
La diplotaxis fausse roquette (Diplotaxis erucoides (L.) DC.), membre discret de la famille des Brassicacées (Crucifères), est une plante annuelle ou bisannuelle commune dans le bassin méditerranéen. Ses fleurs blanches à veinures violettes, ses siliques allongées et son port buissonnant en font une présence familière des vignes, des olivettes et des friches du Midi. Souvent confondue avec la roquette cultivée, elle s’en distingue par ses fleurs blanches et sa saveur plus douce.
Bien que considérée avant tout comme une adventice des cultures méditerranéennes, la diplotaxis fausse roquette est comestible et consommée localement en salade ou cuite. Comme toutes les Brassicacées, elle renferme des glucosinolates, composés soufrés auxquels la recherche contemporaine attribue des propriétés anticancéreuses significatives. Plante alimentaire mineure plutôt que médicinale au sens strict, elle illustre la frontière floue entre aliment et remède qui caractérise la famille des Crucifères.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
La diplotaxis fausse roquette porte le nom scientifique Diplotaxis erucoides (L.) DC. Elle appartient à la famille des Brassicaceae (Cruciferae), tribu des Brassiceae, genre Diplotaxis. Ce genre comprend une trentaine d’espèces, principalement méditerranéennes. Le nom Diplotaxis vient du grec diplos (double) et taxis (rang), en référence à la disposition des graines sur deux rangs dans la silique. L’épithète erucoides signifie « qui ressemble à la roquette » (Eruca).
Le basionyme est Sinapis erucoides L. Les synonymes incluent Brassica erucoides (L.) Boiss. Les noms vernaculaires sont : « fausse roquette », « roquette blanche », « riquette » en Provence, « ravanisceddu » en Sicile, « white wall rocket » en anglais, « Raukenähnlicher Doppelsame » en allemand. L’espèce comprend deux sous-espèces principales : subsp. erucoides et subsp. longisiliqua (Coss.) Bonnier.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
La diplotaxis fausse roquette est une plante annuelle ou bisannuelle de 20 à 60 cm de hauteur, à tige dressée, ramifiée, glabre ou faiblement hispide à la base. Les feuilles basales sont disposées en rosette, lyrées-pennatipartites à pennatifides, à lobes dentés irréguliers ; les feuilles caulinaires sont plus petites, sessiles, plus ou moins embrassantes.
Les fleurs, de 10 à 15 mm de diamètre, possèdent 4 pétales blancs à veinures violettes, disposés en croix (caractère des Crucifères), avec 4 sépales verts dressés. Les étamines sont au nombre de 6 (4 longues + 2 courtes, tétradynames). Le fruit est une silique linéaire de 2 à 4 cm, dressée, à bec court, contenant des graines disposées sur deux rangs. La floraison s’étale de septembre à mai en climat méditerranéen, avec un pic hivernal. La pollinisation est entomogame (abeilles, syrphes) et autogame.
Habitat et répartition géographique
La diplotaxis fausse roquette est une espèce méditerranéenne occidentale, abondante dans tout le pourtour méditerranéen : péninsule Ibérique, France méridionale, Italie, Afrique du Nord, Proche-Orient. Elle a été largement introduite dans d’autres régions tempérées chaudes (Californie, Australie, Amérique du Sud). En France, elle est très commune en Provence, Languedoc, Roussillon, Corse, et dans la vallée du Rhône.
Elle colonise les vignes, les olivettes, les vergers, les cultures maraîchères, les friches, les bords de chemins et les terrains vagues. Elle affectionne les sols calcaires à neutres, secs à frais, souvent perturbés. C’est une espèce thérophyte ou hémicryptophyte, pionnière, à cycle court, capable de germer et de fleurir en plein hiver dans les régions à hiver doux. Sa floraison hivernale en fait une ressource alimentaire importante pour les pollinisateurs à cette période critique.
Écologie et culture
La diplotaxis fausse roquette est une espèce pionnière, rudérale, de culture extrêmement facile. Le semis se fait directement en place, de septembre à mars en climat méditerranéen, ou de mars à mai en climat plus continental. Les graines germent rapidement (3 à 7 jours) à des températures comprises entre 10 et 25 °C. Un semis échelonné permet une récolte prolongée.
Elle prospère en sol calcaire, drainant, au soleil, mais s’adapte à une large gamme de conditions. Elle tolère le froid modéré (−5 à −8 °C) et la sécheresse, mais produit de plus belles feuilles en sol frais et fertile. La récolte des feuilles se fait en continu, en coupant les rosettes avant la montée en graines. Si on la laisse monter à fleurs, elle se ressème abondamment et peut devenir envahissante. Sa floraison hivernale constitue une ressource mellifère précieuse. La culture biologique est aisée car la plante est naturellement peu sensible aux ravageurs et maladies.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Comme toutes les Brassicacées, la diplotaxis fausse roquette est riche en glucosinolates, composés soufrés caractéristiques de la famille. Les principaux glucosinolates identifiés sont la glucoérucine (4-méthylthiobutyl glucosinolate), la glucoraphanine (4-méthylsulfinylbutyl glucosinolate) et la sinigrine. Lors de la mastication ou du broyage, l’enzyme myrosinase hydrolyse les glucosinolates en isothiocyanates (ITC), composés bioactifs responsables de la saveur piquante et des propriétés biologiques.
La plante contient également de la vitamine C (acide ascorbique) en quantité notable, des caroténoïdes (bêta-carotène, lutéine), des flavonoïdes (kaempférol, quercétine et leurs glycosides), des acides phénoliques, des fibres, du potassium, du calcium, du fer et du magnésium. Les feuilles sont relativement riches en protéines pour un légume-feuille (2-3 % du poids frais). La composition nutritionnelle est comparable à celle de la roquette cultivée (Eruca vesicaria).
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Les propriétés pharmacologiques de la diplotaxis fausse roquette sont essentiellement celles des glucosinolates et de leurs dérivés, les isothiocyanates. L’érucine (4-méthylthiobutyl isothiocyanate), principal ITC de cette espèce, possède des propriétés anticancéreuses démontrées in vitro : induction de l’apoptose, inhibition de la prolifération cellulaire, induction des enzymes de détoxification de phase II (glutathion-S-transférases, quinone réductases).
La glucoraphanine, précurseur du sulforaphane, est l’un des glucosinolates les plus étudiés pour ses propriétés chimiopréventives. Les flavonoïdes et les caroténoïdes contribuent à une activité antioxydante globale. Des propriétés antimicrobiennes des isothiocyanates ont été démontrées contre divers pathogènes alimentaires. L’ensemble de ces propriétés s’inscrit dans le cadre général des bénéfices santé associés à la consommation régulière de Brassicacées, sans que des propriétés thérapeutiques spécifiques soient revendiquées pour cette espèce.
Utilisations en médecine traditionnelle
L’usage médicinal de la diplotaxis fausse roquette est limité et se confond largement avec celui des roquettes en général. Dans la médecine populaire méditerranéenne, les Crucifères à saveur piquante étaient considérées comme stimulantes, digestives, diurétiques et aphrodisiaques. La roquette blanche était consommée en salade printanière comme dépuratif et tonique.
En usage externe, les cataplasmes de feuilles broyées étaient appliqués comme révulsifs (similairement à la moutarde) pour soulager les douleurs rhumatismales et les congestions pulmonaires. Les graines broyées étaient parfois utilisées comme condiment digestif. En Afrique du Nord, la plante entre dans les soupes et ragoûts hivernaux à la fois comme aliment et comme remède populaire contre les refroidissements. Ces usages relèvent davantage de l’alimentation-santé que de la phytothérapie stricte.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Données cliniques limitées ; usage essentiellement traditionnel. Niveau de preuve : usage traditionnel.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Glucosinolates | Métabolite | Constituant |
| Glucoérucine | Métabolite | Constituant |
| Glucoraphanine | Métabolite | Constituant |
| Sinigrine | Métabolite | Constituant |
| Myrosinase | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
La diplotaxis fausse roquette s’utilise principalement comme aliment. La consommation de feuilles fraîches en salade, à raison de quelques poignées par jour, constitue la forme d’emploi la plus courante et la plus pertinente. Les feuilles peuvent être consommées crues (salades composées, mesclun) ou cuites (soupes, quiches, pâtes).
La cuisson réduit la teneur en isothiocyanates (destruction de la myrosinase) et en vitamine C, mais augmente la biodisponibilité des caroténoïdes. Pour maximiser les apports en glucosinolates bioactifs, la consommation crue est préférable. Aucune préparation pharmacologique standardisée n’existe pour cette espèce. Les graines peuvent être utilisées comme condiment (saveur moutardée douce). En résumé, la meilleure « posologie » est l’intégration régulière de cette plante dans l’alimentation, conformément aux recommandations de consommation de Crucifères (au moins 3 à 5 portions par semaine).
IX. TOXICOLOGIE
La diplotaxis fausse roquette ne présente pas de toxicité significative aux doses alimentaires habituelles. Les glucosinolates, à doses élevées et sur une période prolongée, peuvent interférer avec la fonction thyroïdienne en inhibant la captation de l’iode par la thyroïde (effet goitrogène). Cet effet n’a de pertinence clinique qu’en cas de consommation massive et prolongée, combinée à une carence iodée préexistante.
Les isothiocyanates peuvent provoquer une irritation des muqueuses digestives chez les personnes sensibles (gastrite, reflux). Les personnes sous anticoagulants de type anti-vitamine K doivent maintenir une consommation stable de Brassicacées (riches en vitamine K1) pour ne pas perturber l’INR. Aucun cas d’intoxication aiguë par la diplotaxis n’est rapporté dans la littérature. La plante est considérée comme sûre dans le cadre d’une alimentation normale et diversifiée.
Interactions médicamenteuses
Les principales interactions potentielles concernent les anticoagulants anti-vitamine K (warfarine, acénocoumarol) : la vitamine K1 contenue dans les feuilles vertes peut diminuer l’efficacité de ces médicaments si la consommation varie fortement. Il est recommandé de maintenir un apport stable plutôt que d’éviter les crucifères.
Les glucosinolates peuvent théoriquement interférer avec les médicaments thyroïdiens (lévothyroxine) en exerçant un effet goitrogène. Les isothiocyanates sont métabolisés par les glutathion-S-transférases et peuvent influencer le métabolisme d’autres xénobiotiques. Cependant, ces interactions sont jugées cliniquement non significatives aux doses alimentaires normales. Aucune interaction grave n’a été rapportée dans la littérature pour cette espèce. L’intégration modérée dans l’alimentation ne nécessite pas de précaution particulière chez les personnes en bonne santé.
Études cliniques et scientifiques
Les études scientifiques spécifiquement consacrées à Diplotaxis erucoides sont principalement phytochimiques et nutritionnelles. Des travaux ont caractérisé son profil en glucosinolates et comparé sa composition à celle d’autres Brassicacées alimentaires. Des études in vitro ont montré que les extraits de D. erucoides possèdent une activité antioxydante significative, corrélée à la teneur en flavonoïdes et en vitamine C.
La majorité des études sur les propriétés anticancéreuses des glucosinolates et isothiocyanates proviennent de recherches sur le brocoli, le cresson et la roquette cultivée, mais les résultats sont extrapolables aux espèces du même genre. Des études nutritionnelles ont évalué la diplotaxis comme « aliment fonctionnel » potentiel dans le cadre du régime méditerranéen. Aucune étude clinique interventionnelle n’a été menée spécifiquement sur cette espèce. Les perspectives de recherche portent sur la valorisation de cette plante sauvage comestible comme ressource alimentaire et source de molécules bioactives.
X. USAGES HISTORIQUES
La diplotaxis fausse roquette n’est pas inscrite à la Pharmacopée française ni européenne. Elle n’est pas considérée comme une plante médicinale au sens réglementaire. En tant que plante alimentaire traditionnelle, sa commercialisation comme denrée alimentaire ne nécessite pas d’autorisation spécifique dans l’Union européenne (elle bénéficie d’un historique de consommation).
La plante n’est pas protégée et ne fait l’objet d’aucune restriction de cueillette. Elle est considérée comme une mauvaise herbe dans les systèmes agricoles et ne bénéficie d’aucun statut de conservation. Les graines sont disponibles dans le commerce horticole spécialisé sous la dénomination « roquette sauvage blanche » ou « roquette blanche ». L’espèce pourrait bénéficier d’une attention accrue dans le cadre de la valorisation des plantes alimentaires sauvages et de l’agrobiodiversité méditerranéenne.
Aspects culturels et historiques
La diplotaxis fausse roquette est consommée depuis l’Antiquité dans le bassin méditerranéen. Les Romains connaissaient et consommaient plusieurs espèces de roquettes, sans toujours distinguer clairement les genres Eruca et Diplotaxis. Columelle et Pline mentionnent l’eruca comme plante potagère et aphrodisiaque, mais l’identification exacte des espèces reste discutée.
En Provence, la « riquette » fait partie de la tradition du mesclun, ce mélange de jeunes pousses de salades qui constitue une spécialité niçoise. En Sicile et en Sardaigne, elle est un ingrédient traditionnel de soupes et de pâtes hivernales. En Afrique du Nord, elle entre dans la composition de plats populaires. Cette plante sauvage comestible connaît un regain d’intérêt dans le cadre du mouvement de valorisation des plantes alimentaires spontanées, de la « cuisine sauvage » et du retour aux aliments du régime méditerranéen traditionnel.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
La diplotaxis fausse roquette, longtemps considérée comme une simple mauvaise herbe, apparaît aujourd’hui comme une plante alimentaire d’intérêt nutritionnel et nutraceutique réel. Sa richesse en glucosinolates, flavonoïdes, vitamines et minéraux en fait un aliment fonctionnel de premier plan, parfaitement intégré dans le modèle du régime méditerranéen dont les bénéfices pour la santé sont largement documentés.
Les perspectives portent sur sa valorisation comme culture alternative dans les systèmes agricoles méditerranéens, sur la caractérisation de ses chimiotypes et sur l’évaluation de son potentiel comme source de composés chimiopréventifs. La redécouverte des plantes alimentaires sauvages et la promotion de la biodiversité cultivée ouvrent des horizons prometteurs pour cette crucifère humble mais précieuse, qui mérite de quitter les marges des vignobles pour trouver une place digne dans nos assiettes.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Plants of the World Online, Kew : Diplotaxis erucoides.
- Tela Botanica / eFlore : Diplotaxis erucoides.
- Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Digestif
- ★★☆☆☆ Tonique
- ★★☆☆☆ Dépuratif