I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
La bourdaine des Alpes, Rhamnus alpina L. (synonyme : Frangula alpina (L.) Mill.), appartient à la famille des Rhamnaceae. C’est un arbuste caducifolié de 1 à 3 mètres de hauteur, à port étalé, inerme (sans épines), à écorce gris-brun, lisse dans la jeunesse puis finement fissuré. Les feuilles sont alternes, grandes (5 à 15 cm), ovales à elliptiques, finement crénelées-dentées, à 10 à 20 paires de nervures latérales parallèles très marquées, vert foncé dessus, plus pâles en dessous. Les fleurs sont petites (3-4 mm), verdâtres, pentamères, unisexuées (plante dioïque), en fascicules axillaires. La floraison a lieu de mai à juin. Le fruit est une drupe globuleuse de 6 à 8 mm, d’abord rouge puis noire à maturité, contenant 2-3 noyaux. Le système racinaire est profond et étalé, adapté aux éboulis. L’espèce est diploïde (2n = 24). Elle se distingue de la bourdaine commune (Frangula alnus) par ses feuilles plus grandes avec de nombreuses nervures parallèles et son habitat montagnard rocheux.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Rhamnus alpina est une espèce orophile des montagnes d’Europe méridionale, répartie des Pyrénées aux Balkans, en passant par les Alpes, le Jura, le Massif central et les Apennins. En France, elle est présente dans les Pyrénées, les Alpes, le Jura, les Causses et le sud du Massif central, de 500 à 2 200 m d’altitude. Elle colonise les éboulis calcaires fixés, les falaises, les lapiaz, les sous-bois rocheux de hêtraies et de sapinières, les couloirs d’avalanche et les ravins ombragés. L’espèce est calcicole, sciaphile à semi-héliophile, préférant les stations fraîches et humides sur substrats pierreux. Elle appartient aux communautés des éboulis calcaires montagnards (Thlaspietea rotundifolii) et des boisements rupicoles (Tilio-Acerion). Elle est souvent associée au tilleul, à l’érable sycomore, au sorbier des oiseleurs et à l’alisier blanc. Ses fruits sont consommés par les grives et les merles, qui assurent la dispersion des graines.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
L’écorce de Rhamnus alpina contient des dérivés anthraquinoniques (1 à 3 % MS), principalement sous forme de glycosides : glucofrangulines A et B, frangulines A et B (glycosides de l’émodine), émodine, chrysophanol et physcion. Les formes réduites (anthranols, anthrones) dominent dans l’écorce fraîche et sont responsables de l’effet émétique violent ; le vieillissement les oxyde en anthraquinones, moins irritantes. Des flavonoïdes (kaempférol, quercétine et leurs glycosides) sont présents. Des tanins catéchiques (2-4 % MS) confèrent une astringence à l’écorce. Des acides phénoliques et des triterpènes complètent le profil. Les fruits contiennent des anthocyanes et des sucres. Le profil anthraquinonique est très proche de celui de Frangula alnus, ce qui justifie le transfert parfois proposé de l’espèce dans le genre Frangula.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Les glucofrangulines et frangulines sont des promédicaments : après ingestion orale, elles passent inchangées dans le côlon où les β-glucosidases du microbiote les hydrolysent en aglycones (émodine, émodine-anthrone). L’émodine-anthrone est le métabolite actif qui inhibe l’absorption d’eau et d’électrolytes par le côlon (inhibition de la Na⁺/K⁺-ATPase), stimule la sécrétion de chlorures et d’eau (via les prostaglandines et la voie AMPc) et augmente la motilité colique par stimulation des plexus myentériques. L’effet laxatif survient 8 à 12 heures après ingestion. L’émodine possède aussi des propriétés anti-inflammatoires (inhibition du NF-κB), antimicrobiennes et antitumorales in vitro. Les flavonoïdes exercent des effets antioxydants et anti-inflammatoires complémentaires. Les tanins exercent un léger effet astringent qui modère l’irritation colique.
Propriétés thérapeutiques documentées
(1) Effet laxatif stimulant : les anthraquinones exercent un effet laxatif/purgatif bien caractérisé, comparable à celui de la bourdaine commune et du séné. (2) Effet cholagogue : stimulation de la sécrétion biliaire. (3) Effet antimicrobien : l’émodine inhibe des bactéries Gram-positives in vitro. (4) Effet anti-inflammatoire : l’émodine réduit l’inflammation dans des modèles précliniques. L’espèce ne fait pas l’objet de monographie spécifique, les monographies portant sur Frangula alnus (bourdaine commune).
Indications en phytothérapie clinique
Les indications sont extrapolées de celles de la bourdaine commune : constipation occasionnelle (usage limité à 1-2 semaines), préparation aux examens radiologiques ou endoscopiques du côlon. En pratique, Frangula alnus est préférée en raison de sa meilleure documentation et de sa plus grande disponibilité commerciale. R. alpina n’est pas commercialisée en herboristerie moderne mais pourrait être utilisée localement comme substitut dans les régions montagneuses.
VI. DONNÉES CLINIQUES
La recherche spécifique sur R. alpina est limitée. Les travaux les plus pertinents concernent l’émodine (effets anticancéreux, antifibrotiques, anti-inflammatoires) et la taxonomie du genre Rhamnus / Frangula. Des études phytochimiques ont comparé les profils anthraquinoniques de R. alpina et F. alnus, montrant des similitudes avec des différences quantitatives. Des études écologiques analysent le rôle de l’espèce comme stabilisatrice d’éboulis calcaires en montagne. Des travaux de biogéographie montrent que R. alpina est une relique tertiaire d’une flore montagnarde ancienne.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Dérivés anthraquinoniques | Anthraquinone | Laxatif (le cas échéant) |
| Glucofrangulines a et b | Métabolite | Constituant |
| Frangulines a et b | Métabolite | Constituant |
| Émodine | Métabolite | Constituant |
| Chrysophanol | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Décoction d’écorce vieillie (≥ 1 an de stockage) : 2 à 4 g pour 250 mL d’eau, bouillir 10 min ; 1 tasse le soir au coucher (effet en 8-12 heures). Poudre d’écorce : 0,5 à 2 g en gélules, le soir. Extrait sec standardisé (si disponible) : dose équivalente à 20-30 mg de glucofrangulines/jour. Durée maximale : 1 à 2 semaines. L’écorce fraîche ne doit jamais être utilisée (effet émétique et purgatif violent).
IX. TOXICOLOGIE
Les contre-indications sont celles de tous les laxatifs anthraquinoniques : grossesse, allaitement, enfants < 12 ans, occlusion intestinale, iléus, appendicite, maladie inflammatoire intestinale, hémorroïdes sévères, douleurs abdominales d'étiologie indéterminée. L'usage chronique provoque mélanose colique, hypokaliémie et accoutumance. Une durée maximale de 1 à 2 semaines est recommandée pour les laxatifs anthraquinoniques.
Interactions médicamenteuses
Interactions identiques à celles de la bourdaine et des autres laxatifs anthraquinoniques : risque d’hypokaliémie potentialisant la toxicité des digitaliques ; effet additif avec les diurétiques hypokaliémiants et les corticoïdes ; réduction de l’absorption de médicaments oraux par accélération du transit. L’émodine est un faible inhibiteur du CYP1A2.
Toxicologie
L’écorce fraîche est violemment émétique et purgative (anthranols). L’écorce vieillie est nettement mieux tolérée. La DL50 de l’émodine chez le rat est d’environ 1 000 mg/kg par voie orale. L’émodine est mutagène dans certains tests in vitro (Ames positif). L’usage chronique d’anthraquinones induit une mélanose colique réversible et une hypokaliémie. Des cas de néphrite interstitielle ont été rapportés avec l’usage chronique d’anthraquinones. Il est recommandé de limiter l’usage à 1-2 semaines.
X. USAGES HISTORIQUES
La bourdaine des Alpes a été moins utilisée en médecine que la bourdaine commune (Frangula alnus), vraisemblablement en raison de son habitat montagnard moins accessible. Cependant, dans la médecine populaire des régions montagneuses, l’écorce de R. alpina était utilisée comme purgatif, à l’instar de celle de la bourdaine commune. L’écorce fraîche, violemment émétique et purgative, devait être vieillie pendant au moins un an avant utilisation (pour permettre l’oxydation des anthranols en anthraquinones, moins irritantes). Les fruits mûrs servaient de purgatif doux. L’écorce macérée produisait une teinture jaune-brun utilisée en tannerie et en teinturerie. Le bois, tendre et à grain fin, servait à la fabrication de charbon pour la poudre noire dans certaines régions montagneuses. L’usage médicinal a décliné avec la disponibilité de laxatifs mieux standardisés.
Conservation et culture
Rhamnus alpina n’est pas menacée globalement mais certaines populations sont fragmentées. L’espèce n’est pas protégée. La culture est possible en sol calcaire, pierreux, frais, à mi-ombre. Semis (stratification froide 3 mois) ou bouturage semi-ligneux. Croissance lente. Convient aux jardins montagnards, rocailles ombragées et haies naturelles. Les fruits nourrissent les oiseaux.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
BOURDAINE DES ALPES présente un intérêt phytothérapeutique surtout traditionnel, à confirmer faute de données cliniques propres ; sa lecture demande de la prudence.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
Bruneton J. Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales. 5e éd. Paris : Lavoisier Tec & Doc ; 2016.
Dong X. et al. Emodin: pharmacology, toxicity and pharmacokinetics. Phytotherapy Research. 2016;30(8):1207-1218.
Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
Rameau J.-C. et al. Flore forestière française, tome 2 : Montagnes. Paris : IDF ; 1993.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Astringent (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Laxatif
- ★★☆☆☆ Antioxydant