
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Le calla des marais (Calla palustris L.) appartient à la famille des Araceae. Le genre Calla est monospécifique : C. palustris est la seule espèce du genre. Le nombre chromosomique est 2n = 36 (72 chez certaines populations). Le nom Calla dérive du grec kallos (beauté). L’épithète palustris signifie « des marais ». Noms vernaculaires : calla des marais, arum des marais, lis des marais. En anglais : bog arum, wild calla, water arum. Ne pas confondre avec le « calla » horticole (Zantedeschia aethiopica), plante sud-africaine d’une tout autre genre.
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Plante herbacée vivace aquatique ou semi-aquatique de 15 à 30 cm. Rhizome horizontal, rampant, épais (1-2 cm de diamètre), articulé, spongieux, vert à brun, portant des racines adventives et des cicatrices foliaires. Feuilles basales, longuement pétiolées (pétiole de 10 à 25 cm, engainant à la base), limbe ovale-cordiforme, de 5 à 12 cm, lustré, vert foncé, entier, à nervation parallèle, émergeant de l’eau ou flottant à sa surface. Inflorescence : spadice court (2-3 cm), cylindrique, entièrement couvert de fleurs, entouré d’une spathe ovale, de 4 à 6 cm, blanche à l’intérieur, verte à l’extérieur, étalée et persistante (ne se refermant pas sur le spadice comme chez Arum). Fleurs bisexuées (différence majeure avec Arum), très petites, sans périanthe ; 6 étamines ; ovaire supère uniloculaire. Fruit : baies rouge vif, groupées en grappe dense sur le spadice persistant, de 5-8 mm, contenant chacune plusieurs graines gélatineuses. Floraison : mai à juillet.
Origine géographique et répartition
Espèce circumboréale. Répartie dans les régions froides et tempérées de l’hémisphère Nord : Scandinavie, Russie, Sibérie, Japon, Amérique du Nord (du Canada aux Grands Lacs). En France, très rare, limitée à quelques stations relictuelles dans le nord-est (Vosges, Jura, Franche-Comté) et dans les Alpes du Nord. L’espèce atteint en France sa limite sud-occidentale de répartition et est considérée comme un reliquat boréal de la période postglaciaire. Les populations françaises sont isolées, à effectifs souvent réduits.
Écologie et habitat
Tourbières, marais acides, bords d’étangs tourbeux, aulnaies marécageuses, marais de transition. Le calla des marais est strictement hygrophile, lié aux eaux stagnantes ou lentement courantes, acides à neutres, oligotrophes à mésotrophes (pauvres en nutriments). Les sols sont tourbeux, sphaigneux ou para-tourbeux, acides (pH 4-6). L’espèce est héliophile à semi-sciaphile. Elle appartient aux communautés des Caricion lasiocarpae (marais de transition), des Scheuchzerietalia (tourbières) et des Alnion glutinosae (aulnaies marécageuses). La pollinisation est partiellement entomophile (petites mouches, coléoptères) et partiellement autogame. La dispersion est hydrochore (les baies flottantes sont transportées par l’eau) et endozoochore (les graines gélatineuses traversent le tube digestif des oiseaux aquatiques). La multiplication végétative par le rhizome rampant est prépondérante.
III. PARTIES UTILISÉES
Parties aériennes (usage traditionnel).
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Toutes les parties de la plante contiennent des cristaux d’oxalate de calcium (raphides), comme la plupart des Araceae, responsables d’une irritation intense des muqueuses. Le rhizome contient de l’amidon (extractible après cuisson prolongée et lavages répétés), des saponines, des protéines et des mucilages. Les feuilles contiennent des flavonoïdes : quercétine, kaempférol. Des acides phénoliques : acide caféique. Les baies contiennent des anthocyanes (coloration rouge), des saponines et des oxalates. Aucun alcaloïde significatif n’est signalé. La composition est similaire à celle d’Arum maculatum mais avec des concentrations en substances irritantes moins élevées.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Les propriétés sont essentiellement liées à la toxicité des oxalates et des saponines. Les raphides d’oxalate provoquent une irritation mécanique des muqueuses. Les saponines sont hémolytiques et irritantes digestives. Les flavonoïdes possèdent des propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires. L’amidon du rhizome, une fois purifié des oxalates, est pharmacologiquement inerte. Aucune étude pharmacologique spécifique n’est publiée pour cette espèce.
Utilisations médicinales traditionnelles
En Scandinavie et en Russie, le rhizome du calla des marais était utilisé comme aliment de famine après une préparation laborieuse (cuisson prolongée, séchage, lavages multiples pour éliminer les oxalates). La farine obtenue servait à confectionner du pain. En médecine populaire finlandaise, le rhizome cuit était utilisé en cataplasme sur les inflammations et les abcès. En médecine populaire russe, la plante était mentionnée comme diurétique et antirhumatismal. En médecine traditionnelle nord-américaine (Premières Nations), le rhizome servait de remède contre les morsures de serpent et les inflammations cutanées. Tous ces usages sont abandonnés. La plante n’a jamais figuré dans les pharmacopées.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Les recherches portent sur l’écologie des tourbières (bioindicateur de marais de transition, réponse au changement climatique et à l’assèchement des zones humides), la biogéographie des espèces boréales relictuelles (modélisation de la répartition passée et future), la phylogénie des Araceae (position du genre monospécifique Calla au sein de la famille), et la biologie de la reproduction (dispersion hydrochore des baies, taux d’autogamie, rôle des oiseaux aquatiques dans la dissémination). Des études de conservation évaluent l’état des populations françaises relictuelles et les menaces liées à l’assèchement des tourbières.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Cristaux d’oxalate de calcium | Sel | Présence à signaler (calculs) |
| Amidon | Polysaccharide | Réserve glucidique |
| Saponines | Saponine | Constituant tensioactif |
| Protéines | Métabolite | Constituant |
| Flavonoïdes | Flavonoïde | Antioxydant, anti-inflammatoire |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Aucune posologie n’est établie. La plante ne figure dans aucune pharmacopée. L’usage interne est déconseillé en raison de la toxicité des oxalates. L’intérêt du calla des marais réside dans sa valeur patrimoniale (espèce boréale relictuelle en France), son écologie des tourbières et son rôle dans les écosystèmes de zones humides froides.
IX. TOXICOLOGIE
Le calla des marais est toxique frais. L’ingestion de feuilles, de rhizome cru ou de baies provoque une irritation intense des muqueuses buccales (sensation de brûlure, œdème), des vomissements et des diarrhées, identiques aux symptômes provoqués par Arum maculatum. Les raphides d’oxalate de calcium sont le principal agent toxique. La cuisson prolongée et les lavages multiples réduisent considérablement la toxicité (d’où l’usage alimentaire historique du rhizome cuit). Les baies rouges constituent un risque pour les enfants. Le contact cutané prolongé avec le suc frais provoque une dermite. Aucun cas d’intoxication mortelle n’est rapporté.
X. USAGES HISTORIQUES
Le calla des marais est l’un des reliqués boréaux les plus emblématiques de la flore française. Sa présence dans les tourbières des Vosges et du Jura témoigne des conditions climatiques postglaciaires froides qui régnaient il y a 10 000 ans. En Scandinavie, le rhizome du calla était un aliment de famine documenté dans les chroniques médiévales. En horticulture aquatique, le calla des marais est cultivé comme plante ornementale de bassin, apprécié pour ses spathes blanches élégantes et ses baies rouge vif. Linné décrivit l’espèce en 1753 et en fit le type du genre Calla. La beauté de la spathe blanche a conduit à l’appropriation du nom « calla » par les fleuristes pour désigner les Zantedeschia d’Afrique du Sud, créant une confusion nomenclaturale persistante.
Statut réglementaire et conservation
Calla palustris est protégée en France au niveau national (arrêté du 20 janvier 1982). L’espèce est classée NT (quasi menacée) ou VU (vulnérable) dans les listes rouges régionales françaises. Les menaces incluent l’assèchement des tourbières, le drainage, l’eutrophisation des eaux et le comblement des mares. La conservation passe par la protection stricte des stations connues, la restauration hydrologique des tourbières et le suivi des populations. L’espèce est protégée dans de nombreux pays européens. Elle ne figure dans aucune pharmacopée.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Aucune monographie officielle. L’identification est facilitée par l’habitat (marais, tourbières) et la morphologie unique : spathe blanche ouverte, spadice court entièrement couvert de fleurs, feuilles cordiformes lustrées, baies rouges. La distinction avec Arum maculatum (feuilles sagittées tachetées, spathe en cornet fermé, appendice violet) est aisée. La microscopie du rhizome montre un aérenchyme développé (adaptation à l’inondation), un parenchyme amylifère et des raphides d’oxalate abondantes.
Conclusion et perspectives
Calla palustris, joyau boréal des tourbières françaises, est un Araceae unique par son genre monospécifique, sa répartition circumboréale et son statut de relicte postglaciaire en France. Si ses propriétés pharmacologiques sont négligeables, sa toxicité (oxalates, saponines) et sa biologie (dispersion hydrochore, aérenchyme) sont d’intérêt scientifique. La conservation de cette espèce rare et protégée est un enjeu majeur : elle symbolise la fragilité des tourbières, écosystèmes parmi les plus menacés d’Europe, dont la disparition entraînerait la perte irréversible de ces témoins vivants de l’histoire climatique de notre continent.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Plants of the World Online, Kew : Calla palustris.
- Tela Botanica / eFlore : Calla palustris.
- Tison J.-M., de Foucault B. Flora Gallica. Mèze : Biotope ; 2014.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Anti-inflammatoire
- ★★☆☆☆ Antioxydant