
La verveine officinale (Verbena officinalis) est une plante herbacée vivace de la famille des Verbénacées, profondément ancrée dans l’histoire de la médecine et de la magie européennes. Considérée comme une plante sacrée par les Gaulois, les Romains et les Grecs, elle était investie de vertus quasi universelles — de la guérison des fièvres à la protection contre les sortilèges — au point que son nom latin verbena désignait à Rome toute branche rituelle utilisée dans les cérémonies religieuses.
Si la phytothérapie moderne a considérablement restreint le champ de ses indications par rapport aux usages anciens, la verveine officinale n’en demeure pas moins une plante d’intérêt pharmacologique réel, dotée de propriétés anti-inflammatoires, neuroprotectrices et immunomodulatrices qui font l’objet de recherches actives. Elle ne doit pas être confondue avec la verveine odorante (Aloysia citrodora), plante sud-américaine de la même famille, très utilisée en infusion pour son parfum citronné mais d’une composition chimique et d’un profil pharmacologique tout différents.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Règne : Plantae
Division : Magnoliophyta
Classe : Magnoliopsida
Ordre : Lamiales
Famille : Verbenaceae
Genre : Verbena L., 1753
Espèce : Verbena officinalis L., 1753
Le genre Verbena comprend environ 250 espèces, principalement américaines. Verbena officinalis est l’une des rares espèces d’origine paléarctique. Elle est l’espèce type du genre. La classification APG maintient les Verbenaceae comme famille distincte au sein de l’ordre des Lamiales, bien que de nombreux genres autrefois rattachés à cette famille aient été transférés aux Lamiaceae. Le nom Verbena dérive du latin classique désignant les rameaux sacrés ; l’épithète officinalis atteste de l’usage médicinal reconnu de la plante.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
A. Appareil végétatif
La verveine officinale est une plante herbacée vivace, parfois bisannuelle, de 30 à 80 cm de hauteur. La tige est dressée, quadrangulaire, rameuse dans sa partie supérieure, à rameaux étalés-ascendants, scabre sur les angles. La souche est ligneuse, pivotante. Les feuilles sont opposées, les inférieures pétiolées et profondément découpées en lobes incisés-dentés (pennatipartites à pennatifides), les supérieures sessiles, plus petites, à lobes moins marqués, devenant entières ou subentières au voisinage de l’inflorescence. Le limbe est rugueux, vert grisâtre, parsemé de poils courts et raides.
B. Appareil reproducteur
Les fleurs sont disposées en épis terminaux grêles, allongés, lâches, formant une panicule terminale ramifiée caractéristique. Chaque fleur est petite (4 à 5 mm de diamètre), sessile, axillée par une bractée courte. Le calice est tubuleux, à 5 dents. La corolle est tubuleuse, légèrement bilabiée, à 5 lobes étalés, de couleur lilas pâle à bleu-violet, rarement blanche ou rose. Les étamines sont au nombre de 4, didynames, incluses dans le tube de la corolle. L’ovaire est supère, à 4 loges. La floraison s’étend de juin à octobre, avec un pic en juillet-août. La pollinisation est entomogame, assurée par de petits hyménoptères et diptères.
C. Fruit et graine
Le fruit est un tétrakène, se divisant à maturité en 4 nucules oblongues, brun foncé, de 1,5 à 2 mm, enfermées dans le calice persistant. Chaque nucule contient une seule graine. La dissémination est barochore, facilitée par le calice qui retient les nucules jusqu’à ce qu’un contact mécanique les libère.
D. Variabilité
L’espèce est assez homogène en Europe, mais présente une certaine variabilité dans la découpure foliaire et la pigmentation florale. Des populations à fleurs blanches (f. alba) sont occasionnellement observées. En région méditerranéenne, les individus sont souvent plus robustes et plus ramifiés que dans le nord de l’aire. Des variétés horticoles améliorées existent, mais elles relèvent le plus souvent d’hybrides ornementaux du genre Verbena et non de l’espèce officinale.
Écologie et répartition
Verbena officinalis est une espèce subcosmopolite, originaire d’Europe, d’Asie occidentale et d’Afrique du Nord, aujourd’hui naturalisée dans la plupart des régions tempérées et subtropicales du monde. En France, elle est commune sur l’ensemble du territoire, de la plaine jusqu’à environ 800 m d’altitude.
C’est une plante rudérale typique, affectionnant les sols perturbés, les bords de chemins, les décombres, les pieds de murs, les friches, les terrains vagues et les abords des habitations. Elle préfère les sols argileux à limono-argileux, moyennement fertiles, frais mais bien drainés, à tendance neutre à basique. Sa présence est souvent associée à l’activité humaine, ce qui lui a valu d’être qualifiée d’espèce anthropophile. Elle appartient typiquement aux groupements du Sisymbrion officinalis et de l’Artemisietea vulgaris.
III. PARTIES UTILISÉES
Les parties aériennes fleuries constituent la drogue traditionnelle. La récolte s’effectue au début de la floraison, en juin-juillet, lorsque les épis portent des fleurs ouvertes sur leur tiers inférieur. La plante est coupée à 10-15 cm du sol, ce qui permet une repousse et une éventuelle seconde récolte en fin d’été.
Le séchage doit être rapide, à l’ombre et en couche mince, à une température ne dépassant pas 40 °C, pour préserver les iridoïdes thermosensibles. La drogue sèche, vert-grisâtre, a une odeur faible et une saveur amère et astringente. Elle se conserve à l’abri de la lumière et de l’humidité pendant un an au maximum.
La racine était autrefois utilisée en médecine populaire, mais son emploi est aujourd’hui abandonné.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
La verveine officinale présente un profil phytochimique complexe et original, dominé par les iridoïdes :
Iridoïdes glycosidiques : c’est le groupe le plus caractéristique. Le composé majoritaire est le verbénaline (cornine), un glucoside iridoïde représentant 0,15 à 0,5 % de la drogue sèche. On trouve également l’hastatoside, le dihydrocornine et le verbénine. Ces composés sont responsables de l’amertume de la drogue et de la majorité des activités pharmacologiques.
Phényléthanoïdes glycosidiques : le verbascoside (acétoside) est le composé majeur de ce groupe, accompagné de l’isoverbascoside, du leucosceptoside A et du martynoside. Le verbascoside est un puissant antioxydant et anti-inflammatoire, présent aussi chez d’autres Lamiales (molène, plantain).
Flavonoïdes : dérivés de l’apigénine, de la lutéoline et de la scutellaréine, présents en quantité modérée.
Acides phénoliques : acide caféique, acide chlorogénique, et dérivés.
Triterpènes : acide ursolique et acide oléanolique, contribuant aux propriétés anti-inflammatoires et hépatoprotectrices.
Mucilages : en quantité faible, sans rôle thérapeutique majeur.
Tanins : tanins condensés en faible proportion.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Activité anti-inflammatoire : le verbascoside et les iridoïdes exercent une inhibition marquée de la production de médiateurs pro-inflammatoires (TNF-α, IL-6, prostaglandines) in vitro et in vivo. Le verbascoside inhibe la voie NF-κB, un facteur de transcription central dans la cascade inflammatoire. Cette activité a été confirmée dans des modèles d’inflammation aiguë et chronique chez le rongeur.
Activité neuroprotectrice : la verbénaline a démontré des propriétés neuroprotectrices dans des modèles d’ischémie cérébrale chez le rat, avec réduction de la taille de l’infarctus et amélioration des scores neurologiques. Le mécanisme implique une réduction du stress oxydatif et de l’apoptose neuronale. Cette propriété, qui fait l’objet de recherches actives, pourrait ouvrir des perspectives dans la neuroprotection post-AVC.
Activité anxiolytique et sédative : des extraits de verveine officinale ont montré une activité anxiolytique dans le test du labyrinthe en croix surélevée chez la souris, sans effet sédatif marqué aux doses actives, ce qui suggère un profil de type anxiolytique pur.
Activité immunomodulatrice : des études in vitro ont mis en évidence une modulation de l’activité des lymphocytes T et des macrophages par les extraits, avec un effet stimulant à faibles doses et immunosuppresseur à fortes doses.
Activité antimicrobienne : activité modérée contre Staphylococcus aureus et Candida albicans, attribuée aux composés phénoliques.
Activité antitussive : la verbénaline présente une activité antitussive documentée chez l’animal, cohérente avec l’usage traditionnel contre la toux.
VI. DONNÉES CLINIQUES
La verveine officinale entre dans la composition de spécialités phytothérapeutiques commercialisées en Europe. La plus connue est le Sinupret® (Bionorica), médicament phytothérapeutique enregistré en Allemagne et dans plusieurs pays européens pour le traitement des sinusites et des rhinosinusites, associant la verveine au sureau, à la gentiane, à la primevère et à l’oseille. Plusieurs essais cliniques randomisés ont démontré l’efficacité de cette association dans la réduction des symptômes de sinusite aiguë et chronique.
En monothérapie, les données cliniques sont plus limitées. La verveine officinale est traditionnellement indiquée pour les états fébriles, les troubles digestifs fonctionnels, les douleurs articulaires, les névralgies et les troubles nerveux légers (anxiété, insomnie). En usage externe, elle est employée en cataplasmes ou en bains de bouche pour les affections buccales et les contusions.
La plante est inscrite à la Pharmacopée française (liste A des plantes médicinales). Le HMPC n’a pas encore publié de monographie communautaire spécifique, mais les préparations à base de verveine bénéficient d’un usage traditionnel reconnu dans plusieurs États membres.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Verbénaline, hastatoside | Iridoïdes | Sédatifs, galactogènes |
| Verbascoside | Phénylpropanoïde | Anti-inflammatoire, antioxydant |
| Flavonoïdes | Flavonols | Antioxydants |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Infusion : 1,5 à 3 g de parties aériennes séchées par tasse d’eau (départ à froid), infuser 10 minutes couvert, filtrer. Trois tasses par jour. L’infusion est amère et peu agréable ; on peut l’adoucir avec du miel.
Teinture-mère : préparée au 1/5 dans l’alcool à 60°, 30 à 50 gouttes dans un verre d’eau, 2 à 3 fois par jour.
Extrait sec : 200 à 400 mg par prise, 2 à 3 fois par jour, standardisé en verbénaline (minimum 1,5 %).
Extrait fluide : 2 à 4 ml par jour, dilué dans de l’eau.
Usage externe : décoction concentrée (50 g par litre, bouillir 10 minutes) en compresses, cataplasmes ou bains de bouche pour les inflammations buccales, les contusions et les douleurs rhumatismales.
Spécialités : Sinupret® (comprimés, gouttes ou sirop), en association avec d’autres plantes.
IX. TOXICOLOGIE
La verveine officinale est considérée comme une plante de faible toxicité aux doses thérapeutiques. Les études de toxicité aiguë montrent une bonne marge de sécurité (DL50 orale supérieure à 5 g/kg chez le rat pour les extraits hydroalcooliques).
Cependant, la plante est traditionnellement considérée comme emménagogue (stimulant le flux menstruel), et la verbénaline a montré une activité utérotonique in vitro. Par mesure de précaution, l’usage de la verveine officinale est déconseillé pendant la grossesse, en particulier au premier trimestre. L’allaitement est également une contre-indication par prudence.
Des réactions allergiques cutanées ont été exceptionnellement rapportées lors de l’usage externe. La consommation de quantités excessives de tisane peut provoquer des nausées et des vomissements liés à l’amertume des iridoïdes.
Aucune interaction médicamenteuse cliniquement significative n’a été documentée, mais une prudence théorique est recommandée en cas de traitement par anticoagulants (le verbascoside ayant montré une faible activité antiagrégante plaquettaire in vitro).
X. USAGES HISTORIQUES
La verveine officinale est l’une des plantes les plus chargées d’histoire dans la tradition européenne. Chez les Romains, la verbena — terme qui englobait plusieurs plantes rituelles — était utilisée pour purifier les autels et sceller les traités de paix : les ambassadeurs chargés de négocier les armistices étaient appelés verbenarii. Pline l’Ancien rapporte que la verveine était la plante la plus vénérée par les Gaulois, qui la récoltaient avec des rites comparables à ceux du gui.
Au Moyen Âge, la verveine était l’une des composantes des « herbes de la Saint-Jean », récoltées à la veille du solstice d’été pour leurs vertus protectrices. On lui attribuait le pouvoir de repousser les démons, de guérir toutes les fièvres et d’inspirer l’amour. Dioscoride, Galien et les médecins arabes la prescrivaient contre la fièvre, la jaunisse, les calculs urinaires et les morsures de serpent.
En médecine populaire française, la tisane de verveine officinale était un remède courant contre les « coups de froid », les maux de tête, les troubles hépatiques et les douleurs rhumatismales. En usage externe, les cataplasmes de feuilles pilées étaient appliqués sur les contusions, les entorses et les furoncles. La confusion fréquente avec la verveine odorante (Aloysia citrodora) a progressivement marginalisé l’usage de la verveine officinale, dont la saveur amère est moins plaisante que le parfum citronné de sa cousine sud-américaine.
Intérêt écologique
La verveine officinale est une espèce anthropophile par excellence, dont la présence est étroitement liée aux activités humaines. Elle accompagne les habitations, les chemins et les cultures depuis des millénaires, au point que son histoire biogéographique se confond avec celle des civilisations européennes.
Ses fleurs, bien que petites, sont visitées par une entomofaune diversifiée : petits hyménoptères (halictes, andrènes), syrphes et micro-lépidoptères. La plante sert également de plante-hôte à quelques espèces de lépidoptères, dont les chenilles se nourrissent du feuillage.
En tant qu’espèce rudérale, elle contribue à la couverture végétale des sols perturbés, des interstices urbains et des friches, participant à la flore spontanée des villes et des villages. Son maintien dans les espaces anthropisés est un indicateur de la qualité des sols et de l’absence de traitements herbicides intensifs.
Confusions possibles
Aloysia citrodora (verveine odorante, verveine citronnelle) : arbuste d’origine sud-américaine, à feuilles lancéolées entières à forte odeur citronnée, sans rapport morphologique avec la verveine officinale. La confusion est fréquente dans le commerce et la culture populaire, la « verveine » des tisanes du soir étant presque toujours Aloysia citrodora.
Verbena bonariensis (verveine de Buenos Aires) : plante ornementale haute (1 à 1,5 m), à inflorescences en corymbes denses de fleurs violet intense, très différente morphologiquement.
Verbena supina (verveine couchée) : espèce annuelle méditerranéenne, prostrée, à épis courts et denses, à fleurs lilas pâle, rare en France.
Parmi les Lamiacées, certaines espèces de Stachys ou de Teucrium à port dressé et épis grêles pourraient superficiellement évoquer la verveine officinale, mais la corolle bilabiée des Lamiacées et la tige à section carrée permettent une distinction aisée à l’examen attentif.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
La verveine officinale conjugue un passé rituel et médicinal exceptionnel avec un profil pharmacologique qui suscite un regain d’intérêt scientifique. Ses iridoïdes (verbénaline, hastatoside) et ses phényléthanoïdes (verbascoside) constituent des principes actifs aux propriétés anti-inflammatoires, neuroprotectrices et immunomodulatrices bien documentées expérimentalement. L’intégration de la plante dans des spécialités phytothérapeutiques validées cliniquement (Sinupret®) confirme son potentiel thérapeutique dans les affections ORL.
La verveine officinale souffre cependant de la concurrence de sa consœur odorante dans l’imaginaire collectif et sur le marché des tisanes. Sa saveur amère, qui est précisément le signe de sa richesse en iridoïdes actifs, la dessert auprès du grand public. La recherche clinique gagnerait à explorer plus avant ses propriétés neuroprotectrices, domaine dans lequel les résultats précliniques sont particulièrement prometteurs, ainsi que son potentiel dans la modulation immunitaire et l’inflammation chronique.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
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Wichtl M. (ed.). Herbal Drugs and Phytopharmaceuticals. 3rd ed. Medpharm Scientific Publishers, Stuttgart, 2004.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★☆☆ Sédatif / antispasmodique
- ★★★☆☆ Digestif
- ★★☆☆☆ Galactogène (tradition)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire