AMMI ÉLEVÉ

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Planche botanique Ammi élevé

I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE

L’Ammi élevé (Ammi majus L.) appartient à la famille des Apiacées (Ombellifères). Le nom générique Ammi dérive du grec ammi ou ammos (sable), en référence à l’habitat sablonneux de certaines espèces. L’épithète majus (grand) le distingue de l’ammi visnage (Ammi visnaga). Synonymes : Ammi glaucifolium L., Apium ammi Crantz. Noms vernaculaires : ammi élevé, ammi commun, grande ammi, herbe aux cure-dents (par confusion avec A. visnaga), bishop’s weed (anglais).

Plante annuelle de 50 à 150 cm de hauteur. La tige est dressée, cylindrique, cannelée, rameuse dans sa partie supérieure. Les feuilles inférieures sont bi- à tripennatiséquées, à segments ovales, dentés-incisés ; les supérieures sont plus finement découpées, à segments linéaires. L’inflorescence est une ombelle composée de 15 à 50 rayons inégaux, sans involucre ou à involucre caduc ; les involucelles sont constitués de bractéoles linéaires. Les fleurs sont blanches, petites, à 5 pétales échancrés. Le fruit est un diakène ovoïde, comprimé latéralement, de 2 à 2,5 mm, à côtes filiformes.


II. DESCRIPTION BOTANIQUE

Ammi majus est une espèce d’origine méditerranéenne et irano-touranienne. Son aire native couvre le bassin méditerranéen (de la péninsule Ibérique à la Turquie), l’Afrique du Nord (Maroc à Égypte), le Proche-Orient et l’Asie occidentale (Iran, Afghanistan). L’espèce a été introduite et naturalisée dans de nombreuses régions du monde : Amérique du Nord et du Sud, Australie, Afrique tropicale.

En France, Ammi majus est présent dans le Midi, la vallée du Rhône, le littoral atlantique et, plus sporadiquement, dans le Centre et le Nord comme adventice des cultures. Il affectionne les sols calcaires à neutres, les terrains remués, les cultures de céréales et de légumineuses, les friches, les bords de routes et les terrains vagues. C’est une espèce héliophile et thermophile, caractéristique des communautés messicoles des Secalietalia. Son altitude est généralement inférieure à 800 m.


Écologie et conservation

Ammi majus est une espèce commune dans le bassin méditerranéen, classée en « préoccupation mineure » (LC). En France, elle est considérée comme une plante messicole (compagne des moissons) en régression dans certaines régions en raison de l’intensification agricole et de l’usage des herbicides.

L’espèce fait partie des cortèges floristiques des moissons traditionnelles, aux côtés des coquelicots, bleuets et nielles. Sa conservation est liée à celle des pratiques agricoles extensives et des jachères. Plusieurs programmes de conservation des plantes messicoles en France et en Europe incluent Ammi majus dans les mélanges de semences pour bandes fleuries et parcelles de conservation.

Sur le plan écologique, les ombelles d’Ammi majus constituent une ressource nectarifère et pollinifère majeure pour les insectes auxiliaires (syrphes, chrysopes, parasitoïdes), ce qui en fait une plante intéressante en lutte biologique et en agroécologie.


III. PARTIES UTILISÉES

Parties aériennes (usage traditionnel).


IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE

La composition phytochimique d’Ammi majus est dominée par les furocoumarines (psoralènes), ses composés les plus caractéristiques et pharmacologiquement actifs :

Furocoumarines linéaires (psoralènes) : le 8-méthoxypsoralène (8-MOP, méthoxsalène ou xanthotoxine) est le composé majeur (0,1-1 % des fruits secs). Le 5-méthoxypsoralène (5-MOP, bergaptène) et l’isopimpinelline sont également présents en quantité significative. Le psoralène simple et l’impératorine complètent le profil.

Furocoumarines angulaires : l’isopimpinelline et d’autres dérivés angulaires sont présents en moindre concentration.

Coumarines simples : l’ombelliférone (7-hydroxycoumatine), le scopolétol, la marmesin (précurseur biosynthétique des psoralènes).

Flavonoïdes : des glycosides de quercétine et de kaempférol ont été identifiés.

Autres composés : une huile essentielle (0,1-0,3 %) riche en monoterpènes, des stérols (β-sitostérol), des acides gras (pétrosélinique) et des polyacétylènes (falcarinol).


V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES

Activité photosensibilisante (PUVA) : le méthoxsalène (8-MOP) s’intercale dans l’ADN et, sous irradiation UVA (320-400 nm), forme des mono- et biadduites covalents avec les bases pyrimidiques (thymine), inhibant la réplication de l’ADN. Cet effet est à la base de la PUVAthérapie (Psoralène + UVA), qui induit une immunosuppression locale, une antiprolifération et une stimulation de la mélanogenèse.

Activité sur la mélanogenèse : les psoralènes stimulent la prolifération et la migration des mélanocytes, augmentent l’activité de la tyrosinase et favorisent le transfert des mélanosomes aux kératinocytes, expliquant l’effet repigmentant dans le vitiligo.

Activité immunomodulatrice : la PUVAthérapie induit l’apoptose des lymphocytes T infiltrants, modifie le profil cytokinique (shift Th1→Th2) et favorise la tolérance immunitaire, ce qui explique son efficacité dans le psoriasis et d’autres dermatoses auto-immunes.

Activité antimicrobienne : les furocoumarines activées par les UV exercent une activité antimicrobienne et antivirale, exploitée dans la stérilisation des produits sanguins.

Activité antiproliférative : les psoralènes photoactivés inhibent la prolifération cellulaire, propriété utilisée dans le traitement du mycosis fongoïde (lymphome T cutané).


VI. DONNÉES CLINIQUES

Les indications d’Ammi majus sont quasi exclusivement dermatologiques et reposent sur l’utilisation des furocoumarines en photochimithérapie :

Vitiligo : la PUVA-thérapie reste l’un des traitements de référence des formes étendues de vitiligo, avec des taux de repigmentation de 50 à 70 % dans les études cliniques.

Psoriasis : la PUVAthérapie est indiquée dans les formes modérées à sévères de psoriasis en plaques, résistantes aux traitements topiques.

Mycosis fongoïde : la photochimiothérapie extracorporelle (photophérèse) utilisant le 8-MOP est un traitement reconnu du lymphome T cutané.

Autres dermatoses : eczéma atopique sévère, lichen plan, pelade, dermatite séborrhéique étendue, prurit chronique réfractaire.

L’utilisation de la plante entière en phytothérapie est déconseillée en raison des risques de phototoxicité non contrôlée ; seules les spécialités pharmaceutiques standardisées sont recommandées.


Données cliniques

Le corpus clinique sur le méthoxsalène issu d’Ammi majus est considérable et constitue l’un des plus solides en phytothérapie :

Vitiligo : les essais cliniques pionniers d’El-Mofty (1948), puis de nombreux essais contrôlés, ont démontré l’efficacité de la PUVAthérapie dans le vitiligo, avec des taux de repigmentation de 50-70 % pour les formes du visage et du tronc. Les formes acro-faciales répondent moins bien.

Psoriasis : l’essai multicentrique américain de Melski et al. (1977) a établi la PUVAthérapie comme traitement de référence du psoriasis modéré à sévère, avec un taux de blanchiment de 85-90 %. Des études de suivi à 25 ans ont confirmé l’efficacité mais souligné le risque carcinogène cumulatif.

Mycosis fongoïde : la photophérèse extracorporelle utilisant le 8-MOP a montré un taux de réponse de 50-75 % dans les essais cliniques, conduisant à son approbation par la FDA.

Dermatite atopique : des essais contrôlés ont montré une efficacité de la PUVA dans les formes sévères, avec amélioration du SCORAD de 60-70 %.


Recherche contemporaine

La recherche sur les psoralènes d’Ammi majus reste très active :

PUVA de nouvelle génération : le développement de psoralènes de synthèse à profil de sécurité amélioré (réduction de la carcinogenèse) fait l’objet de recherches intenses. Le 4,6,4′-triméthylangélicine (TMA) et des dérivés du psoralène sans capacité de former des biadduites sont en développement préclinique.

Photoinactivation des pathogènes : les psoralènes sont utilisés pour la stérilisation des produits sanguins (système INTERCEPT®) contre les virus, bactéries et parasites, avec autorisation réglementaire.

Biotechnologie : la biosynthèse des furocoumarines dans Ammi majus est un modèle d’étude de la voie des phénylpropanoïdes. Les gènes clés (bergaptol O-méthyltransférase, psoralène synthase) ont été clonés et exprimés dans des systèmes hétérologues.

Nanotechnologie : des nanoformulations de 8-MOP (liposomes, nanoparticules lipidiques) sont développées pour améliorer la pénétration cutanée et réduire les doses systémiques.


VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS

Composé Classe Action principale
Furocoumarines linéaires (psoralènes) Coumarine Constituant
8-méthoxypsoralène Métabolite Constituant
Méthoxsalène Métabolite Constituant
Xanthotoxine Métabolite Constituant
5-méthoxypsoralène Métabolite Constituant

VIII. FORMES GALÉNIQUES

Méthoxsalène oral (8-MOP) : 0,6 mg/kg, 1 à 2 heures avant l’exposition aux UVA. Les séances sont réalisées 2 à 3 fois par semaine, sous contrôle dermatologique strict. La dose cumulative d’UVA est surveillée pour limiter les risques carcinogènes à long terme.

Méthoxsalène topique : solution à 0,1-1 % appliquée localement 30 à 60 minutes avant l’irradiation UVA. Utilisé dans les formes localisées de vitiligo.

Photophérèse extracorporelle : 8-MOP ajouté au sang leucophérésé, irradié ex vivo par les UVA, puis réinjecté au patient.

Usage traditionnel (non recommandé) : 1 à 2 g de fruits pulvérisés en décoction. Cet usage est fortement déconseillé en raison du dosage imprécis en furocoumarines et du risque de brûlures phototoxiques graves.


IX. TOXICOLOGIE

Contre-indications absolues : lupus érythémateux systémique, xeroderma pigmentosum, porphyries, antécédents de mélanome ou de carcinomes cutanés multiples, grossesse, allaitement, enfants de moins de 12 ans, cataracte ou aphaquie.

Précautions majeures : protection oculaire obligatoire pendant 12 à 24 heures après la prise de psoralène (risque de cataracte). Photoprotection cutanée stricte les jours de traitement. Surveillance dermatologique régulière à long terme (risque de carcinomes cutanés et de mélanome).

Interactions médicamenteuses : potentialisation avec tous les médicaments photosensibilisants (tétracyclines, fluoroquinolones, AINS, thiazidiques, phénothiazines). Inhibition du CYP2A6 par le 8-MOP, avec interaction théorique avec la caféine et le cotinine.

Phytophotodermatite : le simple contact cutané avec la plante fraîche suivi d’une exposition solaire provoque des brûlures sévères (dermatite de berloque), avec phlyctènes et hyperpigmentation séquellaire.


Toxicologie

La toxicité d’Ammi majus est principalement liée à la phototoxicité des furocoumarines. En l’absence de lumière UV, la toxicité aiguë est modérée (DL50 orale du 8-MOP chez le rat : environ 450 mg/kg). En présence d’UVA, la toxicité est considérablement amplifiée.

Phototoxicité aiguë : l’association psoralènes + UVA provoque des brûlures cutanées de type coup de soleil sévère (érythème, phlyctènes, desquamation), dont la gravité dépend de la dose de psoralène et de l’intensité de l’irradiation.

Carcinogenèse : les biadduites psoralène-ADN sont mutagènes et potentiellement carcinogènes. Les patients traités au long cours par PUVAthérapie présentent un risque accru de carcinomes spinocellulaires cutanés (RR ≈ 5-10 pour plus de 200 séances) et possiblement de mélanome.

Hépatotoxicité : des élévations transitoires des transaminases sont rapportées avec le 8-MOP oral, généralement réversibles à l’arrêt.

Toxicité vétérinaire : chez les bovins et ovins, l’ingestion de grandes quantités d’Ammi majus provoque une photosensibilisation primaire sévère, avec œdème facial, cécité, desquamation des zones dépigmentées et, dans les cas graves, la mort.


X. USAGES HISTORIQUES

L’ammi élevé possède une histoire médicinale remarquable. Dans l’Égypte ancienne, les fruits étaient utilisés pour traiter le vitiligo, une dépigmentation cutanée. Le papyrus Ebers (vers 1550 av. J.-C.) mentionne l’usage topique de préparations à base d’Ammi combinées à l’exposition solaire pour repigmenter la peau, ce qui constitue la première description de la photothérapie dans l’histoire de la médecine.

Les médecins arabes médiévaux (Ibn Sina, Al-Razi) utilisaient les graines d’ammi comme emménagogue, carminatif et contre les troubles cutanés. En Égypte, les fellahs consommaient traditionnellement les graines avant de s’exposer au soleil pour traiter les taches blanches de la peau.

En 1947, le dermatologue égyptien Abdel Monem El-Mofty isola le principe actif responsable et initia les premiers essais cliniques modernes de photochimithérapie (PUVA), révolutionnant la dermatologie. C’est l’un des exemples les plus célèbres de la validation scientifique d’un usage ethnobotanique traditionnel.


Statut réglementaire et pharmacopée

Les fruits d’Ammi majus sont inscrits à la Pharmacopée française et à plusieurs pharmacopées nationales. La monographie « Ammi majoris fructus » fixe les critères de qualité (teneur minimale en furocoumarines totales, identité, pureté).

Le méthoxsalène (8-MOP) est un médicament soumis à prescription obligatoire, classé sur la liste I des substances vénéneuses en France. Il est commercialisé sous le nom de Méladinine® (voie orale et topique). La délivrance et l’utilisation sont réservées aux dermatologues.

En cosmétique, les furocoumarines sont réglementées : la concentration maximale en furocoumarines dans les produits de protection solaire est limitée à 1 mg/kg (règlement CE 1223/2009). Le bergaptène est interdit dans les parfums appliqués sur la peau exposée au soleil.

La plante entière n’est pas en vente libre en tant que complément alimentaire en raison de sa phototoxicité.


XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE

AMMI ÉLEVÉ présente un intérêt phytothérapeutique surtout traditionnel, à confirmer faute de données cliniques propres ; sa lecture demande de la prudence.


XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE

Bonnier G., Layens G. — Flore complète portative de la France, de la Suisse et de la Belgique, Belin, Paris.
Bruneton J. — Pharmacognosie, Phytochimie, Plantes médicinales, 5e éd., Lavoisier Tec & Doc, 2016.
El-Mofty A.M. — « A preliminary clinical report on the treatment of leucodermia with Ammi majus Linn. », J. Egypt. Med. Assoc., 1948, 31, 651-665.
Melski J.W. et al. — « Oral methoxsalen photochemotherapy for the treatment of psoriasis », J. Invest. Dermatol., 1977, 68, 328-335.
Stern R.S. et al. — « The carcinogenic risk of treatments for severe psoriasis (PUVA follow-up study) », Cancer, 2012, 118, 1014-1023.
Pharmacopée française, 11e éd. — Monographie « Ammi majoris fructus ».


PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION

  • ★★☆☆☆ Carminatif (usage traditionnel)
  • ★★☆☆☆ Antimicrobien

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