
La scille maritime, Drimia maritima (L.) Stearn, est l’une des plantes bulbeuses les plus imposantes et les plus singulières du pourtour méditerranéen. Son bulbe colossal, pouvant atteindre trois kilogrammes, et sa hampe florale spectaculaire qui jaillit du sol nu à la fin de l’été, en font une présence remarquable des garrigues, des falaises littorales et des sables côtiers. Connue depuis la plus haute Antiquité égyptienne — elle figure dans le Papyrus Ebers (1550 av. J.-C.) parmi les remèdes cardiaques —, elle a traversé toute l’histoire de la pharmacie occidentale, de Dioscoride à la Pharmacopée européenne contemporaine, sans jamais cesser de fasciner les pharmacognostes par la puissance et la complexité de ses principes actifs.
La scille maritime tire son importance pharmacologique de ses bufadiénolides, glycosides cardiotoniques structuralement distincts des cardénolides de la digitale, mais partageant avec eux une action inotrope positive sur le myocarde. La présence concomitante de scillirosides, bufadiénolides à activité raticide sélective, a ajouté à cette plante une dimension toxicologique et économique considérable. Entre la pharmacopée cardiaque, le raticide séculaire et le poison violent, la scille maritime incarne cette ambivalence fondamentale des drogues végétales où la marge entre l’effet thérapeutique et l’effet létal se mesure en milligrammes. Son étude constitue un chapitre incontournable de la pharmacognosie des hétérosides cardiotoniques.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
La position systématique de la scille maritime a été profondément remaniée par les classifications phylogénétiques modernes. Longtemps rattachée aux Liliacées sensu lato, puis aux Hyacinthacées, elle est aujourd’hui placée dans la famille des Asparagaceae (Asparagacées), sous-famille des Scilloideae, selon la classification APG IV (2016).
A. Position systématique

Köhler’s Medizinal-Pflanzen, 1887
- Règne : Plantae
- Clade : Angiospermes, Monocotylédones
- Ordre : Asparagales
- Famille : Asparagaceae
- Sous-famille : Scilloideae
- Genre : Drimia Jacq. ex Willd.
- Espèce : Drimia maritima (L.) Stearn (1978)
B. Synonymie et historique nomenclatural
La nomenclature de cette espèce est particulièrement complexe, ayant subi de nombreux remaniements génériques. Les principaux synonymes sont :
- Scilla maritima L. (1753) — basionyme linnéen
- Urginea maritima (L.) Baker (1873) — nom longtemps utilisé dans la littérature pharmacologique
- Urginea scilla Steinh.
- Charybdis maritima (L.) Speta (1998)
Le transfert dans le genre Drimia par Stearn (1978), confirmé par les études moléculaires, est aujourd’hui le nom accepté. Cependant, les pharmacopées et la littérature médicale utilisent encore fréquemment le binôme Urginea maritima.
C. Étymologie
Le nom de genre Drimia vient du grec drimys (piquant, âcre), en référence au suc irritant du bulbe. L’épithète maritima souligne l’habitat littoral préférentiel de l’espèce. Le nom vernaculaire « scille » dérive du latin scilla, lui-même emprunté au grec skilla. On rencontre également les noms de « squille », « oignon marin », « scille officinale » et « ail de mer ».
D. Variétés
Deux variétés sont traditionnellement distinguées, parfois élevées au rang de sous-espèces :
- Variété blanche (var. alba) : tuniques bulbaires externes blanc-jaunâtre, écailles internes blanches. C’est la variété officinale, utilisée en pharmacie.
- Variété rouge (var. rubra) : tuniques et écailles teintées de rouge vineux. Plus riche en scillirosides, elle est préférée pour la fabrication de raticides.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
A. Port et architecture
Drimia maritima est une plante herbacée vivace, géophyte à bulbe, de grande taille. La hampe florale peut atteindre 100 à 200 cm de hauteur. La plante présente un cycle de développement remarquable, caractéristique des géophytes méditerranéennes à repos estival : les feuilles apparaissent en automne-hiver, disparaissent au printemps, et la hampe florale émerge brusquement du sol nu à la fin de l’été, en l’absence de toute feuille, ce qui confère à la floraison un caractère spectaculaire et inattendu.
B. Appareil végétatif
Le bulbe est l’organe le plus remarquable de la plante. C’est l’un des plus volumineux du règne végétal : piriforme à subglobuleux, il mesure 10 à 20 cm de diamètre et peut peser de 1 à 3 kg, exceptionnellement jusqu’à 5 kg chez les individus âgés. Il est constitué de tuniques concentriques charnues (écailles), les externes sèches et papyracées (brun-rougeâtre ou blanchâtres selon la variété), les internes charnues, gorgées d’un mucilage visqueux et irritant. Le bulbe est semi-enterré, souvent affleurant à la surface du sol. Sa longévité est considérable, potentiellement plusieurs décennies. À la base du bulbe, un plateau basal porte de nombreuses racines adventives charnues.
Les feuilles sont toutes basales, au nombre de 5 à 10, apparaissant en rosette après la floraison (octobre-novembre) et persistent jusqu’au printemps suivant (avril-mai). Elles sont largement lancéolées, longues de 30 à 60 cm et larges de 5 à 10 cm, charnues, glabres, d’un vert foncé luisant, à nervation parallèle. Leur surface est lisse et légèrement ondulée sur les bords. Elles disparaissent complètement en été, la plante entrant alors en dormance estivale.
C. Appareil reproducteur
La hampe florale (scape) est robuste, cylindrique, pleine, glabre, de couleur vert-glauque, émergeant directement du bulbe sans aucune feuille. Elle porte à son sommet une grappe (racème) dense, allongée, de 20 à 60 cm de longueur, composée de 50 à 150 fleurs. Les fleurs sont petites (8 à 12 mm de diamètre), actinomorphes, hexamères, portées par des pédicelles de 10 à 20 mm munis chacun d’une bractée linéaire caduque. Le périanthe est composé de 6 tépales libres, oblongs, blanc pur avec une nervure médiane verdâtre ou brunâtre. Les étamines sont au nombre de 6, à filets blancs élargis à la base. L’ovaire est supère, triloculaire, surmonté d’un style unique. La floraison est centripète : les fleurs s’ouvrent de la base vers le sommet de la grappe.
Le fruit est une capsule ovoïde, triloculaire, à déhiscence loculicide, de 8 à 12 mm. Les graines sont aplaties, noires, ailées, au nombre de 6 à 12 par capsule.
D. Phénologie et biologie reproductive
Le cycle phénologique est de type hystéranthé (floraison précédant la feuillaison) : la floraison survient en août-septembre, avant l’apparition des feuilles. Les feuilles se développent d’octobre à avril-mai, assurant la photosynthèse et le rechargement des réserves du bulbe pendant la saison humide et fraîche. La dormance estivale (juin-août) précède la floraison. La pollinisation est entomogame, assurée par divers hyménoptères et diptères. La dissémination des graines est anémochore (graines ailées). La multiplication végétative est possible par division du bulbe (production de caïeux), mais reste lente.
ÉCOLOGIE ET DISTRIBUTION
A. Habitat
Drimia maritima est une espèce strictement méditerranéenne, thermophile et xérophile. Elle croît sur les substrats sablonneux, rocheux ou rocailleux du littoral et de l’arrière-pays proche, du niveau de la mer jusqu’à environ 500 m d’altitude (exceptionnellement 800 m). Ses habitats de prédilection sont : les sables littoraux stabilisés, les falaises maritimes, les garrigues ouvertes, les phryganes, les clairières de maquis, les oliveraies abandonnées et les talus rocheux exposés au sud. Elle tolère les sols très pauvres, calcaires ou siliceux, et supporte une sécheresse estivale intense grâce aux réserves hydriques considérables de son bulbe.
B. Distribution géographique
L’aire de répartition couvre l’ensemble du bassin méditerranéen, des îles Canaries au Proche-Orient. En France, la scille maritime est présente sur le littoral méditerranéen : Corse (commune sur les côtes, surtout occidentales), Provence (Var, Bouches-du-Rhône, littoral des Maures et de l’Esterel), Languedoc (Hérault, Aude, Pyrénées-Orientales) et Roussillon. Elle est plus rare sur la Côte d’Azur urbanisée. Quelques stations isolées existent dans les Alpes-Maritimes à basse altitude. L’espèce est absente de la façade atlantique française et de tout le nord du pays. En Corse, elle est particulièrement abondante dans les maquis littoraux et les zones incendiées, où elle recolonise rapidement les sols nus.
C. Associations végétales
Drimia maritima s’inscrit dans les associations de la classe des Quercetea ilicis (maquis et garrigues) et des groupements littoraux du Crithmo-Limonietea. Elle cohabite fréquemment avec Asphodelus ramosus (asphodèle), Pistacia lentiscus (lentisque), Myrtus communis (myrte), Rosmarinus officinalis (romarin), Euphorbia characias (euphorbe characias), Pancratium maritimum (lis maritime) et Ampelodesmos mauritanicus (diss). Dans les zones incendiées, elle est souvent pionnière, ses bulbes profondément enfouis résistant au feu.
III. PARTIES UTILISÉES
La drogue officinale est constituée par les écailles moyennes du bulbe (squames), débarrassées des tuniques externes sèches et du coeur central muqueux. La récolte s’effectue de préférence en août-septembre, au moment de la floraison, lorsque la concentration en principes actifs est maximale. Les bulbes sont arrachés, les tuniques externes papyracées et les écailles centrales les plus internes (pauvres en glycosides) sont éliminées. Les écailles moyennes charnues sont découpées en lamelles et séchées rapidement à l’étuve (50-60 °C) ou au soleil. La drogue sèche se présente sous forme de fragments translucides, jaunâtres, cornés, cassants, de saveur amère et âcre, provoquant une irritation caractéristique de la muqueuse buccale.
La Pharmacopée européenne (monographie « Squille ») définit la drogue comme les écailles moyennes du bulbe de la variété blanche, séchées, contenant au minimum 0,15 % de glycosides totaux exprimés en proscillaridine A. La variété rouge, plus riche en scillirosides, est utilisée exclusivement pour les préparations raticides.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
La composition chimique du bulbe de Drimia maritima est dominée par des glycosides cardiotoniques de type bufadiénolide, structuralement caractérisés par un noyau stéroïdien portant un cycle lactone à 6 chaînons (2-pyranone) en position C-17, à la différence des cardénolides (digitale) qui portent un cycle lactone à 5 chaînons (buténolide). Cette distinction structurale a des implications pharmacocinétiques importantes.
A. Bufadiénolides cardiotoniques
- Scillarène A (proscillaridine A 3-glucoside) : glycoside majeur de la variété blanche. L’aglycone est la scillaridine A (bufadiénolide hydroxylé en 3β et 14β).
- Scillarène B : second glycoside important, structuralement proche du scillarène A.
- Proscillaridine A (C30H42O8) : monoglucoside de la scillaridine A. C’est le glycoside cardiotonique le plus étudié pharmacologiquement. Il est utilisé comme marqueur analytique de la drogue dans la Pharmacopée européenne.
- Glucoscillarène A : bisglycoside de la scillaridine A.
- Scilliphaéoside et scillicyanoside : bufadiénolides minoritaires.
B. Scillirosides (bufadiénolides raticides)
Le scilliroside (C32H44O12) est un bufadiénolide acylé (porteur d’un groupement glucosyl et acétyl) particulièrement abondant dans la variété rouge. Il possède une toxicité sélective remarquable pour les rongeurs, qui ne peuvent vomir (contrairement aux autres mammifères et à l’homme). Cette propriété en a fait un raticide naturel de premier ordre pendant des siècles. La teneur en scilliroside de la variété rouge peut atteindre 0,01 à 0,05 % du poids sec.
C. Autres constituants
- Flavonoïdes : taxifoline, quercétine, kaempférol et leurs glycosides.
- Stilbénoïdes : resvératrol et dérivés (présence confirmée par analyse HPLC).
- Anthocyanes : dans la variété rouge (responsables de la couleur).
- Mucilages : abondants dans les écailles centrales (glucomannanes).
- Acides organiques : acide citrique, acide oxalique (raphides d’oxalate de calcium abondants, responsables en partie de l’irritation cutanée).
- Sinistrine : polyfructosane de réserve (fructane de type inuline), utilisé comme marqueur de la filtration glomérulaire en physiologie rénale.
- Huile essentielle : traces, contenant des composés soufrés.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
A. Action cardiotonique (inotrope positive)
Les bufadiénolides de la scille agissent selon le même mécanisme que les cardénolides de la digitale : inhibition de la pompe Na+/K+-ATPase membranaire des cardiomyocytes. Le blocage de cette enzyme provoque une augmentation de la concentration intracellulaire en Na+, qui réduit l’activité de l’échangeur Na+/Ca2+, conduisant à une élévation du Ca2+ cytosolique. Cette surcharge calcique renforce le couplage excitation-contraction et augmente la force de contraction du myocarde (effet inotrope positif). Les bufadiénolides exercent simultanément un effet chronotrope négatif (ralentissement de la fréquence cardiaque) par stimulation vagale et un effet dromotrope négatif (ralentissement de la conduction auriculoventriculaire).
La proscillaridine A se distingue des digitaliques par plusieurs caractéristiques pharmacocinétiques : absorption digestive plus rapide, liaison aux protéines plasmatiques plus faible, demi-vie d’élimination plus courte (environ 24 heures contre 5 à 7 jours pour la digoxine), et élimination principalement hépatique (et non rénale). Ces propriétés lui confèrent un risque cumulatif moindre et une meilleure maniabilité thérapeutique théorique, mais l’étroitesse de la marge thérapeutique reste un problème majeur.
B. Effet diurétique
La scille possède un effet diurétique modéré, partiellement indépendant de l’action cardiotonique. Ce double tropisme cardiaque et rénal était déjà reconnu par les anciens, qui utilisaient la scille dans les hydropisies (oedèmes d’origine cardiaque). Le mécanisme diurétique semble impliquer une action directe sur les tubules rénaux, favorisant l’excrétion sodée.
C. Effet expectorant
À faible dose, les extraits de scille exercent un effet expectorant par stimulation réflexe de la sécrétion bronchique (réflexe gastro-pulmonaire). Cet effet a justifié l’inclusion de la scille dans de nombreuses spécialités antitussives et expectorantes, notamment en Allemagne (où les Scilla-Präparate restent utilisées en phytothérapie).
D. Activité raticide des scillirosides
Le scilliroside est sélectivement toxique pour les rongeurs en raison de l’absence de réflexe de vomissement chez ces animaux (rats, souris). Les autres mammifères (chiens, chats, homme) vomissent après ingestion de scilliroside, ce qui limite l’absorption systémique et réduit considérablement la toxicité. Chez le rat, le scilliroside provoque des convulsions, un oedème pulmonaire et une fibrillation ventriculaire. Cette toxicité sélective a fait de la poudre de scille rouge le raticide végétal le plus utilisé au monde avant l’avènement des anticoagulants de synthèse.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★★☆ Expectorant
- ★★★★☆ Diurétique
- ★★★☆☆ Antitussif
- ★★☆☆☆ Carminatif
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
VI. DONNÉES CLINIQUES
A. Usage cardiologique historique
La scille maritime est l’un des plus anciens médicaments cardiaques connus. Le Papyrus Ebers (environ 1550 av. J.-C.) mentionne son usage dans les maladies du coeur. Dioscoride (Ier siècle) décrit en détail sa préparation (le vinaigre scillitique) et ses indications (hydropisie, toux). Au Moyen Âge, les médecins arabes (Avicenne, Rhazes) perpétuent son usage. La scille resta un médicament important du coeur et du rein jusqu’au XIXe siècle, avant d’être progressivement supplantée par la digitale (plus maniable) et les diurétiques de synthèse.
B. Spécialités à base de proscillaridine
La proscillaridine A purifiée a été commercialisée sous le nom de spécialité Talusin (comprimés de 0,5 à 1 mg) dans plusieurs pays européens pour le traitement de l’insuffisance cardiaque. Des études cliniques comparatives ont montré une efficacité comparable à la digoxine sur la fraction d’éjection ventriculaire gauche, avec une incidence moindre de toxicité cumulative grâce à la demi-vie plus courte. Toutefois, la proscillaridine n’a jamais atteint la diffusion de la digoxine et a été progressivement retirée du marché dans la plupart des pays.
C. Usage expectorant
Des préparations à base d’extrait de scille à faible dose (non cardiotonique) sont encore commercialisées dans certains pays européens (notamment en Allemagne) comme expectorant dans les bronchites aiguës et chroniques. L’extrait de scille est souvent associé à d’autres drogues expectorantes (thym, lierre) dans des spécialités de phytothérapie.
D. Intoxications
Les intoxications accidentelles par la scille sont rares en France, la plante n’étant pas consommée. Des cas sporadiques sont rapportés en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, où le bulbe est parfois utilisé comme abortif populaire avec des conséquences dramatiques (arrêt cardiaque). Les symptômes d’intoxication associent vomissements (effet protecteur), diarrhée, troubles du rythme cardiaque (bradycardie, extrasystoles ventriculaires, fibrillation ventriculaire), convulsions et décès.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Scillarène A | Métabolite | Constituant |
| Scillarène B | Métabolite | Constituant |
| Proscillaridine A | Métabolite | Constituant |
| Glucoscillarène A | Métabolite | Constituant |
| Scilliphaéoside | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
A. Poudre de squille
- Poudre de bulbe (variété blanche) : posologie traditionnelle de 0,06 à 0,5 g par jour, en poudre ou en gélules. La dose cardiotonique efficace est de l’ordre de 0,1 à 0,3 g/jour. La dose toxique commence à 0,5-1 g. Usage réservé aux professionnels de santé.
B. Teinture de squille
- Teinture (1:10, éthanol 70°) : 0,3 à 2 mL par jour. Inscrite dans les pharmacopées française et européenne historiques.
C. Vinaigre scillitique
- Préparation traditionnelle : macération de bulbe frais dans le vinaigre de vin (rapport 1:10) pendant 8 jours. Posologie empirique : 2 à 4 mL par jour. Cette préparation antique, déjà décrite par Dioscoride, fut officialisée dans les pharmacopées européennes jusqu’au XIXe siècle.
D. Sirop de squille composé
- Sirop expectorant : extrait de scille associé à des extraits de sénéga, d’ipéca ou de thym. Posologie adulte : 5 à 15 mL par jour. Encore disponible dans certaines pharmacopées (Allemagne, Suisse).
E. Proscillaridine purifiée
- Comprimés de proscillaridine A : 0,25 à 1 mg par jour, dose d’entretien 0,5 mg/jour. Usage strictement médical. Spécialité retirée du marché français.
F. Préparations raticides
- Poudre de scille rouge : bulbe de la variété rouge, séché et pulvérisé, mélangé à des appâts céréaliers (ratio 10 à 25 % de poudre de scille). Usage en dératisation, en déclin face aux anticoagulants de synthèse.
IX. TOXICOLOGIE
A. Toxicité aiguë
Toutes les parties de la plante sont toxiques, le bulbe étant la partie la plus concentrée en principes actifs. La DL50 de la proscillaridine A par voie orale chez le rat est d’environ 16 mg/kg. La dose létale chez l’homme est estimée entre 50 et 100 mg de glycosides totaux, soit l’équivalent de quelques grammes de bulbe frais. Le tableau clinique de l’intoxication associe :
- Phase digestive : nausées, vomissements violents (précoces et parfois protecteurs), douleurs abdominales, diarrhée parfois sanglante.
- Phase cardiaque : bradycardie, troubles du rythme (extrasystoles ventriculaires, tachycardie ventriculaire, fibrillation ventriculaire), bloc auriculoventriculaire.
- Phase neurologique : confusion, somnolence, convulsions.
- Phase terminale : collapsus cardiovasculaire, arrêt cardiaque.
B. Irritation cutanée et muqueuse
Le suc frais du bulbe est intensément irritant pour la peau et les muqueuses, en raison de la présence combinée de raphides d’oxalate de calcium (cristaux aciculaires traumatisant les tissus) et de composés chimiques irritants (bufadiénolides, mucilages âcres). La manipulation des bulbes frais sans gants provoque des dermatites de contact, avec érythème, oedème et vésiculation. Le contact oculaire est particulièrement dangereux (kératite).
C. Contre-indications
- Grossesse et allaitement (contre-indication absolue)
- Hypokaliémie (potentialisation de la toxicité des bufadiénolides)
- Insuffisance rénale sévère
- Traitement concomitant par digitaliques, diurétiques hypokaliémiants, corticoïdes, laxatifs
- Blocs auriculoventriculaires, cardiomyopathie hypertrophique obstructive
D. Traitement des intoxications
Le traitement est analogue à celui des intoxications digitaliques : lavage gastrique précoce, charbon activé, correction de l’hypokaliémie, atropine pour la bradycardie, lidocaïne pour les arythmies ventriculaires. Les fragments Fab anti-digoxine (Digifab) présentent une réactivité croisée partielle avec les bufadiénolides de la scille et peuvent être utilisés dans les intoxications graves.
X. USAGES HISTORIQUES
A. Raticide séculaire
L’usage de la scille rouge comme raticide est documenté depuis l’Antiquité égyptienne et reste pratiqué dans les pays méditerranéens. La poudre de bulbe rouge, mélangée à des appâts alimentaires, a constitué le raticide végétal le plus efficace et le plus sélectif avant l’introduction des anticoagulants de synthèse (warfarine, bromadiolone) au XXe siècle. La sélectivité pour les rongeurs, due à leur incapacité à vomir, en fait un produit relativement sûr pour les autres animaux domestiques et pour l’homme. Cet usage a connu un regain d’intérêt dans le cadre de la lutte biologique et de la réduction des pesticides de synthèse.
B. Usages ethnobotaniques traditionnels
Dans le monde méditerranéen, le bulbe de scille était traditionnellement suspendu au-dessus des portes comme talisman protecteur contre le « mauvais oeil » et les sortilèges (Grèce, Turquie, Maghreb). Cette pratique apotropaïque, documentée depuis l’Antiquité (Dioscoride la mentionne), est encore vivace dans certaines régions rurales. Au Maghreb, le bulbe est utilisé en médecine traditionnelle comme diurétique, antitussif et abortif (usage dangereux responsable de décès). En Grèce, le vinaigre scillitique (oxysquille) était un remède populaire contre l’hydropisie et les catarrhes.
C. Usages agricoles
Les bulbes de scille broyés étaient autrefois utilisés pour protéger les semences de céréales contre les rongeurs avant le semis. La pulpe irritante servait également de répulsif contre les limaces et les insectes dans les jardins méditerranéens traditionnels.
INTÉRÊT ÉCOLOGIQUE
A. Adaptation au milieu méditerranéen
Drimia maritima est un modèle remarquable d’adaptation au stress hydrique méditerranéen. Son cycle phénologique inversé (végétation hivernale, dormance estivale, floraison sur sol nu en fin d’été) optimise l’utilisation des ressources hydriques saisonnières. Le bulbe massif constitue un réservoir d’eau et de nutriments permettant de traverser la sécheresse estivale prolongée et de produire la hampe florale avant les premières pluies automnales, sans apport hydrique externe. Les écailles charnues gorgées de mucilage retiennent l’eau avec une efficacité remarquable.
B. Résistance au feu
La scille maritime présente une résistance exceptionnelle aux incendies, phénomène récurrent dans les écosystèmes méditerranéens. Le bulbe profondément enfoui (parfois à 20-30 cm) survit au passage du feu et la plante est souvent l’une des premières à recoloniser les surfaces brûlées, jouant un rôle de pionnier post-incendie. Cette capacité de résilience lui confère une importance écologique significative dans la dynamique de régénération post-perturbation des garrigues et maquis méditerranéens.
C. Interactions biotiques
La toxicité du bulbe protège efficacement la plante contre l’herbivorie. Aucun mammifère ne consomme les bulbes dans la nature. Les fleurs, en revanche, sont visitées par de nombreux insectes pollinisateurs (abeilles solitaires, syrphes, papillons), et la floraison tardive (août-septembre) offre une ressource nectarifère à une période où les sources de nectar sont rares dans le maquis méditerranéen desséché. La plante joue ainsi un rôle non négligeable dans le maintien des populations de pollinisateurs en fin d’été.
D. Statut de conservation
L’espèce n’est pas menacée à l’échelle de son aire de répartition et ne bénéficie d’aucun statut de protection particulier en France. Elle est localement abondante, notamment en Corse et dans les garrigues du Var. L’urbanisation littorale constitue cependant une menace pour certaines populations côtières.
CONFUSIONS POSSIBLES
A. Autres espèces du genre Drimia
Plusieurs espèces du genre Drimia sont présentes en Méditerranée. Drimia numidica (Jord. & Fourr.) J.C.Manning & Goldblatt, endémique du Maghreb, est parfois confondue avec D. maritima. En France, aucune autre espèce du genre n’est présente, ce qui limite les risques de confusion.
B. Pancratium maritimum L. (lis maritime)
Cette Amaryllidacée bulbeuse littorale partage le même habitat sableux que la scille. Ses feuilles rubanées, glauques, peuvent rappeler celles de la scille, mais elles sont plus étroites et persistantes en été. Les grandes fleurs blanches en ombelle, très différentes de la grappe de petites fleurs de la scille, lèvent toute ambiguïté au moment de la floraison.
C. Asphodelus ramosus L. (asphodèle rameux)
L’asphodèle, fréquent dans les mêmes milieux, possède des feuilles basales en rosette pouvant évoquer celles de la scille. Ses feuilles sont toutefois nettement plus étroites, linéaires et carénées, et ses racines sont des tubercules allongés, non un gros bulbe tuniqué. La floraison printanière blanche en grappe terminale est très différente.
D. Allium ampeloprasum L. (poireau sauvage)
Ce grand ail sauvage, présent sur le littoral méditerranéen, possède un bulbe tuniqué parfois volumineux. Ses feuilles planes, larges, pourraient évoquer celles de la scille, mais l’odeur alliacée caractéristique au froissement est un critère de distinction immédiat et sans ambiguïté.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Drimia maritima (L.) Stearn est une drogue végétale d’importance historique majeure, dont l’usage médicinal remonte à plus de 3 500 ans. Son profil phytochimique, dominé par les bufadiénolides (scillarène A, scillarène B, proscillaridine A, scilliroside), en fait un représentant éminent de la classe des hétérosides cardiotoniques, structuralement distinct des cardénolides de la digitale par la présence d’un cycle lactone hexagonal (2-pyranone) en C-17. Le mécanisme d’action — inhibition de la Na+/K+-ATPase — est commun aux deux classes de glycosides, mais les caractéristiques pharmacocinétiques des bufadiénolides (demi-vie plus courte, élimination hépatique) leur confèrent un profil distinct.
L’intérêt thérapeutique de la scille réside principalement dans trois domaines : la cardiotonie (proscillaridine A), l’effet expectorant (extraits à faible dose) et l’activité raticide sélective (scillirosides de la variété rouge). Si l’usage cardiotonique a été largement supplanté par les digitaliques puis par les inhibiteurs de l’enzyme de conversion et les bêtabloquants, l’usage expectorant persiste dans certaines pharmacopées européennes, et l’usage raticide connaît un regain d’intérêt dans le contexte de la réduction des pesticides chimiques.
Du point de vue pharmacognosique, la drogue officinale (écailles moyennes du bulbe, variété blanche) se caractérise par : un aspect macroscopique de fragments cornés translucides jaunâtres ; une saveur âcre et amère ; la présence microscopique de raphides d’oxalate de calcium abondants, de cellules mucillagineuses et de parenchyme amylacé ; un profil chromatographique (CCM avec révélation à l’antimoine trichloré ; HPLC-UV) centré sur les pics de proscillaridine A et de scillarène A. Le dosage officinal s’effectue par HPLC avec détection UV à 300 nm.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
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PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Expectorant
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Carminatif