
Le séséli des montagnes (Seseli montanum) est une plante vivace de la famille des Apiacées, caractéristique des pelouses sèches et des rocailles calcaires des régions montagnardes et méditerranéennes d’Europe. Sa silhouette dressée, ses feuilles finement découpées en lanières étroites et ses ombelles blanches serrées en font un élément familier des cortèges floristiques des causses, des garrigues et des pelouses xérothermophiles.
Plante aromatique au parfum âcre et résineux, le séséli des montagnes a fait l’objet d’usages médicinaux dans l’Antiquité et la Renaissance, principalement comme carminatif, stomachique et emménagogue. Si ces emplois sont aujourd’hui tombés en désuétude, la plante conserve un intérêt phytochimique par sa richesse en coumarines et en huile essentielle, ainsi qu’un intérêt écologique majeur en tant qu’espèce structurante des pelouses sèches calcicoles, habitats de haute valeur patrimoniale en Europe.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Règne : Plantae
Division : Magnoliophyta
Classe : Magnoliopsida
Ordre : Apiales
Famille : Apiaceae (Ombellifères)
Genre : Seseli L., 1753
Espèce : Seseli montanum L., 1753
Le genre Seseli comprend environ 130 espèces réparties en Eurasie et en Afrique du Nord. Il appartient à la tribu des Selineae au sein des Apiacées. Le nom générique dérive du grec seseli, employé par Dioscoride et Hippocrate pour désigner plusieurs Ombellifères aromatiques des montagnes. L’épithète montanum souligne l’habitat préférentiel de l’espèce. En France, on rencontre plusieurs espèces du genre, dont S. libanotis (séséli libanotis), S. tortuosum (séséli tortueux) et S. annuum (séséli annuel).
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
A. Appareil végétatif
Le séséli des montagnes est une plante vivace de 30 à 60 cm de hauteur, à souche ligneuse épaisse, couronnée par les restes fibreux des anciennes feuilles. La tige est dressée, cylindrique, finement striée, pleine, glabre, souvent ramifiée dans sa partie supérieure. Les feuilles basales sont longuement pétiolées, bi- à tripennatiséquées, à segments ultimes linéaires-filiformes, de 1 à 2 mm de largeur, coriaces, vert glauque. Les feuilles caulinaires sont réduites, à gaine développée et limbe simplifié. L’ensemble de la plante dégage au froissement une odeur aromatique forte, résineuse et âcre, caractéristique.
B. Appareil reproducteur
Les ombelles sont composées, à 10 à 20 rayons courts et serrés, donnant un aspect dense et compact à l’inflorescence. L’involucre est absent ou réduit à 1-2 bractées caduques. L’involucelle est constitué de nombreuses bractéoles linéaires, scarieuses-marginées. Les fleurs sont blanches, parfois légèrement rosées, petites, pentamères, à 5 pétales échancrés au sommet. La floraison s’étend d’août à octobre, ce qui en fait une Ombellifère à floraison tardive. La pollinisation est entomogame, attirant de nombreux diptères, hyménoptères et coléoptères.
C. Fruit et graine
Le fruit est un diakène ovoïde, de 2 à 3 mm, à côtes saillantes et égales, pubescent à la maturité. Les bandelettes (vittae) sont au nombre de 1 à 3 par vallécule. Les méricarpes sont à section pentagonale. La dissémination est barochore et occasionnellement myrmécochore.
D. Variabilité
L’espèce est polymorphe et a donné lieu à la description de plusieurs sous-espèces. La sous-espèce type, S. montanum subsp. montanum, est la plus répandue. La sous-espèce polyphyllum se distingue par ses feuilles à segments plus nombreux et plus courts. La délimitation infraspécifique reste discutée et les transitions entre formes sont fréquentes.
Écologie et répartition
Seseli montanum est une espèce ouest-méditerranéenne à sub-atlantique, présente de l’Espagne et du Portugal jusqu’à l’Italie, les Balkans occidentaux et l’Allemagne du Sud. En France, il est commun dans les régions calcaires du Midi, des causses (Larzac, Quercy, Grands Causses), de la Provence, du Dauphiné, de la Bourgogne et du Jura.
C’est une espèce des pelouses sèches calcicoles, des dalles rocheuses, des éboulis fixés, des garrigues ouvertes et des lisières thermophiles. Elle affectionne les sols peu profonds, pierreux, bien drainés, riches en calcaire actif, avec un pH compris entre 7 et 8,5. Héliophile et xérophile, elle tolère les sécheresses estivales prolongées grâce à sa souche profonde et à ses feuilles coriaces à segments étroits qui limitent l’évapotranspiration. On la trouve de l’étage collinéen à l’étage montagnard (200 à 1 800 m d’altitude).
III. PARTIES UTILISÉES
Les fruits (graines au sens courant) et les parties aériennes constituaient les drogues traditionnelles. Les fruits étaient récoltés à maturité, en septembre-octobre, par battage des ombelles sèches. Les parties aériennes fleuries étaient coupées en pleine floraison, en septembre. La racine était également employée dans certaines traditions.
Le séchage s’effectuait à l’ombre. La drogue dégageait une odeur forte, aromatique et résineuse. L’usage médicinal de cette espèce étant aujourd’hui abandonné, il n’existe pas de circuit de récolte ou de commercialisation organisé.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
La phytochimie de Seseli montanum est marquée par une richesse en coumarines et en huile essentielle :
Coumarines : la plante contient de l’ombelliférone (7-hydroxycoumarine), de la scopolétine, du bergaptène (5-méthoxypsoralène) et de l’isopimpinelline. Ces furanocoumarines sont caractéristiques de nombreuses Apiacées et sont photosensibilisantes. Le bergaptène est un composé d’intérêt pharmacologique, utilisé en photothérapie dermatologique (PUVA-thérapie).
Huile essentielle : présente à 0,3 à 1,5 % dans les fruits et les parties aériennes, elle est dominée par des monoterpènes (α-pinène, β-pinène, sabinène, limonène) et des sesquiterpènes (germacrène D, β-caryophyllène). La composition varie selon les populations et les organes.
Flavonoïdes : dérivés de la quercétine et du kaempférol, en quantité modérée.
Polyacétylènes : le falcarinol et le falcarindiol, composés caractéristiques des Apiacées, aux propriétés cytotoxiques documentées.
Acides phénoliques : acide chlorogénique et acide caféique.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Activité photosensibilisante : les furanocoumarines (bergaptène, isopimpinelline) sont des agents photosensibilisants qui, combinés aux UV-A, provoquent une réaction phototoxique cutanée. Cette propriété, délétère en cas d’exposition accidentelle, est exploitée en dermatologie dans le traitement du psoriasis et du vitiligo (PUVA-thérapie).
Activité antimicrobienne : l’huile essentielle montre une activité antibactérienne modérée contre des souches gram-positives (Staphylococcus aureus) et une activité antifongique contre Candida albicans et des dermatophytes.
Activité antispasmodique : les coumarines simples (ombelliférone, scopolétine) exercent un effet relaxant sur le muscle lisse, documenté in vitro, cohérent avec l’usage traditionnel carminatif et stomachique.
Activité antioxydante : les flavonoïdes et les acides phénoliques confèrent aux extraits une activité antioxydante modérée.
Activité cytotoxique : le falcarinol et le falcarindiol présentent une activité cytotoxique in vitro contre plusieurs lignées cellulaires tumorales, mais ces résultats préliminaires n’ont pas débouché sur des applications cliniques.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Aucun essai clinique n’a été réalisé avec Seseli montanum. L’usage thérapeutique historique était fondé sur la tradition antique et médiévale. Dioscoride recommandait les sésélis comme emménagogues, diurétiques et carminatifs. Matthiole (XVIe siècle) et Tournefort (XVIIe siècle) décrivent des usages similaires : faciliter la digestion, combattre les flatulences, provoquer les règles, traiter la toux.
Ces indications ne sont plus pratiquées. La plante n’est inscrite dans aucune pharmacopée contemporaine et ne fait l’objet d’aucune monographie réglementaire. Son intérêt résiduel en pharmacologie réside dans la présence de furanocoumarines photosensibilisantes, dont le bergaptène est un composé d’importance en dermatologie, bien qu’il soit aujourd’hui produit par synthèse ou extrait d’autres espèces plus productives (bergamote, Ammi majus).
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Coumarines | Coumarine | Constituant |
| Ombelliférone | Métabolite | Constituant |
| Scopolétine | Métabolite | Constituant |
| Bergaptène | Métabolite | Constituant |
| Isopimpinelline | Métabolite | Constituant |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Infusion (usage historique) : 2 à 4 g de fruits écrasés par tasse d’eau (départ à froid), infuser 10 minutes. Deux tasses par jour après les repas, comme carminatif.
Décoction de racine (usage historique) : 20 à 30 g par litre, bouillir 10 minutes, comme emménagogue et diurétique.
Huile essentielle : non commercialisée pour cet usage. Son emploi éventuel nécessiterait une grande prudence en raison de la présence de furanocoumarines photosensibilisantes.
Ces formes galéniques ne sont mentionnées qu’à titre historique. L’usage de cette plante en automédication est déconseillé en raison du potentiel photosensibilisant.
IX. TOXICOLOGIE
Le principal risque toxicologique est la photosensibilisation cutanée liée aux furanocoumarines. Le contact de la sève ou des parties fraîches de la plante avec la peau, suivi d’une exposition solaire, peut provoquer des dermatites phototoxiques (phytophotodermatose) caractérisées par un érythème, des vésicules et une hyperpigmentation résiduelle. Ce risque est commun à de nombreuses Apiacées (berce du Caucase, angélique, panais).
L’ingestion de quantités importantes pourrait théoriquement provoquer des troubles digestifs liés aux coumarines et aux polyacétylènes. L’usage emménagogue ancien suggère une action sur la musculature utérine, contre-indiquant formellement la plante pendant la grossesse.
Les furanocoumarines sont par ailleurs mutagènes et potentiellement cancérigènes en présence d’UV. Une exposition chronique est déconseillée.
X. USAGES HISTORIQUES
Le séséli est cité par Hippocrate, Théophraste et Dioscoride parmi les plantes médicinales des montagnes méditerranéennes. Dioscoride distingue trois sortes de sésélis dont il vante les vertus emménagogues, diurétiques et expectorantes. Pline l’Ancien rapporte que le séséli des montagnes était employé en fumigations contre les morsures de serpent et comme antidote aux poisons.
Au Moyen Âge et à la Renaissance, le séséli figurait dans les herbiers médicinaux (Fuchs, Matthiole, Dodoens) comme plante aromatique médicinale de second rang, utilisée contre les coliques, les retards de règles et les affections respiratoires. Son déclin thérapeutique date du XVIIIe siècle, lorsque des Ombellifères plus efficaces (fenouil, anis, carvi) l’ont supplanté dans les officines.
En Provence, la plante était parfois utilisée par les bergers comme condiment aromatique pour parfumer les fromages de chèvre, usage anecdotique mais révélateur de la connaissance populaire de ses propriétés organoleptiques.
Intérêt écologique
Le séséli des montagnes est une espèce structurante des pelouses sèches calcicoles, habitats classés prioritaires par la directive européenne Habitats (code 6210). Ces pelouses, parmi les milieux les plus riches en biodiversité d’Europe tempérée, hébergent une flore et une faune remarquables, incluant de nombreuses orchidées, des papillons rares et des reptiles thermophiles.
La floraison tardive du séséli (août-octobre) en fait une ressource nectarifère précieuse pour les insectes pollinisateurs en fin de saison, lorsque les autres sources florales se raréfient. Les ombelles attirent une entomofaune diversifiée : syrphes, guêpes parasites, coléoptères, punaises et mouches diverses. Elles constituent également une ressource pour les araignées-crabes (Thomisus spp.) qui y embusquent leurs proies.
La conservation des pelouses sèches, menacées par la déprise agricole (fermeture par les ligneux) ou par l’intensification, passe par le maintien d’un pâturage extensif qui préserve l’ouverture du milieu et favorise des espèces comme le séséli des montagnes.
Confusions possibles
Seseli libanotis (séséli libanotis) : espèce plus robuste, à ombelles plus lâches, à involucre développé (nombreuses bractées linéaires), et à feuilles à segments plus larges. Plutôt montagnarde et subalpine.
Seseli tortuosum (séséli tortueux) : espèce méditerranéenne à tiges tortueuses et divariquées, à rayons de l’ombelle très inégaux, donnant un port caractéristique en « candélabre ». Milieux arides et rocailleux du littoral.
Seseli annuum (séséli annuel) : espèce bisannuelle à ombelles plus lâches et à involucre nul. Pelouses et lisières calcicoles.
Parmi les autres Apiacées des pelouses sèches, Trinia glauca (trinie glauque) peut évoquer le séséli par son port et son feuillage glauque, mais elle est dioïque et plus petite. Peucedanum oreoselinum (persil des montagnes) se distingue par ses feuilles à segments plus larges et ses fruits très aplatis.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Le séséli des montagnes est une Ombellifère aromatique dont l’intérêt thérapeutique, réel dans l’Antiquité et à la Renaissance, s’est progressivement effacé au profit d’espèces plus efficaces et mieux documentées. Sa phytochimie, dominée par les furanocoumarines photosensibilisantes et une huile essentielle à monoterpènes, lui confère des propriétés pharmacologiques documentées mais insuffisantes pour justifier un usage médicinal contemporain.
La valeur principale de cette espèce réside dans son rôle écologique au sein des pelouses sèches calcicoles, habitats patrimoniaux de premier ordre en Europe. Sa floraison tardive, sa résistance à la sécheresse et son attractivité pour l’entomofaune en font un acteur discret mais important de la biodiversité des milieux ouverts calcaires. La connaissance et la préservation de telles espèces participent à la compréhension et à la protection de ces écosystèmes fragiles.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
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Tison J.-M., de Foucault B. (dir.). Flora Gallica – Flore de France. Biotope Éditions, Mèze, 2014.
Tutin T.G. et al. (eds). Flora Europaea, vol. 2. Cambridge University Press, 1968.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★☆☆☆ Diurétique (usage traditionnel)
- ★★☆☆☆ Expectorant
- ★★☆☆☆ Antispasmodique
- ★★☆☆☆ Carminatif