
Conium maculatum L.

Famille : Apiaceae.
Noms vernaculaires : ciguë maculée, grande ciguë, ciguë tachetée, ciguë officinale, ciguë de Socrate.
La ciguë maculée est l’une des plantes les plus célèbres et les plus dangereuses de la flore européenne. C’est elle qui empoisonna Socrate en 399 avant J.-C., dans la scène fondatrice de la philosophie occidentale rapportée par Platon dans le Phédon. Cette Apiacée bisannuelle de grande taille, des friches, des décombres et des lieux rudéraux, se distingue par sa tige lisse, creuse, glauque, caractéristiquement tachée de pourpre violacé, et par son odeur fétide au froissage — odeur souvent comparée à celle de l’urine de souris ou de la sueur rance.
Sa toxicité repose sur des alcaloïdes pipéridiniques, principalement la coniine (ou conicine), poison paralysant neuromusculaire qui provoque une paralysie ascendante des muscles squelettiques aboutissant à l’asphyxie par arrêt respiratoire. La marge entre la dose active et la dose létale est extrêmement étroite. Il n’existe pas d’antidote spécifique. L’étude de la ciguë maculée relève de la botanique, de la toxicologie, de la pharmacologie fondamentale et de l’histoire de la médecine, jamais de la phytothérapie.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
- Règne : Plantae
- Division : Magnoliophyta
- Classe : Magnoliopsida
- Ordre : Apiales
- Famille : Apiaceae
- Genre : Conium L.
- Espèce : Conium maculatum L.
- Noms vernaculaires : ciguë maculée, grande ciguë, ciguë de Socrate.
Étymologie : Conium dérive du grec kôneion (κώνειον), nom antique de la ciguë. Maculatum (tacheté) renvoie aux macules pourpres caractéristiques de la tige. Le genre Conium est monospécifique en Europe (une seule espèce) mais comprend quelques espèces supplémentaires en Afrique australe. Sa position dans la tribu des Coriandreae a été confirmée par les analyses moléculaires récentes.
Il ne faut pas confondre la grande ciguë (Conium maculatum) avec la petite ciguë (Aethusa cynapium, Apiacée toxique annuelle des jardins) ni avec la ciguë aquatique (Cicuta virosa, Apiacée des marais, très toxique également mais par des mécanismes différents — cicutoxine convulsivante).
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Plante herbacée bisannuelle imposante, de 80 à 200 cm de hauteur, glabre dans toutes ses parties. La première année, elle forme une rosette de grandes feuilles. La deuxième année, la tige florifère s’élève, dressée, cylindrique, creuse, lisse, glauque (pruineuse bleutée), portant des macules pourpre violacé irrégulières, surtout marquées dans la moitié inférieure — caractère diagnostic de première importance.
Les feuilles sont alternes, très grandes (jusqu’à 40 cm), tripennatiséquées (trois fois divisées), à segments ultimes lancéolés, aigus, dentés-incisés. Leur morphologie évoque celle du persil, du cerfeuil ou de la carotte sauvage — d’où le danger de confusion. La gaine foliaire est développée, embrassante. Au froissage, les feuilles dégagent une odeur fétide très caractéristique, décrite comme « urinaire », « souricière » ou « de sueur rance ». Cette odeur est le meilleur critère de reconnaissance de terrain, avant même les macules de la tige.
L’inflorescence est une ombelle composée de grande taille, à 10-20 rayons, munie d’un involucre de quelques bractées réfléchies et d’un involucelle de bractéoles unilatérales (tournées vers l’extérieur de l’ombellule). Les fleurs sont petites, blanches, à 5 pétales incurvés. Cinq étamines. Ovaire infère biloculaire. Deux styles courts sur un stylopode renflé.
Le fruit est un diakène ovoïde, de 3 à 4 mm, à côtes saillantes ondulées-crénelées (non ailées). Chaque méricarpe porte 5 côtes longitudinales proéminentes et crénelées, sans vittae visibles (bandelettes oléifères peu développées). Ce caractère fructifère est distinctif par rapport aux autres grandes Apiacées blanches.
Floraison : juin à août.
HABITAT, ÉCOLOGIE ET RÉPARTITION
La ciguë maculée est une espèce rudérale et nitrophile, fréquentant les décombres, les friches, les bords de route, les fossés, les murs anciens, les pieds de haie, les terrains vagues, les talus et les abords des habitations rurales. Elle recherche les sols riches en azote, frais, profonds, argileux à limoneux, souvent à pH neutre à basique. Sa présence est liée aux activités humaines : elle prolifère là où les sols ont été enrichis par les déchets organiques, les décombres de construction ou les anciens dépôts.
Répartition : toute l’Europe tempérée, l’Asie occidentale, l’Afrique du Nord. Largement naturalisée en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, en Australie et en Nouvelle-Zélande. En France, elle est commune dans la majorité des départements, du littoral à l’étage montagnard inférieur (jusqu’à 1200 m), avec une préférence pour les plaines et collines.
La ciguë est une bisannuelle stricte : la rosette de première année est discrète et facilement confondue avec des plantes comestibles (persil, cerfeuil). C’est au stade rosette que le risque de confusion alimentaire est le plus élevé.
III. PARTIES UTILISÉES
Aucune partie n’est utilisable en phytothérapie. La plante est toxique dans toutes ses parties : feuilles, tiges, racines, fleurs, fruits (graines). La concentration en alcaloïdes est maximale dans les fruits immatures et dans les feuilles au début de la floraison. Les racines sont légèrement moins concentrées mais restent dangereuses.
Historiquement, les feuilles et les fruits ont été utilisés en médecine (antispasmodique, sédatif, anticancéreux), mais ces usages sont totalement abandonnés en raison de la toxicité imprévisible et de l’étroitesse de la marge thérapeutique.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
A. Alcaloïdes pipéridiniques

Köhler’s Medizinal-Pflanzen, 1887
Le profil toxicologique de la ciguë est entièrement déterminé par ses alcaloïdes pipéridiniques, série de composés à noyau pipéridine (cycle saturé à 6 chaînons contenant un azote). Le principal est la coniine (2-propylpipéridine), alcaloïde volatil huileux à odeur désagréable, présent dans toutes les parties de la plante. La γ-conicéine (précurseur biosynthétique de la coniine) est encore plus toxique et prédomine dans les fruits jeunes. D’autres alcaloïdes secondaires complètent le profil : N-méthylconiine, conhydrine, pseudoconhydrine.
La biosynthèse de la coniine est remarquable : c’est l’un des rares alcaloïdes végétaux dérivés d’une voie polycétide (et non d’un acide aminé), via la condensation de quatre unités acétate. Cette particularité biosynthétique en fait un modèle d’étude en phytochimie fondamentale.
B. Coumarines et flavonoïdes
Des coumarines simples et des flavonoïdes sont présents mais jouent un rôle pharmacologique mineur par rapport aux alcaloïdes. La plante ne contient pas de furanocoumarines phototoxiques significatives (contrairement au panais ou à la berce).
C. Huile essentielle
Les fruits contiennent une huile essentielle en faible quantité, à odeur désagréable, dont les composants principaux sont des terpènes mineurs. L’odeur fétide de la plante est principalement due aux alcaloïdes volatils (coniine libre) plutôt qu’aux terpènes.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
La coniine et ses dérivés agissent comme antagonistes des récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine au niveau de la jonction neuromusculaire. Ce mécanisme est analogue à celui du curare (d-tubocurarine), mais la coniine est un bloqueur non dépolarisant agissant sur les récepteurs nicotiniques périphériques (type musculaire). L’effet se traduit par :
- Paralysie neuromusculaire ascendante : les muscles des membres inférieurs sont atteints en premier, puis les membres supérieurs, le tronc et enfin les muscles respiratoires (diaphragme, muscles intercostaux). La mort survient par asphyxie due à la paralysie respiratoire.
- Conservation de la conscience : contrairement aux narcotiques, la coniine ne traverse pas efficacement la barrière hémato-encéphalique aux doses subtoxiques. Le sujet intoxiqué reste conscient pendant une grande partie du processus de paralysie — aspect particulièrement terrible de ce poison, parfaitement décrit par Platon dans le récit de la mort de Socrate.
- Effets autonomes : à fortes doses, stimulation puis blocage des ganglions autonomes (tachycardie, puis bradycardie, mydriase, sécheresse buccale).
- Tératogénicité : la coniine est tératogène chez le bétail (arthrogrypose des veaux et agneaux nés de mères ayant brouté de la ciguë). Ce mécanisme est lié à l’immobilisation fœtale par paralysie musculaire in utero.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★★★ Toxicité (paralysie neuromusculaire létale)
- ☆☆☆☆☆ Intérêt thérapeutique moderne (aucun)
VI. DONNÉES CLINIQUES
Les données cliniques de la ciguë sont exclusivement toxicologiques. Les cas d’intoxication rapportés dans la littérature médicale moderne concernent :
- Confusions alimentaires : ingestion de feuilles ou de racines confondues avec le persil, le cerfeuil, la carotte sauvage ou le panais. Ces accidents surviennent surtout au stade rosette (première année).
- Intoxications volontaires : suicides par ingestion de préparations concentrées.
- Intoxications du bétail : bovins, chevaux, porcs broutant la plante dans les friches.
Symptomatologie : les premiers signes apparaissent 30 minutes à 2 heures après l’ingestion. Nausées, vomissements, salivation, douleurs abdominales, puis faiblesse musculaire progressive débutant par les membres inférieurs, difficulté de marche, parésie ascendante, mydriase, convulsions possibles, et enfin paralysie respiratoire. La mort survient en 2 à 6 heures sans prise en charge. La dose létale chez l’adulte est estimée à 6-8 feuilles fraîches ou 3-6 grammes de fruits secs.
Traitement : il n’existe pas d’antidote spécifique. La prise en charge est symptomatique : intubation et ventilation mécanique en cas de détresse respiratoire, décontamination gastrique précoce (charbon activé si < 1 heure), surveillance cardiorespiratoire en réanimation. Le pronostic dépend de la rapidité de la prise en charge ventilatoire.
TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe chimique | Organe principal | Mécanisme toxique |
|---|---|---|---|
| Coniine | Alcaloïde pipéridinique | Toute la plante, max. fruits | Antagoniste nicotinique, paralysie NM |
| γ-Conicéine | Alcaloïde pipéridinique | Fruits immatures | Plus toxique que la coniine |
| N-méthylconiine | Alcaloïde pipéridinique | Toute la plante | Contribution à la toxicité |
| Conhydrine | Alcaloïde pipéridinique | Fruits, feuilles | Toxicité secondaire |
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Alcaloïdes pipéridiniques | Alcaloïde | Constituant actif |
| Coniine | Métabolite | Constituant |
| Conicéine | Métabolite | Constituant |
| N-méthylconiine | Métabolite | Constituant |
| Conhydrine | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Aucune forme galénique n’est acceptable en pratique contemporaine. Les anciennes préparations (extrait de ciguë, emplâtre de ciguë, teinture, poudre de feuilles) figuraient dans les pharmacopées du XIXe siècle comme antispasmodique et sédatif externe, mais ont été retirées en raison de la toxicité imprévisible et de l’impossibilité de standardiser les doses.
La plante ne figure dans aucune pharmacopée contemporaine comme substance médicinale. Elle est classée parmi les substances vénéneuses (liste I en France). Toute détention, préparation ou délivrance à usage médicinal est interdite hors du cadre hospitalier spécialisé.
IX. TOXICOLOGIE
La ciguë maculée est l’une des plantes les plus dangereuses de la flore européenne. La toxicité concerne toutes les parties de la plante, à toutes les saisons, bien que la concentration en alcaloïdes varie :
- Fruits immatures : concentration maximale (jusqu’à 2 % d’alcaloïdes totaux, avec prédominance de γ-conicéine).
- Feuilles au début de la floraison : 0,5 à 1 % d’alcaloïdes.
- Racines : concentration variable, généralement inférieure aux parties aériennes.
- Plante sèche : la coniine est volatile et se perd partiellement au séchage, mais la plante sèche reste dangereuse.
Dose létale humaine estimée : 100 à 300 mg de coniine (soit environ 6 à 8 feuilles fraîches, ou 3 à 6 g de fruits). La toxicité varie selon la saison, le stade de développement, la région géographique et la sensibilité individuelle.
Intoxications animales : les bovins, chevaux et porcs sont régulièrement intoxiqués par la ciguë dans les pâtures et les friches. L’effet tératogène (malformations des membres) est bien documenté chez les bovins et les porcins.
X. USAGES HISTORIQUES
La ciguë est avant tout la plante de Socrate. Le récit de sa mort, rapporté par Platon dans le Phédon (399 av. J.-C.), est l’un des textes fondateurs de la philosophie occidentale. La description des symptômes — froid progressant des pieds vers le haut du corps, engourdissement, perte de sensibilité des membres, et enfin arrêt respiratoire avec conservation de la lucidité — correspond exactement à la paralysie ascendante provoquée par la coniine.
Dans l’Antiquité, la ciguë servait de poison judiciaire à Athènes. En médecine antique (Hippocrate, Dioscoride, Galien), elle était utilisée avec une extrême prudence comme antispasmodique, sédatif et « résolutif » externe (emplâtres sur les tumeurs). Au Moyen Âge, elle figurait parmi les ingrédients des « onguents de sorcières » et des poisons de cour.
Au XIXe siècle, la ciguë connut un regain d’intérêt pharmacologique. L’isolement de la coniine par Giesecke (1827), puis sa synthèse totale par Ladenburg (1886) — première synthèse d’un alcaloïde naturel — marquèrent des jalons majeurs de l’histoire de la chimie organique. La coniine servit de modèle pour l’étude de la stéréochimie et de la pharmacologie des récepteurs nicotiniques.
Les préparations de ciguë furent utilisées en thérapeutique jusqu’au début du XXe siècle (emplâtre de ciguë comme analgésique externe, extrait comme antispasmodique), avant d’être abandonnées au profit de substances synthétiques mieux dosables et moins dangereuses.
CONFUSIONS ET DISTINCTIONS
Le risque de confusion botanique est le danger le plus concret de la ciguë maculée. Les confusions documentées sont :
- Persil (Petroselinum crispum) : confusion fréquente au stade rosette. Le persil a une odeur agréable (la ciguë sent mauvais), des feuilles plus petites et une racine blanchâtre grêle.
- Cerfeuil sauvage (Anthriscus sylvestris) : feuilles très semblables, mais tige poilue (pas lisse) et sans macules pourpres. Odeur douce ou neutre.
- Carotte sauvage (Daucus carota) : tige poilue (pas lisse), involucre à bractées pennatiséquées très développées, odeur de carotte au froissage des feuilles. Pas de macules pourpres.
- Fenouil (Foeniculum vulgare) : feuilles filiformes (pas pennatiséquées larges), odeur anisée. Aucun risque réel de confusion pour un observateur attentif.
- Petite ciguë (Aethusa cynapium) : annuelle plus petite, à involucelle de 3 longues bractéoles pendantes unilatérales très caractéristiques. Toxique également, mais par des mécanismes différents.
Critères de certitude pour identifier la grande ciguë : tige lisse, creuse, glauque, à macules pourpres + feuilles tripennatiséquées + odeur fétide au froissage + ombelles blanches sans involucre développé. L’odeur reste le critère le plus discriminant sur le terrain.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Conium maculatum est une grande Apiacée bisannuelle des friches et décombres, à tige lisse maculée de pourpre et à odeur fétide, dont la toxicité repose sur des alcaloïdes pipéridiniques — la coniine et la γ-conicéine — qui provoquent une paralysie neuromusculaire ascendante mortelle par asphyxie. La plante n’a aucun usage thérapeutique moderne et relève exclusivement de la toxicologie, de la botanique et de l’histoire de la médecine et de la philosophie.
Son importance historique est considérable : poison de Socrate, premier alcaloïde synthétisé, modèle d’étude des récepteurs nicotiniques. Sur le terrain, elle reste une menace réelle pour les cueilleurs imprudents, les enfants et le bétail. La connaissance de ses critères d’identification — macules pourpres, odeur fétide, glabreté — est une compétence de sécurité fondamentale pour quiconque s’intéresse aux plantes sauvages.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Plants of the World Online (POWO), Royal Botanic Gardens, Kew. Conium maculatum L.
- Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica — Flore de France. Biotope Éditions, 2014.
- Bruneton J. Pharmacognosie — Phytochimie, Plantes médicinales. 5e éd., Lavoisier Tec & Doc, 2016.
- Bruneton J. Plantes toxiques — Végétaux dangereux pour l’homme et les animaux. 4e éd., Lavoisier, 2016.
- Tela Botanica — Conium maculatum.
- Vetter J. « Poison hemlock (Conium maculatum L.) ». Food and Chemical Toxicology, 2004.
- Reynolds T. « The Conium alkaloids ». Phytochemistry, 2005.
- Platon. Phédon, traduction L. Robin. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade.
- Fournier P. Le Livre des plantes médicinales et vénéneuses de France. Lechevalier, 1947-1948.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Sédatif (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Antispasmodique