Veronica officinalis L.
Famille : Plantaginaceae (anciennement Scrophulariaceae) — sous-famille : Veronicoideae.
Noms vernaculaires : véronique officinale, herbe aux ladres, thé d’Europe, thé des bois, common speedwell, gypsyweed, Echter Ehrenpreis (allemand).
La véronique officinale est une petite plante herbacée vivace très commune des bois clairs, lisières forestières, talus et coupes forestières d’Europe et d’Asie tempérée. Reconnaissable à ses petites fleurs bleu-violet pâle veinées, en grappes axillaires lâches, et à ses tiges rampantes velues, elle a connu au XVIIe et XVIIIe siècle une vogue extraordinaire en tant que « thé d’Europe », succédané européen au thé chinois alors d’importation onéreuse. Au-delà de cet usage de boisson agréable et tonique, la véronique officinale possède des propriétés expectorantes, diurétiques, dépuratives et cicatrisantes documentées qui en font une plante médicinale modeste mais polyvalente, particulièrement intéressante dans les pharmacies familiales pour les rhumes, toux et traumatismes bénins.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Systématique et confusions
Le genre Veronica regroupe environ 500 espèces cosmopolites, dont beaucoup ont des usages traditionnels. Les principales véroniques européennes :
- V. officinalis L. — véronique officinale, espèce médicinale principale ;
- V. beccabunga L. — cresson de cheval, des bordures aquatiques ;
- V. chamaedrys L. — véronique petit-chêne, ornementale ;
- V. persica Poir. — véronique de Perse, adventice commune des cultures ;
- V. anagallis-aquatica L. — véronique mouron-d’eau.
La place du genre Veronica a beaucoup évolué : longtemps placé dans les Scrophulariacées (avec les digitales et les molènes), il a été transféré aux Plantaginacées sur la base des analyses moléculaires (APG II, 2003).
Étymologie : Veronica dérive probablement du nom de sainte Véronique, ou du grec phero-nikē (« porteuse de victoire »). Officinalis = « officinale », usage en pharmacie.
Description morphologique
Plante herbacée vivace de 10 à 40 cm, à souche grêle horizontale émettant des tiges couchées-ascendantes pubescentes-velues, prostrées à la base puis dressées dans la moitié supérieure, s’enracinant aux nœuds inférieurs. Les feuilles sont opposées, brièvement pétiolées, ovales-elliptiques (1,5-3 cm), à bord crénelé-denté, vert sombre, légèrement velues sur les deux faces.
L’inflorescence est constituée de grappes axillaires longues et grêles (4-8 cm), portant 10 à 30 fleurs bleu-mauve pâle, parfois roses ou blanches, à corolle rotacée à 4 lobes inégaux (le supérieur plus grand, l’inférieur plus étroit), le tout traversé de fines stries plus foncées. Les étamines sont 2, saillantes. Floraison de juin à août. Le fruit est une capsule en forme de cœur aplati, à 2 valves, contenant de petites graines.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Espèce eurasiatique, présente dans toute l’Europe (à l’exception de l’extrême sud) et en Asie tempérée. Très commune en France dans les bois clairs, lisières, coupes forestières, talus de chemin, prairies maigres, surtout sur sols acides à neutres, légèrement secs. Mésophile, hémisciaphile (préfère la mi-ombre des sous-bois). Floraison de juin à août.
III. PARTIES UTILISÉES
- Parties aériennes fleuries
Les sommités fleuries, jadis appréciées comme « thé d’Europe », sont la partie employée.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Les sommités fleuries renferment :
- Iridoïdes : aucubine, catalpol, vérproside, véronicoside, ladroside (= vérproside-3′-glucoside) — composés caractéristiques du genre, marqueurs de qualité ;
- Phénylpropanoïdes glycosylés : verbascoside (= acteoside), isoverbascoside, plantamajoside ;
- Acides phénoliques : caféique, chlorogénique, ferulique, p-coumarique ;
- Flavonoïdes : apigénine-glucoside, lutéoline-glucoside, scutellarine, rutine ;
- Tanins : 4-7 % (tanins galloylés) ;
- Saponines triterpéniques : traces ;
- Mucilages, huile essentielle minime (0,01-0,03 %).
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Expectorant : les saponines et les iridoïdes stimulent les sécrétions bronchiques et fluidifient les mucosités. Indication classique dans les bronchites chroniques bénignes, les trachéobronchites avec expectoration difficile.
Antitussif : les mucilages exercent une action démulcente sur la muqueuse pharyngée irritée.
Diurétique léger : action documentée des extraits aqueux par les flavonoïdes et les phénylpropanoïdes — usage traditionnel dans les œdèmes légers et les rétentions urinaires fonctionnelles.
Dépuratif : usage classique dans les affections cutanées chroniques (eczéma, prurigo, dermatoses sèches), en synergie avec d’autres dépuratifs (bardane, pensée sauvage).
Astringent : les tanins exercent une action astringente classique sur les muqueuses, base de l’usage interne dans les diarrhées légères et de l’usage externe sur les plaies.
Anti-inflammatoire et antioxydant : activité documentée du verbascoside et des autres phénylpropanoïdes par inhibition de la voie NF-κB et du stress oxydatif.
Cicatrisant et vulnéraire : usage traditionnel sur plaies, ulcérations cutanées, lésions oculaires bénignes (compresses).
Antimicrobien : activité documentée in vitro sur plusieurs bactéries Gram positif et Gram négatif.
Hépatoprotecteur : action des verbascosides démontrée dans les modèles de toxicité hépatique chimique.
VI. DONNÉES CLINIQUES
- Bronchites bénignes, toux grasse : tisane chaude expectorante ;
- Rhumes et catarrhes des voies aériennes supérieures : en infusion ;
- Asthénie convalescente, fatigue chronique légère : usage tonique ;
- Affections cutanées chroniques (eczémas secs, prurigo) : usage interne dépuratif et externe en compresses ;
- Plaies superficielles, ulcérations cutanées chroniques : compresses d’infusion ;
- Conjonctivites légères, irritations oculaires bénignes (usage traditionnel) : bains d’œil avec infusion filtrée stérile ;
- Diarrhées légères : en tisane astringente.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Véronicoside, catalpol | Iridoïdes / glycosides | Anti-inflammatoires |
| Acides phénoliques | Polyphénols | Antioxydants |
| Flavonoïdes | Flavonols | Antioxydants |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
- Tisane (le « thé d’Europe ») : 1 cuillère à soupe de sommités fleuries séchées par tasse de 250 mL d’eau, départ à froid, infusion 10 min. Saveur agréable, légèrement amère et balsamique. 2 à 3 tasses par jour. Tisane de tous les jours, non astringente excessive ;
- Teinture-mère (TM 1:5, alcool 60 %) : 30 à 50 gouttes 3 fois par jour ;
- Sirop pectoral : entre dans la composition de plusieurs spécialités OTC ;
- Compresses cutanées : infusion concentrée (50 g/L) appliquée tiède sur plaie, eczéma ou ulcération ;
- Bain d’œil (à utiliser avec prudence) : infusion filtrée stérile, refroidie et tiédie, en compresses, jamais en lavage direct.
Posologie quotidienne maximale : 6 g de plante sèche par jour selon la Commission E.
IX. TOXICOLOGIE
Grossesse et allaitement : usage déconseillé en cure prolongée par défaut de données suffisantes ; usage occasionnel ponctuel sans risque connu.
Allergie aux Plantaginacées : rare mais possible ; éviter en cas d’allergie connue aux pollens de plantain.
Effets indésirables : à doses thérapeutiques, plante très bien tolérée. À doses très excessives (>30 g/jour), risque de troubles digestifs (nausées, diarrhées).
X. USAGES HISTORIQUES
L’usage médicinal de la véronique officinale est attesté depuis le Moyen Âge, mentionnée par Hildegarde de Bingen (XIIe) pour la « débilité ». À la Renaissance, les herboristes (Brunfels, Fuchs, Bock) la décrivent comme tonique et fébrifuge. Mais c’est au XVIIe siècle que la véronique connaît sa plus grande célébrité : François de la Boë (Sylvius), médecin néerlandais, en fait un éloge passionné dans son Traité des maladies du Poumon (1670), et son disciple Jean Franck publie en 1690 à Leipzig le célèbre Polychresta exotica qui consacre la véronique comme « thé d’Europe » universel — équivalent indigène et abordable au thé chinois alors importé à grand prix par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Cet engouement européen, qui a duré près d’un siècle, a été tel qu’il a fallu organiser des cultures sauvages et des récoltes industrielles dans certaines régions allemandes et autrichiennes.
Cazin (1868) consacre encore une longue notice à la véronique : il l’emploie dans la phtisie, la coqueluche, l’asthme, la goutte, les gravelles, les dartres et la chlorose. L’usage a ensuite décliné avec l’industrialisation et l’apparition des thés bon marché, mais la véronique reste une plante de la pharmacie populaire européenne et du jardin médicinal traditionnel. Son usage en infusion quotidienne (« thé d’Europe ») reste valable pour qui apprécie une boisson tonique sans caféine et de saveur agréable.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
La véronique officinale, jadis renommée comme « thé d’Europe », est une plante de tradition aux usages expectorants et digestifs doux ; son intérêt thérapeutique demeure modeste et essentiellement traditionnel.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Cazin F. J. (1868). Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, 3e éd., Asselin, Paris.
- Bruneton J. (2009). Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales, 4e éd., Tec & Doc, Paris.
- Saracoglu I., Inoue M., Calis I., Ogihara Y. (1995). Studies on constituents with cytotoxic and cytostatic activity of two Turkish medicinal plants, Phlomis armeniaca and Scutellaria salviifolia. Biological & Pharmaceutical Bulletin, 18(10), 1396-1400.
- Harput U. S., Saracoglu I., Inoue M., Ogihara Y. (2002). Anti-inflammatory and cytotoxic activities of phenylethanoid glycosides isolated from Phlomis armeniaca. Biological & Pharmaceutical Bulletin, 25(9), 1196-1199.
- Albach D. C., Grayer R. J., Jensen S. R., Özgökçe F., Veitch N. C. (2003). Acylated flavone glycosides from Veronica. Phytochemistry, 64(7), 1295-1301.
- Janković T., Krstić D., Aljancić I., Šavikin-Fodulović K., Menković N., Vajs V., Milosavljević S. (2005). Phenolic compounds and antioxidant activity in Veronica officinalis L. Biochemical Systematics and Ecology, 33(7), 729-731.
- Wichtl M. (2004). Herbal Drugs and Phytopharmaceuticals, 3rd ed., Medpharm Scientific Publishers, Stuttgart.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Expectorant
- ★★☆☆☆ Digestif
- ★★☆☆☆ Vulnéraire