont aujourd’hui déconseillées en raison de la toxicité.
Homéopathie : Bryonia en granules (5 CH, 9 CH, 15 CH) est disponible en pharmacie, avec des indications homéopathiques spécifiques.
IX. TOXICOLOGIE
La bryone est une plante toxique, dont tous les organes sont dangereux, en particulier les baies et la racine.
Baies : l’ingestion de 10 à 15 baies suffit à provoquer des troubles digestifs graves chez l’enfant (vomissements, diarrhées sanglantes, coliques). Des cas mortels ont été rapportés historiquement, bien que la létalité soit faible grâce au goût extrêmement amer des baies, qui limite la quantité ingérée.
Racine : l’ingestion de racine fraîche provoque une irritation gastro-intestinale violente : vomissements, diarrhées profuses, douleurs abdominales, déshydratation. À forte dose, des troubles rénaux, des convulsions et un collapsus cardio-vasculaire sont possibles.
Contact cutané : la manipulation de la racine fraîche peut provoquer une dermatite de contact (vésicules, érythème) liée aux cucurbitacines et aux lectines irritantes.
La dose létale estimée pour l’adulte est de l’ordre de 40 baies ou 15 à 30 g de racine fraîche — données approximatives issues de la littérature toxicologique historique.
X. USAGES HISTORIQUES
La bryone est l’un des grands purgatifs de la médecine populaire européenne, utilisé depuis l’Antiquité. Dioscoride la décrit sous le nom d’ampelos leukê (vigne blanche) et recommande la racine comme purgatif, emménagogue et remède des plaies. Au Moyen Âge, la racine de bryone, sculptée en forme humaine et séchée, servait de substitut bon marché à la mandragore — la fameuse « fausse mandragore » des colporteurs et des charlatans.
Le nom « navet du diable » évoque la puissance et la dangerosité de la racine. L’usage révulsif externe (cataplasme de racine fraîche rapée sur les articulations douloureuses, les entorses, les pleurésies) a perduré dans les campagnes françaises jusqu’au milieu du XXe siècle. Cazin (1858) et Fournier (1947) décrivent en détail ces usages avec les précautions nécessaires.
Intérêt écologique et conservation
La bryone est une espèce commune et non menacée. Son intérêt écologique réside dans sa production abondante de baies rouges, consommées par les oiseaux (merles, fauvettes, grives) qui assurent la dissémination des graines — les graines transitent par le tube digestif sans dommage, l’enrobage muqueux du fruit facilitant la germination.
Les vrilles de la bryone présentent un mouvement thigmotropique (réponse au contact) remarquable, étudié par Darwin dans The Movements and Habits of Climbing Plants (1875). Le mécanisme d’enroulement en spirale double, avec inversion du sens de torsion au milieu de la vrille, est un modèle classique de biomécanique végétale.
Confusions possibles
Tamus communis (tamier, herbe aux femmes battues) : autre liane à baies rouges des haies, mais feuilles entières cordiformes (non lobées), sans vrilles, famille des Dioscoreaceae. La confusion est fréquente et sans gravité particulière, les deux plantes étant toxiques.
Vignes cultivées : les jeunes pousses de bryone peuvent vaguement ressembler aux pampres de vigne, d’où le nom de « vigne blanche ». La présence de vrilles simples (et non ramifiées comme chez la vigne) et de poils rudes permet la distinction.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
La bryone dioïque est une plante toxique dont l’intérêt pharmacognosique contemporain repose sur les cucurbitacines, triterpènes tétracycliques aux propriétés cytotoxiques puissantes, en particulier comme inhibiteurs de la voie JAK/STAT3 — cible thérapeutique majeure en cancérologie. L’usage thérapeutique direct de la plante est abandonné depuis un siècle, mais ses composés actifs alimentent une recherche pharmacologique active.
Entre le navet du diable des campagnes, la fausse mandragore des colporteurs et les cucurbitacines des laboratoires d’oncologie, la bryone illustre le parcours singulier d’une plante dont la dangerosité a paradoxalement entretenu la mémoire — et continue de nourrir l’innovation.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Bruneton, J. — Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales, 5e éd., Lavoisier, 2016.
- Bruneton, J. — Plantes toxiques : végétaux dangereux pour l’homme et les animaux, 4e éd., Lavoisier, 2009.
- Fournier, P.-V. — Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, Omnibus, 1947.
- Cazin, F.-J. — Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, 3e éd., 1858.
- Tison, J.-M. & de Foucault, B. — Flora Gallica, Biotope, 2014.
- Chen, J.C. et al. — « Cucurbitacins and cucurbitane glycosides: structures and biological activities », Natural Product Reports, 22, 2005.
- Blaskovich, M.A. et al. — « Discovery of JSI-124 (cucurbitacin I), a selective Janus kinase/signal transducer and activator of transcription 3 signaling pathway inhibitor », Cancer Research, 63, 2003.
- Darwin, C. — The Movements and Habits of Climbing Plants, Murray, London, 1875.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Digestif
- ★★☆☆☆ Laxatif
- ★★☆☆☆ Antioxydant