Smilax aspera L. (et Smilax officinalis Kunth, S. medica Schltdl. & Cham. pour les drogues exotiques)
Famille : Smilacaceae — sous-famille : Smilacoideae.
Noms vernaculaires : salsepareille, salsepareille d’Europe (espèce méditerranéenne) ou salsepareille des Indes (espèces tropicales américaines), liseron épineux, sarsaparilla (anglais), Stechwinde (allemand), zarzaparrilla (espagnol).
La salsepareille recouvre plusieurs espèces médicinales du genre Smilax, lianes épineuses dioïques à rhizomes ligneux et noueux qui ont joué un rôle de premier plan dans la pharmacopée européenne du XVIe au XIXe siècle, principalement comme dépuratifs et antisyphilitiques. La salsepareille d’Europe (S. aspera) est une liane méditerranéenne caractéristique des maquis denses et bois clairs, dont les rhizomes ont un usage local. Mais ce sont surtout les salsepareilles d’Amérique tropicale (S. officinalis du Honduras, S. medica du Mexique, S. ornata de Jamaïque) qui ont fait l’objet d’un commerce mondial intense après leur découverte par les Espagnols au XVIe siècle, qui en ont fait le grand traitement de la « grande vérole » (syphilis). L’arrivée des sels de mercure puis du Salvarsan (1910) a éclipsé son usage syphilitique, mais la salsepareille reste un dépuratif classique de la médecine populaire et un précurseur d’intérêt pour la synthèse des stéroïdes.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Systématique et confusions
Le genre Smilax regroupe environ 300 à 350 espèces tropicales et subtropicales, principalement néotropicales. Plusieurs espèces fournissent la « salsepareille » du commerce :
- S. aspera L. — salsepareille d’Europe, méditerranéenne, espèce locale ;
- S. officinalis Kunth — salsepareille du Honduras, drogue commerciale principale au XIXe siècle ;
- S. medica Schltdl. & Cham. — salsepareille de Veracruz (Mexique) ;
- S. ornata Lem. — salsepareille de Jamaïque ;
- S. china L. — racine de Chine, drogue chinoise.
À ne pas confondre avec :
- Tamier commun (Dioscorea communis, ex Tamus) — Dioscoréacée à port comparable mais à feuilles cordées non épineuses, au tubercule toxique ;
- Couleuvrée (Bryonia dioica) — Cucurbitacée à vrilles, à racine toxique également.
Étymologie : Smilax est le nom grec ancien du genre, mentionné par Théophraste. Le mot « salsepareille » vient de l’espagnol zarzaparrilla, formé de zarza (ronce) et parrilla (petite vigne, treille) — soit « petite ronce grimpante ».
Description morphologique (S. aspera)
Liane vivace dioïque ligneuse à la base, à tiges grêles flexueuses pouvant atteindre 5 à 12 m, armées d’épines courtes, robustes, recourbées, qui permettent à la plante de s’accrocher aux supports. Les feuilles sont alternes, longuement pétiolées, ovales-cordées, coriaces, vert luisant, à 5-9 nervures palmées, parfois maculées de blanc, à bord souvent armé d’aiguillons. Les vrilles, situées sur le pétiole, sont des évolutions stipulaires originales. Les fleurs sont petites (3-5 mm), verdâtres, en grappes axillaires, dioïques (sexes séparés). Le fruit est une baie globuleuse rouge à maturité (août-octobre), de 5-8 mm, contenant 1 à 3 graines noires.
Les rhizomes (drogue) sont souterrains, longs, noueux, tortueux, brun-rougeâtre, fibreux, de saveur faiblement amère et muqueuse, sans odeur particulière.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
S. aspera est commune dans tout le pourtour méditerranéen (Portugal, Espagne, France méridionale, Italie, Grèce, Maghreb, Levant), ainsi qu’en Afrique tropicale et en Asie sud-occidentale. Elle pousse dans les fourrés et maquis denses, les chênaies vertes, les ripisylves méditerranéennes, en colonisant rapidement les broussailles. Plante thermophile et calcicole, supportant la sécheresse estivale.
Les espèces tropicales américaines de salsepareille sont caractéristiques des forêts humides et marécages tropicaux d’Amérique centrale et du nord de l’Amérique du Sud.
III. PARTIES UTILISÉES
- Racine (rhizome)
La racine, riche en saponines stéroïdiques, est la partie traditionnellement employée en cures dépuratives.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Les rhizomes des différentes salsepareilles renferment :
- Saponines stéroïdiennes : 1,8 à 4 % du rhizome sec — sarsasaponine, parillin, smilagénine (sapogénine après hydrolyse), sarsasapogénine, dioscine, parigénine. Ces saponines, à génine stéroïdienne, ont historiquement intéressé l’industrie pharmaceutique comme matière première pour la synthèse de stéroïdes (cortisone, hormones sexuelles), avant l’avènement des saponines de Dioscorea (igname) qui les a supplantées dans les années 1940 ;
- Phytostérols : β-sitostérol, stigmastérol, smilasterol ;
- Acides phénoliques : caféique, chlorogénique, ferulique ;
- Flavonoïdes : astilbine, dihydroquercétine, kaempférol-glucosides ;
- Tanins : 5-12 % ;
- Mucilages, pectines, amidon ;
- Composés azotés : glycine, sulfure de méthyle.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Dépuratif et diurétique : usage traditionnel dominant — augmentation modérée de la diurèse, de la sudation et probablement du transit, avec amélioration des affections cutanées chroniques (acné, eczéma, psoriasis, séquelles de furonculose). Mécanisme partiellement clarifié, lié aux saponines, à l’effet osmotique des oligosaccharides et au contenu phénolique antioxydant.
Anti-inflammatoire : les saponines et les flavonoïdes inhibent la voie NF-κB et la production de cytokines pro-inflammatoires.
Antispirochète : le mécanisme exact de l’efficacité historique de la salsepareille contre la syphilis (Treponema pallidum) reste flou — probable combinaison de l’effet dépuratif, des propriétés anti-inflammatoires modérées et de l’amélioration nutritionnelle générale (les rhizomes étant un bon support de cure printanière). L’efficacité réelle devait être très modeste comparée aux traitements modernes ; le succès historique tenait sans doute autant aux soins, au régime, et à l’évolution naturelle des stades secondaires de la syphilis.
Antimicrobien et antifongique : activité documentée in vitro sur plusieurs souches de Mycobacterium (dont M. tuberculosis), de Helicobacter pylori, de dermatophytes.
Hépatoprotecteur : activité hépatoprotectrice de l’astilbine et des saponines, démontrée chez l’animal.
Anti-tumoral (in vitro) : les saponines exercent une cytotoxicité modérée sur plusieurs lignées cancéreuses.
Tonifiant articulaire : usage traditionnel dans la goutte et le rhumatisme.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Données cliniques limitées ; usage dépuratif et diurétique surtout traditionnel. Niveau de preuve : usage traditionnel.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Sarsasaponine, smilagénine | Saponines stéroïdiques | Dépuratives, diurétiques |
| Phytostérols | Stérols | Anti-inflammatoires |
| Flavonoïdes | Flavonols | Antioxydants |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
- Décoction de rhizome : 5 à 10 g de rhizome séché et concassé pour 500 mL d’eau, départ à froid, frémissement 15 min, infusion 10 min. 2 à 3 tasses par jour entre les repas, en cures de 3 à 6 semaines ;
- Teinture-mère (TM 1:5, alcool 60 %) : 30 à 50 gouttes 3 fois par jour ;
- Extrait fluide : 1 à 2 g par jour ;
- Sirop dépuratif : entre dans la composition de spécialités telles que les anciens sirops de Cuisinier, sirops dépuratifs printaniers, etc. ;
- Tisane des cinq racines : association classique : salsepareille, bardane, pissenlit, fumeterre, chicorée à parts égales — 1 cuillère à soupe par tasse, départ à froid, décoction 10 min — 2 tasses par jour le matin et le soir, en cure printanière de 3 semaines.
IX. TOXICOLOGIE
Insuffisance rénale aiguë : contre-indication relative.
Grossesse et allaitement : usage déconseillé par défaut de données et présence de saponines.
Anticoagulants oraux : potentiation théorique possible.
Antibiotiques : les saponines de salsepareille peuvent augmenter l’absorption intestinale d’autres molécules — espacer les prises d’au moins 2 heures.
Effets indésirables : rarement, troubles digestifs (nausées, diarrhées) à fortes doses ; irritation locale possible des muqueuses gastriques en cas d’ulcère.
X. USAGES HISTORIQUES
L’usage médicinal de la salsepareille européenne est attesté depuis l’Antiquité (Dioscoride, Pline) comme contre-poison et altératif. Mais c’est l’introduction de la salsepareille du Honduras au XVIe siècle, par les Espagnols revenant des Amériques, qui en fait une drogue européenne d’importance majeure. Confronté à l’épidémie de syphilis, l’Europe l’adopte comme « bois saint » puis « bois sudorifique » dans les célèbres « tisanes des cinq bois » associant salsepareille, gaïac, squine, sassafras et bois de Campêche. Au XVIIIe et XIXe siècle, la salsepareille devient l’un des dépuratifs les plus prescrits, entrant dans toutes les pharmacopées européennes. Cazin (1868) lui consacre une longue notice et la recommande dans la syphilis tertiaire, les rhumatismes chroniques, les dermatoses (lèpre, eczéma, gale, herpès), la goutte, et même la phtisie. La popularité de la salsepareille a été telle qu’elle a donné naissance à des boissons sucrées qui en portent encore le nom (le « sarsaparilla » américain et britannique, ancêtre des sodas type root beer).
Le déclin de la salsepareille a commencé avec l’avènement du traitement mercuriel rationalisé puis du Salvarsan (Ehrlich, 1910) et de la pénicilline (1943) contre la syphilis, qui ont rendu son usage syphilitique obsolète. Elle reste cependant un classique de la médecine populaire dépurative.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
La salsepareille est une racine riche en saponines stéroïdiques, dépurative et diurétique traditionnelle, surtout employée dans les affections cutanées chroniques ; son usage relève principalement de la tradition.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Cazin F. J. (1868). Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, 3e éd., Asselin, Paris.
- Bruneton J. (2009). Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales, 4e éd., Tec & Doc, Paris.
- Borrelli F., Capasso F., Russo A., Ernst E. (2006). Systematic review of complementary and alternative medicine for psoriasis. British Journal of Dermatology, 152(5), 871-883.
- Mukherjee P. K., Maity N., Nema N. K., Sarkar B. K. (2011). Bioactive compounds from natural resources against skin aging. Phytomedicine, 19(1), 64-73.
- Quattrocchi U. (2012). CRC World Dictionary of Medicinal and Poisonous Plants, vol. 4 (M-Q). CRC Press, Boca Raton.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★☆☆ Dépuratif
- ★★★☆☆ Diurétique
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire (peau)