
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
L’Angélique des bois (Angelica sylvestris L.) appartient à la famille des Apiaceae (Ombellifères). C’est une grande plante herbacée bisannuelle ou vivace de courte durée, mesurant de 80 à 200 cm de hauteur. La tige est dressée, robuste, creuse, striée, souvent teintée de pourpre, pubescente dans sa partie supérieure. Les feuilles sont alternes, très grandes (jusqu’à 60 cm), bi- à tripennatiséquées, à segments ovales-lancéolés, dentés, de 3 à 8 cm de long. Le pétiole est largement engainant, formant une gaine ventrue caractéristique, souvent pourprée. Les feuilles supérieures sont réduites à des gaines gonflées. L’inflorescence est une grande ombelle composée de 20 à 40 rayons, de 10 à 20 cm de diamètre, terminale, convexe. L’involucre est absent ou réduit à 1-3 bractées caduques. L’involucelle est constitué de nombreuses bractéoles filiformes. Les fleurs sont petites, blanches à rose pâle, à 5 pétales. Les fruits (méricarpes) sont ovoïdes, aplatis dorsalement, de 4 à 6 mm, munis de 3 côtes dorsales filiformes et de 2 ailes marginales larges. La floraison a lieu de juillet à septembre. Le système racinaire est constitué d’une racine pivotante épaisse, charnue, aromatique.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
L’Angélique des bois est une espèce eurasiatique à large répartition, présente dans toute l’Europe (sauf l’extrême nord et le sud méditerranéen aride), la Sibérie occidentale et le Caucase. En France, elle est commune dans la quasi-totalité du territoire, du littoral jusqu’à environ 1 800 m d’altitude, mais plus rare dans la région méditerranéenne. Elle se rencontre dans les milieux humides à frais : bords de cours d’eau, fossés, prairies humides, mégaphorbiaies (communautés de hautes herbes), clairières forestières humides, ourlets forestiers, lisières et talus frais. Elle préfère les sols frais à humides, riches en matière organique, neutres à légèrement acides, et les situations semi-ombragées à ensoleillées. L’Angélique des bois est une espèce caractéristique des mégaphorbiaies et des ourlets hygrophiles de l’alliance du Filipendulion. Elle est souvent abondante le long des rivières et dans les prairies alluviales, où elle peut former des populations denses et spectaculaires lors de la floraison estivale, ses grandes ombelles blanches dominant les hautes herbes.
Écologie et cycle de vie
L’Angélique des bois est généralement bisannuelle ou vivace de courte durée (3 à 5 ans). La première année, elle forme une rosette de grandes feuilles basales. La tige florale se développe la deuxième année (ou plus tard), culminant en une floraison spectaculaire en été (juillet-septembre). Après la fructification, la plante meurt généralement (monocarpie). La pollinisation est entomogame : les ombelles attirent une très grande diversité d’insectes, dont des diptères (mouches, syrphes), des coléoptères, des hyménoptères (guêpes, abeilles) et des lépidoptères. C’est l’une des plantes les plus visitées par les insectes pollinisateurs en été et en début d’automne. Les fruits, munis d’ailes latérales, sont dispersés par le vent (anémochorie) et par l’eau (hydrochorie) le long des cours d’eau. La germination a lieu au printemps suivant, les graines ayant généralement besoin d’une période de froid pour lever la dormance. L’Angélique des bois est indicatrice de milieux frais et humides. Elle tolère bien la mi-ombre et la fauche, repoussant vigoureusement après la coupe si le stade de floraison n’est pas atteint. L’espèce est en régression dans les plaines agricoles en raison du drainage des zones humides et de l’intensification de la gestion des prairies.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
L’Angélique des bois contient une palette diversifiée de métabolites secondaires. Les coumarines et furanocoumarines constituent les composés les plus étudiés : ombelliférone, scopolétine, xanthotoxine (méthoxsalène), bergaptène, isopimpinelline, angélicine, ostruthine. L’huile essentielle des racines contient des monoterpènes (α-pinène, β-pinène, β-phellandrène, limonène), des sesquiterpènes (β-caryophyllène, germacrène D) et des phtalides (ligustilide, butylphtalide). Les fruits sont particulièrement riches en huile essentielle (1-3 %) et en furanocoumarines. Des polyacétylènes (falcarinol, falcarindiol) sont présents dans les racines et les parties aériennes, avec des propriétés cytotoxiques et antifongiques. Les feuilles contiennent des flavonoïdes (quercétine, kaempférol, isorhamnétine et leurs glycosides), des acides phénoliques (acide chlorogénique, acide caféique) et de la vitamine C. Les tiges contiennent des pectines et des sucres.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Les études pharmacologiques sur Angelica sylvestris ont mis en évidence des propriétés biologiques significatives. La racine et les fruits contiennent des furanocoumarines (xanthotoxine, bergaptène, isopimpinelline, angélicine) aux activités photosensibilisantes, anti-inflammatoires et anticancéreuses. Les coumarines simples (ombelliférone, scopolétine) possèdent des effets antioxydants et antispasmodiques. L’huile essentielle de la racine, riche en monoterpènes et sesquiterpènes, a des propriétés antimicrobiennes et carminatives. Des activités anxiolytiques et sédatives modérées ont été rapportées pour les extraits de racines, attribuées aux coumarines et aux furanocoumarines. Des propriétés antiagrégantes plaquettaires ont été démontrées in vitro pour les coumarines. Des études récentes ont mis en évidence des activités cytotoxiques des furanocoumarines et de certains polyacétylènes (comme le falcarindiol) sur des lignées cellulaires tumorales. Les flavonoïdes de la plante contribuent aux activités antioxydantes et anti-inflammatoires. L’ensemble de ces propriétés confirme partiellement les usages traditionnels digestifs, respiratoires et anti-inflammatoires.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Données cliniques limitées ; usage essentiellement traditionnel. Niveau de preuve : usage traditionnel.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Furanocoumarines (bergaptène) | Furanocoumarines | Photosensibilisantes ; constituants |
| Huile essentielle (α-pinène) | Monoterpènes | Digestive |
| Acides phénoliques | Polyphénols | Antioxydants |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
L’Angélique des bois s’utilise sous plusieurs formes. L’infusion de racine se prépare avec 5 à 10 g de racine séchée coupée pour 250 ml d’eau (départ à froid), infuser 15 minutes, 2 à 3 tasses par jour. La décoction de racine s’obtient avec 10 à 15 g de racine pour 500 ml d’eau, portée à ébullition pendant 10 minutes. La teinture mère de racine se prend à raison de 20 à 40 gouttes, 2 à 3 fois par jour. Les jeunes pétioles, récoltés au printemps, se consomment confits dans le sucre, cuits dans les soupes ou blanchis et sautés. Les graines (fruits) séchées s’utilisent comme épice aromatique, moulues sur les salades, les légumes ou les pâtisseries. En usage externe, la décoction concentrée (50 g de racine par litre) s’emploie en bains ou en compresses pour les douleurs articulaires et musculaires. L’huile essentielle, si elle est disponible, s’utilise en diffusion ou diluée à 2-5 % dans une huile végétale pour le massage. Les cures internes sont limitées à 2 à 3 semaines, avec une pause d’une semaine avant de reprendre. L’espèce est moins utilisée que l’Angélique officinale mais peut la remplacer dans les régions où elle est absente.
IX. TOXICOLOGIE
L’Angélique des bois contient des furanocoumarines photosensibilisantes (xanthotoxine, bergaptène) qui, en contact avec la peau suivie d’une exposition au soleil, peuvent provoquer des brûlures cutanées graves (phytophotodermatite). La manipulation de la plante fraîche suivie d’une exposition solaire est donc à éviter. Le port de gants et de vêtements couvrants est recommandé lors de la récolte. L’application externe de préparations à base d’Angélique des bois doit être suivie d’une protection solaire. L’usage interne est contre-indiqué chez la femme enceinte (effet utérotonique potentiel des furanocoumarines) et allaitante. Les personnes sous traitement anticoagulant doivent consulter un médecin, les coumarines pouvant interagir avec le métabolisme de la vitamine K. Les furanocoumarines sont mutagènes et potentiellement cancérigènes à forte dose, ce qui limite l’usage prolongé. La confusion avec d’autres Apiaceae toxiques (Grande ciguë, Ciguë vierge, Berce du Caucase) est possible pour les cueilleurs non expérimentés et peut être dangereuse, voire mortelle. L’identification certaine de la plante est impérative avant toute utilisation.
X. USAGES HISTORIQUES
L’Angélique des bois a une longue histoire d’utilisation en Europe, bien qu’elle soit souvent éclipsée par sa cousine l’Angélique officinale (Angelica archangelica). En médecine populaire, la racine et les graines étaient utilisées comme tonique digestif, carminatif et expectorant. La décoction de racines servait à traiter les troubles digestifs (ballonnements, coliques), les affections respiratoires (toux, bronchite) et les rhumatismes. Les feuilles et les pétioles, charnus et aromatiques, étaient consommés comme légume : les jeunes pétioles étaient confits dans le sucre (comme les tiges d’angélique officinale, bien que moins parfumés) ou cuits dans les soupes. Les graines aromatiques étaient utilisées comme épice. En Scandinavie et en Europe de l’Est, l’Angélique des bois était employée comme succédané de l’Angélique officinale lorsque celle-ci n’était pas disponible. La plante servait de fourrage pour le bétail dans les prairies humides. En herboristerie traditionnelle, elle était considérée comme moins puissante que l’Angélique officinale mais utilisable en remplacement. Les tiges creuses servaient de sifflets pour les enfants et de pailles rudimentaires. La plante est citée dans les herbiers médiévaux comme remède contre la peste et les fièvres.
Culture et multiplication
L’Angélique des bois se multiplie facilement par semis. Les graines se récoltent à maturité (septembre-octobre) et se sèment immédiatement ou après une stratification froide de 4 à 8 semaines. Le semis s’effectue en automne ou au printemps, en pépinière ou directement en place, dans un sol frais, riche et humide. Les graines perdent rapidement leur viabilité et doivent être semées fraîches pour un bon taux de germination. La germination intervient en 2 à 4 semaines au printemps. Les jeunes plants se repiquent en automne ou au printemps suivant, à un espacement de 50 à 80 cm. L’Angélique des bois préfère les sols frais à humides, riches en matière organique, en situation semi-ombragée à ensoleillée. Un paillage maintient la fraîcheur du sol. L’arrosage est régulier en période sèche. La plante est rustique et ne nécessite aucune protection hivernale. Elle est bisannuelle ou de courte durée de vie, mourant après la floraison. Le ressemis spontané assure la pérennité de la population si les graines ne sont pas éliminées. L’espèce convient aux jardins de plantes sauvages, aux berges de bassins, aux zones humides aménagées et aux jardins d’ombre fraîche.
Récolte et conservation
Les racines de l’Angélique des bois se récoltent en automne de la première année (rosette) ou au début du printemps de la deuxième année, avant la montaison. Elles sont déterrées, lavées, coupées en morceaux de 1 à 2 cm et séchées à l’ombre ou au déshydrateur à une température ne dépassant pas 40 °C pour préserver les composés aromatiques. Les racines séchées se conservent dans des bocaux hermétiques, à l’abri de la lumière, pendant 1 à 2 ans. Les jeunes pétioles se récoltent au printemps (avril-mai), avant la montée en fleur. Les graines (fruits) se récoltent en septembre-octobre, lorsqu’elles brunissent, en coupant les ombelles et en les séchant dans des sacs en papier. Les graines séchées se conservent au frais pendant 6 mois (perte de viabilité rapide). Les feuilles se récoltent au printemps et en début d’été, se sèchent rapidement à l’ombre. La récolte dans la nature est libre pour cette espèce commune, mais doit être raisonnée pour ne pas épuiser les populations locales. Les stations de bord de route sont à éviter en raison de la pollution.
Aspects réglementaires
L’Angélique des bois ne figure pas dans la Pharmacopée européenne (qui inclut Angelica archangelica) mais est mentionnée dans certaines pharmacopées nationales et ouvrages de référence en phytothérapie. Elle est inscrite sur la liste des plantes médicinales de la pharmacopée française (liste A). Son utilisation comme complément alimentaire est possible dans le cadre de la réglementation européenne. L’espèce ne fait l’objet d’aucune protection réglementaire en France, étant considérée comme commune. Elle n’est pas inscrite aux listes CITES ni aux annexes de la directive Habitats. Les habitats où elle abonde (mégaphorbiaies, prairies alluviales) sont cependant des habitats d’intérêt communautaire (code 6430 : mégaphorbiaies hygrophiles d’ourlets planitaires et des étages montagnard à alpin). La présence de furanocoumarines photosensibilisantes impose des précautions d’étiquetage pour les produits cosmétiques contenant des extraits d’angélique (obligation de mentionner le risque de photosensibilisation conformément au Règlement cosmétique européen). La commercialisation de la plante fraîche sur les marchés n’est pas courante.
Associations et synergies
En phytothérapie, l’Angélique des bois peut s’associer à d’autres plantes selon les indications. Pour les troubles digestifs (ballonnements, coliques, digestion difficile), elle se combine avec le Fenouil (Foeniculum vulgare), la Mélisse (Melissa officinalis), la Menthe poivrée (Mentha × piperita) et le Carvi (Carum carvi). Pour les affections respiratoires (toux, bronchite), elle s’associe au Thym (Thymus vulgaris), au Marrube blanc (Marrubium vulgare) et au Bouillon-blanc (Verbascum thapsus). Pour les douleurs rhumatismales, elle se combine avec la Reine-des-prés (Filipendula ulmaria), le Cassis (Ribes nigrum) et le Saule (Salix alba). En écologie, l’Angélique des bois fait partie des mégaphorbiaies riveraines aux côtés de l’Eupatoire chanvrine (Eupatorium cannabinum), de la Reine-des-prés (Filipendula ulmaria), de l’Épiaire des marais (Stachys palustris), du Cirse des marais (Cirsium palustre) et de la Valériane officinale (Valeriana officinalis). Sa floraison tardive en fait un relais mellifère précieux pour les pollinisateurs en fin d’été.
Anecdotes et faits remarquables
Le nom Angelica viendrait du latin angelus (ange), la tradition rapportant qu’un ange aurait révélé les vertus de la plante à un moine pour lutter contre la peste. Cette légende s’applique principalement à l’Angélique officinale (A. archangelica), mais l’Angélique des bois a bénéficié du même prestige par association. Les gaines foliaires gonflées de l’Angélique des bois, qui protègent les bourgeons floraux en développement, sont l’un des caractères les plus élégants de la plante. Les enfants des campagnes utilisaient autrefois les tiges creuses comme sarbacanes ou comme flûtes rudimentaires. L’Angélique des bois est l’une des plantes les plus attractives pour les insectes en été : une seule ombelle peut accueillir simultanément des dizaines d’espèces de diptères, coléoptères, hyménoptères et lépidoptères, ce qui en fait un « restaurant » pour insectes extraordinaire. Les photographes naturalistes la recherchent pour cette raison. Le phénomène de phytophotodermatite causé par les furanocoumarines peut être spectaculaire : des brûlures en forme de feuille peuvent apparaître sur la peau exposée au soleil après contact avec la plante, une réaction parfois confondue avec une brûlure chimique.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
L’Angélique des bois est une plante remarquable de nos milieux humides, dont l’intérêt botanique, écologique et médicinal est sous-estimé par rapport à l’Angélique officinale. Sa floraison spectaculaire, son rôle majeur dans l’alimentation des pollinisateurs et sa contribution à la diversité des mégaphorbiaies en font une espèce clé des écosystèmes ripairiens. Les études pharmacologiques confirment des activités biologiques significatives, notamment anti-inflammatoires, antioxydantes et antimicrobiennes, qui justifient sa place dans la pharmacopée des plantes médicinales européennes. La présence de furanocoumarines impose cependant des précautions d’usage. La conservation de l’espèce passe par la préservation des zones humides et des bords de cours d’eau, milieux en régression sous l’effet de l’urbanisation, du drainage et de l’artificialisation des berges. La restauration écologique des corridors rivulaires et des mégaphorbiaies constitue un enjeu majeur pour la biodiversité des milieux humides tempérés. L’Angélique des bois, par sa stature imposante et sa floraison généreuse, est un ambassadeur idéal de ces milieux souvent méconnus et menacés.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Plants of the World Online, Kew : Angélique des.
- Tela Botanica / eFlore : Angélique des.
- Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Digestif / carminatif
- ★★☆☆☆ Antispasmodique
- ★★☆☆☆ Tonique amer