QUINQUINA

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Cinchona officinalis L., C. calisaya Wedd., C. pubescens Vahl, C. ledgeriana Moens ex Trimen

Famille : Rubiaceae — sous-famille : Cinchonoideae, tribu : Cinchoneae.

Noms vernaculaires : quinquina, quina, écorce des jésuites, écorce du Pérou, fever tree (anglais), Chinarinde (allemand), kina-kina (quechua).

Le quinquina est sans doute la plante médicinale qui a le plus profondément marqué l’histoire de l’humanité après l’opium. Arbre originaire des forêts humides d’altitude des Andes orientales (Pérou, Bolivie, Équateur, Colombie), connu des Incas pour ses vertus fébrifuges, son écorce a été révélée à l’Europe par les jésuites espagnols dans les années 1630-1640 (d’où le surnom « écorce des jésuites »). Pendant trois siècles, elle a constitué l’unique traitement efficace du paludisme — maladie qui, jusqu’au XXe siècle, dévastait l’Europe méridionale, le pourtour méditerranéen, et toutes les colonies tropicales. La quinine, alcaloïde principal isolé en 1820 par les pharmaciens français Pelletier et Caventou, a été le premier alcaloïde antipaludéen identifié et a ouvert l’ère de la pharmacologie moderne. Aujourd’hui, le quinquina conserve un usage médicinal mineur (apéritifs amers, traitement de second rang du paludisme à Plasmodium chloroquino-résistant) mais reste une plante d’importance culturelle et historique majeure.



I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

Systématique et taxonomie

Le genre Cinchona regroupe une trentaine d’espèces sud-américaines, dont quatre principales sont médicinalement importantes :

  • C. officinalis L. — quinquina officinal (espèce-type, mais pas la plus riche en quinine) ;
  • C. calisaya Wedd. — quinquina jaune calisaya ;
  • C. pubescens Vahl — quinquina rouge ;
  • C. ledgeriana — sélection horticole à très haute teneur en quinine (jusqu’à 13 %), cultivée intensivement à Java sous l’occupation néerlandaise au XIXe siècle, qui a fourni la majorité de la quinine mondiale jusqu’à 1942.

Étymologie : Cinchona est un nom dédié à Francisca Henriques de Ribera, 4e comtesse de Chinchón, vice-reine du Pérou, qui aurait été guérie d’une forte fièvre par l’écorce en 1638 (légende controversée historiquement, l’épisode étant probablement apocryphe). Linné a involontairement laissé tomber un « h » en 1742 dans la dénomination scientifique. Quinquina ou kina-kina est le nom quechua du remède (« écorce des écorces ») rapporté par les premiers chroniqueurs espagnols.

Description morphologique

Arbre tropical de 8 à 25 m, à tronc droit et houppier dense pyramidal, à écorce brun rougeâtre rugueuse. Les feuilles sont opposées (caractère Rubiacée), entières, ovales-elliptiques, glabres ou pubescentes (5-30 cm selon l’espèce), à stipules interpétiolaires caractéristiques. Les fleurs, en panicules terminales, sont blanches, roses ou pourpres, tubulaires-campanulées, de 1 à 2 cm, parfumées, à 5 lobes étalés bordés de poils blanchâtres. Le fruit est une capsule oblongue striée de 1-3 cm, déhiscente à maturité, libérant de petites graines ailées dispersées par le vent.


II. DESCRIPTION BOTANIQUE

Originaire des forêts humides d’altitude (1 500 à 3 000 m) des versants orientaux des Andes, du Venezuela à la Bolivie, avec un centre de diversité au Pérou et en Bolivie. La récolte sauvage massive des XVIIe-XIXe siècles a quasiment éradiqué les populations natives. La culture commerciale a commencé dans les colonies européennes : à Java par les Néerlandais (à partir de graines volées par Charles Ledger en 1865), au Sri Lanka par les Britanniques, en Inde, à Madagascar par les Français. Au moment de l’invasion japonaise de Java en 1942, les cultures néerlandaises produisaient 95 % de la quinine mondiale — un événement géopolitique majeur qui a accéléré le développement des antipaludéens synthétiques (chloroquine, méfloquine).


III. PARTIES UTILISÉES

  • Écorce (de tige et de racine)

L’écorce, riche en alcaloïdes quinoléiques (quinine, quinidine), est la drogue historique du quinquina.


IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE

L’écorce des branches et du tronc renferme des alcaloïdes quinoléiques caractéristiques :

  • Alcaloïdes principaux :
    • Quinine : 4 à 7 % (jusqu’à 13 % dans C. ledgeriana) — alcaloïde majoritaire et marqueur antipaludéen ;
    • Quinidine : 0,1 à 1 % — diastéréoisomère de la quinine, à activité antiarythmique cardiaque (cardiologie classique) ;
    • Cinchonine et cinchonidine : 0,5 à 2 % chacune — analogues moins actifs ;
    • Au total ~ 25 alcaloïdes dérivés du squelette quinoléine-quinuclidine, répartis en 4 paires diastéréoisomères principales.
  • Tanins : 5 à 10 % — tanins galliques et catéchiques, responsables de la teinte rouge des écorces et de l’astringence prononcée ;
  • Glycosides triterpéniques : quinovine, quinic-acide ;
  • Acide quinovique, acide cinchotannique ;
  • Polyphénols, flavonoïdes ;
  • Pigments : rouge cinchonique, jaune cinchonique.

La pharmacopée européenne définit l’écorce officinale par sa teneur minimale en alcaloïdes totaux (≥ 6,5 %) et en quinine (≥ 30 % des alcaloïdes totaux).


V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES

Antipaludéen : la quinine inhibe la polymérisation de l’hème par le parasite (Plasmodium), entraînant l’accumulation de ferriprotoporphyrine IX toxique dans la vacuole digestive du parasite, qui meurt. Action principalement schizonticide sur les formes érythrocytaires de P. falciparum, P. vivax, P. ovale, P. malariae. Aujourd’hui, la quinine est réservée aux paludismes graves (réservée aux centres hospitaliers, voie intraveineuse) et aux paludismes à P. falciparum chloroquino-résistant en complément des dérivés de l’artémisinine.

Antiarythmique cardiaque (quinidine) : la quinidine bloque les canaux sodiques cardiaques (classe Ia de Vaughan-Williams), prolonge le potentiel d’action et la période réfractaire effective. Indication classique dans les arythmies supraventriculaires (fibrillation auriculaire, flutter), réservée aujourd’hui aux services spécialisés en raison de sa fenêtre thérapeutique étroite.

Apéritif amer (eupeptique) : les alcaloïdes et tanins de l’écorce sont des amers stimulant les sécrétions salivaire, gastrique et biliaire — base traditionnelle des « vins toniques au quinquina », des amers et des apéritifs (Dubonnet, Quina, Saint-Raphaël, Mariani).

Astringent et antidiarrhéique : les tanins exercent une action astringente classique sur les muqueuses digestives.

Fébrifuge : action antipyrétique modeste de la quinine, indépendante de son activité antipaludéenne — mécanisme partiellement clarifié (action centrale sur le centre de la thermorégulation).

Tonique général : usage traditionnel post-fébrile, en convalescence, dans les états d’asthénie chronique.


VI. DONNÉES CLINIQUES

NB : la quinine et la quinidine isolées sont des médicaments à prescription hospitalière. Cette section décrit l’usage traditionnel des préparations à base d’écorce.

  • Anorexie, dyspepsie, troubles de la digestion : apéritifs amers traditionnels, vins toniques ;
  • Asthénie de convalescence : indication classique ;
  • Paludismes (réservé à la médecine hospitalière) : quinine en injection IV pour les formes graves ;
  • Crampes nocturnes des membres inférieurs : quinine sulfate, traitement classique souvent rapporté efficace mais devenu controversé en raison du rapport bénéfice-risque (quelques cas d’effets graves) ;
  • Babésiose : association quinine + clindamycine.

VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS

Composé Classe Action principale
Quinine Alcaloïde quinoléique Fébrifuge, antipaludique
Quinidine Alcaloïde quinoléique Antiarythmique
Cinchonine, cinchonidine Alcaloïdes Fébrifuges
Tanins, acide quinovique Tanins / triterpènes Amers, astringents

VIII. FORMES GALÉNIQUES

  • Vin de quinquina : 30 à 60 g d’écorce dans 1 L de vin rouge, macération 10 jours — 1 petit verre 3 fois par jour avant les repas ;
  • Décoction d’écorce : 5-10 g d’écorce dans 500 mL d’eau, départ à froid, frémissement 15 min — 100-150 mL 2 à 3 fois par jour avant les repas ;
  • Teinture-mère (TM 1:5, alcool 70 %) : 20 à 40 gouttes 3 fois par jour ;
  • Extrait sec (gélules) : 200-400 mg 2 à 3 fois par jour ;
  • Apéritifs commerciaux : à dose modérée (≤ 2 verres/jour).

IX. TOXICOLOGIE

Allergie à la quinine ou aux Cinchona : contre-indication absolue.

Déficit en G6PD : contre-indication — risque d’hémolyse sévère (réaction caractéristique des antipaludéens).

Cinchonisme : à hautes doses, syndrome caractéristique : acouphènes, baisse de l’audition (cochléotoxicité), céphalées, nausées, vertiges, troubles visuels, confusion. Réversible à l’arrêt.

Grossesse : contre-indication relative — risque de toxicité fœtale (atteintes auditives), sauf paludisme grave où le bénéfice maternel l’emporte.

Allaitement : contre-indication chez le nourrisson de moins d’un mois (passage lacté).

Bloc auriculo-ventriculaire, arythmies préexistantes : contre-indication (la quinidine peut aggraver).

Thrombocytopénie immune à la quinine : contre-indication absolue (risque de récidive sévère).

Interactions : quinine et quinidine ont de très nombreuses interactions médicamenteuses (digitaliques, anticoagulants, antiarythmiques). Les apéritifs amers à doses « plaisir » ne posent pas de problème significatif.


X. USAGES HISTORIQUES

Connue des Incas pour traiter les fièvres (« corteza de las calenturas »), l’écorce a été révélée aux Européens par les jésuites espagnols à Lima dans les années 1630, puis exportée en Espagne (~ 1640). Le « cardinal de Lugo » la diffuse à Rome ; les jésuites italiens en font le « pulvis comitissae » (poudre de la comtesse, en référence à la comtesse de Chinchón). En France, la « poudre des jésuites » est introduite par Honoré Fabri (~ 1650) puis vulgarisée par Robert Talbor — qui guérit Charles II d’Angleterre puis Louis XIV — et devient un « remède secret » à grand prix. La pharmacopée européenne l’inscrit au début du XVIIIe siècle. Pelletier et Caventou isolent la quinine pure en 1820, prix de l’Académie des sciences. Au XIXe siècle, l’industrialisation néerlandaise à Java et britannique en Inde transforme le quinquina en commodité de l’empire colonial. La quinine reste l’unique antipaludéen disponible jusqu’à la synthèse de la chloroquine en 1934. Le déclin commence avec l’avènement des antipaludéens de synthèse au XXe siècle, mais la résurgence de la chloroquino-résistance dans les années 1960 a maintenu un rôle de la quinine dans la stratégie thérapeutique.


XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE

Le quinquina est une écorce historique majeure : sa quinine fut le premier antipaludique efficace et sa quinidine reste un antiarythmique de référence. Son amertume en fait aussi un tonique apéritif, mais sa richesse en alcaloïdes impose des précautions.


XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE

  1. Pharmacopée européenne, monographie : Cinchonae cortex.
  2. Bruneton J. (2009). Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales, 4e éd., Tec & Doc, Paris.
  3. Achan J., Talisuna A. O., Erhart A., Yeka A., Tibenderana J. K., Baliraine F. N., Rosenthal P. J., D’Alessandro U. (2011). Quinine, an old anti-malarial drug in a modern world : role in the treatment of malaria. Malaria Journal, 10, 144.
  4. Greenwood D. (1992). The quinine connection. Journal of Antimicrobial Chemotherapy, 30(4), 417-427.
  5. Kaufman T. S., Rúveda E. A. (2005). The quest for quinine : those who won the battles and those who won the war. Angewandte Chemie International Edition, 44(6), 854-885.
  6. Honigsbaum M. (2001). The Fever Trail : in search of the cure for malaria. Pan Books, London.
  7. Pelletier P. J., Caventou J. B. (1820). Recherches chimiques sur les quinquinas. Annales de Chimie et de Physique, 15, 289-318.

PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION

  • ★★★★☆ Fébrifuge / antipaludique (quinine)
  • ★★★☆☆ Tonique amer / apéritif
  • ★★☆☆☆ Antiarythmique (quinidine)

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