
Séné — Senna alexandrina Mill.
Le séné est l’un des laxatifs végétaux les plus anciennement connus et les plus largement prescrits à travers le monde. Utilisé depuis l’époque des médecins arabes médiévaux, il constitue encore aujourd’hui un pilier de la thérapeutique de la constipation, inscrit dans toutes les grandes pharmacopées internationales et figurant sur la Liste modèle des médicaments essentiels de l’Organisation mondiale de la santé. Ses principes actifs, les sennosides, sont des glycosides dianthroniques qui agissent spécifiquement sur le côlon par un mécanisme sécrétoire et moteur bien caractérisé. La rigueur des données pharmacologiques et cliniques, associée à une longue expérience d’utilisation, en fait une drogue de référence de la pharmacognosie classique.
I. SYSTÉMATIQUE ET TAXONOMIE
Senna alexandrina Mill. appartient à la famille des Fabaceae (Leguminosae), sous-famille des Caesalpinioideae. Le genre Senna comprend environ 350 espèces, distribuées principalement dans les régions tropicales et subtropicales.
Classification systématique :
- Règne : Plantae
- Sous-règne : Tracheobionta
- Division : Magnoliophyta
- Classe : Magnoliopsida
- Sous-classe : Rosidae
- Ordre : Fabales
- Famille : Fabaceae
- Sous-famille : Caesalpinioideae
- Tribu : Cassieae
- Genre : Senna
- Espèce : Senna alexandrina Mill.
La nomenclature de cette espèce a connu de nombreuses révisions. L’ancien nom Cassia angustifolia Vahl (séné de l’Inde ou séné de Tinnevelly) et Cassia senna L. (séné d’Alexandrie ou de Khartoum) sont aujourd’hui considérés comme conspécifiques et rattachés à Senna alexandrina Mill., le nom le plus ancien ayant priorité. Le nom a été publié par Philip Miller en 1768 dans son Gardeners Dictionary.
Synonymes nomenclaturaux principaux : Cassia senna L., Cassia angustifolia Vahl, Cassia acutifolia Delile, Senna angustifolia (Vahl) Batka.
Le nom « séné » dérive de l’arabe sana, qui désignait la drogue dans la pharmacopée arabe médiévale. Le nom « alexandrina » fait référence au port d’Alexandrie, principal point d’exportation historique du séné d’Égypte et du Soudan.
Deux variétés commerciales sont traditionnellement distinguées, correspondant aux anciens noms d’espèce :
- Séné d’Alexandrie (ou de Khartoum) : feuilles plus petites et plus larges, provenant principalement du Soudan et de l’Égypte.
- Séné de Tinnevelly (ou séné de l’Inde) : folioles plus longues et plus étroites, cultivé dans le sud de l’Inde (Tamil Nadu).
II. DESCRIPTION BOTANIQUE
Senna alexandrina est un sous-arbrisseau vivace de 30 à 100 centimètres de hauteur, à port buissonnant et dressé.
Appareil végétatif. La tige est dressée, ramifiée dès la base, ligneuse à la base et herbacée au sommet, de couleur vert grisâtre, finement pubescente. Les feuilles sont alternes, composées paripennées, longues de 8 à 15 centimètres, portant 4 à 8 paires de folioles. Les folioles sont ovales-lancéolées à lancéolées, longues de 2 à 5 centimètres, larges de 0,7 à 2 centimètres, asymétriques à la base, aiguës au sommet, entières, à nervation pennée saillante sur la face inférieure, de couleur vert grisâtre, finement pubescentes ou glabrescentes. Les stipules sont petites, triangulaires, caduques. Le rachis porte parfois une petite glande entre les paires de folioles inférieures.
Appareil reproducteur. Les inflorescences sont des racèmes axillaires et terminaux, dressés, longs de 5 à 15 centimètres, portant 6 à 20 fleurs. Les fleurs sont zygomorphes, pentamères, de couleur jaune vif. Le calice est à 5 sépales inégaux, verts, légèrement pubescents. La corolle est formée de 5 pétales jaunes, inégaux, veinés de brun. Les étamines sont au nombre de 10, dont 7 fertiles de tailles différentes et 3 staminodes. L’ovaire est supère, monocarpellé, pubescent, surmonté d’un style courbé. La floraison intervient de juin à octobre en Inde.
Le fruit est une gousse (légume) plate, oblongue, papyracée, longue de 4 à 7 centimètres, large de 1,5 à 2,5 centimètres, initialement verte puis devenant brun foncé à maturité, contenant 6 à 10 graines. Les graines sont obcordiformes (en forme de cœur inversé), aplaties, lisses, de couleur brun verdâtre, longues de 6 à 8 millimètres.
Écologie et répartition géographique
Senna alexandrina est originaire de la zone sahélo-soudanienne d’Afrique et de la péninsule Arabique. Son aire de répartition naturelle s’étend du Sahel (Mauritanie, Sénégal, Mali, Niger, Tchad) à travers le Soudan, l’Égypte (Haute-Égypte, Nubie), l’Éthiopie, la Somalie et la péninsule Arabique (Yémen, Oman, Arabie Saoudite).
L’espèce est cultivée commercialement en Inde (Tamil Nadu — région de Tirunelveli, Rajasthan), au Soudan, en Égypte, au Pakistan et en Somalie. L’Inde est le principal producteur et exportateur mondial de séné, avec une production annuelle estimée à plus de 30 000 tonnes de feuilles sèches.
Le séné est une plante de climat tropical aride à semi-aride, adaptée aux températures élevées (25 à 40 °C) et aux faibles pluviométries (200 à 600 mm par an). Il tolère les sols pauvres, sableux, caillouteux, latéritiques, de pH neutre à alcalin (7,0 à 8,5). Il est sensible au froid et ne supporte pas les températures inférieures à 10 °C. La plante préfère les expositions ensoleillées et les sols bien drainés. L’engorgement hydrique est le principal facteur limitant.
Écologie, conservation et culture
Senna alexandrina est une espèce à la fois sauvage et cultivée. Les populations sauvages sont encore abondantes dans les zones sahéliennes et les wadis (oueds) du Soudan, de l’Égypte, de la Somalie et de l’Arabie. L’espèce n’est pas menacée de conservation, bien que la surrécolte locale puisse réduire les populations sauvages dans certaines zones.
La culture est pratiquée comme culture de rente dans le sud de l’Inde (Tamil Nadu) et dans les zones arides du Rajasthan. Le semis s’effectue en juillet-août (saison des pluies en Inde), en lignes espacées de 30 à 45 centimètres. La plante nécessite peu d’eau (pluvial ou irrigation d’appoint légère) et tolère les sols pauvres. La première récolte de feuilles intervient 75 à 90 jours après le semis, avec 2 à 3 coupes possibles pendant le cycle. Les feuilles sont récoltées manuellement, séchées rapidement au soleil, puis triées et conditionnées.
Le rendement en folioles sèches est de 600 à 1 200 kg par hectare et par coupe. Les gousses sont récoltées à maturité, après la dernière coupe de feuilles. La teneur en sennosides est maximale dans les feuilles récoltées au stade de pleine floraison et diminue après la fructification.
III. PARTIES UTILISÉES
Deux drogues sont officinales :
Folioles de séné (Sennae folium) : folioles séchées des feuilles composées. La drogue se présente sous forme de folioles entières ou fragmentées, ovales-lancéolées, fragiles, de couleur vert grisâtre à brun-verdâtre, à saveur mucilagineuse puis amère.
Fruits de séné (Sennae fructus) : gousses entières, séchées, matures. La drogue se présente sous forme de gousses plates, papyracées, brun foncé, contenant les graines. Les fruits ont une action laxative plus douce et plus progressive que les feuilles, en raison de leur teneur légèrement inférieure en sennosides et de la présence de mucilages adoucissants.
La Pharmacopée européenne (9e édition) comprend des monographies pour les deux drogues :
- Sennae folium (07/2019:0206) : teneur minimale de 2,5 % de glucosides hydroxyanthracéniques, calculés en sennoside B (drogue desséchée).
- Sennae fructus angustifoliae (01/2017:0208) et Sennae fructus acutifoliae (01/2017:0207) : teneur minimale de 2,2 % de glucosides hydroxyanthracéniques.
Un extrait standardisé de sennosides (Sennae extractum standardisatum) est également inscrit à la Pharmacopée européenne, avec une teneur définie en sennosides A+B.
IV. PHYTOCHIMIE ET ANALYSE MOLÉCULAIRE
Dérivés anthracéniques (sennosides)

Köhler’s Medizinal-Pflanzen, 1887
Les principes actifs majeurs sont les sennosides, glycosides dianthroniques spécifiques du genre Senna :
- Sennoside A — glycoside de la sennidin A (dianthrone de rhéine, forme threo). C’est le composé le plus abondant et le plus actif. Il est constitué de deux unités d’aloé-émodine anthrone liées en C-10–C-10′ et portant chacune un glucose en C-8.
- Sennoside B — glycoside de la sennidin B (dianthrone de rhéine, forme erythro). Diastéréoisomère du sennoside A, de puissance laxative comparable.
- Sennoside C — glycoside hétérodianthronique (rhéine-aloé-émodine).
- Sennoside D — glycoside hétérodianthronique, diastéréoisomère du sennoside C.
La teneur totale en sennosides varie de 1,5 à 5 % dans les folioles et de 1,5 à 3,5 % dans les fruits, selon l’origine, le cultivar, la saison de récolte et les conditions de séchage. Les sennosides A et B représentent environ 70 à 80 % des sennosides totaux.
Autres dérivés anthracéniques
- Anthraquinones libres : rhéine, aloé-émodine, chrysophanol — présentes en faible quantité (moins de 0,5 %), formées par hydrolyse des sennosides.
- Monoanthrones glycosylées : glucosides de rhéine anthrone et d’aloé-émodine anthrone — présentes en quantité variable selon la fraîcheur de la drogue.
- Naphthalènes : tinnevelline glucoside — composé caractéristique du séné de Tinnevelly.
Autres composés
Les folioles contiennent des flavonoïdes (kaempférol, isorhamnétine et leurs glycosides), des mucilages (2-5 %), des résines, des phytostérols et des acides organiques. Les mucilages contribuent à atténuer l’effet irritant des anthraquinones sur la muqueuse colique.
V. MÉCANISMES PHARMACODYNAMIQUES
Mécanisme laxatif
Les sennosides sont des prodrogues qui traversent l’intestin grêle sans être absorbées ni hydrolysées (les enzymes de l’intestin grêle n’ont pas d’activité bêta-glucosidase sur les dianthrones). C’est dans le côlon que les sennosides sont transformés en leur métabolite actif, la rhéine anthrone, par l’action des bêta-glucosidases et des réductases de la flore bactérienne colique (principalement Bifidobacterium spp., Bacteroides spp.).
La rhéine anthrone exerce un double effet sur l’épithélium colique :
- Effet sécrétoire : inhibition de l’absorption d’eau et d’électrolytes (Na+, Cl-) par les colonocytes et stimulation de la sécrétion active de chlorure et d’eau dans la lumière colique. Le mécanisme moléculaire implique l’inhibition de la Na+/K+-ATPase basolatérale, l’activation des canaux chlorure apicaux (via les prostaglandines PGE2), et l’augmentation de la perméabilité paracellulaire.
- Effet moteur : stimulation de la motricité colique propulsive par augmentation de la production locale de prostaglandines (PGE2), stimulation des plexus nerveux myentériques (plexus d’Auerbach) et libération de substance P. Le résultat est une augmentation de la fréquence et de l’amplitude des contractions coliques péristaltiques.
L’effet laxatif survient 8 à 12 heures après l’ingestion orale, correspondant au temps de transit orocæcal et à la bioactivation bactérienne colique. Cette latence prévisible permet une prise au coucher pour un effet le lendemain matin.
Pharmacocinétique
Les sennosides ne sont pas absorbés dans l’intestin grêle (moins de 5 % d’absorption). La rhéine anthrone, formée dans le côlon, est partiellement absorbée au niveau colique, métabolisée en rhéine au niveau de la muqueuse et du foie, conjuguée (glucuronidation, sulfatation) et éliminée principalement par voie urinaire (10-20 %) sous forme de rhéine conjuguée, et par voie fécale (80-90 %). La rhéine confère une coloration jaune-brun aux urines (alcalines) ou rouge (acides), phénomène bénin qu’il convient de signaler aux patients.
VI. DONNÉES CLINIQUES
Constipation occasionnelle
L’efficacité laxative du séné est solidement établie par une longue tradition d’utilisation clinique et par de nombreux essais contrôlés. Le séné est recommandé par les principales sociétés savantes de gastroentérologie comme laxatif stimulant de deuxième intention (après les laxatifs osmotiques et de lest) dans la constipation occasionnelle de l’adulte.
Préparation colique
Le séné (sous forme de solution de sennosides) est largement utilisé en préparation à la coloscopie et aux interventions chirurgicales coliques, en association avec le polyéthylène glycol (PEG). Plusieurs essais cliniques ont montré qu’une préparation associant PEG et sennosides était au moins aussi efficace qu’une préparation par PEG seul pour la qualité de la préparation colique, avec une meilleure tolérance.
Constipation fonctionnelle chronique
Un essai randomisé en double aveugle (Passmore et al., 1993) sur 77 patients âgés institutionnalisés atteints de constipation chronique a montré qu’une combinaison de séné et de fibres (ispaghula) était significativement supérieure au lactulose pour améliorer la fréquence des selles et réduire le recours aux lavements, avec un coût inférieur.
Constipation induite par les opioïdes
Des essais cliniques en soins palliatifs ont montré l’efficacité du séné dans la constipation induite par les opioïdes, souvent en association avec le docusate sodique (émollient fécal). Le séné est recommandé par les lignes directrices en soins palliatifs comme laxatif stimulant de première intention dans cette indication.
Indications thérapeutiques retenues
- Constipation occasionnelle de l’adulte et de l’enfant de plus de 12 ans : usage bien établi (Pharmacopée européenne)
- Préparation aux examens radiologiques et endoscopiques du côlon : usage médical courant
- Constipation induite par les opioïdes (soins palliatifs) : recommandations de pratique clinique
- Situations nécessitant une défécation facilitée (fissures anales, hémorroïdes, post-chirurgie anorectale) : usage bien établi
Une monographie européenne (2007) reconnaît l’usage bien établi du séné (feuilles et fruits) pour le traitement à court terme de la constipation occasionnelle chez l’adulte et l’adolescent de plus de 12 ans. Le séné figure sur les listes de médicaments essentiels.
VII. TABLEAU DES PRINCIPAUX COMPOSÉS
| Composé | Classe | Action principale |
|---|---|---|
| Sennosides A et B | Hétérosides anthraquinoniques | Laxatif stimulant (côlon) |
| Rhéine, aloe-émodine | Anthraquinones | Laxatives |
| Mucilages | Mucilages | Adoucissants |
VIII. FORMES GALÉNIQUES
Folioles en infusion. 0,5 à 2 grammes de folioles sèches par tasse d’eau bouillante, infuser 10 minutes. 1 tasse le soir au coucher. L’infusion est la forme la plus simple mais la moins standardisée.
Fruits en infusion. 1 à 2 grammes de gousses sèches par tasse, infuser 10 minutes. Action plus douce que les feuilles.
Poudre de feuilles en gélules ou comprimés. 500 à 1 000 mg par prise. Ajuster la dose à la réponse individuelle.
Extrait sec standardisé en comprimés. Standardisé en sennosides (exprimés en sennoside B). Posologie : 15 à 30 mg de sennosides par jour chez l’adulte (correspondant à la posologie de référence). Commencer par la dose la plus faible efficace. Ne pas dépasser 30 mg de sennosides par jour.
Sirop ou solution buvable de sennosides. Formulations standardisées pour l’enfant de plus de 12 ans et l’adulte.
Posologie recommandée : la dose individuelle correcte est la plus faible nécessaire pour obtenir des selles molles et formées. Adultes et adolescents de plus de 12 ans : 15 à 30 mg de glucosides hydroxyanthracéniques (calculés en sennoside B) par jour, en une prise le soir. Enfants de 6 à 12 ans : usage possible mais sous contrôle médical. Durée maximale d’utilisation : 1 à 2 semaines. Un usage prolongé nécessite un avis médical.
IX. TOXICOLOGIE
Effets indésirables fréquents. Crampes abdominales et douleurs coliques (10-20 % des patients, souvent dose-dépendantes), diarrhée en cas de surdosage, coloration brune des urines (bénigne).
Effets de l’usage prolongé. L’utilisation chronique (supérieure à 2 semaines) peut entraîner :
- Hypokaliémie : par pertes potassiques coliques excessives. L’hypokaliémie peut potentialiser l’effet des digitaliques et des antiarythmiques, et aggraver l’atonie colique, créant un cercle vicieux.
- Pseudomelanosis coli : pigmentation brune bénigne et réversible de la muqueuse colique, liée au dépôt de lipofuscine dans les macrophages sous-muqueux. Disparaît en 4 à 12 mois après l’arrêt.
- Dépendance laxative : l’usage prolongé entraîne une accoutumance avec nécessité d’augmenter les doses, et une atonie colique réfractaire.
- Déshydratation et troubles électrolytiques : en cas d’usage abusif, risque d’hypokaliémie, d’hyponatrémie et de déshydratation.
Génotoxicité et carcinogénicité. L’aloé-émodine, métabolite mineur, a montré un potentiel génotoxique in vitro. Cependant, les sennosides eux-mêmes et la rhéine anthrone n’ont pas montré de génotoxicité dans les tests standards. Les études épidémiologiques n’ont pas établi de lien entre l’usage de laxatifs anthraquinoniques et le cancer colorectal aux doses thérapeutiques et aux durées d’utilisation recommandées.
Contre-indications. Occlusion intestinale, maladie inflammatoire chronique de l’intestin en poussée (Crohn, rectocolite hémorragique), appendicite, douleurs abdominales d’origine indéterminée, déshydratation sévère, hypokaliémie non corrigée, grossesse (les sennosides ne sont pas tératogènes mais l’effet utérotonique théorique justifie la prudence), enfants de moins de 6 ans (sauf avis médical).
Interactions médicamenteuses. Potentialisation de la toxicité des digitaliques et des antiarythmiques en cas d’hypokaliémie. Risque accru d’hypokaliémie avec les diurétiques hypokaliémiants et les corticoïdes. Réduction potentielle de l’absorption de médicaments co-administrés par accélération du transit.
X. USAGES HISTORIQUES
Le séné est un remède introduit dans la pharmacopée européenne par la médecine arabe médiévale. Il n’est pas mentionné dans les textes médicaux grecs et romains antiques, ce qui suggère que son usage médicinal est originaire de la péninsule Arabique ou de l’Afrique de l’Est.
Le premier auteur arabe à décrire le séné est le médecin persan Masawaih al-Mardini (Mésué le Jeune, Xe siècle), qui le préconisait comme purgatif doux dans son Grabadin. Avicenne (Ibn Sina, XIe siècle) décrit en détail ses propriétés laxatives dans son Canon de la médecine. Le médecin cordouan Averroès (XIIe siècle) et le botaniste andalou Ibn al-Baytar (XIIIe siècle) confirment son usage purgatif et le recommandent pour les mélancolies et les fièvres.
Le séné est parvenu en Europe par les routes commerciales arabes et a été rapidement adopté par l’école de Salerne (XIe-XIIIe siècle). Il est mentionné dans les herbiers médiévaux européens et dans la Materia Medica de Matthiole (XVIe siècle). Il figure dans les premières pharmacopées officielles européennes dès le XVIe siècle et n’a jamais quitté l’arsenal thérapeutique occidental depuis.
En Ayurveda, le séné (svarnapatri, « feuille dorée ») est utilisé comme purgatif (virechana), vermifuge et remède contre les affections cutanées. En médecine traditionnelle africaine, les feuilles sont utilisées en infusion laxative et les gousses sont appliquées en cataplasme sur les affections cutanées. Au Soudan, le séné sauvage est récolté par les nomades du Kordofan et du Darfour et constitue un produit d’exportation important depuis des siècles.
Risques de confusion
Plusieurs espèces de Senna et de Cassia peuvent être confondues avec le séné officinal :
Senna obtusifolia (L.) H.S.Irwin & Barneby (Cassia obtusifolia L., casse fétide) : espèce pantropicale rudérale, à folioles obovales (arrondies au sommet), contenant des anthraquinones mais à profil différent des sennosides. Parfois présente comme contaminant dans les lots de séné sauvage récolté au Soudan.
Senna italica Mill. (Cassia italica (Mill.) Lam. ex F.W.Andrews) : espèce proche, présente dans les mêmes zones géographiques, à folioles plus petites et plus arrondies. Elle contient des sennosides mais en teneur généralement inférieure.
Senna occidentalis (L.) Link (Cassia occidentalis L., café nègre) : espèce tropicale très différente morphologiquement, à grandes folioles et à gousses cylindriques. Elle ne contient pas de sennosides mais d’autres anthraquinones et des toxines hépatotoxiques. Sa confusion est potentiellement dangereuse.
L’identification botanique (morphologie des folioles et des gousses) complétée par l’analyse chromatographique (CCM, HPLC des sennosides A et B) est indispensable pour garantir l’authenticité de la drogue.
XI. SYNTHÈSE PHARMACOGNOSIQUE
Le séné reste l’un des laxatifs stimulants végétaux les plus efficaces et les mieux documentés de la pharmacopée. Son mécanisme d’action, impliquant une bioactivation bactérienne colique spécifique des sennosides en rhéine anthrone, en fait un exemple classique de prodrogue naturelle à ciblage colique. Son inscription sur les listes de médicaments essentiels témoigne de son importance thérapeutique mondiale.
Les enjeux actuels concernent principalement la lutte contre le mésusage et l’abus (en particulier dans les populations souffrant de troubles du comportement alimentaire), la clarification définitive du profil de sécurité à long terme (notamment en ce qui concerne la génotoxicité des métabolites anthraquinoniques), et le développement de formulations à libération modifiée permettant un contrôle plus précis de l’effet laxatif.
Les perspectives de recherche incluent l’exploration des propriétés anti-inflammatoires et anticancéreuses des anthraquinones du séné (rhéine, aloé-émodine) dans le cadre de recherches en oncologie, et le développement d’analogues structuraux des sennosides à activité ciblée améliorée.
XII. BIBLIOGRAPHIE ACADÉMIQUE
- Pharmacopée européenne. Monographies Sennae folium (07/2019:0206), Sennae fructus acutifoliae (01/2017:0207), Sennae fructus angustifoliae (01/2017:0208). 9e édition, Strasbourg, 2017-2019.
- Lemli J. Metabolism of sennosides — an overview. Pharmacology, 1988, 36(suppl 1) : 126-128.
- de Witte P., Lemli J. The metabolism of anthranoid laxatives. Hepato-Gastroenterology, 1990, 37(6) : 601-605.
- Passmore A.P. et al. Chronic constipation in long stay elderly patients: a comparison of lactulose and a senna-fibre combination. British Medical Journal, 1993, 307(6907) : 769-771.
- Müller-Lissner S.A. et al. Myths and misconceptions about chronic constipation. American Journal of Gastroenterology, 2005, 100(1) : 232-242.
- Bruneton J. Pharmacognosie, phytochimie, plantes médicinales. 5e édition, Lavoisier Tec & Doc, Paris, 2016.
- Wichtl M. (éd.). Herbal Drugs and Phytopharmaceuticals. 3e édition, Medpharm, Stuttgart, 2004.
- ESCOP. Sennae folium, Sennae fructus. ESCOP Monographs, 2e édition, Thieme, Stuttgart, 2003.
PROPRIÉTÉS MÉDICINALES — NOTATION
- ★★★★★ Laxatif stimulant
- ★★☆☆☆ Purgatif (forte dose)