LYCOPE D’EUROPE

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Lycopus europaeus L.

Famille : Lamiaceae (Labiatae) — sous-famille : Nepetoideae.

Noms vernaculaires : lycope d’Europe, lycope européen, chanvre d’eau, marrube aquatique, herbe des Égyptiens, gypsywort (anglais), Wolfstrapp (allemand).

Le lycope d’Europe est une Lamiacée hygrophile fréquente des bords d’étangs, marais et fossés humides, dont l’usage médicinal a connu un regain d’intérêt depuis les années 1970-1980 grâce à la mise en évidence de ses propriétés antithyroïdiennes spécifiques. Très étudié par la phytothérapie allemande contemporaine, il est aujourd’hui inscrit à la Commission E pour le traitement des hyperthyroïdies légères, des troubles cardiaques d’origine thyroïdienne (palpitations, tachycardie de Basedow modérée), et des mastodynies cycliques. C’est l’une des rares plantes médicinales européennes à exercer une action endocrinienne aussi spécifique et bien documentée.



I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

Systématique

Le genre Lycopus regroupe une quinzaine d’espèces des régions tempérées de l’hémisphère nord. Les principales espèces médicinales :

  • L. europaeus L. — lycope d’Europe, espèce officinale principale ;
  • L. virginicus L. — lycope de Virginie, espèce nord-américaine, au profil pharmacologique très proche, parfois utilisée en substitut.

Étymologie : Lycopus du grec lukos (loup) et pous (pied), allusion à la forme prétendument lupine des feuilles inférieures découpées. Europaeus distingue l’espèce de ses congénères américaines.

Description morphologique

Plante herbacée vivace de 30 à 80 cm, à souche traçante. La tige est dressée, quadrangulaire (caractère Lamiacée), peu ramifiée, finement pubescente. Les feuilles sont opposées, brièvement pétiolées, lancéolées-ovales, profondément dentées-incisées (parfois quasi pennatifides à la base de la plante), longues de 4 à 10 cm, sans odeur aromatique remarquable au froissement (caractère atypique au sein de la famille).

L’inflorescence est constituée de verticilles axillaires denses étagés sur la moitié supérieure de la tige. Les fleurs sont petites (3-4 mm), blanches ponctuées de rose ou pourpre dans le tube, à corolle peu bilabiée — caractère qui distingue facilement le lycope des autres Lamiacées européennes (la plupart sont nettement bilabiées). Le calice est à 5 dents triangulaires aiguës. Floraison de juillet à septembre.


II. DESCRIPTION BOTANIQUE

Espèce eurasiatique tempérée, présente dans toute l’Europe à l’exception de l’extrême nord, en Asie occidentale et septentrionale. Très commune en France dans les zones humides : bords d’étangs, fossés, vases exondées, prairies marécageuses, ripisylves. Plante hygrophile à hélophyte, formant parfois de larges peuplements monospécifiques.


III. PARTIES UTILISÉES

  • Parties aériennes fleuries

Les parties aériennes fleuries séchées constituent la drogue.


IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE

Les sommités fleuries renferment :

  • Acides phénoliques :
    • Acide lithospermique et acide lithospermique B (= acide rosmarinique dimère) — molécules clés à l’origine de l’action antithyroïdienne. La concentration est plus élevée dans les feuilles que dans les fleurs ;
    • Acide rosmarinique, acide caféique, acide chlorogénique, acide ellagique.
  • Flavonoïdes : apigénine-7-glucoside, lutéoline-7-glucoside, lonicérine ;
  • Tanins : tanins galloylés et ellagiques, 5-12 % ;
  • Triterpènes : acide ursolique, acide oléanolique ;
  • Coumarines : traces ;
  • Huile essentielle (très faible) : 0,05-0,1 %, dominée par les sesquiterpènes (β-bisabolène, germacrène D).

L’acide lithospermique est le marqueur de qualité officinal pour l’évaluation de l’activité antithyroïdienne.


V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES

Antithyroïdien spécifique : les acides lithospermiques exercent un effet anti-thyroïdien particulier — oxydés in vivo en quinones réactives, ils se lient au domaine extracellulaire du récepteur de la TSH (TSHR) et inhibent sa stimulation par la TSH endogène ainsi que par les anticorps anti-récepteur de la TSH (TRAb) caractéristiques de la maladie de Basedow. Ils inhibent également la captation iodée et la conversion périphérique T4 → T3. Cette triple action a été démontrée par Auf’mkolk et al. (1985), travaux fondateurs de la pharmacologie moderne du lycope.

Effets cliniques observés : diminution modérée des taux de T3 et T4, baisse de la TSH chez le sujet euthyroïdien, atténuation des symptômes de l’hyperthyroïdie modérée (palpitations, tachycardie, irritabilité, sudations, perte de poids), effet adjuvant aux thyréostatiques de synthèse (carbimazole, propylthiouracile).

Antiprolactinique : diminution de la libération basale et stimulée de prolactine — base de l’usage dans les mastodynies cycliques et certains troubles du cycle menstruel d’origine hyperprolactinémique fonctionnelle.

Cardio-tonique modéré : action chronotrope négative légère (ralentissement de la fréquence cardiaque), favorable dans les tachycardies sinusales d’origine thyroïdienne ou anxieuse. Effet médié partiellement par la baisse des hormones thyroïdiennes circulantes.

Astringent et anti-inflammatoire : les tanins exercent une action astringente classique sur les muqueuses, indication mineure mais traditionnelle dans les diarrhées et les saignements bénins.

Antioxydant : activité notable des dérivés phénoliques et de l’acide rosmarinique.


VI. DONNÉES CLINIQUES

  • Hyperthyroïdie légère à modérée (formes oligosymptomatiques, formes infracliniques) : traitement symptomatique en monothérapie ou en adjuvant ;
  • Maladie de Basedow modérée : en complément des thyréostatiques, pour atténuer les symptômes adrénergiques ;
  • Tachycardie sinusale d’origine fonctionnelle : stress chronique, anxiété thyroïdienne, palpitations bénignes ;
  • Mastodynies cycliques (douleurs mammaires prémenstruelles) : en association avec gattilier ;
  • Syndrome prémenstruel à composante mammaire : idem ;
  • Troubles du cycle menstruel d’origine fonctionnelle : hyperprolactinémies modérées sans pathologie organique.

VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS

Composé Classe Action principale
Acide lithospermique (oxydé) Acide phénolique Antithyroïdien (inhibe la liaison de la TSH)
Acide rosmarinique Acide phénolique Antioxydant
Flavonoïdes, tanins Polyphénols Astringents

VIII. FORMES GALÉNIQUES

  • Tisane : 1 à 2 g de sommités séchées par tasse de 250 mL, départ à froid, infusion 10 min. 2 à 3 tasses par jour ;
  • Teinture-mère (TM 1:5, alcool 60 %) : 30 à 50 gouttes 3 fois par jour ;
  • Extrait sec standardisé : 1 à 2 mg d’acide lithospermique par jour, en gélules ;
  • Posologie maximale Commission E : 1 à 2 g de drogue par jour pour les hyperthyroïdies légères, jusqu’à 6 g/j sous contrôle médical pour les indications plus marquées.

Cures longues recommandées (2 à 6 mois), avec contrôle régulier de la fonction thyroïdienne (TSH, T4 libre).


IX. TOXICOLOGIE

Hypothyroïdie : contre-indication absolue (l’action antithyroïdienne aggraverait l’hypothyroïdie).

Goitre euthyroïdien sans hyperthyroïdie : contre-indication relative (peut induire une hypothyroïdie iatrogène).

Grossesse et allaitement : contre-indication formelle — risque d’hypothyroïdie fœtale et néonatale par passage trans-placentaire et lacté des principes actifs.

Enfants : contre-indication chez l’enfant en croissance.

Lévothyroxine et autres traitements thyroïdiens substitutifs : association déconseillée — diminution de l’efficacité du traitement.

Arrêt brutal : à éviter — possible effet rebond avec exacerbation de l’hyperthyroïdie. Diminuer progressivement la posologie sur 2-4 semaines.

Surveillance : contrôle TSH à 4 semaines puis tous les 3 mois pour les cures prolongées.


X. USAGES HISTORIQUES

L’usage médicinal du lycope est plus récent que celui de la plupart des Lamiacées européennes : peu mentionné par les Anciens (Dioscoride, Pline), il apparaît timidement dans les pharmacopées de la Renaissance comme astringent et fébrifuge mineur. Cazin (1868) le mentionne brièvement comme tonique, sédatif et fébrifuge. C’est aux États-Unis que L. virginicus entre dans la U.S. Pharmacopoeia au XIXe siècle, employé comme « cardiotonique végétal » et sédatif. La redécouverte allemande de ses propriétés antithyroïdiennes spécifiques par Auf’mkolk, Wagner et leurs équipes (Munich, 1980-1985) a complètement renouvelé le statut du lycope, qui est passé de plante mineure de la pharmacopée populaire à plante endocrinologique majeure de la phytothérapie clinique allemande contemporaine.


XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE

Le lycope d’Europe est l’une des rares plantes à action antithyroïdienne documentée : ses dérivés phénoliques en font un adjuvant traditionnel de l’hyperthyroïdie légère, à employer sous surveillance médicale.


XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE

  1. Auf’mkolk M., Köhrle J., Gumbinger H., Winterhoff H., Hesch R. D. (1984). Antihormonal effects of plant extracts : iodothyronine deiodinase of rat liver is inhibited by extracts and secondary metabolites of plants. Hormone and Metabolic Research, 16(4), 188-192.
  2. Auf’mkolk M., Ingbar J. C., Amir S. M., Winterhoff H., Sourgens H., Hesch R. D., Ingbar S. H. (1984). Inhibition by certain plant extracts of the binding and adenylate cyclase stimulatory effect of bovine thyrotropin in human thyroid membranes. Endocrinology, 115(2), 527-534.
  3. Beer A. M., Wiebelitz K. R., Schmidt-Gayk H. (2008). Lycopus europaeus (gypsywort) : effects on the thyroidal parameters and symptoms associated with thyroid function. Phytomedicine, 15(1-2), 16-22.
  4. Vonhoff C., Baumgartner A., Hegger M., Korte B., Biller A., Winterhoff H. (2006). Extract of Lycopus europaeus L. reduces cardiac signs of hyperthyroidism in rats. Life Sciences, 78(10), 1063-1070.
  5. Bruneton J. (2009). Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales, 4e éd., Tec & Doc, Paris.
  6. Commission E (1990). Monographie : Lycopi herba. Bundesanzeiger, 22 mars 1990.
  7. Wagner H., Hörhammer L., Frank U. (1970). Lithospermsäure, das antihormonal wirksame Prinzip von Lycopus europaeus L. und Symphytum officinale L. Arzneimittel-Forschung, 20(5), 705-713.

PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION

  • ★★★☆☆ Antithyroïdien (hyperthyroïdie légère)
  • ★★☆☆☆ Sédatif
  • ★★☆☆☆ Astringent

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